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En quoi Carmen Jones, le drame musical d’Otto Preminger que ESC ressort en DVD et Blu-ray dans sa collection Hollywood Legends, est-il si important ? C’est que le cinéaste n’a jamais cessé de saper les fondements du système hollywoodien et de la société américaine. On sait qu’il est par exemple le premier à utiliser le mot « virgin », qui choquait tant les censeurs, dans The Moon Is Blue (1953, La lune était bleue). L’année suivante, avec Carmen Jones, il impose aux studios un casting entièrement noir, ce qui ne s’était pas vu depuis Hallelujah ! (1929) de King Vidor ou The Green Pastures (1936, Les verts pâturages) de Marc Connelly et William Keighley — auxquels Antoine Sire, dans le bonus, ajoute Cabin in the Sky de Vincente Minnelli et Busby Berkeley et Stormy Weather d’Andrew Stone. Le reste des films destinés aux populations afro-américaines, style ceux d’Oscar Micheaux, étant produit à l’écart des majors.

Carmen Jones est une adaptation moderne du célèbre opéra de Bizet. Le héros en est un GI (Harry Belafonte) que vient voir sa fiancée (Olga James) mais qui tombe sous le charme de Carmen (Dorothy Dandridge). La force du film est la transposition réussie, par Oscar Hammerstein II, du livret de Meilhac et Halévy dans l’Amérique des années cinquante, avec par exemple le toréador qui se transforme en boxeur (Joe Adams). Réussite aussi que la réécriture de la musique de Bizet par Herschel Burke Gilbert. Ce qui ne se fit d’ailleurs pas sans mal, les héritiers des librettistes ayant accusé le film de détournement.

 

Adepte du risque, Otto Preminger adore provoquer le code de censure. Aussi son film est-il marqué d’un érotisme plutôt décoiffant pour l’époque. On comprend que le jeune couple couche ensemble en dehors du mariage. Preminger filme même, dans la chambre de Chicago où les deux tourtereaux se cachent de la police militaire, un lit double. Et lorsque la très sexy Carmen, jambe nue bien visible, se passe du vernis sur les ongles de ses pieds et qu’elle demande à son beau militaire de le lui sécher en soufflant sur ses orteils, on a rarement vu à l’époque un érotisme aussi direct. Sans parler de cette séquence dans la voiture où la trépidante et magnifique Carmen ne cesse de coller celui à qui elle veut faire tourner la tête ou de celle où elle défait la ceinture de son amoureux. Enfin, citons encore le moment où elle ôte son peignoir pour se retrouver en culotte (assez grande, il faut le remarquer) et soutien-gorge. Carmen est par tradition une héroïne incandescente et Dorothy Dandridge l’est tout autant.

 

Preminger s’amuse aussi de l’intelligence de ces femmes qui cherchent à sortir de la misère grâce aux hommes. Puisque le boxeur cherche à séduire Carmen, sa copine Frankie (Pearl Bailey) lui fait remarquer : « Tu as tapé dans l’œil d’une planche à billets. » Qui, plus tard, décrète encore que « l’amour n’est pas une situation d’avenir. »

On peut s’étonner de retrouver le nom de Preminger au générique d’un musical mais il ne faut pas oublier qu’il vient de tourner la même année River of No Return (Rivière sans retour), avec Marilyn Monroe, pour la Fox — qui distribue également Carmen Jones —, pas vraiment une comédie musicale mais un western avec chansons. Et qu’il recommencera en 1959 avec Porgy and Bess, d’après Gershwin, film pour lequel il engage là encore un casting entièrement noir et retrouve Dorothy Dandridge, cette fois aux côtés de Sidney Poitier.

 

 

Pour le public français qui a bien dans l’oreille la version de Bizet, Carmen Jones est une heureuse surprise. Dès le premier quart d’heure, on a déjà reconnu plusieurs morceaux célèbres dont L’oiseau est enfant de Bohème, La garde montante, etc. Et dès le début, on est embarqué dans cette histoire immortelle d’amour et de trahison. Côté voix, Dorothy Dandridge chante avec celle de Marilyn Horne, future diva. Côté jeu, elle montre une fougue digne du personnage dessiné par Mérimée. Si la prestation de Harry Belafonte est tout aussi juste, sa voix est en revanche plus surprenante, qui semble ici assez aiguë. Bien que chanteur lui-même, il est doublé par LeVerne Hutcherson dont la voix, curieusement, ne colle pas trop au physique de Belafonte.

 

 

L’histoire de Carmen est finalement un drame amoureux que Preminger filme prestement. Démarrant son propos sur un ton qui fleure la comédie (la drague décomplexée de Carmen face à un Belafonte sérieux qui a reçu l’ordre de la conduire en prison et qui s’attelle ridiculement à ce commandement, jusqu’à plonger sa jeep dans un marécage), Preminger glisse progressivement vers le drame passionnel. L’œil noir du destin, comme celui du taureau dans la version originale, fixe alors les personnages. Une adaptation qui, somme toute, comme la garde montante, peut marcher la tête haute.

 

Un mot encore sur une autre sortie ESC en Blu-ray et DVD, celle de The Internecine Project (Crime à distance) de Ken Hughes. Malgré la présence des Américains James Coburn et Lee Grant, ce film est britannique et se déroule entièrement à Londres. Extrêmement cynique, le récit nous montre un héros (James Coburn) qui, pour des raisons très personnelles — une promotion au sein d’une société dirigée par un homme d’affaires sulfureux (Keenan Wynn) — se débarrasse des agents secrets qui formaient son équipe. Jusque là, rien d’extraordinaire. L’originalité du scénario de Barry Levinson et Jonathan Lynn, tiré d’un roman de Mort Elkind, repose sur la manipulation. Car pour éliminer ses anciens amis devenus ses adversaires, Coburn va réussir à les retourner les uns contre les autres. D’où le titre anglais que l’on pourrait traduire par « Projet fratricide ». Et c’est bien sûr dans cette intrigue tarabiscotée, ce pragmatisme désabusé montré par Coburn, que réside tout l’intérêt du film.

Jean-Charles Lemeunier



Carmen Jones d’Otto Preminger, sorti en DVD et Blu-ray chez ESC Éditions, dans la collection Hollywood Legends, le 19 mars 2019.

Crime à distance de Ken Hughes, sorti en DVD et Blu-ray chez ESC Éditions le 19 mars 2019.



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