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Dans les années soixante, la Nouvelle Vague française essaime dans le monde entier, du Brésil au Japon et de l’Angleterre aux pays de l’Est. Les jeunes cinéastes montrent qu’ils ont une façon différente de raconter leurs histoires, misant sur la liberté, tant du récit que de la mise en scène ou des acteurs.

 

Jerzy Skolimowski au festival Lumière, à Lyon (Photo JCL)

En Pologne, Jerzy Skolimowski est de ceux-là et c’est une heureuse surprise de voir Malavida s’intéresser à ce cinéaste, aujourd’hui âgé de 80 ans. L’éditeur ressort en salles ce 21 novembre la version restaurée du Départ (1967) tandis qu’il annonce pour mars, à nouveau dans les salles, Signes particuliers : néant (1964), Walkover (réalisé l’année suivante et revu à Lyon en octobre dernier lors du festival Lumière, en présence de Skolimowski), Travail au noir (1982) et Le bateau phare, sublime polar tourné aux États-Unis en 1985, dans la lignée du Key Largo de John Huston.

Skolimowski a débuté comme scénariste auprès d’Andrzej Wajda et signe la trame du Couteau dans l’eau, premier long-métrage de Roman Polanski en 1962. Quand il accède lui-même à la mise en scène, Skolimowski prouve qu’il n’est pas le premier venu. « Il existait une sorte de compétition avec la Nouvelle Vague, a-t-il expliqué lors de la présentation de Walkover à Lyon. C’était à celui qui tournait les plans les plus compliqués et les plus longs. Je crois que je les bats tous. Ainsi, il n’y a que 29 plans dans Walkover, certains atteignant onze minutes. »

 

Avec Le départ, Ours d’or à Berlin, Skolimowski a placé ailleurs son curseur libertaire. Tourné en Belgique dans un très beau noir et blanc, le film a pour héros un jeune garçon coiffeur (irrésistible Jean-Pierre Léaud), genre de chien fou qui n’a qu’une idée : dégotter une Porsche afin de participer à un rallye. Il passe le film à essayer de subtiliser des voitures (celle de son patron, en se faisant passer pour le secrétaire d’un maharadjah, en essayant d’en voler) ou de gagner de l’argent pour pouvoir en louer une et fait la rencontre d’une jeune femme (Catherine Duport) qu’il va entraîner dans ses lubies.

 

Léaud et Duport venaient tous deux de jouer, l’année précédente, dans Masculin Féminin de Godard et ce n’est pas un hasard. Skolimowski admire le cinéaste suisse lorsqu’il filme la jeunesse et, sans doute aussi, sa manière d’agencer dans ses films musique et dialogues. Dans Le départ, la musique jazzy de Krzysztof Komeda est l’un des atouts fascinants : jouée par le saxo de Gato Barbieri, futur compositeur de la b.o. du Dernier tango à Paris, auquel s’ajoutent des sommités (Jean-François Jenny-Clarke, Don Cherry, Philip Catherine, Eddy Louiss, René Urtreger), elle est au diapason avec la folie communicative de Jean-Pierre Léaud. Lequel, une fois de plus, est bluffant de naturel. Beaucoup plus calmes, comme l’est aussi le personnage jouée par Catherine Duport, sont les mélodies chantées par Christiane Legrand, qui signifie l’élément féminin de l’histoire. Christiane Legrand dont on reconnaît la voix puisqu’on l’entend dans plusieurs comédies musicales de Jacques Demy : Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort et Peau d’âne. Autre détail très godardien : mélanger la fiction et la réalité. Ainsi Léaud rencontre-t-il au cours de ses pérégrinations Paul Frère, célèbre coureur automobile belge de l’époque, et échange quelques mots avec lui.

 

Il était question plus haut de la folie de Léaud. C’est qu’il n’arrête pas, le Jean-Pierre, parlant sans cesse, obsédé du langage comme il l’est des Porsches, toujours remuant, n’hésitant pas à balancer une baffe ou à insulter (« Sale voyou, je vais te claquer le beignet »). Il agit ainsi avec tout le monde, tant il désire parvenir à ses fins. Il se bat avec son copain déguisé en maharadjah, s’engueule avec un vendeur de saucisses et le propriétaire d’un magasin d’antiquités, se castagne avec son collègue coiffeur. Il dérange tout et tout le monde : regardez-le traverser un défilé de mode de maillots de bain féminins qui se déroule autour d’une piscine. Il bouscule les gens, se retrouve dans la flotte, ressort, rebouscule, menace ceux qui l’empêchent d’accéder à la personne qu’il cherche, motivé par sa seule obsession : trouver le moyen de participer au rallye. Tout ce qu’il fait, c’est par impulsion : voler la pomme d’un gamin, sauter une grille, se coucher devant un tramway, n’importe quoi pourvu qu’il fasse quelque chose. L’immobilité est impossible chez lui, il doit être en mouvement.

 

Skolimowski, de son côté, multiplie les plans étranges ou poétiques, comme lorsque Léaud et sa partenaire trimballent un immense miroir dans la rue. Ou qu’un homme meurt au volant d’une voiture. Si l’acteur symbolise la jeunesse dans ce qu’elle a de plus fougueux, Skolimowski décide, vers la fin, de stopper le mouvement, comme si son personnage basculait soudain dans l’âge adulte. Là encore, beauté et poésie sont au rendez-vous.

Inutile de décrire l’impatience d’attendre le mois de mars et les prochaines ressorties des films de Skolimowski. Et, dans cette attente, comme on l’écrit parfois dans des courriers officiels, il faut se ruer sur Le départ.

Jean-Charles Lemeunier
 
Le départ
Année : 1967
Origine : Belgique
Réal. : Jerzy Skolimowski
Scén. : Andrzej Kostenko, Jerzy Skolimowski
Photo : Willy Kurant
Musique : Krzysztof Komeda
Mont. : Bob Wade
Avec Jean-Pierre Léaud, Catherine Duport, Jacqueline Bir, Paul Roland, John Dobrynine…

Ressortie en salles en version restaurée par Malavida le 21 novembre 2018.

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