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La dame de Shanghai fait partie de ces films qu’on peut voir et revoir en prenant toujours autant de plaisir. Carlotta ressort ce bijou de 1946 en version restaurée 4K dans un beau coffret qui comprend le Blu-ray et le DVD du film auxquels s’ajoute un livre, Miroirs d’un film : La dame de Shanghai d’Orson Welles. Analyses, articles de presse, souvenirs — ceux, savoureux et humoristiques, du cinéaste William Castle, à l’initiative du projet puis devenu producteur associé sur le film — et commentaires de professionnels, tel le chef-opérateur Darius Khondji, y font bon ménage.

 

 

Le démarrage du projet est d’ailleurs instructif sur la manière de fonctionner des studios américains. Subjugué par le polar de Sherwood King, If I Should Die Before I Wake, le jeune cinéaste William Castle, jusque là cantonné dans des séries B style The Whistler ou Crime Doctor, propose à un producteur de la Columbia le synopsis qu’il a tiré du roman. Ce dernier lui répond que jamais le grand patron Harry Cohn ne mettrait la somme — minime — que lui indique Castle pour racheter les droits. Orson Welles, qui écrivait alors des chroniques dans New York Graphic, avait remarqué le film de Castle When Strangers Marry (1944, Étrange mariage) et en avait dit beaucoup de bien, malgré un budget au rabais. Il était naturel que, par retour d’ascenseur, Castle envoie à Welles son synopsis de If I Should Die Before I Wake. Un jour, Orson l’appelle en disant que la Columbia accepte d’acheter les droits pour… une somme beaucoup plus importante que celle annoncée au départ par Castle. Et que, cerise sur le gâteau, Welles cumulera les casquettes de réalisateur, acteur principal, scénariste et producteur. Castle enrage de se voir ainsi détroussé mais on ne rate quand même pas une occasion de travailler avec celui que le tout Hollywood considère comme un génie. Donc, William Castle sera sur The Lady from Shanghai (La dame de Shanghai), le nouveau titre du projet, producteur associé et réalisateur de seconde équipe.

 

 

Le scénario a beau être classique, histoire d’un marin naïf qui se laisse entraîner par une femme fatale dans une machiavélique et meurtrière machination, Welles en fait toujours autre chose. D’abord, ce qui faillit porter un coup fatal au Citizen Cohn, le tout puissant boss de la Columbia, en transformant la flamboyante héroïne du tout récent Gilda — la magnifique Rita Hayworth dont Orson était à l’époque le mari — en blonde aux cheveux courts. Puis en filmant d’une manière très originale ces personnages étranges qui gravitent autour du couple vedette, des mâles qui ont soif d’argent et de pouvoir : il y a là Everett Sloane en Arthur Bannister, avocat/époux de la belle, qui ne se déplace qu’au moyen de cannes, et Glenn Anders, son associé, qui surgit en gros plan à l’écran ou Ted De Corsia dont on ne sait jamais très bien qui il est, gardien, au service de Bannister, ou détective.

 

 

Évidemment, à l’évocation de La dame de Shanghai, on cite invariablement deux séquences admirables, dignes de figurer dans les anthologies : celle de l’aquarium et celle, finale, de la fête foraine et du palais des miroirs. Ces deux morceaux de bravoure ne doivent pas faire oublier que tout le film est ainsi parsemé de morceaux de choix : les nombreuses séquences tournées en extérieurs au Mexique ou sur le yacht d’Errol Flynn, celles dans le théâtre de Chinatown, à San Francisco, et que dire de ce gigantesque toboggan sur lequel dévale Orson Welles et dont on retrouvera un écho dans La cité des femmes (1980) de Fellini ?

 

 

Malgré toutes les critiques négatives dont parlent le livre ou, dans les bonus du DVD, les amis de Welles (les cinéastes Peter Bogdanovich et Henry Jaglom, son biographe et acteur Simon Callow), qui regrettaient la présence d’Orson dans le rôle principal ou son accent irlandais forcé, La dame de Shanghai est indéniablement un chef-d’œuvre.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret ultra collector : Blu-ray, DVD plus livre inédit de 160 pages (« Miroirs d’un film »). Sortie le 14 novembre 2018 chez Carlotta Films.

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