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On ne peut que saluer la sortie, chez Le Chat qui fume, de deux nouveaux titres de Jess Franco dans de beaux combos DVD/Blu-ray : Le journal intime d’une nymphomane (1973) et Les possédées du diable (1974). Ces deux productions du Comptoir français du film de Robert de Nesle, tournées l’une en Espagne et l’autre à La Grande-Motte, remettent une bonne fois pour toutes les pendules à l’heure. Nous sommes ici à des années lumière de la mauvaise réputation du petit Jesus (ou Jess, puisqu’il signait de ces deux prénoms en plus d’innombrables pseudos pour la plupart empruntés au monde du jazz) : ses films érotiques, quoi qu’on en dise et qu’on les aime ou pas, ne sont pas bâclés et mettent souvent à mal les clichés de ce genre de production. C’est ici flagrant.

Et si l’on remercie le Chat, mais également d’autres éditeurs tels qu’Artus, c’est de remettre à l’honneur un cinéma mésestimé que, certes, on ne hissera pas à la hauteur des indétrônables Citizen Kane et Grande illusion, mais un cinéma hors des institutions — encore que la Cinémathèque ait rendu un bel hommage à Jess Franco en 2008 — , un cinéma qui mérite toute notre attention, parfois notre indulgence, souvent une estime émue pour telle ou telle raison.

 

 

Avouons que la façon qu’a Franco de filmer le corps féminin jusque dans son plus extrême désir est assez déstabilisante. D’autant plus que le cinéaste, contrairement à pas mal de réalisateurs de films érotiques, ne déshabille pas ses actrices juste pour vendre son film, comme en d’autres temps on flanquait des filles à poil pour promouvoir une voiture ou une savonnette. Franco laisse sa caméra caresser le corps féminin, le plus souvent d’ailleurs deux corps féminins emmêlés, pour prouver que le masculin n’est pas à sa place dans les choses de l’amour. Autant dans Le journal intime d’une nymphomane que dans Les possédées du diable, l’homme joue le mauvais rôle : violeur, violent, lâche, menteur, il se montre incapable de satisfaire sa partenaire, juste bon à assouvir ses propres désirs. C’est d’ailleurs avec une femme que l’héroïne du Journal découvrira l’orgasme. Et que dire de ce monologue ? « Quelque chose en moi était cassé. J’avais confiance en cet homme, j’avais cru qu’il me sauverait de moi-même mais il était comme les autres. Peut-être que je porte en moi ma propre destruction. » Et si les corps racontent le plaisir, les visages, eux, quand ils sont filmés en gros plans, expriment la souffrance. Féministe, Franco, alors que ce n’est pas vraiment l’image qu’il a laissée de lui ? En tout cas, ces deux films-là font pencher la balance de ce côté !

 

 

Après une séquence érotique d’ouverture mettant en scène deux femmes, Le journal intime d’une nymphomane bascule immédiatement dans le malaise avec une scène de suicide, maquillée en meurtre. Le reste du film nous amènera à découvrir les raisons de cet étrange début. De la même manière, les séquences érotiques des Possédées du diable, elles aussi entre deux femmes, s’avèrent gênantes pour le spectateur, comme s’il était mis en présence d’une scène qu’il n’aurait pas dû surprendre. Nous ne sommes pas ici dans le voyeurisme qui accompagne habituellement les séquences charnelles, tant le rapport est ici ambigu entre la maternité et la sexualité, tant est perturbante l’utilisation qui est faite d’un godemiché. 

Dans le film érotique classique, tout est mis en œuvre pour exciter essentiellement le spectateur mâle. Franco, lui, renverse la vapeur, casse les codes et la voie royale dans laquelle se sont engouffrés la majorité de ses collègues. Il construit des histoires qui évolueront vers le sexe mais pas forcément pour émoustiller, sans doute pour dire que ce rite de passage s’inscrit dans un parcours qui va de la naissance à la mort. Une mort, accompagnée de violence, très présente dans ses films.

 

C’est d’ailleurs aussi dans ces séquences de sexe que Franco montre qu’il est un auteur, et non un faiseur d’images ni un remplisseur de plans. Dans Le journal intime comme dans Les possédées, c’est dans ces scènes déshabillées que Franco se démarque. Il crée, on l’a dit, le malaise mais n’a pas peur non plus d’aller au bout de son postulat. Le cinéma érotique s’achemine tranquillement vers le porno. Franco se saisit de cette opportunité pour filmer en gros plans le sexe féminin, n’hésitant pas à montrer jusqu’à l’intimité de l’entrejambe. Même Tinto Brass, lui-même grand adorateur de cette partie du corps féminin, ne s’est pas encore risqué à l’époque à tant de précision dans le détail.

 

 

On a beau reprocher à Franco ses zooms intempestifs — plutôt absents dans ces deux films —, ses acteurs approximatifs, ses longs plans de remplissage — on admettra que, dans Les possédées, il nous montre La Grande-Motte sous toutes ses coutures, dans des plans quasi abstraits —, Jesus est un cinéaste qui, étant jazzman, sait parfaitement utiliser la musique pour parvenir à ses fins. Prenons la scène du viol sur le manège, dans Le journal, avec ce mélange de flonflons de fête foraine et de jazz. Louons la manière qu’il a de filmer tout ceci, comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve qui laisse la jeune fille exsangue, la tête chaloupée autant par le tournis du manège que par le crime qui vient d’être commis. Une autre séquence de viol se produira un peu plus loin, que Franco place hors cadre et dont on n’entendra que les sons.

Il s’amuse aussi à brouiller les pistes entre la narration et la scène racontée. Filmé à une époque plus récente, un personnage évoque un souvenir et soudain apparaît avec les mêmes vêtements dans la séquence ancienne, comme s’il la revivait.

 

 

Les possédées du diable, rebaptisé Lorna l’exorciste, jusque sur le marché anglo-saxon (Lorna the Exorcist), pourrait surfer sur le succès du film de William Friedkin mais Jess Franco est beaucoup plus malin que cela. Certes, il est question de possession mais ses Possédées à lui n’ont que très peu à voir avec celle du film américain. Le cinéaste espagnol n’utilise aucun effet spécial et ne va pas chercher une solution du côté de l’Église. Le scénario est plus proche de Faust, mettant en scène un pacte qui, s’il n’empêche pas le vieillissement, garantit la bonne fortune de celui qui le signe. Et, puisque nous sommes chez Franco, ce pacte sera sexuel et la possession ne passera que d’une femme vers une autre femme. Ici encore, l’homme est veule. Ici encore, pour se satisfaire, les femmes n’ont nullement besoin de lui.

 

 

Outre la scène déjà mentionnée, perturbante, entre Lorna la sorcière (Pamela Stanford) et sa fille (Lina Romay), on mentionnera aussi une séquence assez dure et étrange où l’acte d’amour entre Jacqueline Laurent et Guy Delorme, l’habituel méchant des films de cape et d’épée et d’espionnage de l’époque, est perturbé par l’apparition de crabes. Buñuel n’est pas loin, même si l’on a trop tendance à aller chercher chez lui l’inspiration de détails inhabituels.

 

Dans les bonus, outre les commentaires toujours appréciés d’Alain Petit, spécialiste français du cinéaste espagnol et son collaborateur pour quelques films, nous retrouvons une interview de Jacqueline Laurent. L’actrice, qui loue le travail de Franco avec ses interprètes, a enseigné son métier au Québec dans une école jésuite avant d’en être virée… pour avoir joué dans des films érotiques, dont Le journal intime d’une nymphomane. Des élèves l’avaient reconnue en visionnant le film. On retrouve sur Internet le journal canadien où ce fait est relaté. « Les étudiants, explique le directeur de l’école, commençaient à se passer le mot. Vous savez, n’importe quel employé du collège se doit d’être un modèle pour les élèves. Ce n’est pas ce modèle-là que l’on veut véhiculer à nos jeunes. » Et pour ce licenciement chez les jésuites, on remercie qui ? Jesus, évidemment !

Jean-Charles Lemeunier



Le journal intime d’une nymphomane et Les possédées du diable, sortie chez Le Chat qui fume le 1er septembre 2018.

 

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