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En sortant simultanément en DVD et Blu-ray Picnic de Joshua Logan et Suddenly Last Summer (Soudain l’été dernier) de Joseph Mankiewicz, deux films Columbia respectivement datés de 1955 et 1959, Carlotta Films met l’accent sur ce Hollywood qui, en proie à la concurrence de la télévision, se tourne dans les années cinquante vers le théâtre pour lui fournir de nouveaux scénarios. Deux grands auteurs sont ici convoqués : William Inge pour Picnic et Tennessee Williams pour Soudain l’été dernier.

Le point de départ de Picnic ressemble à celui de The Long Hot Summer (Les feux de l’été) que Martin Ritt tournera en 1958 avec Paul Newman. Ce dernier film s’inspirant d’un roman de Faulkner publié en 1940. Dans Picnic et dans Les feux de l’été, un homme arrive dans une petite ville dont il va chambouler les habitudes. Un homme qui ne fait pas partie du microcosme et qui va concentrer autour de lui autant d’attirance que de méfiance. Dans le film de Logan, le rôle est tenu par William Holden, dont le cinéaste va multiplier les plans torse nu. Tout se passe au début comme si un coq débarquait soudain dans un poulailler : Holden croise d’abord la vieille Helen (Verna Felton) puis la famille qui vit là : la mère Flo (Betty Field) et les deux filles, Madge (Kim Novak) et Millie (Susan Strasberg). Il y a encore là une vieille fille, Rosemary (Rosalind Russell). Toutes n’ont d’yeux que pour lui et notre gars en profite pour rouler des mécaniques.


Si Holden, en quête d’un emploi, est venu retrouver là son ancien camarade d’université (Cliff Robertson), fils d’un magnat local, toute la petite ville se prépare pour le grand événement qu’est chaque année le pique-nique, avec jeux, concours, dégustations, baignade et élection de Miss Neewollah — c’est-à-dire Halloween à l’envers. Tous les protagonistes de l’histoire se retrouvent donc à ce gigantesque pique-nique qui donne son titre à la pièce et au film — alors, précise l’enseignante de cinéma Marguerite Chabrol dans l’intéressant bonus, qu’il reste hors-champ dans la pièce. Ce qui est prétexte, dans le film, à une sorte d’hystérie collective assez surjouée, qui ressemble d’ailleurs à celle dont fait preuve Don Murray dans un autre film de Joshua Logan inspiré lui aussi d’une pièce de William Inge, Bus Stop (1956).


La longue séquence du pique-nique est très réussie. Marguerite Chabrol a raison de remarquer qu’elle n’est pas juste une « aération », un cliché souvent utilisé par les cinéastes qui transposaient un sujet de la scène à l’écran. La séquence comporte des aspects quasiment documentaires, avec cet enchaînement de plans sur les diverses activités qui ponctuent la fête. Elle s’achève, le soir tombé, sur une danse très sensuelle — un très beau moment du film — entre Bill Holden et Kim Novak.


Curieusement, Holden n’est pas à sa place dans Picnic. Là où il aurait fallu un Paul Newman — qui jouait d’ailleurs dans la pièce à sa création, mais dans le rôle du copain du héros, ce dernier étant incarné par Ralph Meeker, le futur interprète du fabuleux Kiss Me Deadly d’Aldrich —, voire un Brando, un acteur plus animal, beaucoup plus jeune et rebelle, Logan et ses producteurs ont opté pour une star hollywoodienne qui a déjà à l’époque 37 ans. À peine cinq ans de moins que l’actrice qui joue Flo, la mère de Kim Novak et Susan Strasberg. Et cinq de plus que Cliff Robertson, son soi-disant camarade d’études. Comme Bomber, le jeune freluquet qui livre les journaux le matin (Nick Adams, l’acteur qui le joue, a déjà 24 ans, soit 10 de trop par rapport au personnage), Holden est trop vieux pour le rôle, il fait trop rangé et une curieuse phrase de dialogue vient confirmer cette impression. Le personnage de Rosalind Russell, vieille fille assumée, a abusé de la bouteille et elle vient se frotter à Holden. Elle lui parle de son âge : il veut paraître jeune mais ne l’est pas tant que cela ! Cet étrange échange semble soudain en dehors du film, donnant l’impression que Logan a capté un hors-champ, un instant volé au tournage. D’autant plus qu’il conclut la scène par un projecteur braqué d’un pont sur les deux protagonistes, comme si on leur demandait de rejoindre à présent le film et ses sunlights.


Plus que William Holden, acteur pourtant hautement appréciable, tant le jeune homme de Sunset Blvd que le vieux cowboy de La horde sauvage, plus que Kim Novak, beauté un peu fade qui n’a pas encore atteint les sommets de Vertigo ou des films de Richard Quine (dont le très beau Liaisons secrètes), c’est véritablement Rosalind Russell qui tire le film vers le haut. L’increvable interprète de La dame du vendredi de Hawks ou de My Sister Eileen d’Alexander Hall est, ceux qui se souviennent d’elle le savent, une actrice à tempérament. Elle en fait preuve ici et son personnage d’institutrice sur le retour courtisée par un vieux garçon (Arthur O’Connell) est sans aucun doute le plus lucide de ce microcosme campagnard américain. Elle aussi à qui Inge et Logan font cadeau des meilleures répliques. Celle sur l’âge de Holden, bien sûr, mais aussi cette sentence assénée à O’Connell au terme d’une scène éprouvante entre les deux vieux amoureux, éprouvante parce que, comme dans les plus beaux Cassavetes, elle dure sans trouver de fin, aux limites du malaise. « Épouse-moi », implore plusieurs fois Rosalind Russell à son cavalier qui ne semble pas en avoir envie. « On n’aime pas quelqu’un parce qu’il est parfait », conclut-elle, clouant le bec à O’Connell.

Pourquoi revoir aujourd’hui Picnic, ce conte cruel de la jeunesse ? Parce que le film s’inscrit dans un âge d’or en perte de vitesse, dans un questionnement hollywoodien typique des années cinquante : les studios veulent saisir le malaise de la jeunesse, La fureur de vivre étant sorti en 1955, tout comme Picnic. Cette jeunesse qui, au sortir de la guerre, est montrée comme rebelle, refusant de suivre la voie tracée par les parents, refusant aussi de soumettre leurs amours aux diktats de la société. Picnic suit ce même cheminement, auquel s’ajoute un écho de la lutte des classes : un pauvre petit gars désœuvré ne peut traiter un fils de riche sur un pied d’égalité, même s’ils ont fait partie de la même fraternité étudiante. Cette illusion-là, sur laquelle s’ouvre le film, n’a qu’un temps. Et Logan sait ce qu’est l’injustice. N’a-t-il pas été écarté en 1950 du prix Pulitzer décerné aux auteurs de South Pacific (Richard Rodgers, Oscar Hammerstein II et lui-même) parce qu’un article du New York Times avait oublié de mentionner son nom au crédit du spectacle ? L’erreur a beau avoir été réparée, Josh Logan ne fut jamais vraiment reconnu comme coauteur du show, les gens qui en parlaient devant lui se contentant de citer uniquement le nom des deux autres, Rodgers et Hammerstein étant deux stars de Broadway.

Jean-Charles Lemeunier



Sortie chez Carlotta Films en Blu-ray et DVD le 23 août 2017.


Picnic
Origine : États-Unis
Année : 1955
Réal. : Joshua Logan
Scénario : Daniel Taradash d’après William Inge
Photo : James Wong Howe
Musique : George Duning
Montage : William A. Lyon, Charles Nelson
Prod. : Columbia Pictures
Durée : 113 minutes
Avec William Holden, Kim Novak, Betty Field, Susan Strasberg, Cliff Robertson, Arthur O’Connell, Verna Felton, Rosalind Russell, Nick Adams…

 

 

 

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