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La bonne nouvelle de la réouverture des cinémas s’accompagne de celle de la ressortie en salles de Qui chante là-bas ?, due aux efforts émérites de Malavida, toujours à la pointe en ce qui concerne les redécouvertes. Qui chante là-bas ?, alias Ko to tamo peva, révéla aux spectateurs français du début des années quatre-vingt — le film date de 1980 et est sorti en France en 1982 — qu’il existait un cinéma yougoslave autre que les projets débridés et branchés cul de Dusan Makavejev (WR – Les mystères de l’organisme, Sweet Movie) voire, pour les plus attentifs, que ceux de Goran Paskaljevic. Un cinéma tonitruant, terriblement humaniste, picaresque en diable. Que Qui chante là-bas ? soit un road movie picaresque, c’est une évidence. Ajoutons qu’il était aussi précurseur. Annonciateur de ce qu’allaient être les films d’Emir Kusturica avec Te souviens-tu de Dolly Bell ? mais surtout, à partir de 1985, avec Papa est en voyage d’affaires, Palme d’or cannoise.

Slobodan Sijan, l’auteur de Qui chante là-bas ?, ouvre son film sur deux jeunes Tziganes chantants. L’un à l’accordéon, l’autre, le plus petit, à la guimbarde, ils sont attendrissants et vont accompagner le film du début à la fin, ponctuant l’action de leurs chansons, sortes de lamentos entraînants destinés aux spectateurs qu’ils regardent droit dans les yeux. L’action se déroule dans un pays qui n’en est plus un, que l’on désigne aujourd’hui par ex- et que l’on différencie suivant ses anciennes régions. Un pays que, en 1980, les touristes français considèrent comme une Costa Brava moins onéreuse qui elle-même est une Côte d’Azur meilleure marché. Un pays qui, dans le monde bipartite d’avant la chute du Mur, appartient au bloc de l’Est tout en étant séparé du pouvoir soviétique par le fait d’un flux de touristes inacceptable ailleurs, en RFA, Pologne, Hongrie ou URSS, à moins de passer par Tourisme et Travail. Une autre époque !

Nous voici donc, au début de Qui chante là-bas ?, dans cette ex-Yougoslavie (parlons comme aujourd’hui) filmée par un cinéaste serbe (à cette époque, le public occidental n’en avait cure). L’histoire prend place le 5 avril 1941, donc en pleine guerre mondiale, et décrit une sorte d’entre deux, de personnages tout à fait paisibles, certes parfois déchirés par des convictions politiques différentes, qui vont se retrouver en plein milieu de l’armée et des explosions. Cette date du 5 avril n’est d’ailleurs pas choisie au hasard. Le lendemain, 6 avril 1941, les Panzer Divisions entrent dans le pays. Précurseur aussi, Qui chante là-bas ?, qui décrit ce que va devenir le pays onze ans plus tard : le foyer d’un conflit interminable.

Image Malavida

Le film est une comédie, ce qui ne l’empêche pas de traiter de sujets sérieux, tels que le racisme, la collaboration avec les Allemands, la vendetta comme système judiciaire… Sans vouloir trop le rapprocher du bouquin éponyme de John Steinbeck, Qui chante là-bas ? aurait pu s’intituler Les naufragés de l’autocar car prendre ce moyen de transport dans la Serbie de 1941 n’est pas une mince affaire. Sijan en profite, à travers la galerie de personnages qu’il met en scène, pour découper au scalpel ceux qui constituent le pays : outre les Tziganes déjà cités, nous avons là le papi ancien combattant, le bourgeois qui réclame « l’ordre et la discipline » (et, donc, les Allemands), le chanteur de charme dragueur, le couple de jeunes mariés innocents, l’homme malade et veule, le chasseur lourdaud, etc. Sans parler des cochons installés à l’arrière du bus.

Image Malavida

Les plus hauts en couleurs, les plus folklos sont le chauffeur, un benêt capable de conduire les yeux bandés, et son père, le contrôleur fort en gueule, pour qui tous les moyens sont bons pour se faire un peu d’argent. À chaque nouvelle épreuve, une route détournée et un champ qu’il faut traverser, un enterrement, un pont « en panne », un arrêt casse-croûte avec la chaudière du bus transformée en barbecue et l’armée omniprésente, une solution est trouvée, étonnante, marrante, aux confins du dramatique, avec des passagers subissant imperturbablement tous ces aléas.

L’image est celle d’un pays désorganisé tenu pourtant, au moment de son tournage, par la main de fer de Tito. Or, le film sort le 1er janvier 1980 et Tito meurt au mois de mai. Là encore, on ne va pas affirmer que Qui chante là-bas ? lit dans le marc de café mais l’on se doute que le pays, après la mort de l’homme fort, risque de basculer dans ce qui est montré à l’écran : la pagaille. Pour se convaincre, s’il en était besoin, de la force de Qui chante là-bas ? — qui n’a pas du tout vieilli —, il suffit de se reporter à ce qu’écrivait, en 1982, Christian Bosseno dans La Revue du cinéma : « Bien que situé en 1941, le film, qui ne manque pas de courage, reste actuel et l’on pressent que le réalisateur ne limite pas sa charge au passé ! (…) Un film corrosif mais qui n’est jamais dénué de tendresse ni de truculences. Une farce universelle pleine de leçons. » On ne saurait mieux dire.

Ajoutons à tous ces compliments la qualité de l’interprétation. Tous les acteurs sont excellents, avec une mention spéciale pour Pavle Vujisić, qui joue le rôle du contrôleur du bus. Il est grandiose dans le rôle de ce gros homme moustachu qui se montre intraitable et les spectateurs de l’époque avaient été contents de le repérer à nouveau justement dans deux films de Kusturica : Dolly Bell et Papa est en voyages d’affaires.

Jean-Charles Lemeunier

Qui chante là-bas ?
Année : 1980
Titre original : Ko to tamo peva
Origine : Yougoslavie
Réal. : Slobodan Sijan
Scén. : Dusan Kovacevic
Photo : Bozidar Nikolic
Musique : Vojislav Kostic
Montage : Lana Vukobratovic
Durée : 96 min
Avec Pavle Vujisić, Dragan Nikolic, Neda Arneric, Aleksandar Bercek…

Sortie en salles par Malavida le 19 mai 2021.

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