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Aussi attendue que redoutée, la série Watchmen semble partie sur de très bons rails.
Pourtant, avec ce projet, Damon Lindelof et HBO s’attaquent à un sacré morceau. La méfiance et la défiance des fans est au summum, sans compter qu’espérer un retentissement aussi puissant qu’avec Games of Thrones est presque impossible. Et s’il est difficile de juger de la réussite de l’entreprise et prévoir son accueil au bout d’un seul épisode, on peut tout de même entrevoir de sérieux motifs d’espoirs quant à la formalisation d’une adaptation digne de ce nom, capable de s’appuyer sur des éléments connus pour en tirer une histoire prenante.

Véritable œuvre charnière, Watchmen, scénarisé par Alan Moore et dessiné par Dave Gibbons, depuis sa parution en 1986 n’aura jamais vraiment cessé de hanter aussi bien les comic-books que la pop-culture. A tel point que toute tentative d’adaptation et de réappropriation sera vouée à l’échec. Le film de Zach Snyder sorti en 2009 illustre les limites d’une reproduction servile et stérile des cases de la bande-dessinée sans comprendre les intentions de leurs auteurs et les comics Before Watchmen et Doomsday Clock sont trop imprégnés de leur modèle pour espérer livrer un point de vue original.

En 1988, le traducteur pour l’édition française Jean-Patrick Manchette déclarait « cette B.D saisit très bien l’esprit de notre temps, mieux que les discours des commentateurs et des spécialistes de tout poil ne peuvent le faire. » Est-ce que Damon Lindelof est parvenu à capter ce zeitgeist contemporain et donc réussi son pari en prenant à bras le corps cette adaptation de l’univers créé par le magicien de Northampton et mis en images par Dave Gibbons ? Il est trop tôt pour le dire mais ce premier épisode démontre dores et déjà que le showrunner a plutôt bien assimilé propos et thématiques pour se les réapproprier et ainsi prolonger un univers à la fois familier puisque très référencé mais également différent.
En 60 minutes réalisées par Nicole Kassel, les bases de ce monde dystopique sont définies de manière aussi efficace qu’intrigante et les enjeux narratifs et esthétiques sont posés au cours d’une séquence d’introduction brillante en termes d’accroche, de mystère et d’articulation autour d’évènements historiques et mythologiques et leur représentation. Avant de revenir plus longuement sur ces minutes initiales, examinons plus globalement la façon dont cette série raccroche les wagons du célèbre comic-book tout en construisant sa propre histoire.

L’action de la série se situe en 2019, soit 34 ans après les évènements décrits dans la célèbre bande-dessinée, du côté de Tulsa dans l’état de l’Oklahoma. Le Docteur Manhattan poursuit toujours son exil sur Mars (on entrevoit un flash-info le montrant construire puis détruire un château à la surface de la planète rouge), Adrian Veidt (Ozymandias) est présumé mort, Robert Redford entame son septième et dernier mandat de Président des Etats-Unis, les vigilantes costumés indépendants n’arpentent plus le bitume. Cependant, leurs méthodes parfois expéditives et les masques dissimulant leurs identités sont désormais l’apanage des forces de police de la ville. Des mesures de protection adoptées il y a trois ans après l’attaque massive par les membres suprémacistes de la 7ème Kavalerie dont ils ont fait l’objet jusque dans leurs domiciles personnels (événement référencé en tant que Nuit Blanche). Seuls moyens pour eux de continuer à exercer. Les flics en bleu cachent leur visage derrière un masque jaune tandis que les inspecteurs ont des costumes différenciés reflétant leurs personnalités et leurs méthodes. Avec en point de mire Sister Night, Angela Abar (Regina King) qui continue une activité plus ou moins officielle avec comme paravent une boulangerie toujours en travaux qui lui sert de base d’opérations. Les principaux antagonistes sont donc les suprémacistes de la 7ème Kavalerie qui ont repris à leur compte les méthodes et le masque de Rorschach, l’anti-héros sociopathe aux accointances extrémistes tué par le Docteur Manhattan dans la fin du comic-book.
Aux tensions nées de la guerre froide succèdent ici les tensions sociales et raciales, la recrudescence de l’engeance suprémaciste et les actions policières parfois controversées. Dans la B.D la société dépeinte était au bord du chaos nucléaire, dans la série, la menace est certes plus insidieuse mais pas moins dangereusement explosive.

On le voit, comme son modèle, la série va donc s’ingénier à questionner les notions de justice et de vigilitantisme. Rien de bien neuf a priori mais la manière de rebattre visuellement certaines cartes semble introduire un point de vue aussi intéressant qu’ambigu sur les agissements des forces de police et les motivations du groupuscule d’extrême droite. A confirmer par la suite mais comme on va le voir plus loin, les premières séquences de l’épisode donnent le ton et sont prometteuses quant à l’originalité de traitement de cette réflexion.

Quis custodiet ipsos custodes
Par ailleurs, l’épisode pilote dissémine plusieurs motifs renvoyant à l’oeuvre originale. Autant de références que les plus férus pourront s’amuser à dénicher mais ces rappels permettent surtout d’enrichir graphiquement le cadre et l’arrière plan narratif sans avoir besoin de se perdre dans des explications verbeuses. Ainsi, le masque réfléchissant de l’inspecteur Looking-Glass ressemble à celui de Rorschach lors de l’interrogatoire d’un suspect dans un caisson où défile toutes sortes d’images signifiantes. La figure de Dollar-Bill, un des Minutemen, est utilisée sur une pub ouvertement raciste que l’on retrouve encadrée dans la maison d’un groupe de suprémacistes. Le hibou apparaît sous forme de mug tenu par Angela Abar/Sister Night dans le bureau du chef de la police Judd Crawford (formidable Don Johnson), un exemplaire du livre « Under the hood », mémoires de Hollis Mason, premier Hibou, apparaît sur le coin de son bureau,… autant de signes que la culture des vigilantes d’hier a été intégrée par ceux qui les ont remplacé.

Un premier épisode qui se montre particulièrement enthousiasmant dans son appropriation de la fin controversée du comic-book.
Watchmen la série prend d’emblée le contre-pied du film de Snyder qui en faisant du Docteur Manhattan la menace globale allait à l’encontre du propos de Moore et Gibbons en incitant finalement à rejeter l’imaginaire.
L’intérêt de la menace incongrue représentée par le poulpe géant soudainement téléporté au cœur de Manhattan tuant 3 millions de personnes est qu’elle ne peut être soumise à aucune rationalisation et ainsi maintien l’humanité sous la pression d’un éventuel danger de la même sorte.

Dans ce premier épisode, on assiste à une pluie de calamars signalée par des sirènes semblant ainsi embrasser ce postulat d’un retour possible. Outre un rappel à la fin de la B.D de Moore et Gibbons, l’alerte sonore, la mention dans les titres de journaux et les camions de nettoyage spécialisés dans ces crustacés souligne leur récurrence en tant que phénomène inexpliqué et inexplicable (pour l’instant ?) et être ainsi envisagé diégétiquement comme un avertissement, un mauvais présage (telle la pluie de grenouilles comme une des plaies d’Egypte).

Par ailleurs, cette attaque meurtrière transdimensionnelle est définie dans l’univers de la série comme leur 11 septembre 2001 ainsi que l’atteste la succession, dans le caisson interrogatoire, des images des tours jumelles et d’un poulpe.

Le parti-pris de Lindelof et sa troupe est donc de s’inscrire dans la continuité du comic-book tout en prenant les précautions d’usage envers les fans. Le créateur de The Leftovers ayant pris le soin de publier sur Instagram un véritable manifeste de six pages où il exprime son amour du matériau original, ses intentions et sa volonté de ne pas trahir l’esprit de la B.D considérée par certains comme une nouvelle forme de bible. Il est tout de même regretable qu’un créateur en vienne à ce genre de justification mais cela illustre aussi l’importance prise par l’avis des consommateurs sur la durée de vie d’une œuvre et surtout à quel point la chaîne câblée et Lindelof marchent sur des œufs. Et vu comment la fin de la série Lost, que Lindelof avait reprise en mains avec Carlton Cuse après le départ au bout d’une saison de J.J Abrams, avait déchaîné les passions, on ne peut pas trop lui en vouloir de tenter de déminer les inévitables retours haineux.

Autre point important qui fait la richesse narrative de la B.D Watchmen est la multiplicité des supports sur lesquels se décline ce récit de grande envergure. Extraits de l’autobiographie de Hollis Mason « Under the Hood » (Sous le masque, en français), articles de journaux, rapports, Tales of the Black Freighter, la bande-dessinée dans la bande-dessinée que lit un jeune garçon adossé à un kiosque à journaux. La série reprend à son compte cette expansion narrative de façon tout aussi ingénieuse et parfaitement raccord avec l’appétance de Lindelof pour ce genre de diversification eu égard à sa volonté de faire de Lost une œuvre trasmédia.
Ainsi, sur le site de la chaîne HBO dans sa partie consacrée à Watchmen on trouve une section baptisée Peteypedia où l’on retrouve divers documents édités ou compilés par l’agent du F.B.I Dale Petey (qui apparaîtra peut être dans la série) et qui viennent compléter la trame narrative de chaque épisode. De plus, la création de Lindelof va s’enrichir d’une série dans la série avec le show American Hero Story dont on aperçoit une pub sur un avion et une bande-annonce dans un spot télé. Elle contera l’histoire des Minutemen, ces héros masqués des années 1940 et ancêtres des gardiens de Moore et Gibbons, renforçant ainsi l’imprégnation de la série avec la bande-dessinée. Et comme le comic-book Tales of the Black Freighter, la série American Hero Story opèrera un dialogue intertextuel avec le récit principal, apportant un contre-point de vue sur les actions et pensées des personnages principaux.

Une composition rappelant le mécanisme d’une montre. Tic-toc, tic-toc…

Ces reprises ne sont pas de vaines tentatives de récupération car elles ne reposent pas sur une structure identique. Et outre qu’elles favorisent les liens et la familiarité avec l’oeuvre dont la série s’inspire, elles participent également à développer un motif apprécié de Moore et Gibbons, l’agencement en reflet. Les numéros du comic-book commençaient et se terminaient par une image similaire (en terme de cadrage ou de symboles), sans parler de celui centré sur Rorschach et construit de manière complètement symétrique. Ainsi, la série en faisant appel à des procédés semblables se définit comme un ensemble d’échos à la bande-dessinée.

Trust in the law
Mais ce qui attire l’attention en premier lieu et incite à penser que cette série est digne du plus grand intérêt provient de la manière d’exprimer ses principaux enjeux narratifs et esthétiques au terme d’une séquence d’introduction absolument magistrale (enfin, ça y est on en parle!).

Le titre Watchmen apparaît comme projeté sur un écran formant une transition graphique avec la série d’images suivantes qui est un film muet où un cavalier encapuchoné et de noir vêtu poursuit un shérif habillé lui tout en blanc.

Le shérif en blanc est appréhendé et molesté à la surprise des badauds sortant d’une église. Mais l’homme en blanc est corrompu et il a été arrêté par nul autre que Bass Reeves, U.S Marshall de son état. Et alors que les villageois blancs lui intiment de le pendre, il leur oppose un refus tonitruant « Trust in the law ! ».

Or il s’avère que cet homme de loi a réellement existé. Il fut le premier shérif adjoint noir qui a eu à son actif plus de 3000 arrestations. Bien qu’il ait été une source d’inspiratiojn officieuse au Lone Ranger, ce cow-boy justcier blanc (bel exemple de white-washing), son héritage a été oublié. L’existence de Bass Reeves en tant que figure historique est ainsi révélée sous forme de film muet où il est représenté comme un justicier masqué. Au lieu de l’introduire par l’entremise d’un flashback historique, il est donc préféré ici le biais de la fiction inspiratrice puisque ce film est regardé par un jeune garçon noir qui en connaît le déroulement et les dialogues par cœur. A noter que le costume porté par Angela Abar en tant que Sister Night s’apparente à celui de Reeves dans cette fiction (couleur, capuchon, badge).

L’enfant est bien vite enlevé à sa rêverie éveillée par son père qui vient le chercher pour échapper à la tuerie en cours dans les rues de Tulsa en cette année 1921. Là encore, il s’agit ni plus ni moins qu’un fait historique réel une nouvelle fois prestement évacué des mémoires à force de ne pas être étudié. Le massacre racial de Tulsa a été perpétré dans le district de Greenwood, fief d’une communauté noire tellement prospère qu’elle fut surnommée le black Wall Street, entre le 31 mai et le 1er juin 1921 par des blancs revanchards et des membres du Ku Klux Klan à l’époque en pleine expansion.
La réalité alternative de la série est ainsi formalisée par le biais d’évènements tellement peu connus qu’ils semblent eux-mêmes complètement alternatifs.

Pour la mise en scène de ce chaos, Nicole Kassel fait usage de plans rapprochés, d’une caméra portée pour suivre le déplacement du jeune garçon et de ses parents et d’un découpage serré. Pour un rendu diablement efficace.

Le trio se réfugie dans un garage pour prendre la fuite en camion mais un seul membre de la famille pourra en profiter. Les parents décident que ce sera leur fils et le père s’empresse d’ouvrir une malle pour l’y installer.

La destruction de ce quartier de Tulsa s’apparente à la destruction d’un monde et couplée avec le sauvetage du garçon on peut même faire le rapprochement avec l’explosion de Krypton. Une analogie à Superman un peu plus prononcée lorsque suite à un fondu au noir on retrouve le gamin se réveiller dans l’herbe, après que le véhicule se soit renversé, puis se diriger vers un bébé en train de pleurer et qu’il enveloppe dans un drapeau américain.

Bass Reeves est le héros d’un film muet à sa gloire et le mythe de Superman est intégré à la diégèse en étant rejoué au travers de l’horrible massacre de Tulsa. Un réel fictionalisé et une fiction réalisée, deux formes de représentations qui construisent un nouveau récit. Comme dans la B.D, réel et fiction s’entremêlent de manière cohérente afin de produire une réflexion sur les formes prises par les histoires que l’on nous raconte pour masquer la réalité ou inversement qui peuvent être une source d’inspiration pour évoluer, se transformer.

L’enfant en ouverture, comme l’indique le tract en sa possession au dos duquel est inscrit « Watch over this boy », est le vieux noir en fauteuil roulant que l’on retrouve en fin d’épisode au pied de l’arbre qui a servi à pendre un shérif. Terrible passage à travers le miroir…

Nicolas Zugasti

WATCHMEN – Episode 1
Réalisateur : Nicolae Kassel
Scénario : Damon Lindelof d’après les personnages créés par Alan Moore et Dave Gibbons
Production : Damon Lindelof, Nick Cuse, Nicole Kassel, Karen Wacker, …
Photo : Alex Disenhof, Andrij Parekh, Chris Seager
Montage : David Eisenberg
Bande originale : Trent Reznor et Atticus Ross
Origine : Etats-Unis
Durée : 60 minutes
Diffusé sur HBO : dimanche 20 octobre 2019
Diffusé en France sur OCS : lundi 21 octobre 2019

 

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