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De la chanson de Renan Luce à l’affaire Valachi racontée dans le film de Terence Young Cosa Nostra (1972), les histoires de repentis de la mafia sont entrées dans la mémoire collective. Marco Bellocchio nous en présente une nouvelle facette avec Il traditore (Le traître), cette fois plongée dans la famiglia sicilienne et non plus new-yorkaise.

 

 

Rien de nouveau sous le soleil de Palerme, pourrait-on s’époumoner, sauf que. Sauf que Bellocchio est un vrai cinéaste et pas juste un raconteur d’histoires et que sa retranscription d’un énorme procès contre la mafia qui se tint à Palerme de 1986 à 1987 mérite d’entrer dans les annales du cinéma. Nous ne sommes plus dans un tribunal mais dans un cirque haut en couleurs, irrigué par la truculence sicilienne. Derrière leurs grilles, une centaine de mafiosi assistent à la déclaration du héros du film, Tommaso Buscetta (formidablement interprété par Pierfrancesco Favino), devant un juge dépassé par les événements. Derrière Buscetta, une armée d’avocats vociférants représentent les accusés. Le cirque est bien là avec ceux qui fument le cigare — interdit dans l’enceinte du tribunal — sous prétexte qu’ils détiennent une ordonnance, ceux qui se foutent à poil pour provoquer l’ire des magistrats, ceux qui hurlent, ceux qui haussent les épaules ou se tiennent cois mais n’en pensent pas moins. La séquence est magistrale et ne ressemble à rien de ce que l’on a déjà vu sur le sujet. Car plus encore que la vie de Buscetta, c’est l’illustration de ce que l’on a appelé le Maxi-Procès de Palerme qui donne au Traître tout son crédit.

 

 

Toutes proportions gardées, le parcours de Buscetta tel qu’il nous est conté par bribes par Bellocchio, pourrait ressembler à celui de Frank Sheeran dépeint par Scorsese dans The Irishman. Le récit classique du gangster, de sa montée dans la hiérarchie, de ses ennuis. Mais Bellocchio préfère s’en tenir aux raisons de la trahison de son héros. Il ouvre une parenthèse brésilienne — Buscetta s’est installé à Rio — et montre des méthodes d’extorsion anthologiques. Parle de la relation de confiance qui s’établit entre Buscetta et le célèbre juge Giovanni Falcone. Et se comporte comme un moraliste : les mafiosi ont beau vivre dans le luxe, leur exemple ne fait pas envie.

 

 

On pourra reprocher au Traître quelques longueurs — la durée atteint les 145 minutes — et quelques détails qui vont échapper au public français. Ainsi en est-il de la mise en cause par Buscetta du chef du gouvernement Giulio Andreotti (que l’on surprend en petite tenue chez un tailleur). Mais peu importe car on se laisse emporter par le flot impétueux de l’interprétation de Favino — qui oscille entre la dignité, la mauvaise foi et la grandeur — et de la mise en scène de Bellocchio. Elle est toujours pimentée d’un zeste de politique, comme dans cette étrange séquence où une manifestation de travailleurs fait remarquer que la mafia, plus que le gouvernement, donne du boulot. Tout cela fait du Traître un film hautement recommandable, qui questionne sur ce qu’est l’honneur et la trahison, où la vérité se pare la plupart du temps de mensonge. Comme ces différentes déclarations faites au prétoire qui ressemblent à ces débats langue de bois qui envahissent nos écrans. Depuis Les poings dans les poches (1965), son premier film, Marco Bellocchio a toujours mêlé la politique à ses récits et il continue ici. Et on ne peut qu’applaudir.

Jean-Charles Lemeunier

Le traître
Année : 2019
Origine : Italie
Titre original : Il traditore
Réal. : Marco Bellocchio
Scén. : Marco Bellocchio, Valia Santella, Ludovica Rampoldi, Francesco Piccolo
Photo : Vladan Radovic
Musique : Nicola Piovani
Montage : Francesca Calvelli
Durée : 145 min
Avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Candido, Luigi Lo Cascio, Fabrizio Ferracane…

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