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On a déjà dit ici même tout le bien que l’on pensait du cinéaste suédois Bo Widerberg, dont plusieurs films sont ressortis en salles après le confinement. Malavida, à qui l’on devait ces (re)découvertes, propose à présent de continuer à savourer le plaisir en lançant une collection Collector. Dont le premier titre est Joe Hill (1971), attachante biographie du syndicaliste américain d’origine suédoise qui montre, s’il en était encore besoin, combien Widerberg était l’anti-Bergman.

 

 

Le film est excellent, qui s’ouvre sur la fameuse chanson de Joan Baez et retrace les pérégrinations de Hill à travers les États-Unis du début du XXe siècle, et les bonus le sont tout autant. Citons ce génial documentaire de 2015, Balladen om Bo Widerbergs Joe Hill (La ballade de Joe Hill de Bo Widerberg), réalisé par Stefan Nylen.

 

 

À travers les interviews de Thommy Berggren, acteur fétiche de Widerberg, présent dans six de ses films, du producteur Waldemar Bergendahl, du chef opérateur Jörgen Persson et de l’assistant-réalisateur Peter Schildt, Stefan Nylen nous éclaire sur les réalités d’un tournage difficile, tout autant que sur le caractère de Widerberg. Son producteur a beau le traiter de génie — et il l’était sans doute —, le portrait brossé par tous ces témoins du cinéaste disparu en 1997 montre combien les doutes de la création peuvent être dangereux pour un film. Contrarié par de multiples choses dont le tournage aux États-Unis n’était sans doute pas la moindre, Widerberg arrêta plusieurs fois le film, dont la dernière parut définitive. Les séquences manquantes furent tournées plusieurs mois après en Suède — dont celle de San Diego — et Persson, en contrat sur un autre film, fut remplacé par un autre chef opérateur, Peter Davidsson.

 

 

Les personnalités des différents intervenants se reflètent dans leur manière de raconter l’épopée que fut la réalisation de Joe Hill. Le producteur pense aux finances et parle de son homologue américain Bob Evans, patron de la Paramount, qui finança le film. Le chef opérateur, technicien abouti, mentionne les problèmes de lumière, l’anecdote du vol de sa caméra et de sa récupération grâce à la mafia italienne de New York. Il raconte aussi comment il fallait payer à chaque fois que quelqu’un enlevait sa voiture moderne du cadre ou faisait disparaître un élément du mobilier urbain qui ne correspondait pas à la date où le film se déroulait, le début du XXe siècle. Persson parle enfin de tous ces clochards qui survivaient dans le quartier new-yorkais où l’équipe suédoise travaillait et dont Joe Hill livre de magnifiques portraits dignes des célèbres photos de la Grande Dépression laissées par Walker Evans et Dorothea Lange. Schildt, véritable homme à tout faire, explique combien il fallait être malin pour parvenir à tourner dans ces conditions. Enfin, Thommy Berggren ne cesse de se marrer au souvenir de toutes ces péripéties… et des filles séduites au passage. Il raconte son amitié et ses disputes constantes avec Widerberg et finit sur une note mélancolique, avouant qu’il lui manque et aimerait l’avoir au téléphone à l’instant même.

 

 

L’idée de départ de Joe Hill vient de Roy Andersson, cinéaste suédois récompensé à Cannes pour Chansons du deuxième étage en 2000 et à la Mostra de Venise deux fois : il obtint le Lion d’or en 2014 pour Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence et le Lion d’argent en 2019 avec Pour l’éternité. À l’époque de Joe Hill, Andersson a tourné quelques courts-métrages. Un autre bonus du DVD montre une interview de Widerberg à Cannes au cours de laquelle on mentionne le nom d’Ingmar Bergman. Il n’y a pas que Bergman et moi, râle Widerberg qui appelle Andersson, qui est à côté. Le désignant au journaliste et à la caméra, il explique combien Andersson est un cinéaste intéressant.

Cet épisode rappelle, et La ballade de Joe Hill de Bo Widerberg en parle aussi, que Bergman et Widerberg se détestaient. Thommy Berggren a travaillé avec Widerberg au cinéma et Bergman au théâtre. Il connaît bien les deux individus. Le reproche de Widerberg, raconte-t-il, est que Bergman prenait trop l’ascenseur vers le ciel. « Qui ça intéresse, s’étonnait Widerberg, de savoir si Dieu existe ? » Au lieu de travailler sur le vertical, finissait-il, Bergman devrait filmer l’horizontal pour voir ceux qui sont autour de lui.

 

 

La veine sociale de Widerberg a toujours été évidente et elle est au centre de Joe Hill. Suédois débarqué à New York, Joseph Hillström prendra le nom de Joe Hill et traînera ses bottes dans les bas quartiers de New York. Il deviendra vagabond (hobo) en sautant dans les trains en marche. Rencontrera le syndicalisme à travers l’IWW (Industrial Workers of the World). Puis se mettra à écrire des chansons, magnifiques protest songs qui vont influencer plus tard des compositeurs tels que Woody Guthrie, Pete Seeger et Bob Dylan. Enfin, Joe Hill aura des ennuis avec la justice américaine. Et entrera de plain-pied dans la légende.

 

 

Widerberg suit cette trajectoire chaotique avec toute la sensibilité qu’on lui connaît. Curieusement, il ne cherche jamais à dramatiser ses films, laissant l’histoire se dérouler tranquillement, comme une chronique douce. Jusqu’au moment où le drame surgit sans qu’on s’y attende. C’est vrai d’Adalen 31, d’Elvira Madigan et de Joe Hill. Et l’on sort de la vision de ses films, à plus forte raison de Joe Hill, le cœur gros de tristesse et gonflé d’espoir. Car c’est un peu le message laissé par la filmo de Widerberg : oui, ceux qui se révoltent sont condamnés mais leur cause n’est pas perdue puisqu’elle se transmet et que quelques années plus tard, dans une autre contrée, dans un autre contexte — encore que Bo mette toujours face à face les sans-grade à ceux qui les exploitent —, d’autres personnes lèveront à nouveau le poing et ne se laisseront pas faire.

 

 

Revenons à la chanson de Joan Baez qui ouvre le film. Elle a rêvé, explique-t-elle, qu’elle a vu Joe Hill la nuit dernière, « vivant comme vous et moi ». Et que lui dit-il ? Qu’il n’est jamais mort. « Il faut plus que des fusils pour tuer un homme. » Ce que le film montre à sa manière. Hill a été exécuté en 1915. Widerberg a tourné son histoire cinquante-cinq ans après et elle ressort cinquante ans plus tard encore. Et, non, vraiment, Joe Hill est loin d’être mort.

Jean-Charles Lemeunier

 

Joe Hill
Année : 1971
Origine : Suède
Réal., scén. et montage : Bo Widerberg d’après une idée de Roy Andersson
Dial. additionnels : Richard Weber, Steve Hopkins
Photo : Peter Davidsson et Jörgen Persson
Musique : Stefan Grossman
Durée : 110 min
Avec Thommy Berggren, Anja Schmidt, Kelvin Malave, Evert Anderson, Cathy Smith, Hasse Persson, Richard Weber…

« Joe Hill » de Bo Widerberg. DVD Collector, avec nouveau master restauré, nouvelle jaquette, bonus inédits et livret contenant des photos du film. Sorti par Malavida le 15 juillet 2020.

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