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De la loge, où se tiennent des conversations intimes, au plateau, où démarre une gestuelle adorée de tous, la caméra indique, dès le début de Stan & Ollie, ce qui va être au cœur du film : la vie privée et publique qui parfois se confondent. Un biopic sur Laurel et Hardy ? L’idée est excellente, d’autant plus que les deux acteurs convoqués, Steve Coogan pour Stanley et John C. Reilly pour Oliver, sont confondants de ressemblance. Hollywood a déjà rendu hommage à pas mal de ses gloires du passé (Rudolph Valentino, Jean Harlow, Buster Keaton, Charlie Chaplin, W.C. Fields, Lon Chaney, etc.) mais encore jamais au tandem inoubliable. Il était temps.

 

 

Stan & Ollie débute en 1937, au moment où les deux amis tournent Way Out West (Laurel et Hardy au Far West) de James W. Horne, occasion de filmer la célèbre danse devant le saloon, tandis que chantent les Avalon Boys. Cette séquence mythique, toujours vue de face par les spectateurs, est d’abord ici filmée de dos par Baird, idée très originale qui nous fait d’autant plus apprécier le moment où la scène est enfin vue de face, en surimpression d’une rue où passent des cowboys. Façon magistrale de nous replonger d’un coup dans nos souvenirs du film. Et de nous montrer combien le champ et le hors-champ ne peuvent que s’interpénétrer.

 

 

Pendant toute cette séquence inaugurale, la discussion dans la loge entre Stan et Ollie, qui se poursuit jusqu’au plateau, puis l’arrivée du producteur Hal Roach (Danny Huston), le dialogue nous donne plusieurs indications sur la différence de comportements des deux compères. Stan désire accéder à l’autonomie acquise par Chaplin, qui a fondé ses propres studios, tandis qu’Ollie, dont les seuls hobbies sont visiblement le golf et les paris sur les chevaux, tient à conserver son contrat d’employé. Dans la conversation houleuse avec le producteur, Stan évoque le nom de Mussolini car Roach, avant la guerre, voulait monter avec le fils du dictateur italien une compagnie commune.

Si le scénario s’arrête un instant sur cette période avant d’entrer dans le vif du sujet, la dernière tournée de 1953 en Angleterre et Irlande, c’est qu’elle va marquer la première rupture entre Laurel et Hardy. Stan va quitter Hal Roach tandis qu’Oliver, tenu par son contrat, va devoir tourner Zenobia (1939, Deux bons copains) de Gordon Douglas, avec Harry Langdon et… un éléphant. Ce que Stan aura du mal à pardonner.

 

 

Nous voilà donc en 1953 à Newcastle. À travers les différentes étapes de la tournée, des extraits du spectacle, l’arrivée des deux épouses (Shirley Henderson et Nina Arianda), les non-dits et les mensonges, les projets avortés, le film se charge de mélancolie. Bien sûr, les sketches filmés sur scène nous font retrouver ces moments tant aimés, comme lorsque le duo reprend une des chansons entendus dans Way Out West, Trail of the Lonesome Pine, dans laquelle Stan surprend Ollie en adoptant un registre très grave. Furieux, son partenaire lui assène un coup sur la tête et la voix de Stan plonge dans les aigus. En réalité, dans le film, Laurel était doublé par Chill Wills dans les graves et Rosina Lawrence dans les aigus. Mais peu importe, l’effet est excellent. Le film va ainsi nous balader entre le rire, alors qu’on retrouve les gags qui les ont rendus immortels, et la tristesse puisque l’on sent les deux compères en bout de course. Des gags que, d’ailleurs, ils n’utilisent pas qu’à la scène mais aussi dans la vie de tous les jours.

Mais la plus belle des phrases de ce beau film, celle qui résume la vie de ces acteurs qui ont passé leur vie à exercer leur métier, sur les scènes de music-hall et sur les écrans, est : « Qu’allons-nous faire d’autre ? » En effet, que peuvent faire d’autre les deux amis sinon accréditer le rire de leur entourage puisque, même lorsqu’ils s’attrapent méchamment à la sortie d’un spectacle, des badauds ahuris tapent dans leurs mains en criant : Bravo, tandis qu’une femme demande tout de même : c’était drôle ?

 

 

En ce début d’années cinquante, le slapstick est passé de mode et c’est à présent le comique plus bavard et vulgaire d’Abbott & Costello, devant l’affiche desquels Stan s’arrête un moment, qui remporte le gros lot. Alors Stanley, devant la secrétaire d’un producteur qui écorche son nom et l’éconduit, s’amuse encore au vieux gag du chapeau qui se soulève en s’appuyant sur le dossier de son siège. Osant à peine jeter un œil sur lui, la jeune femme évite de sourire et affiche un regard étonné. Même s’ils remplissent encore les théâtres, Stan & Ollie, c’est une évidence, ont fait leur temps. Mais Laurel ne peut s’empêcher de vouloir faire sourire encore un peu la jeune femme qui lui fait barrage. Qui a dit que l’humour était la politesse du désespoir ?

Le film, dont le socle est ce lien à la fois fragile et fort entre deux personnalités, se situe également dans un entre-deux : entre les derniers succès populaires et la fin de carrière, voire fin de vie tout court, existe ce temps où les vedettes doivent choisir entre continuer et stopper, lutter toujours ou cesser toute activité artistique. Beau et poignant sont sans doute les qualificatifs qui conviennent le mieux à Stan & Ollie.

Jean-Charles Lemeunier

Stan & Ollie
Année : 2018
Origine : Royaume-Uni
Réal : Jon S. Baird
Scén : Jeff Pope d’après le livre d’ A.J. Marriot
Photo : Laurie Rose
Musique : Rolfe Kent
Montage : Una Ni Dhonghaile, Billy Sneddon
Durée : 97 min
Avec Steve Coogan, John C. Reilly, Shirley Henderson, Nina Arianda, Danny Huston…

Sortie en DVD et Blu-ray par Metropolitan Filmexport le 17 juillet 2019

 

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