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Elle aurait pu. Oui, elle aurait pu, Penelope Spheeris, quand elle tournait The Boys Next Door, que Carlotta a la bonne idée de sortir ce 19 mai en DVD et Blu-ray dans une nouvelle restauration 4K, elle aurait pu accompagner ce récit sauvage d’explications psychologiques ou de distanciation politique sur l’omniprésence de la violence aux États-Unis. Mais elle n’en a rien fait et c’est tant mieux. Les faits, seulement les faits. Nous sommes en 1984, les deux héros adolescents, Roy et Bo, incarnés par les juvéniles Maxwell Caulfield et Charlie Sheen, tous deux impressionnants, ne savent que faire de leur vie. Ils viennent d’obtenir leur diplôme (l’équivalent du bac) et ne sont sûrs que d’une chose : que le déterminisme social les amènera tout droit à travailler à l’usine locale. Bo (Sheen) ne rêve que de filles et Roy (Caulfield) de violence.

On l’a dit, la jeune réalisatrice Penelope Spheeris, qui a signé l’année précédente Suburbia (Les loubards) pour Roger Corman, ne s’embarrasse pas d’éléments inutiles. Elle a appris l’économie auprès du grand producteur de séries B. Pour signifier le milieu social des héros, une seule séquence dans la caravane paternelle de Roy dans laquelle tout est dit : une mère absente, un père indifférent qui passe son temps à regarder la télé alors que son fils lui parle.

Pour en dire plus sur ce qui vibre à l’intérieur de Roy, là encore une séquence est suffisante. L’adolescent va discuter avec un militaire qui, dans la cour du lycée, propose aux jeunes de s’engager. Tout ce qui intéresse Roy, c’est la possibilité de tuer lorsque l’on porte un uniforme. Quant à Bo, sa préoccupation immédiate a les cheveux longs, une jupe et un joli minois. Tout ce qu’il recherche se résume finalement en un seul mot, dénué de tout romantisme : « pussy ».

Glaçant, le générique de The Boys Next Door annonce d’entrée la couleur, faisant défiler le portrait de serial killers célèbres, le nombre de morts dont ils sont accusés et le fait qu’ils semblaient irréprochables auprès de leur entourage. Passent ainsi rapidement David Berkowitz, plus connu sous le nom de Sam’s Son (six femmes tuées), Henry Lee Lucas (qui se vantait d’avoir occis 300 personnes, chiffre largement diminué par les autorités — le film Henry, Portrait of a Serial Killer lui est consacré), Kenneth Bianchi (onze femmes tuées), Edmund Kemper (ses grands-parents, sa mère et six auto-stoppeuses) et quelques autres. L’idée, rappelle Penelope Spheeris dans l’intéressant bonus dans lequel, aux côtés de Maxwell Caulfield, elle parle du film, vient du producteur Sandy Howard. Ces gens-là, nous confirme-t-on dès le début, paraissent être des citoyens normaux. Des voisins de palier, signification du titre anglais.

Nos deux « héros » sont immédiatement présentés comme des lourdauds et des emmerdeurs. Ils poussent la provocation jusqu’à se soulager dans une piscine (enfin, surtout Roy) mais sont malgré tout dissemblables. Bo est capable de citer Edgar Poe tandis que Roy a du mal à déchiffrer un message laissé sur le pare-brise de sa voiture. Bo est un suiveur, quelqu’un qui, en tout cas, n’a pas le courage de faire seul ce que son copain ose risquer. Roy est plus impulsif. C’est lui qui conduit, lui qui cogne le premier, lui qui s’empare d’une arme. Il est le bras quand, l’air de rien, Bo est la tête. N’est-ce pas Bo qui décide, une fois que les deux amis ont quitté leur cambrousse pour se retrouver à Los Angeles, de transformer la journée en « Prehistoric Day » ? N’est-ce pas Bo qui est attiré par une jeune femme d’abord dans la rue puis aux jeux d’arcade ? Enfin, n’est-ce pas Bo qui suit chez elle Patti D’Arbanville (la fameuse « Lady » de Cat Stevens) ?

L’intelligence de Penelope Spheeris est donc de ne pas cataloguer ses personnages. Bo et Roy peuvent être tout à la fois bas de plafond et avoir certaines références. Les deux flics qui mènent l’enquête (Christopher McDonald et Hank Garrett) sont étonnamment éloignés de tout préjugé raciste, machiste ou homophobe que ne se gênent pas de clamer d’autres policiers ou un soi-disant témoin. Contrairement à leurs collègues réactionnaires incarnés à longueur de polars par Clint Eastwood et consorts.

L’autre grand intérêt du film est d’être en avance sur son temps. Les serial killers ne sont pas encore devenus, à de rares exceptions près (les films entre autres de Richard Fleischer) des héros de cinéma. Le sujet nous plonge également dans les années quatre-vingt et l’on y voit les prémices de ce qui va devenir notre société moderne : les premiers ordinateurs, les premiers jeux vidéo, les grands malls commerciaux où l’on trouve de tout, des vêtements aux armes, etc.

Dernier détail amusant, confié par Penelope Spheeris. Lors de l’avant-première du film, Martin Sheen, le père de Charlie, quitta la salle, trouvant le film écœurant. La cinéaste rappelle que l’acteur était apparu, en 1973, dans la première œuvre de Terrence Malick, La balade sauvage, dans laquelle Martin Sheen laissait dans son sillage quantité de cadavres.

Charlie Sheen (The Boys Next Door) et Martin Sheen (La balade sauvage) : un sacré air de ressemblance

C’est une nouvelle balade sauvage dans laquelle, quelque dix ans plus tard, son fils Charlie s’engage.

Signalons pour finir un autre bonus du DVD, passionnant lui aussi pour qui s’intéresse de près au cinéma américain et à sa capitale, Los Angeles. La critique et auteure Kier-la Janisse parcourt tous les lieux emblématiques du film : le lycée, la station service, la plage de Venice, le bel immeuble hispano-mauresque d’Afton Place, le centre commercial, le Tar Pits de Rancho La Brea (là où finit Arnold Schwarzenegger dans Last Action Hero) et le célébrissime panorama Jerome C. Daniel de Mulholland Drive. Pour un cinéphile, le document vaut tous les guides touristiques !

Devant le Tar Pits

Une fois le film vu et digéré, on pourra en toute logique se demander pour quelle raison Penelope Spheeris n’a pas poursuivi dans cette voie. Avec des sujets tels que le cultissime Wayne’s World (1992), Les allumés de Beverly Hills (1993) ou Les chenapans (1994), elle délaisse les récits musclés pour des comédies bien troussées. Ce que le rire y a gagné, c’est autant que le polar a perdu.

Jean-Charles Lemeunier

The Boys Next Door
Année : 1985
Origine : États-Unis
Réal. : Penelope Spheeris
Scén. : Glen Morgan, James Wong
Photo : Arthur Albert
Musique : George S. Clinton
Montage : Andy Horvitch
Prod. : Keith Rubinstein, Sandy Howard
Durée : 91 min
Avec Maxwell Caulfield, Charlie Sheen, Patti D’Arbanville, Christopher McDonald, Hank Garrett…

Sortie en DVD et Blu-ray nouvelle restauration 4K par Carlotta Films le 19 mai 2021.

Une réflexion sur “« The Boys Next Door » de Penelope Spheeris : Une balade sauvage

  1. Pingback: « Henry, Portrait d’un serial killer  de John McNaughton : À propos d’Henry | «Le blog de la revue de cinéma Versus

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