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Depuis le temps qu’il existe, le festival Drôle d’endroit pour des rencontres a su trouver une place de choix. Au cinéma Les Alizés, à Bron, dans la banlieue lyonnaise, Nadia Azouzi et son équipe se sont acquis un public fidèle et, au fil du temps, des promesses de retour de la part des nombreux invités. Et s’il fallait trouver un autre titre de François Dupeyron, à qui Julie Bertuccelli a rendu hommage, avant-hier, lors de la soirée d’inauguration de cette 28e édition (comme le temps passe), ce pourrait être Un cœur qui bat. Car c’est bien ce qu’entendent et ressentent les spectateurs autant que les invités : les battements du cœur, de la convivialité et de la chaleur.

Cette année, du 25 au 27 janvier, le festival proposait, en dix avant-première, un joli panorama du jeune cinéma français, en présence des cinéastes Julie Bertuccelli, Antoine Raimbault, Romain Laguna, Pierre Godeau, Fabienne Godet, Christophe Le Masne, Ombline Ley, Nathan Ambrosioni, de l’acteur Grégory Montel, des auteurs de courts-métrages Marion Filloque et Kevin Delobelle et de l’écrivain François-Henri Désérable.

Dès la première journée, un film a obtenu tous les suffrages : Une intime conviction d’Antoine Raimbault. Il est basé sur l’affaire Jacques et Suzanne Viguier : accusé du meurtre de sa femme (portée disparue sans qu’on n’ait jamais retrouvé le corps), un universitaire est acquitté lors d’un premier procès. Le film commence alors que le Parquet vient de faire appel pour une nouvelle audience. Une jeune femme (Marina Foïs), convaincue que Viguier (Laurent Lucas) est innocent, va insister auprès d’Eric Dupont-Moretti (Olivier Gourmet) pour que le célèbre avocat prenne l’accusé pour client. Et le traitement que fait Antoine Raimbault de cette affaire réelle, dans laquelle il ne change aucun nom, est tout bonnement soufflant.

Parce qu’un ami (sans doute Karim Dridi, crédité au générique) lui parle de Viguier, Antoine assiste au premier procès en 2009 et au « calvaire de cette famille en sursis ». « Je découvre aussi, raconte-t-il, la justice de mon pays. Et me fais la réflexion que je n’y connais rien. Je suis naïf, candide. »

 

 

Comme la plupart des spectateurs français, Antoine Raimbault est davantage familiarisé avec la justice anglo-saxonne, vue et revue à travers tellement de films et de séries qu’on est étonné de ne pas entendre dans une cour française le fameux « Objection, votre Honneur » si typique des films de procès américains.

 

 

« Mis à part le personnage de Nora, jouée par Marina Foïs, tout le reste est vrai. Aucun nom n’est changé. La seule fiction, c’est Nora, inspirée par plusieurs personnages réels dont Emilie, la maîtresse de Viguier, qui a fait de son combat contre l’injustice un sacerdoce. Tout ce qui est dit au tribunal a vraiment été prononcé. Ce qui se passe en dehors est scénarisé. Dans les coulisses du tribunal, le Eric Dupont-Moretti que je montre est un personnage de cinéma. L’enjeu du film va au-delà de l’affaire et du fait-divers. Nora incarne le vertige de courir après la vérité. »

 

Antoine Raimbault (Photo JCL)

 

Antoine explique que l’affaire Viguier est « révélatrice de beaucoup de dysfonctionnements. » A l’annonce du second procès, les enfants de Jacques Viguier veulent changer d’avocat et Antoine, qui les a rencontrés, se charge d’aller demander à Eric Dupont-Moretti. Comme Nora dans le film, bien que le jeune cinéaste se défende d’être le personnage. Madame Bovary, ce n’est pas lui, même si plusieurs rapprochements peuvent être dessinés. Ce qui différencie Nora d’Antoine Raimbault, c’est la recherche d’une vérité, véritable obsession pour Nora, alors qu’Antoine, comme Dupont-Moretti, prône le doute. On ne peut, insiste-t-il, faire condamner quelqu’un tant qu’il subsiste un doute. Belle leçon quand on compare à tous ces films sur la justice pour lesquels il faut absolument, à l’issue du procès, un coupable. Pas étonnant qu’en la matière, le film de chevet d’Antoine soit Douze hommes en colère.

 

 

« Je veux faire l’apologie du doute, reprend Antoine. Ainsi, Nora est-elle à la fin un personnage dangereux, toxique, parce qu’elle est devenue l’incarnation de la certitude, ce que combat l’avocat. Nora, c’est ainsi que je la présentais aux producteurs, c’est Erin Brockovich qui devient Dark Vador ! » Il cite un livre de Jacques Vergès sur les erreurs judiciaires, publié chez Que sais-je, « pas du tout sulfureux, qui se lit comme on lit des nouvelles sur la plage ». « J’ai fait un travail obsessionnel sur la justice au cinéma. En France, on filmait des drames de prétoire, comme La vérité de Clouzot, quand les films américains se rapprochent du thriller, avec des coups de théâtre, et sont devenus un genre balisé. Pour l’affaire Viguier, tout est déjà dans L’étranger de Camus. Le Viguier qui apparaît au tribunal – NDA : et c’est ainsi que le joue à la perfection Laurent Lucas, tout en silence – est très différent de ce qu’il était dans sa vie quotidienne. »

 

 

On pense bien sûr au livre de Philippe Jaenada, La serpe, dans lequel l’écrivain se lance dans une nouvelle enquête sur Henri Girard et l’accusation de trois meurtres qui pèse sur lui, dont ceux de son père et de sa tante. Nous sommes dans la France des années quarante et Girard, acquitté grâce à son avocat Maurice Garçon, le Dupont-Moretti de l’époque, deviendra sous le nom de Georges Arnaud un écrivain célèbre, auteur du Salaire de la peur. Comme dans l’affaire Viguier, Jaenada constate les carences de l’enquête policière, qui suit la rumeur populaire et la presse, pas prêtes à lâcher celui que tout le monde désigne comme coupable. La force du premier long-métrage d’Antoine Raimbault qui, pour s’entraîner, a tourné un court dans lequel il fait jouer Eric Dupont-Moretti, est donc de semer le doute. Et qu’y a-t-il de plus salutaire que le doute ?

Jean-Charles Lemeunier

Une intime conviction d’Antoine Rambault, sortie le 6 février 2019 par Memento.

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