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En ressortant en DVD et, pour la première fois, en Blu-ray dans une version restaurée les trois premiers films professionnels de Jean-Claude Brisseau — d’autres avaient été tournés auparavant en super 8 ou pour la télé —, Carlotta nous permet de réévaluer un cinéaste important et pourtant difficile à cerner, dont la carrière fut ternie par des accusations de harcèlement sexuel les dernières années de sa vie. Il répondra d’ailleurs à cette polémique en tournant Les anges exterminateurs en 2006. Jean-Claude Brisseau est mort en mai 2019.
Ces trois films, Un jeu brutal (1982), De bruit et de fureur (1987) et Noce blanche (1989), sont tous interprétés par Bruno Cremer, dont la lourde silhouette et l’aspect renfrogné cachant tant bien que mal sa tendresse maladroite rappellent bien évidemment la personnalité de Jean-Claude Brisseau. Séparés par une quinzaine d’années, Cremer étant l’aîné, les deux hommes se ressemblent pourtant. D’autant que, dans Noce blanche, l’acteur incarne un prof de philo dans un lycée de Saint-Étienne, alors que son réalisateur avait enseigné le français et l’histoire dans des collèges de la banlieue parisienne.

 

 

Les villes ouvrières sont encore le point commun des trois films : Un jeu brutal prend place à côté d’un grand ensemble, De bruit et de fureur à Bagnolet, où Brisseau fut prof, et Noce blanche à Saint-Étienne, dont les industries sont alors sur le déclin. Ces ancrages sociologiques sont bien entendu liés à la violence qui sous-tend les trois scénarios.

 

 

Le plus maîtrisé des trois, celui qui donnera enfin à Brisseau la reconnaissance publique, est Noce blanche. Dès la première scène, qui se déroule dans une salle de classe, on fait connaissance avec le professeur (Cremer, tout en force contenue et bienveillance), âgé d’une cinquantaine d’années, et de son élève Mathilde (lumineuse Vanessa Paradis), 17 ans. Le cours auquel nous assistons a pour sujet l’inconscience et il est certain que, tout au long de ce très beau film, inconscience et inconscient seront au cœur du sujet.

 

Bruno Cremer dans « Noce blanche »

 

Près de vingt ans après Mourir d’aimer (1970) d’André Cayatte, histoire de la passion malheureuse entre une enseignante et son élève lycéen mineur, qui se termine par l’emprisonnement et le suicide de l’adulte, Noce blanche sort le même sujet de tout contexte juridique. Ici, c’est l’adulte qui se condamne lui-même, c’est lui qui cède à cette liaison et la refuse tout à la fois, sans doute parce qu’il est conscient que la société, c’est-à-dire ses collègues, sa femme, le condamnera quoi qu’il arrive. Or, ici, répétons-le, c’est Bruno Cremer qui se condamne lui-même, c’est lui qui ne parvient à assumer cet amour, inconsciemment. Ajoutons qu’en Lolita, femme-enfant attachante, femme lorsqu’elle séduit le prof, enfant lorsqu’au tableau de la classe, elle rit en se dissimulant la bouche, Vanessa Paradis est plus que parfaite.

 

Vanessa Paradis dans « Noce blanche »

 

La solitude de ces deux êtres désespérés — « Le désespoir est une forme d’orgueil déguisé », explique le professeur à son élève au cours d’un repas au restaurant —, leur histoire d’amour impossible, la difficulté ressentie par le prof, lui si à l’aise dans sa salle de classe, à ne pas pouvoir gérer la situation, tout cela renforce l’émotion qui enveloppe Noce blanche. Il y a du désespoir dans l’œuvre de Brisseau, c’est évident. De l’orgueil déguisé aussi, sans doute, lui dont les sujets semblent si proches sans être pour autant autobiographiques. Restons sur Noce blanche. On sait que le cinéaste a enseigné, on sait — la suite l’a prouvé — qu’il était attiré par de jeunes femmes et, pourtant, Brisseau se défend de tout élément autobiographique dans Noce blanche. À Olivier Père — on retrouve cet entretien sur le site d’Arte —, il confie : « Beaucoup de gens ont pensé que je voulais raconter ma propre histoire, ce qui n’était pas du tout le cas. »

 

Bruno Cremer et Emmanuelle Debever dans « Un jeu brutal »

 

La figure tutélaire endossée par Bruno Cremer dans Noce blanche, prof/amant et père de substitution, fait écho aux deux précédents films de Brisseau. Dans Un jeu brutal, son personnage est un père devant s’occuper de sa fille paralytique. Dans De bruit et de fureur, où l’échec scolaire est encore traité, où une enseignante (incarnée par Fabienne Babe) est encore présente, Cremer est un père dur, un gangster anar que Brisseau plonge volontiers dans un rapport freudien évident avec ses fils. Dans ce film, Brisseau glisse vers le symbolisme et le paranormal, qu’il imposera par la suite dans Céline (1994), À l’aventure (2009) et La fille de nulle part (2013).

Chez Brisseau, intellect et sensualité vont de pair, tant dans la mise en scène elle-même que dans la direction d’acteur. Il importe de revenir à la filmographie du cinéaste, de redécouvrir le bonhomme et de suivre son cheminement spirituel, par films interposés. Et quoi de mieux, dans ce cas-là, que de commencer par les trois premiers ? Merci qui ? Carlotta, bien sûr.

Jean-Charles Lemeunier
 
Un jeu brutal, De bruit et de fureur, Noce blanche : trois films de Jean-Claude Brisseau en DVD et Blu-ray, nouvelle restauration 2k.

Sortie le 4 septembre 2019 par Carlotta Films.

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