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Tournés entre 1994 et 2002, cinq films de Claude Chabrol se retrouvent dans un coffret proposé par Carlotta. Cinq films où la femme est au cœur du récit, cinq films portés par des actrices incandescentes et quelles actrices : la fabuleuse Isabelle Huppert pour La cérémonie (1995, où elle compose avec Sandrine Bonnaire un duo inégalable), Rien ne va plus (1997) et Merci pour le chocolat (2000), Emmanuelle Béart pour L’enfer (1994) et Nathalie Baye pour La fleur du mal (2002).

Chabrol sur les traces de Clouzot

C’est donc Emmanuelle Béart qui ouvre le bal avec L’enfer. Une Emmanuelle Béart qui, comme le souligne Joël Magny, combine « regard innocent et corps provoquant ». Chabrol le raconte dans un des bonus : trois moutures du scénario écrit par Clouzot et commencé à tourner en 1964 lui furent transmises par la veuve de l’auteur du Salaire de la peur. Chabrol retint la première et l’adapta à sa mesure. Bien que les deux cinéastes, Chabrol et Clouzot, aient été partenaires de bridge — Chabrol en parle —, on sait que la Nouvelle Vague rangea vite Clouzot aux côtés des représentants de cette Qualité française tellement honnie. Curieusement, aujourd’hui que, grâce à Serge Bromberg et MK2, on peut se faire une meilleure idée de ce qu’aurait dû être L’enfer de Clouzot — ce qui était loin d’être le cas à l’époque où Chabrol tourna sa version —, on s’aperçoit que les plans tournés par Clouzot étaient beaucoup moins sages, moins Qualité française, moins classiques que ceux inscrits sur la pellicule trente ans plus tard par Chabrol. Sans doute aussi qu’ils auraient été plus datés, se calquant sur cet art cinétique proche de Vasarely. S’il reste plus classique, L’enfer de Chabrol passe sans doute mieux la barrière du temps.

Le temps, justement, parlons-en. Il s’agit pour Chabrol de « maîtriser la chronologie ». Il ajoute : « Le film va en ralentissant : sept ans se déroulent en quelques secondes et on s’intéresse ensuite aux jours, puis aux heures, puis aux minutes, puis aux secondes. » L’enfer, en effet, s’ouvre sur une série d’ellipses (la rencontre, le mariage, l’enfant dans une poussette, l’enfant qui marche), avant que le temps ne commence à s’appesantir, au fur et à mesure que la jalousie s’installe dans l’esprit de François Cluzet.

Chez Clouzot, la folie de Reggiani est beaucoup plus sexuelle. Aussi, les images qui traversent le film sont elles peuplées de poitrines dénudées, celles de ses actrices Romy Schneider et Dany Carrel. Trente ans plus tard, la nudité est devenue tellement anodine que Chabrol ne compte plus sur ce ressort pour décrire les fantasmes de son personnage.

Outre le thème de la folie qui s’empare d’un individu, Chabrol reste fidèle à lui-même en rendant un hommage à un auteur qui compte beaucoup pour lui, Fritz Lang. Dans Fury (1936), un film est projeté au cours d’un procès montrant l’incendie d’une prison — qui a coûté la mort d’un détenu — et le rôle que chacun des accusés y a tenu. Chabrol reprend cette scène avec Mario David, qui était déjà au générique du film de Clouzot. L’acteur incarne ici un cinéaste amateur projetant aux clients de l’hôtel où il réside ses images de vacances. Quand il filme Emmanuelle Béart sur une barque en compagnie du garagiste local (Marc Lavoine), l’esprit du mari de la belle (François Cluzet) s’enflamme et projette sur l’écran ses propres fantasmes. « Regarde la vérité en face » dit alors Cluzet, phrase que les avocats de Fury auraient pu asséner aux accusés filmés en train de mettre le feu à la prison. Cette séquence est la preuve, s’il en était besoin, de l’appropriation d’un sujet écrit par un autre par un cinéaste doué de polymorphisme, capable de rester chabrolien tout en se rapprochant de ses maîtres, Lang (L’enfer, Docteur M) ou Hitchcock (Le scandale).

L’année suivante, quand il tourne La cérémonie, Chabrol atteint un sommet. À l’origine de ce scénario écrit par Caroline Eliacheff, on trouve tout aussi bien un roman de Ruth Rendell, L’analphabète, que des réminiscences de l’affaire des sœurs Papin et de la pièce que Jean Genet en a tiré, Les bonnes. Le titre du film vient d’ailleurs du texte de Genet. La cérémonie aborde plusieurs sujets, tous aussi importants les uns que les autres, dont certains, on le sait, sont très chers à Chabrol : l’analphabétisme, la lutte des classes, des meurtres non résolus, la condescendance bourgeoise provinciale, la prépondérance criarde de la télévision, etc. Le cinéaste ne choisit pas son camp et présente, des deux côtés de cet échiquier où va se jouer une partie très serrée, des personnages aux qualités et défauts bien dosés. « Ils font semblant d’être gentils, remarque Isabelle Huppert à propos de la famille riche, mais qu’est-ce qu’ils peuvent comprendre ? Leur seul souci est de savoir s’ils vont acheter une voiture rouge ou bleue. »

C’est par les gestes des uns et des autres que ces qualités et défauts se traduisent. Que leurs personnalités s’affirment. Citons le chewing-gum qu’Isabelle Huppert colle sur un meuble de La Poste, décolle et se remet dans la bouche. Ou ce mouchoir taché de graisse que Virginie Le Doyen, après avoir gentiment dépanné la voiture de Huppert, lui balance négligemment sur les genoux avant de repartir. Ce que Chabrol résume par une citation de Nietzsche : « Il y a chez les gens de bien beaucoup de choses qui me répugnent, et certes non le mal qui est en eux. »

Si Jean-Pierre Cassel, Jacqueline Bisset et leurs enfants représentent une bourgeoisie éclairée — ce qui n’atténue pas pour autant leur condamnation —, le cinéaste et sa scénariste tirent à boulets rouges sur une autre bourgeoisie, bien-pensante, catholique et hypocrite. La séquence est sacrément audacieuse au cours de laquelle, Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire, déchaînées, trient le linge donné charitablement et le rejettent parce qu’il est troué et qu’il pue.

D’un point de vue purement formel, Chabrol est également au meilleur de sa forme. Telle cette très belle séquence au cours de laquelle Virginie Ledoyen est au téléphone avec son amoureux. La lumière du soleil qui soudain illumine le meuble puis l’obscurcit, comme après le passage d’un nuage, est tout à fait raccord avec les paroles de la jeune femme.

Après un sujet aussi fort que celui de La cérémonie, il est normal que Chabrol ait envie de voguer sous d’autres cieux. Il choisit, avec Rien ne va plus, la comédie. Une comédie alerte, menée bon train par Isabelle Huppert et Michel Serrault, au cours de laquelle on entend des phrases telles que : « Ou je suis un génie ou ce type est le plus con depuis Louis XVI. » Une comédie qui soudain bascule vers quelque chose d’autre.

Il faut attendre les trois quarts d’un film plaisant qui montre deux escrocs à la petite semaine qui s’amusent et nous amusent pour que l’arrivée de Jean-François Balmer, sublime, propulse le sujet dans un endroit où on ne l’attendait pas. Doucereux, sulfureux, trop gentil pour être honnête, d’une politesse à la limite de l’inquiétude, Balmer se met à pétrir l’esprit de comédie, à lui tordre le cou et à prendre tout aussi bien le spectateur de vitesse. On ne s’y attendait pas. On n’en revient pas. La séquence donne au tout une sorte de courant d’air qui empêche tout le monde, acteurs et audience, de s’endormir sur des lauriers. Du grand art. « Changer tout pour une vie qui vaille le coup », chante Michel Jonasz au générique, écouté par un réalisateur qui s’est mis à tout changer pour un film qui vaut le coup.

C’est encore Isabelle Huppert, cette fois accompagnée par Jacques Dutronc, Anna Mouglalis, Brigitte Catillon et Rodolphe Pauly, qui se trouve au centre de Merci pour le chocolat. Comme pour L’enfer, Chabrol dissèque une névrose. Ou une psychose, pour reprendre un terme plus hitchcockien. Et, comme pour Anthony Perkins, on donnerait au personnage en question le bon dieu sans confession ni concession. Là encore, le départ pourrait prêter à confusion : une jeune femme (Anna Mouglalis) apprend accidentellement qu’à sa naissance, une méprise entre deux bébés a pu se produire à la maternité. « C’est comme dans La vie est un long fleuve tranquille« , plaisante-t-elle. Sauf que ce Chocolat-là prend un tout autre chemin que celui de la comédie d’Étienne Chatiliez.

C’était déjà le cas avec L’enfer et La cérémonie, ça l’est encore ici, la télé occupe dans les maisons une place prépondérante. Une télé tonitruante, intrusive, dont les émissions stupides ou les publicités viennent inscrire profondément leurs slogans dans les esprits. Chabrol ne nie pas que la TV puisse programmer de la qualité et n’hésite pas, dans La cérémonie, à filmer les images de ses Noces rouges passant sur une chaîne. « L’intelligence est la clef du bonheur » entendait-on malgré tout dans Rien ne va plus. Encore faut-il que cette intelligence puisse s’exprimer sans être sans cesse brouillée par des messages de propagande.

Dans tous ses films, Chabrol place des indices, sonores ou visuels. L’omniprésence de la télé, on vient de le voir, en fait partie. Dans Merci pour le chocolat, adapté d’un roman américain de Charlotte Armstrong, The Chocolate Cobweb, la toile d’araignée du titre original se montre aussi à l’écran sous la forme d’une couverture en crochet. Et, fidèle à sa cinéphilie, Chabrol rappelle, à travers le personnage d’Isabelle Huppert, ceux de Gene Tierney dans Péché mortel (1947) de John M. Stahl ou de Jean Simmons dans Un si doux visage (1952) de Preminger. De même le nom porté par Dutronc dans le film, le pianiste concertiste André Polonski, peut renvoyer à deux cinéastes, tout autant à Roman Polanski qu’à Abraham Polonsky.

La fleur du mal est sans doute le moins abouti des films proposés. La bourgeoisie et ses secrets, ponctuée de repas, sont les thèmes de prédilection du cinéaste. Malgré quelques phrases bien mordantes — citons « Plus ils sont pauvres, plus les chiens sont gros et méchants » ou « Depuis la nuit des temps, des gens vivent comme des faux-culs, ça s’appelle la civilisation » —, malgré des acteurs dont on apprécie les prestations (Nathalie Baye, Suzanne Flon, Benoît Magimel, Bernard Le Coq, Mélanie Doutey, Thomas Chabrol), malgré l’explication donnée par la scénariste Caroline Eliacheff dans un bonus (« On peut tout oublier mais rien ne s’efface »), on s’accroche moins aux personnages et l’on se sent plus détachés de ce qui peut leur arriver. On retiendra essentiellement de cette Fleur du mal la prestation douce et autoritaire de Suzanne Flon. Du grand art !

Un dernier mot sur la musique de Matthieu Chabrol, qui accompagne chacun des cinq films du coffret. Elle leur donne une unité, une ambiance unique et nous plonge immédiatement dans un état d’esprit propice à la vision de ces films. Comme si l’on se retrouvait en terrain connu, dans un univers que l’on connaît bien et dont on sait qu’il va nous plaire puisqu’il nous a déjà plu.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret Blu-ray Claude Chabrol « Suspense au féminin », cinq films restaurés en 4K : L’enfer, La cérémonie, Rien ne va plus, Merci pour le chocolat et La fleur du mal.
Édité par Carlotta Films le 2 décembre 2020.

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