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Après la récente sortie chez Elephant de sa trilogie de la mafia, voici qu’Artus édite un nouvel opus du cinéaste italien Fernando Di Leo : Avere vent’anni (1978, Avoir vingt ans). L’occasion de découvrir enfin ce qui reste sans doute le chef-d’œuvre de Di Leo, un film qui n’était pour l’instant accessible que dans un DVD italien, sans sous-titres français.

Ceux que le cinéma bis transalpin intéresse auront sans doute vite fait de classer Di Leo parmi les nombreux et prolifiques réalisateurs de ces genres qui firent le charme de cette production : westerns, gialli, horreur, cannibales, policiers, comédies sexy, etc. C’est justement à ce dernier sous-genre que semble appartenir Avoir vingt ans : deux actrices typiques de ces films, Gloria Guida et Lilli Carati ; des séquences où elles se déshabillent pour un oui pour un non ; un comparse comique en la personne de Vittorio Caprioli et une scène d’ouverture, sur la plage, au cours de laquelle les deux héroïnes vont se baigner (en maillots), accompagnées par un couple entièrement nu. Nous retrouvons donc là tous les éléments primordiaux de ce sous-genre qui fit les riches heures de l’Infirmière, la Lycéenne, la Prof, la Policière et autres métiers, aux scénarios légers qui ne se prenaient pas du tout au sérieux.

La scène d’ouverture était mentionnée mais elle fait partie de la copie longue, le film, nous prévient-on d’emblée, ayant été « censuré, interdit, coupé, en un mot massacré » et différentes versions circulant ici et là. Remercions Artus pour son travail de reconstitution qui nous présente ladite version longue, en v.o. sous-titrée, et une version courte complètement édulcorée.

Il faut le reconnaître : il y a dans Avoir vingt ans matière à édulcorer. L’air de rien — nous l’avions déjà signalé dans l’article sur la trilogie —, Di Leo insuffle à son film un fond politique indéniable. Une citation de Paul Nizan ouvre l’histoire qui affirme : « J’avais 20 ans et je ne permets à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Au cours du film, dans une scène gaie où les deux jeunes femmes dansent dans la rue sur une musique entraînante, les paroles de la chanson qu’elles entonnent viennent apporter leur contrepoint ironique, désespéré : « Comme il est triste d’avoir 20 ans, entre l’interdit et l’illusion, découvrir que la vie avec le temps ne fera qu’empirer. »

Tina (Carati) et Lia (Guida) sont deux filles de l’après 68 qui ont décidé d’être libres. Ce qui passe, bien entendu, par la sexualité (et Lilli Carati insiste assez lourdement, dès le début, sur ses envies de « baiser ») mais pas seulement. Elles se rencontrent sur une plage et arrivent à Rome en autostop. Là, Lia a l’adresse d’un squat, une communauté hippie gérée par Caprioli. Alors qu’une équipe de cinéma vient tourner un documentaire, Tina est interrogée. Elle qui martèle à qui veut l’entendre « Je suis jeune, belle et en colère » explique qu’elle ne voulait pas suivre les conseils de ses parents et devenir une bonne ménagère. « Pour eux, conclut-elle, c’était la chose la plus importante au monde après la virginité. » Lia, quant à elle, vient du néant. C’est ainsi qu’elle parle de son enfance d’orpheline, passée entre les murs d’une pension religieuse, chez des sœurs « froides ». En une séquence, Di Leo donne un féroce coup de griffe à la société italienne pétrie de catholicisme. Et le documentariste en rajoute une couche : « Toutes les théologies et idéologies véhiculées par l’homme à travers les siècles ont été des échecs. » Le film prend alors un virage féministe radical et l’on ne sait si Di Leo montre ou se moque. Quoi qu’il en soit, deux des actrices de la troupe qui débarque dans la communauté se mettent à dire des extraits du SCUM Manifesto de Valerie Solanas : « L’homme, l’homme, l’homme…, entend-on. Une fausse couche qu’il faut éliminer. »

Également thème récurrent de l’époque avec le féminisme, la drogue est abordée par Di Leo. Ray Lovelock rassure Lilli Carati sur son état : « Ça fait deux jours que je ne plane pas et qu’est-ce que je vois ? Que ce n’est pas mieux ! » Là encore, il montre sans condamner.

Bien sûr, en Italie, comédie et revendications sociales ou comédie et critiques sociétales ont toujours fait bon ménage mais ces films-là, directement issus du néo-réalisme, étaient signés par des auteurs aussi remarquables que Dino Risi, Mario Monicelli, Ettore Scola, Pietro Germi et consorts. Aux côtés des maîtres suprêmes (Fellini, Visconti, Pasolini, Rossellini, De Sica), ceux-là ne déméritaient pas.

L’aspiration à la liberté de Tina et Lia, qui se poursuit dans le film avec une critique de la police (sa violence, sa corruption) détonne donc dans le sous-sous-genre qu’est la comédie sexy, dont les maîtres d’œuvre sont Michele Massimo Tarantini, Sergio Martino, Mariano Laurenti ou Nando Cicero. Lesquels, peu ou prou — encore qu’on se doit d’être moins catégorique avec Martino — n’ont pas grand chose à voir avec des auteurs. On ne pourra en dire autant de Di Leo. Chez lui, critique et comédie fraternisent. Lorsque la police fait irruption dans le squatt hippy et amène tout ce petit monde au commissariat, l’un des membres de la communauté affirme qu’il est pacifiste. « Les kamikazes aussi étaient pacifistes avant de sauter », répond un flic.

Di Leo va encore plus loin avec un finale qu’on ne peut dévoiler sous peine d’en gâcher l’effet. Lorsque le générique de fin s’est entièrement déroulé, on a véritablement du mal à reprendre ses esprits. Di Leo, c’est une évidence, a réussi son coup et parvient admirablement à déguiser sous les apparences les plus frivoles un pamphlet incroyable. On aura beau lui reprocher des facilités (qui font souvent partie de la manière de filmer de la comédie sexy avec force zooms sur les fesses ou les seins des actrices), l’issue du film et son coup de poing nous font réévaluer d’un coup l’ensemble du métrage.

Avoir vingt ans est-il, comme certains l’ont sous-entendu, une critique de la liberté de ces deux filles ? Du style : à force de trop vouloir tirer sur la corde, les problèmes arrivent et elles n’ont que ce qu’elles méritent. On peut plutôt faire une autre lecture du film : depuis 1968, le mouvement hippy et les protestations pacifistes contre la guerre du Vietnam, la jeunesse mondiale aspire à une autre société que celle, guerrière, bâtie par leurs parents. Mais notre etablishment, celui dans lequel vivent Di Leo et ses protagonistes à l’époque de la sortie du film, n’est pas encore prêt à accueillir un tel souffle de liberté.

Jean-Charles Lemeunier

Avoir vingt ans
Titre original : Avere vent’anni
Origine : Italie
Année : 1978
Réal. et scén. : Fernando Di Leo
Photo : Roberto Gerardi
Musique : Franco Campanino
Montage : Amedeo Giomini
Durée : 97 min
Avec Gloria Guida, Lilli Carati, Ray Lovelock, Vittorio Caprioli, Daniele Vargas…

Sortie en combo Digipack DVD/Blu-ray par Artus Films le 1er juin 2021.

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