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Difficile aujourd’hui d’évoquer le nom de Roman Polanski sans avoir en tête les accusations portées contre lui et les remous créés lors de la cérémonie des César de 2020 qui vit J’accuse obtenir trois récompenses, dont celle de meilleur réalisateur.

Inutile d’ôter à Polanski le titre de grand cinéaste. C’est une évidence qu’il l’est et la vision de ses trois premiers films, ressortis en DVD/Blu-ray chez Carlotta, n’en est qu’une preuve supplémentaire. Le couteau dans l’eau (1962), Répulsion (1965) et Cul-de-sac (1966), tournés dans des conditions différentes — le premier en Pologne, les deux autres en Angleterre —, aux scénarios très différents, ont pourtant des qualités communes : la maîtrise de la mise en scène, la beauté des images en noir et blanc, les dérapages quasi surréalistes et la mise en place d’un huis clos (trois personnages dans un bateau, une femme seule dans un appartement, trois personnages dans un château) captivent rapidement notre intérêt et ne le lâchent plus. À ces trois films, on ajoutera, dans les bonus, la présence de plusieurs courts-métrages plutôt étonnants. Car, autant que les sujets eux-mêmes, c’est la façon de les raconter qui place d’emblée le jeune Roman Polanski, 29 ans à l’époque de la sortie du Couteau, sur l’une des plus hautes marches de l’escalier qui mène à la gloire.

Et puisque cet article a démarré sur le « scandale Polanski », voyons quel est le sort réservé aux personnages féminins dans ces trois films. Trois actrices — la débutante Jolanta Umecka, Catherine Deneuve et Françoise Dorléac — et trois manières d’aborder le rapport entre les deux sexes. Résumons rapidement les trois films. Dans Le couteau dans l’eau, un couple bourgeois prend en stop un étudiant et l’embarque dans une virée sur un lac. Sur la surface exiguë du voilier, les rapports se tendent entre les trois membres de l’équipée : le mari, sûr de lui, étale son savoir maritime et cherche à écraser l’étudiant sous l’œil scrutateur de la femme qui semble compter les points. Dans Répulsion, livrée à elle-même dans un appartement londonien, une jeune femme succombe à la répulsion qu’elle éprouve pour les hommes et sombre dans les tourments de la folie. Enfin, dans Cul-de-sac, un gangster surgit dans un château, dans le décor insolite et très beau de l’île de Lindisfarne (Northumberland, au nord-est de l’Angleterre), remarquable entre autres par la route d’accès submersible qui disparaît sous l’eau à marée haute. D’où les plans assez incroyables d’une voiture perdue en pleine mer. Et le gangster, donc, se retrouve face à un couple insolite, reprenant et renversant la situation du Couteau dans l’eau. Dans le film polonais, l’intrus subit la mauvaise humeur du mari. Dans Cul-de-sac, c’est au contraire un intrus qui dicte sa conduite au couple. Dans les deux cas, la femme est au centre du trio et joue de sa séduction. Dans les deux cas, elle se dévêt et attire la convoitise, sinon de celui qui la voit, en tout cas du spectateur.

Les trois scénarios sont adroitement ficelés : le premier est écrit par Polanski, le futur cinéaste Jerzy Skolimowski et Jakub Goldberg, les deux autres par Polanski et celui qui va devenir son complice d’écriture, Gérard Brach. Homme curieux, d’ailleurs, que ce Gérard Brach, qui réalisa lui-même deux films, écrivit principalement pour Polanski et Jean-Jacques Annaud et passa les dix dernières années de sa vie chez lui, sans sortir, par phobie. Comme si Répulsion était un avant-goût de ce que lui-même allait vivre par la suite, Catherine Deneuve refusant dans ce film de sortir de son antre.

Outre la qualité des scénarios, mettons également en avant l’art de la mise en images que montre le jeune cinéaste. Et celui de la direction d’acteurs. En ce sens, le plus spectaculaire est Cul-de-sac. Chacun des personnages principaux (Françoise Dorléac, Lionel Stander et Donald Pleasence), mais aussi le comparse du gangster (l’incroyable Jack McGowran, que Polanski emploiera à nouveau dans son film suivant, Le bal des vampires) et les quelques visiteurs qui viennent sur l’île, tous ont une partition particulière et l’ensemble est aussi parfait qu’un grand orchestre. Mimiques, excentricités, réactions inopinées, tout semble en décalage avec la situation, comme si les conceptions théâtrales de Tadeusz Kantor, le grand théoricien et metteur en scène polonais qui réclamait la liberté dans la solitude et la souffrance, hors des mains du pouvoir, plantaient leur décor au milieu du huis-clos polanskien.

Ces partis-pris qui influencent la ligne générale de la mise en scène sont le fait d’un auteur. Et, dès son premier film, Polanski en est un. Si l’on devait résumer en une ou deux lignes la trame des films dont il est question ici, on pourrait se dire que, tiens, Le couteau dans l’eau rappelle Plein soleil : deux hommes, une femme, un bateau, un couteau. Sauf que Le couteau dans l’eau se déroule sans couleurs, sans chaleur, sans Italie et sans machination à long terme : juste une journée, une nuit et le lendemain. Idem avec Cul-de-sac : un malfrat faisant irruption dans un foyer, John Berry avec Menace dans la nuit en 1951 et William Wyler avec La maison des otages en 1955 nous ont déjà servi le plat . Sauf qu’il n’y a rien de réchauffé chez Polanski. Tout sonne différemment. Tout porte sa patte. Et le tragique de la situation se mâtine de comédie loufoque et ironique. Quant à Répulsion, qui est un réel film horrifique tel que pouvait en produire, à la même époque et dans le même pays, la Hammer, il n’a rien à voir avec les productions signées Terence Fisher ou Freddie Francis. Chaque film a son rythme, lent, parfois non dénué de longueur, et son style bien à lui, comparable à rien d’autre.

Autre aspect imparable : ce qu’on voit n’est pas toujours ce que l’on pense être. Prenons le début de Répulsion : un corps allongé, une jeune femme tenant la main qui dépasse de la table, un visage craquelé. Est-ce une scène de deuil ? Que nenni, c’est juste, dans le salon d’une esthéticienne, un masque de beauté. Tout ici porte des masques, la beauté comme les faits eux-mêmes et malin qui pourra s’y retrouver, guidé par un mentor, le cinéaste, qui n’en est pas à un mensonge et une manipulation près. N’était-ce pas l’art de Hitchcock de savoir ainsi manipuler les foules ? De les manipuler jusqu’à l’horreur, ce qui est parfaitement assumé dans les géniales séquences du couloir de Répulsion, dans lesquelles horreur et sexualité font bon ménage. Polanski se place immédiatement dans le sillage du Maître et les critiques de l’époque de Répulsion l’ont immédiatement catalogué comme son successeur.

Répulsion est pour cela un bon exemple. Polanski filme à la fois l’intérieur et l’extérieur et les fissures qui s’agrandissent le long des murs de l’appartement ne sont rien par rapport à celles qui fracassent l’esprit de l’héroïne. De la même manière, l’eau qui envahit dans Cul-de-sac la liaison entre l’île et le continent sépare tout autant les personnages psychologiquement. Et que dire de ces œufs qui, dans ce même film, sont omniprésents ? Représentent-ils la fertilité de la jeune femme avec laquelle joue un Donald Pleasence déguisé en fille, lui qui casse les œufs en jonglant ? Représentent-ils la femme tout court à laquelle Lionel Stander ne cesse d’être confronté ? Lui qui, affamé, ne trouve que des œufs partout, dans le frigo et au cul des poules ? Enfin, ce couteau qui symbolise la fierté de l’autostoppeur dans Le couteau dans l’eau et que convoite le mari est le représentant typique de la virilité et de l’ascendant sur la femme que possède, sans le vouloir, le jeune étudiant et qu’a perdus l’époux.

Alors, pour faire un jeu de mot approximatif, pourrait-on le traiter de monomane, Polanski ? Il est certain qu’un mathématicien pourrait tracer une ligne droite entre Répulsion, Rosemary’s Baby et Le locataire, trois films se déroulant dans un appartement de plus en plus effrayant. Ligne droite aussi, moins évidente sans doute, entre Cul-de-sac et Quoi ?, ce curieux film tourné en Italie et centré, là encore, sur une villa peuplée d’individus anticonformistes. Le cinéma de Polanski est traversé de monomanies, de courants dans lesquels on retrouve les mêmes angoisses, les mêmes envies et ambitions. Des particularités dont certains ont pu s’emparer, sans même que cela soit conscient. Est-ce affabuler que voir dans le bébé filmé en 1977 par David Lynch dans Eraserhead une réminiscence du lapin écorché de Répulsion ?

Redécouvrir aujourd’hui Le couteau dans l’eau, Répulsion et Cul-de-sac, découvrir aujourd’hui Meurtre, La lampe, Rire de toutes ses dents, Casser le bal, Deux hommes et une armoire, Quand les anges tombent, Le gros et le maigre, Les mammifères, autant de courts étonnants inscrits dans les bonus, c’est accorder à Roman Polanski pas plus le bénéfice du doute qu’une réhabilitation. Mais plutôt observer une œuvre en devenir, déjà tourmentée, comportant déjà des éléments que l’on retrouvera par la suite ailleurs, et se dire qu’il est difficile tout à la fois de jauger l’homme et juger l’œuvre, pour reprendre le titre d’un article de François Martin qui, à propos de la poésie d’Extrême-Orient, évoquait « un glissement de la morale à l’art ». Quand on assiste, dans le cas présent, à un glissement de l’art à la morale.

Jean-Charles Lemeunier

Le couteau dans l’eau, Répulsion et Cul-de-sac : trois films de Roman Polanski disponibles en DVD et Blu-ray, versions restaurées, chez Carlotta. Sortie le 5 mai 2021.

Une réflexion sur “Polanski chez Carlotta : Un Roman, trois belles histoires

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