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Ne pensez pas que, à l’instar du tonton bricoleur de la chanson de Boris Vian, j’ai le cerveau qui flanche et qui se métamorphose peu à peu en sauce blanche si je vous dis que 2018 sera l’an DeMille. Non non, je ne retarde pas de 18 ans, juste je constate que disposer d’un coup de six titres de Cecil B., dont un inédit et un autre très rare, mérite qu’on le remarque. La sortie chez Elephant Films en versions restaurées haute définition de ces six films est donc une heureuse surprise. D’autant plus que le petit père DeMille ne doit plus intéresser grand monde à l’heure qu’il est, catalogué pour le restant de sa célébrité comme un auteur de péplums à grands spectacles. Ce qui est tout bonnement une erreur. Raison de plus pour en parler encore et toujours.

Si, parmi cette nouvelle salve, on retrouve deux films déjà édités dans un coffret Wild Side (Le signe de la croix et Les tuniques écarlates), coffret devenu hors de prix et/ou introuvable, un autre est carrément inédit (La loi de Lynch) et Cléopâtre, déjà présent dans le catalogue Universal, est devenu aussi dur à trouver qu’un billet de 50 euros dans ma poche. Quant aux Conquérants d’un nouveau monde, il est sans doute celui que l’on dénichera le plus facilement.

 

 

On ne peut donc que sauter à pieds joints sur cette belle occasion de se mettre sous la dent six films de celui que Luc Moullet appelait « l’Empereur du mauve » (il en a même fait un bouquin, disponible chez Capricci). Un mot rapide sur Reap the Wild Wind (1942, Les naufrageurs des mers du sud) : outre l’interprétation (John Wayne et la toujours sublime Paulette Goddard), outre ces séquences gorgées de couleurs comme le seront celles des Tuniques écarlates, on retiendra surtout le fameux combat avec la pieuvre géante, qui dut inspirer une décennie plus tard celui de Vingt mille lieues sous les mers.

 

Paulette Goddard, on la retrouve justement en diablesse métisse dans le sympathique Northwest Mounted Police (1940, Les tuniques écarlates), dans lequel les méchants ont des noms français, et en héroïne de Unconquered (1947, Les conquérants d’un nouveau monde), tous deux aux côtés du fringant Gary Cooper. J’ai un faible pour ce dernier film qui a bercé toute mon enfance. Tous les étés des années soixante-dix, alors que le Midi explosait de soleil, la télévision le diffusait l’après-midi en cas de pluie à Paris. Et il pleuvait visiblement souvent dans la capitale car j’ai le souvenir de l’avoir vu au moins six fois en deux ou trois ans. Avec toujours le même plaisir. Et de le redécouvrir une fois adulte n’a rien gâté, pas une ombre au tableau de ces Conquérants sur lesquels il faut se précipiter comme sur la quasi totalité de la filmographie de DeMille.

 

Je parlais un peu plus haut de la réputation du cinéaste : celle d’un fabricant de films à grand spectacle. Les séquences antiques ont souvent, comme c’était la mode à l’époque du muet, insisté sur la dépravation des mœurs. Occasion d’affubler Gloria Swanson de costumes hautement érotiques. Érotique, la version de 1923 des Dix commandements l’était aussi, surtout en ce qui concerne la séquence du Veau d’or, alors que son remake de 1956 était forcément plus sage, puisque coincé par la censure. Tout cela pour en venir à Sign of the Cross (1932, Le signe de la croix) et Cleopatra (1934, Cléopâtre).

 

 

Pour le premier, le code de censure Hays n’est pas encore instauré, pour le second, il l’est à peine. Et pour ces deux films, le Cecil n’y va pas avec le dos de la cuillère. Ragaillardi par les bons rapports qu’il échange avec Mr Hays lui-même, il se permet tout. Commençons par les costumes, qui ne cachent quasiment rien. Claudette Colbert, qui joue Poppée dans le premier et Cléopâtre dans le second, n’a jamais été aussi sexy dans des atours signés Mitchell Leisen et Travis Benton qui rappellent en à peine plus sages ceux que portaient Theda Bara dans la version 1917 de Cléopâtre. Ajoutons-y, dans Le signe de la croix, un bain dans du lait d’ânesse, des supplices sortis d’un esprit pervers livrant de jeunes femmes nues à la lubricité d’un gorille ou de crocodiles affamés, des allusions à des liaisons homosexuelles, des orgies, rien n’est laissé au hasard pour appâter le spectateur. Qui, il faut bien l’avouer, se laisse saisir sans problème par un cinéaste tout aussi roublard que doué. Et, toujours dans ce même film, un Charles Laughton au nez refait qui joue un Néron époustouflant.

 

La question ne sera sans doute jamais tranchée. DeMille est-il un hypocrite qui cache son goût de la luxure derrière un puritanisme de bon aloi ? Ou porte-t-il sur les faiblesses humaines le regard du moralisateur ? Il n’est qu’à voir, dans Le signe de la croix, l’intense séquence de la danse lascive interprétée par Joyzelle Joyner, fortement érotique et perturbée par le chant des chrétiens qui vont à la rencontre de leur destinée et, donc, de la mort. Le combat entre les deux forces qui, d’après lui, dirigent le monde, la dépravation et la pureté, est ainsi signifié.

 

Que l’on soit ou pas d’accord avec sa façon de présenter les choses, DeMille est un grand cinéaste. Que dire de ce travelling dans la galère de Cléopâtre, à couper le souffle ? De cette fille prise dans les filets de pêcheurs, de ces femmes panthères ? Ce film a d’ailleurs tellement marqué les esprits que Mankiewicz, dans la version qu’il donnera en 1963 de l’épopée égyptienne, a repris à son compte plusieurs séquences mémorables : la reine cachée dans un tapis ou son arrivée en grandes pompes dans Rome. Mais la version de DeMille est beaucoup plus savoureuse, avec ses dialogues échangés entre César (l’excellent Warren William) et la suave Cléo, typiquement Pré-Code tellement ils sont bourrés d’allusions. DeMille a toujours aimé surfer, sous des airs de dignitaire puritain, sur l’infidélité des couples. Qu’ils soient rois et reines ou simples mortels, ses personnages sont avant tout humains et… dépravés, surtout s’ils ne sont pas chrétiens. Car ceux-là, on le voit dans Le signe de la croix, restent purs et chastes jusqu’à la fin. De Mille, c’est une évidence, a le sens du décor, le sens du rythme, le sens de la scène à faire. Voir, dans Cléopâtre, le jeu avec les verres dont l’un contient du vin empoisonné.

 

This Day and Age (1933, La loi de Lynch) se situe dans un tout autre registre. Le film souffre d’une réputation usurpée de proto-fasciste parce qu’un groupe d’étudiants se substitue à la police inefficace et à la justice corrompue. Ce qui était le thème de nombreux films policiers de l’époque. On ne peut au contraire qu’aller dans le sens de Jean-Pierre Dionnet, qui présente la série de films de DeMille avec Eddy Moine, et qualifier La loi de Lynch de « révélation ».

Aucun plan n’est gratuit. Cette jeunesse des années trente — le casting est majoritairement juvénile — a été mortifiée par la guerre (DeMille filme, dans la fac, le tableau de ceux qui sont tombés au front) et a besoin de s’amuser. D’où l’enchaînement des étudiants qui quittent, pour rire, la boutique de leur ami tailleur à genoux, avec ce plan d’un cabaret où les danseuses sont elles-mêmes à genoux. Curieusement aussi pour l’époque, le cinéaste glisse parmi les étudiants un juif et un noir, comme si rien des différences ethniques ou religieuses ne devait poser problème. Il signe aussi des plans inédits à l’époque comme la terre jetée sur un cercueil, filmée depuis le trou.

 

DeMille mène admirablement son récit, faisant se suivre des séquences d’action, d’humour, de suspense, d’horreur même (les rats), le tout bercé par des dialogues étonnants. Comme ce gangster qui déclare à une jeune fille : « J’aime les olives vertes mais je n’aime pas les cueillir. » Le cinéaste sait aussi utiliser à bon escient ce qui a été fait par d’autres : le procès du méchant par les étudiants rappelle celui du maudit de Fritz Lang par la pègre, dans M (1931). Et l’étonnante fin n’est pas éloignée de Lubitsch (Sérénade à trois, 1933) et des frères Marx (Plumes de cheval, 1932), preuve qu’il régnait à la Paramount, berceau des trois films, une surenchère stimulante. Comment ? Vous êtes encore là, à lire ces lignes ? Mais courez, bon sang, courez donc vous procurer ces joyaux !

Jean-Charles Lemeunier



Six films de Cecil B. DeMille en combo (Blu-ray et DVD) et DVD collector inédits en version restaurée haute définition, sortis par Elephant Films le 26 septembre 2018.



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