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Que les lettristes m’excusent d’emprunter mon titre au fameux Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou car s’il est un cinéaste qui mérite l’éternité, c’est bien Mario Bava, dont l’éditeur Le Chat qui fume ressort deux inédits en Blu-ray : Gli invasori (1961, La ruée des Vikings) et I tre volti della paura (1963, Les trois visages de la peur).

Grand chef opérateur du cinéma italien, Mario Bava (1914-1980) passe à la réalisation dès 1946 avec une série de courts-métrages documentaires. On sait qu’il donne ensuite un sérieux coup de main aux Vampires (1957) et au Caltiki (1959) de Riccardo Freda, qu’il réalise les séquences sous-marines de La bataille de Marathon (1959) de Jacques Tourneur. Qu’il assure la quasi coréalisation de plusieurs autres films. Et qu’il accède à la célébrité avec le premier long-métrage qu’il dirige officiellement : Le masque du démon, en 1960. Dès lors, il s’engouffre dans les genres à la mode : le fantastique, la science-fiction, le péplum, les épopées historiques et quelques westerns.

La sortie, en 1958, des Vikings de Richard Fleischer lance la mode des guerriers nordiques. Jack Cardiff en donne sa version, en 1964, avec Les drakkars mais, quelques années auparavant, le cinéma italien s’est déjà emparé du sujet avec trois films : Le dernier des Vikings (1961) de Giacomo Gentilomo, La ruée des Vikings (1961) de Mario Bava et Les Vikings attaquent (1962) de Giuseppe Vari. Dans les trois, on retrouve l’acteur Cameron Mitchell et l’on sait que Bava est intervenu très fortement sur l’ensemble de cette pseudo-trilogie.

La ruée des Vikings démarre sur un massacre conséquent pour lequel Bava ne nous épargne pas grand chose, des femmes et des bébés transpercés aux nombreux cadavres parsemant le bord de mer. Après cette scène forte, nous pouvons entrer au cœur du récit. Deux jeunes frères vikings ont été séparés, Eron et Erik. Devenus adultes, le premier, Cameron Mitchell, dirigera les Vikings, le second, Giorgio Ardisson, les Anglais. Tous deux portent sur la poitrine un tatouage qui indiquent leur rang au sein des Vikings.

Bon, c’est entendu, si les deux gamins sont séparés en âge par seulement quelques années, une fois devenus grands, Cameron Mitchell paraît bien vieux face à Giorgio Ardisson. Les deux acteurs ont en réalité treize ans d’écart. L’intérêt du parti-pris de Bava et que, tout en suivant la destinée des deux frères du film de Fleischer joués par Kirk Douglas et Tony Curtis, il s’en détache fortement. Chez Fleischer, le chef du clan viking interprété par Douglas est cruel. Chez Bava, Mitchell est nettement plus humain et étonne par ses décisions qui, chaque fois, penchent du côté de la justice et du pardon.

Soyons clairs : Les Vikings est un grand film et La ruée des Vikings beaucoup plus qu’une sympathique série B qui cherche à copier le premier. Une heureuse surprise. Avec des morceaux de bravoure dont on se souviendra, tel le vote par haches interposées ou l’escalade de la falaise et du château grâce à des flèches. Citons encore une autre belle trouvaille scénaristique, comme cette tendre utilisation de la gémellité des sœurs Alice et Ellen Kessler.

On décèle dans cette Ruée les prémices de ce qui va préoccuper toute sa vie Mario Bava et le désigner comme un vrai auteur de cinéma : les plans travaillés, le choix de couleurs et l’esthétisation jusqu’à l’épure. Tel ce décor stylisé avec les rochers, quasi avant-gardiste. Pour les couleurs, elles sont flamboyantes : citons les robes rouges, les drapeaux verts, la couverture rouge, les flèches rouges…

Avec les trois sketches des Trois visages de la peur, Le téléphone, Les Wurdalaks et La goutte d’eau, Bava a véritablement trouvé sa voie. Une voie qui emprunte les chemins littéraires du fantastique. Chacune des trois histoires s’appuie sur de grands auteurs et le générique cite Tchekhov, Tolstoï et Maupassant. Il faut déjà voir là à la fois le goût de Bava pour les grands textes mais aussi son ironie. Ainsi, si l’on en croit la fiche wikipedia du film, le Tolstoï désigné dans les crédits n’est pas Léon, le romancier immortel de Guerre et Paix, mais un certain Alexis Tolstoï, auteurs de nombreux récits de science-fiction dont un qui inspirera Aelita (1924) de Protazanov. Bref, il est évident que ces trois mentions, Tolstoï, Tchekhov et Maupassant, placent le film sous un haut parrainage littéraire évident, de même que les films contemporains de Roger Corman s’appuyaient sur Edgar Allan Poe. De la même façon, Bava associe à son générique du Masque du démon le nom de Gogol.

Ce qu’il y a de plus curieux dans Les trois visages de la peur, dont Lamberto Bava, dans un bonus, déclare qu’il est le film de son père qu’il préfère, est que les trois histoires ne sont pas du tout filmées dans le même style. La première, Le téléphone, se déroule dans le décor moderne d’un appartement coquet des années soixante. La deuxième, Les Wurdalaks, est un pur produit gothique avec une histoire de vampires telles que les filmaient Terence Fisher à la même époque à la Hammer. La dernière, La goutte d’eau, semble un réel cauchemar qui joue sur les éclairages et les décors. Leur point commun ? L’ambiance. Dans les trois, une attente de plus en plus terrifiante guette les protagonistes. Dans Le téléphone, Michèle Mercier est effrayée de voir surgir chez elle un amant qu’elle a fait jeter en prison. Dans Les Wurdalaks, la famille attend le retour du père (Boris Karloff) et, alors que les deux amoureux fuient (Mark Damon et Suzy Andersen), on sait qu’ils seront tôt ou tard assaillis. Enfin, dans La goutte d’eau, Jacqueline Pierreux — qui était l’épouse du scénariste Pierre Léaud et la mère de Jean-Pierre Léaud — n’a qu’une trouille : voir surgir le fantôme de la vieille dame qu’elle a détroussée. En ce sens, le scénario se rapproche de celui du film suivant de Bava, Le corps et le fouet, dans lequel Dahlia Lavi attend et craint tout à la fois de voir surgir le fantôme de Christopher Lee. Avec un petit plus dans ce cas précis : l’allusion au plaisir sado-maso qui baigne Le corps.

Ces allusions que la censure ne devait pas voir d’un bon œil — dans Le corps et le fouet, il est aussi question d’un quasi-inceste, puisque Lavi est l’épouse du frère de Lee — se retrouvent dans Le téléphone. Apeurée par les appels téléphoniques incessants et menaçants de l’évadé, Michèle Mercier appelle à la rescousse son amie (Lydia Alfonsi) et l’on comprend vite qu’elles ont été amantes. Comme dans tout bon giallo — et tout le monde s’accorde pour dire que Le téléphone pose les différents éléments du genre —, la menace est présente, avec une main gantée qui s’empare d’un long couteau. Officiellement, les premiers gialli sont dus à Mario Bava avec La fille qui en savait trop (1963), Six femmes pour l’assassin (1964) et, entre ces deux titres, le sketch du Téléphone. Et l’érotisme fait également ici son apparition avec une caméra qui glisse le long du corps de Michèle Mercier et semble le caresser.

La mise en scène distille la terreur. D’abord avec l’attention prêtée aux bruits : la sonnerie de téléphone, la goutte d’eau, les appels de l’enfant dans Les Wurdalaks. Elle se sert adroitement des décors : l’exiguïté de l’appartement dans Le téléphone et les effets de profondeur de champ ; le décor gothique des ruines, la brume, la nuit dans Les Wurdalaks ; les deux appartements de La goutte d’eau, l’un petit avec des lumières extérieures qui l’éclairent, l’autre ressemblant à un vaste palais plus ou moins délabré.

Pour une fois, la bande-annonce qui décrit l’opus comme « angoissant et passionnant » ne nous trompe pas sur la marchandise. Le film est tout à la fois l’un et l’autre et l’on retient de Lamberto Bava, citant Marco Giusti et son émission Stracult, cette phrase étonnante : « Même les critiques italiens finissent par reconnaître l’importance de Mario Bava. » Il est vrai qu’en France — et sans chauvinisme —, dès les années soixante et des articles parus dans Midi Minuit Fantastique, on s’était rendu compte de l’importance du monsieur.

Et s’il fallait une preuve de plus de l’esprit de dérision du maître, de son absence totale de prétention et de la distance nécessaire prise envers les artifices de son art, il suffirait de citer la fin, magique et ô combien ironique, des Trois visages de la peur. On ne peut bien entendu la divulguer. Précisons juste qu’elle se situe quelque part entre le Jerry Lewis de The Errand Boy et l’Alejandro Jodorowsky de La montagne sacrée. Proprement étonnante et gonflée.

Signalons à toutes fins utiles l’ouvrage de Romain Vandestichele et Gérald Duchaussoy — ils apparaissent dans un bonus —, Mario Bava le magicien des couleurs.

Jean-Charles Lemeunier

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