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En ces temps de contrainte à tout-va, Malavida a eu la bonne idée de ressortir ce 23 juin sur les écrans français, sous l’intitulé d’« Enfants terribles », après le Tom Foot de Bo Widerberg, deux fleurons de films débridés et foutraques. Deux films où les gamins sont dignes de ceux de Jean Cocteau : terribles. Zazie dans le métro (1960) de Louis Malle et La guerre des boutons (1961) d’Yves Robert font tout à fait honneur à l’attribut qui leur est décerné.

D’eux, on peut affirmer sans se tromper que la liberté s’engouffre dans leur scénario comme des révolutionnaires dans la Bastille ou Napoléon sur le pont d’Arcole. Deux exemples dont justement la sacrée Zazie n’en a rien à foutre. Et surtout pas de Napoléon avec son chapeau à la con.

Du premier, Zazie dans le métro, on pourrait dire qu’il s’agit tout autant d’une re-création que d’une récréation. La Zazie de Louis Malle fait penser à l’album de Claude Nougaro sorti en 1974 et justement nommé Récréation. Le grand chanteur y reprenait d’un fort accent toulousain Brel et Trénet, Gainsbourg et Mouloudji mais aussi quelques airs des années trente style Ah, si vous connaissiez ma poule. Le rapport avec Zazie ? C’est que le roman de Queneau n’est pas transcriptible tel quel sur grand écran. Malle a beau démarrer son film par le fameux « Doukipudonktan » et le conclure par « J’ai vieilli », on peut difficilement traduire par des images les inventions poétiques, verbales et orthographiques de Raymond Queneau.

Il faut pallier à cette difficulté. Donc, Malle s’amuse. Il se paie une récréation qui, comme pour Nougaro, va aller s’embusquer du côté de ceux qu’il admire. Le récit est décousu comme jamais il ne l’a été chez le cinéaste et comme il le sera peu par la suite, même dans l’amusant Viva Maria. Avec Zazie, Malle hésite, penche d’un côté puis de l’autre, multiplie les facéties et rend des hommages, appuyés ou non, à ce cinéma jubilatoire qui, de temps en temps, se hisse sur la pointe des pieds dans la filmographie universelle.

Si la trame et les bons mots restent de Queneau — une gamine terrible débarque à Paris où elle est confiée par sa mère à son oncle Gabriel. Elle veut absolument voir le métro et n’y parviendra pas pour cause de grève mais fera la connaissance d’une flopée de personnages hauts en couleurs —, le film aborde ici et là d’autres rivages. À commencer par ceux du dessin animé et de Tex Avery. Il n’y a qu’à voir la poursuite dans la galerie Vivienne, Vittorio Caprioli (Trouscaillon alias Pedro Surplus) sur les traces de Catherine Demongeot (Zazie). Celle-ci se retourne, fait stop avec la main. Caprioli s’arrête, la gamine le prend en photo et repart en courant, l’autre à ses trousses.

Certains gags sont burlesques, comme pouvaient en pondre en leur temps l’immense génération des Chaplin, Keaton, Langdon, Bevan, Chase et consorts. Ou comme on en trouvait dans le fameux Hellzapoppin de 1941. C’est Zazie et le chauffeur de taxi qui descendent de plus en plus vite les marches de la tour Eiffel, leurs voix devenant de plus en plus aiguës. Ou une bataille rangée qui rappelle les grandes heures de Laurel et Hardy, la choucroute remplaçant ici les tartes à la crème.

D’autres sont carrément dans l’air du temps de cette année 1960. N’entend-on pas dans un dialogue : « C’est la Nouvelle Vague ! », à quoi on répond : « La Nouvelle Vague, elle t’emm… » mais la fin est coupée, on se demande pourquoi. Il y a encore cet autre moment où sort d’une colonne Morris portant l’affiche de Sacha Distel le chanteur lui-même. Les idées ont la vie longue. Deux ans plus tard, dans Vivre sa vie, Jean-Luc Godard fera entrer Jean Ferrat dans un café et mettre une pièce dans un juke-box pour qu’on entende… une chanson de Jean Ferrat. Et, autre hommage, au début d’Une femme est une femme (1961), Godard fait apparaître Catherine Demongeot.

Avec tous ces rappels, ces coups de chapeau, un adjectif surnage si l’on veut tenter de qualifier le film, c’est surréaliste. Zazie dans le métro l’est assurément, avec ces chassés-croisés, ces personnages qui apparaissent et disparaissent, ce mouvement sans fin, ce tourbillon incessant. Bien sûr, tous ces clins d’œil au meilleur du cinéma échevelé et anarchiste — il ne manque guère que les Marx Brothers mais, en cherchant bien, on doit pouvoir trouver une allusion à leur comique dévastateur — ne doivent pas seulement servir à remplir le vide.

Dans Zazie, quelques poursuites peuvent paraître longuettes, quelques destructions s’étirer dans le temps. La grande force du roman de Queneau, à travers sa grande torsion du vocabulaire et de la syntaxe, était de finir sur une note philosophique. Le « J’ai vieilli » de la gamine prenait soudain un autre sens, plus profond que celui de la galopade à tout prix. Catherine Demongeot prononce bien cette phrase mais elle tombe à plat, à peine entendue, trop vite énoncée, trop vite happée par le générique de fin. Dans un roman, le mot subsiste, traîne dans votre esprit même après avoir refermé la dernière page.

Plus classique dans la forme, La guerre des boutons de 1961, tirée d’un roman de Louis Pergaud datant de 1912, a donné par la suite naissance à deux autres films en 2011, l’un de Yann Samuell, l’autre de Christophe Barratier. Aucun n’a pu effacer le souvenir de celui d’Yves Robert. On connaît l’histoire : les gamins de deux villages proches, Velrans et Longeverre, rivalisent d’insultes. On se traite de « couilles molles », de « peigne-culs » sans que l’on sache vraiment à quoi correspondent ces quolibets.

C’est l’esprit de clocher typique de la France de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui est ici brocardé par Louis Pergaud. C’est ainsi que Les Copains de Jules Romains partaient en guerre, en 1913, contre Ambert et Issoire. En 1934, Gabriel Chevallier s’amusera aussi de ces querelles villageoises dans son Clochemerle. Mais, à travers sa guerre entre enfants terribles, Pergaud n’annonçait-il pas le conflit qui allait s’emparer du monde deux ans plus tard et qui lui coûta la vie en 1915 ? Car si les mouflets se font la guerre, les parents ne sont pas loin d’embrasser leurs querelles.

En 1961, quand sort le film d’Yves Robert, la guerre mondiale, la deuxième cette fois, est derrière. On y fait allusion au détour d’un dialogue, un cheval devenant la cavalerie, un tracteur se transformant en division blindée. D’autres phrases traverseront le temps, comme le fameux « Si j’aurais su j’aurais pas v’nu » du P’tit Gibus, un personnage qui recueillit un tel succès qu’Yves Robert reprit dans Bébert et l’omnibus (1963) son jeune acteur, Martin Lartigue, et le crédita comme Petit Gibus.

Écrit par François Boyer — l’auteur, entre autres, de Jeux interdits, d’Un singe en hiver, de Bébert et l’omnibus, de Week-end à Zuydcoote et des Copains —, lequel Boyer apparaît d’ailleurs dans le personnage fugace du curé, le scénario glisse ci et là des phrases qui gardent aujourd’hui encore toute leur résonance politique : il est question de riches et de pauvres, de liberté aussi. Beaucoup. « S’il n’y a plus l’égalité et la fraternité, s’écrie un gamin, c’est la royauté et moi, les rois, je les guillotine ! »

Car le sujet, tout aussi anarchisant que Zazie, montre qu’au pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, celles-ci sont mises à mal par le monde des adultes et des institutions. Avec la punition de la pension qui pèse sur toutes ces jeunes têtes.

Outre la qualité d’interprétation de l’ensemble des gamins, on retrouve avec plaisir dans le camp des adultes Jean Richard, Jacques Dufilho, Michel Galabru, Pierre Tchernia, Paul Crauchet, Robert Rollis… Lors d’une battue pour retrouver un gamin en fuite, ces six-là se retrouvent face à face, trois par village, et s’abreuvent d’injures de la même manière que leurs enfants. Heureusement pour eux que tout finit autour de quelques bouteilles. « Et dire, entend-on en conclusion, que quand on sera grands, on sera aussi bêtes qu’eux. »

Jean-Charles Lemeunier

Zazie dans le métro de Louis Malle et La guerre des boutons d’Yves Robert : sortie en salles par Malavida le 23 juin 2021.

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