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Un jour que j’avais avec Richard Bohringer, plutôt de mauvaise humeur, une discussion houleuse, je lui demandai de me parler de Charles Matton. Le ton baissa d’un coup, comme si un rayon de soleil avait soudainement traversé les nuages, et la conversation reprit un cours franchement cordial. Rien de tel, pour apaiser alors Bohringer, que d’évoquer le Sénégal ou Charles Matton. Les deux me servirent de portes d’entrée à une interview intéressante.

Matton était en effet celui qui avait mis le pied de Bohringer à l’étrier du cinéma. C’est Matton qui, en 1972, confia pour la première fois un rôle principal au jeune comédien. C’était dans L’Italien des roses. Avant cela, Matton avait filmé le temps d’un plan Bohringer dansant dans le court-métrage La pomme ou L’histoire d’une histoire, en 1967. Depuis, l’acteur fut toujours fidèle au réalisateur puisqu’on le retrouve en 1970 dans Activités vinicoles dans le Vouvray, en 1976 figurant barbu dans Spermula — dans une séquence de cabaret où il apparaît aux côtés de Charles Matton — et qu’il aura encore des rôles dans La lumière des étoiles mortes (1994) et dans Rembrandt (1999).

On retrouve tous ces films, ainsi qu’un autre court-métrage (Mai 68 ou Les violences policières), dans le beau coffret que Carlotta consacre à Charles Matton. Celui-ci comporte donc quatre longs-métrages (L’Italien des roses, Spermula, La lumière des étoiles mortes et Rembrandt), des courts (La pomme ou L’histoire d’une histoire, Mai 68 ou Les violences policières, Activité vinicole dans le Vouvray), un documentaire sur son mari signé par Sylvie Matton (Charles Matton, visiblement) et un copieux livre supervisé par Sylvie et comprenant des photos rares, des correspondances, les scénarios inaboutis et des chapitres sur chacun des films de l’artiste. De quoi être réellement fasciné par la personnalité de Matton, artiste complet, peintre, photographe et cinéaste toujours en dehors des courants artistiques. Il explique ainsi, dans une interview donnée à Thierry Ardisson et reprise dans le documentaire, qu’il peignait de la figuration à une époque où le haut du pavé artistique était dans les mains de galeristes préférant l’abstraction. Dans La pomme, à l’instar d’Alexandre Astruc qui revendiquait une caméra-stylo, Charles Matton parle de caméra-pinceau. Et il apporte à ses films la vision d’un peintre, privilégiant la beauté, qu’elle soit d’un corps ou d’un paysage, et dressant des parallèles entre sa propre trajectoire et les sujets qu’il filme. Telle cette séquence de Rembrandt où la servante/maîtresse du peintre, une bougie à la main, découvre l’infidélité de son amant et enflamme volontairement l’un de ses tableaux. Matton lui-même connut cette mésaventure. Un incendie accidentel ravagea ses toiles et l’artiste se dit qu’en les exposant ainsi brûlées, il « sacrifierait aux avant-gardes ».

 

 

On comprendra que chaque film réalisé par Charles Matton est très personnel, y compris Spermula, censé être érotique et, en fait, assez hermétique, dont l’appellation originale était L’Amour est un fleuve en Russie. Sur le changement de titre, Sylvie Matton explique que c’est une erreur : « Parmi ceux qui ont apprécié L’Italien des roses, certains n’auront pas la curiosité de découvrir le second long-métrage de Charles Matton, tandis que ceux qui espèrent voir un film illustrant son titre sortiront déçus des salles. »

Cette œuvre de commande qu’est Spermula,« beau film loupé » pour son auteur, stimule par son casting étonnant : les vétérans Ginette Leclerc, Georges Géret et Piéral, Udo Kier, transfuge allemand des films de Paul Morrissey, entourés de beautés (plus ou moins) glacées telles que Dayle Haddon, Angela McDonald ou Radiah Frye (la mère de Mia Frye). L’histoire est complexe, mêlant des éléments très différents : une société secrète féminine, dirigée par Dayle Haddon, les amours libertaires dans une maison de campagne, un politicien véreux et son âme damnée, un étrange cabaret, etc. On ne comprend pas trop quels sont les enjeux du récit, sinon que l’amour se révélera nocif pour ces belles dames venues d’ailleurs qui voulaient libérer le genre humain du machisme en absorbant la semence des mâles.

 

 

Il existe ainsi toujours une idée maîtresse dans l’œuvre de Matton. D’abord, la violence du désespoir dans L’Italien. « J’ai besoin d’avoir le droit de dire des choses », clame Bohringer dans ce film. Les nombreux plans d’animaux — il en sera aussi question dans La pomme — et quelques-uns de femmes nues, telle la jolie endormie montrée tout au long du métrage, montrent la beauté du monde, d’un monde sali par les hommes.

La lumière des étoiles mortes raconte l’enfance de Charles Matton. Alors que les Allemands envahissent la France au début de la Seconde guerre mondiale, les parents Matton (Caroline Silhol et Jean-François Balmer) habitent dans une belle demeure campagnarde. « C’est dans notre absence que les choses s’expriment le mieux », avertit en préambule le cinéaste. Une division allemande vient s’installer au château. On trouve là un gradé lettré (Dieter Kierchlechner), un joli cœur (Hanns Jörg Krumpholz) qui a tôt fait de séduire l’une des servantes, un violoniste (Igal Shamir), un aumônier (Andras Fricsay Kali Son) qui tient des propos pacifistes, un militaire, Karl (Thomas Huber), qui, tout aussi pacifiste, va devenir l’ami du petit Charles (Léonard Matton). Seule ombre au tableau, un nazi (Burghart Klaussner) qui ne cache pas sa cruauté.

Les occupants, à l’exception d’un seul, sont civilisés et ce petit monde vit en toute quiétude en dehors de la guerre. Ce n’est que lorsque la troupe sera obligée de rejoindre le front que des lettres de Karl évoqueront la réalité de la guerre. Une scène est symptomatique. Le petit Charles et son ami allemand aiment se planter devant un miroir. « Dans ce monde où il n’y a pas de temps, remarque Karl à propos de la pièce reflétée, rien ne peut mourir. Comme un moment du passé qui serait vécu au présent. »

À l’abri pour un temps — mais pour un temps seulement car l’abomination nazie revient à la surface —, la maison semble être une image du passé ne recevant des nouvelles de l’actualité que par le biais de lettres annonçant des morts ou relatant les horreurs guerrières. La voix du narrateur et ce qu’il raconte du passé, avec tous ces personnages aujourd’hui morts, nous renvoient à cette lumière d’étoiles disparues depuis longtemps. Joueur de roulette qui essaie de trouver la martingale absolue, le père dit encore : « Ne pas admettre le destin, c’est s’insurger contre lui. » Le film lui-même s’insurge contre la guerre en décrivant une enfance, celle de l’auteur, meurtrie par elle sans en être véritablement la victime directe.

En prenant pour sujet Rembrandt, Charles Matton décide de parler pour la première fois de son art. Il y a bien un personnage de peintre dans Spermula, joué par François Dunoyer, mais qui n’est finalement qu’anecdotique. En 1999, année de la sortie de Rembrandt, Matton accède enfin à la célébrité. Sa présence à la Fiac, en 2000, est très remarquée. Elle est loin l’époque, comme il le raconte dans Charles Matton, visiblement, où posant ses toiles figuratives dans une galerie et repartant garer sa voiture, il les découvre à l’envers quand il revient. Le galeriste lui explique, alors qu’on est en pleine époque de l’abstraction, qu’elles sont mieux ainsi.

 

 

Rembrandt, donc. En exposant ainsi les tourments du peintre hollandais, face à la bonne société qu’il choque, Charles Matton parle de l’art en général et du sien en particulier. Ainsi, au moment de peindre La ronde de nuit, Rembrandt fait tendre dans son jardin une immense toile qui ressemble étrangement à un écran, derrière lequel les silhouettes qui passent en ombres chinoises renvoient aux balbutiements du cinématographe.

 

 

Chacun des plans de Rembrandt est aussi beau qu’un tableau, Matton soignant les décors et les costumes, mais on aurait tort de ne voir dans ce film que le regard d’un peintre sur son illustre prédécesseur. Matton a de réelles idées de cinéma, comme lorsqu’il filme la mort de Saskia Rembrandt, un tissu sur sa bouche. Le souffle agite le voile jusqu’au moment où plus aucun mouvement n’est visible. On pourrait aussi citer la scène d’amour filmée en anamorphose, celle des ventouses ou la cruauté des séquences de la vente aux enchères et l’utilisation qui est faite d’un miroir. En épilogue, Matton cite une phrase de Van Gogh (« Il faut être mort plusieurs fois pour peindre ainsi ») qui correspond bien au film, tant la mort y est omniprésente et liée à la peinture de Rembrandt. Après le décès du peintre, Matton filme la fille de ce dernier (Ludivine Sagnier) criant dans les rues qu’il était mort « les yeux ouverts en souriant ». Charles Matton meurt à son tour en 2008. À cette annonce, personne n’a souri.

Un dernier mot sur le livre de Sylvie Matton, dernière compagne du peintre, coscénariste de La lumière des étoiles mortes et scénariste de Rembrandt, commissaire des expositions de son mari, femme de lettres et, précédemment, actrice, sous le nom de Sylvie Meyer, dans La Bonzesse de François Jouffa. On découvre ainsi que Matton était le grand ami de Gérard Blain, l’acteur mythique de la Nouvelle Vague devenu ensuite cinéaste. Que c’est lui qui peint, pour Truffaut, les portraits de Jeanne Moreau dans La mariée était en noir. Qu’il fut proche du couple Simone Signoret-Yves Montand. Et de Federico Fellini. Et que, sous le nom de Gabriel Pasqualini, il devint un illustrateur de presse très prisé des Américains, travaillant notamment pour le magazine Esquire.

Charles Matton ? Un auteur à découvrir. Vraiment !

Jean-Charles Lemeunier

Coffret Charles Matton édité par Carlotta Films. Sortie le 14 novembre 2018.

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