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En sortant simultanément le coffret Hollyweed et les deux DVD « Freaksploitation », L’amour parmi les monstres et Terreur à Tiny Town, c’est vraiment un cadeau royal qu’offre Bach Films aux amateurs de cinéma d’exploitation. Plus particulièrement de cette exploitation primitive américaine qui, dès les années trente sous la houlette de Dwain Esper et de quelques autres, a livré des sujets qui ne furent pas contrôlés par les visas de censure habituels. Même sous le très vigilant Code Hays, ces films sortaient dans les campagnes profondes et obtenaient un succès certain.

Hollyweed propose à notre curiosité huit films distribués entre 1933 et 1957. Ils se cachent souvent sous un prétexte plus ou moins discutable : une sorte de mise en garde de la jeunesse contre, principalement, l’attrait des drogues. Outre Dwain Esper dont nous reparlerons plus loin, ces films sont dirigés souvent par de vieux metteurs en scène. Citons Elmer Clifton (Assassin of Youth, 1937) qui a démarré auprès du grand D.W. Griffith ou Louis Gasnier (Reefer Madness, 1936), un Français qui a partagé ses réalisations entre la France (dès 1905 !) et les États-Unis et dont le titre de gloire, chez nous, est d’avoir dirigé la première version du Topaze de Pagnol en 1933, interprétée par Louis Jouvet et Edwige Feuillère.

 

 

Connu sous divers titres — Doped Youth, Tell Your Children —, Reefer Madness est LE film de référence du cinéma d’exploitation des années trente. Et le premier à être devenu culte quelque quarante ans plus tard. Effectivement, tout y est : le ton sentencieux et moralisateur et une description extrémiste des effets de la drogue en question : « Un rire incontrôlable, de dangereuses hallucinations, l’espace s’étend, le temps ralentit… » Cela continue ainsi pendant quelques lignes puisque tout cela est écrit plein écran avant la menace finale : « On sombre enfin dans une folie incurable. » Dans le film, les acteurs et actrices qui tirent sur leurs joints en font des tonnes : ils écarquillent les yeux, éclatent en rires hystériques et convulsifs, font des grimaces. À côté de cela, grâce au cynisme des adultes qui conduisent de gentils étudiants sur les pentes savonneuses de l’addiction, le film s’apprécie à des degrés ultimes avec un procès pour meurtre dont on accuse un innocent et le retournement de situation final.

 

 

Assassin of Youth s’en prend, lui aussi, aux méfaits de la marijuana. Son point de départ est, comme souvent, une héroïne pure et naïve qui va se laisser entraîner. Ici, c’est la jeune Joan (Luana Walters) qui ne pourra hériter de la fortune de sa grand-mère décédée, renversée par une voiture pilotée par des jeunes sous l’influence de marijuana, que si elle a une conduite exemplaire. Nous sommes dans une petite ville où les commères épient le comportement des uns et des autres, dont la farouche Mme Frisbee (Fern Emmett), qui ressemble à la Margaret Hamilton du Magicien d’Oz, où elle incarnait la méchante sorcière de l’Ouest. Cette Mme Frisbee est plus ridicule qu’effrayante, surtout quand elle part de chez elle chaque matin sur un scooter archaïque et qu’elle se prend une pierre et s’étale sous les rires de la jeunesse locale. Donc, Joan doit hériter, ce qui est loin de plaire à sa cousine (Fay McKenzie), par ailleurs dealeuse de drogues. Avec ses deux camps bien marqués, les gentils et les méchants, le film amuse tout autant par sa naïveté affichée et ses bons sentiments à la pelle que par ses faux raccords. Finalement, il conquiert notre attention grâce à deux personnages, amis/ennemis jurés, et à ce qu’ils incarnent. D’un côté le juge (Henry Roquemore), intransigeant, qui condamne Joan pour « turpitudes morales ». De l’autre, Pops, le patron d’un bistrot (Earl Dwire), qui vole au secours de la belle et rappelle au juge une fameuse nuit de 1908, dans une grange, au cours de laquelle il a honoré une jeune fille. Curieusement, le film se transforme en défense de l’amour libre : « Tu n’avais pas tort alors, proclame le vieux Pops, et Joan n’a pas tort non plus ! » C’est par ce genre de séquences, qui brave tous les interdits et fait un pied de nez au bon vieux Code Hays, que ces petits films d’exploitation méritent un large détour et une attention plus que bienveillante.

 

 

Mentionnons encore, parmi les auteurs de ces curieux films, Dorothy Davenport. Cette actrice du muet eut la (mal)chance d’avoir été l’épouse de Wallace Reid, grand jeune premier qui succomba à une overdose en 1923 et suscita l’un des premiers scandales hollywoodiens, avec bien sûr la mort de Virginia Rappe en 1921, dont on accusa le très populaire Fatty Arbuckle. Alors que son époux était complètement accro à la morphine et sur le point d’en crever, Dorothy prit le nom d’artiste de Mrs Wallace Reid et tourna plusieurs films de dénonciation du fléau. Dont The Road to Ruin (1934), qu’elle signe avec Melville Shyer.

The Road to Ruin

 

 

Deuxième du nom après une version muette, réalisée déjà par Dorothy Davenport en 1928 et déjà interprétée par Helen Foster, The Road to Ruin pourrait s’intituler Méfiez-vous fillettes, montrant comment une oie blanche se fait dévergonder. On a tendance à voir dans ce film — et le cultissime Jean-Pierre Bouyxou sacrifie lui aussi à cette lecture dans le bonus — un avertissement aux méfaits de la drogue. Sans doute parce qu’on connaît le parcours de sa réalisatrice et les souffrances causées par l’addiction de son époux. On y voit, certes, Helen Foster griller sa première clope (puis en abuser), boire son premier verre, échanger son premier baiser mais rien ne dit vraiment qu’elle s’adonne à la marijuana, ce qu’expliquent habituellement les commentateurs. On la voit plutôt goûter à « une boisson un peu spéciale » qui n’est sans doute pas de la vitamine.

La force de Dorothy Davenport est de ne jamais nommer les thèmes tabous et pourtant son sujet en regorge. Il est question de sexe, de grossesse sans être passé sous les sacrements du mariage, d’avortement, de MST, sans que rien de tout cela ne soit ouvertement mentionné. Ce qui étonne le spectateur d’aujourd’hui est que les deux héroïnes, Helen Foster et Nell O’Day, surprises en pleine party par la police suite à une plainte de voisins — les fêtards jouaient à un strip-dés avant de se baigner plus ou moins à poil dans une piscine, plutôt moins que plus, d’ailleurs — soient aussitôt cataloguées comme « délinquantes sexuelles ». Bouyxou a raison de remarquer que The Road to Ruin est davantage une mise en garde sincère qu’un film d’exploitation qui, par principe, se situe sur une ligne très étroite entre ce que l’on montre pour effrayer et ce que l’on montre pour émoustiller. Ici, seule la séquence de la party avec le strip tease des joueuses et le bain de minuit pourrait être placée dans le genre. Mais la réalisatrice apporte instantanément un frein à l’excitation. C’est elle-même, dans le rôle de Mrs Merrill, qui dirige la Crime Prevention Division, qui sermonne les jeunes filles coupables de s’être laissées entraîner. Dans cet aspect préventif, The Road to Ruin rejoint un court-métrage tourné par John Ford pendant la guerre, Sex Hygiene, qui met en garde les soldats contre les maladies vénériennes contractées avec des prostituées.

 

 

Restons du côté des cinéastes et délaissons Dorothy Davenport pour Sam Newfield. Lequel prend le nom de Sherman Scott pour Wild Weed (1949, Plaisirs interdits). Avec lui, c’est encore autre chose. Le gaillard affiche à son compteur pas loin de 300 films, tous genres confondus et tournés sous un tas de pseudos différents, avec une flopée de gourmandises à se mettre sous la dent. Une filmo « qui donne le vertige » assuraient Tavernier et Coursodon dans leur 50 ans de cinéma américain. À commencer par les deux titres sortis par Bach Films, Plaisirs interdits et The Terror of Tiny Town (1938, Terreur à Tiny Town), un western entièrement interprété par des nains comme il avait déjà fait l’année précédente Harlem on the Prairie, western uniquement interprété par des Noirs. Sam Newfield, c’est encore des histoires de singes géants (Nabonga, 1944, White Pongo, 1945, où cette fois le gorille est albinos), une dizaine d’aventures de Billy le Kid avec tantôt Buster Crabbe tantôt Bob Steele dans le rôle principal, des folies scientifiques où l’on crée à tour de bras des monstres tous plus moches les uns que les autres quand on ne découvre pas ceux qui sont nés naturellement (The Monster Maker, 1944, The Flying Serpent, 1946)… C’est comme ça tout au long de la carrière de Newfield, de la série Z qui fait plaisir à voir, avec quelques stars qu’on aime bien (telle Rhonda Fleming dans L’île aux serpents, 1947), bref du très recommandable à condition de ne pas être regardant !

Cowboys sur poneys

 

 

The Terror of Tiny Town (1938), un western chantant qui s’ouvre sur un forgeron préparant des fers pour un cheval et qui contient tous les ingrédients de l’épopée de l’ouest classique — des bons et des méchants, un saloon, des cavalcades, des coups de feu, une rivalité entre deux familles, une attaque de diligence —, n’aurait rien de particulier si ce n’était qu’il est entièrement joué par des nains, parcourant des distances à fond la caisse sur des poneys. Produit pour la Columbia par Jed Buell, le film oppose un héros (Billy Curtis, que l’on retrouvera plus tard aux côtés de Clint Eastwood dans L’homme des hautes plaines) et un méchant (Little Billy) et passerait pour un western traditionnel si ce n’était quelques gags récurrents pas très sympas pour les acteurs : quand un cavalier arrive en trombe et attache son cheval à une barrière, il passe ensuite par-dessous et quand un homme entre dans le saloon, il pénètre sans pousser les portes battantes puisque, là encore, il passe au-dessous. Le scénario, qui reprend le thème de Roméo et Juliette (deux familles opposées et les enfants des deux familles tombant amoureux) et de sa version western (The Trail of The Lonesome Pine, plusieurs fois portée à l’écran, la version la plus connue étant due à Henry Hathaway en 1936) est mené sans temps mort et sans qu’on ait le temps de s’ennuyer. Bien sûr, l’exercice a ses limites et voir tous ces personnages lâcher leur dialogue avec de petites voix qui rappelle celles des enfants fait penser à d’autres expériences du genre : n’a-t-on pas vu, avec le court-métrage War Babies (1932, de Charles Lamont), Shirley Temple et quelques autres mouflets incarner une danseuse de bastringue qui amuse des soldats en couche-culottes ? Et dans Bugsy Malone (1976, d’Alan Parker) un casting entièrement enfantin jouer une histoire de gangsters ? Alors, finalement, dans l’esprit hollywoodien, les nains ne sont pas plus choquants et, au moins, le film donne-t-il du boulot à tous ces acteurs de petite taille.

 

 

Avec Wild Weed (1949), intitulé aussi She Shoulda Say No !, Sam Newfield nous tricote vite fait bien fait un petit film très regardable lui aussi. Bien sûr, cette histoire d’une jeune femme (Lila Leeds) qui se laisse entraîner dans la consommation de marijuana nous assène son pesant de morale, que l’on soit ou pas d’accord avec les choix de l’héroïne. Pardon, du personnage principal, cela porte moins à confusion ! « Les jeunes doivent être informés, proclame-t-on à la fin du film. L’ignorance est un péché, le savoir est le pouvoir (…) 75% des consommateurs de marijuana sont des jeunes. Ça pourrait être votre enfant (…) Faites de votre nation un meilleur endroit pour vivre. » Autant les nombreuses séquences nocturnes d’Assassin of Youth, pendant lesquelles on ne voit strictement rien, sont assez pénibles à suivre, autant la bagarre dans l’obscurité de Wild Weed est plutôt bien tournée, avec ce qu’il faut de pénombre pour éviter d’avoir des cascadeurs émérites. À propos des films d’exploitation en général et de celui-ci en particulier, Jean-Pierre Bouyxou prévient : « Ce sont de très mauvais films mais ce qui fait leur génie, c’est qu’ils ne reculent devant rien ! » Il ajoute qu’ils sont aussi « un témoignage sociologique tout à fait fascinant » et on ne peut qu’acquiescer. Que ce soit avec The Terror of Tiny Town ou ce Wild Weed, reconnaissons à Sam Newfield un talent certain. Celui de boucler une histoire en une heure et quelques en toute efficacité. C’est déjà pas mal.

 

 

Dans le coffret, on trouve encore un film américano-suédois, Blonde in Bondage/Blondin i fara (1957, Rien que des blondes, de Robert Brandt), dans lequel on pourra repérer dans le rôle d’une opératrice de téléphone la jolie Anita Strindberg, créditée ici Anita Edberg. Ce journaliste américain (Mark Miller) qui part enquêter en Suède, dont il ne connaît, assume-il, que « Greta Garbo, Ingrid Bergman et Anita Ekberg », découvre là-bas un réseau de drogue et va tout faire pour le stopper. Le personnage ressemble aux héros des films de cette époque, nonchalant et maniant un humour à la Lemmy Caution (Eddie Constantine). Un héros qui d’ailleurs passe son temps, entre deux coups de poing, à se faire embrasser, souvent sans qu’il le cherche, par de jolies Suédoises peu farouches. Le film ne présente pas un grand intérêt si ce n’est la poursuite finale dans une baraque foraine, style maison des horreurs où les escaliers sont truqués, qui vaut bien les bonnes vieilles séries B américaines.

Pleins phares sur le Code

 

Rudolph Valentino

 

Il est temps de faire un peu le point sur l’époque où sont produits ces films. Dans le courant des années vingt, Hollywood s’est retrouvée sous les feux des projecteurs médiatiques après une série de scandales, liés au sexe et à la drogue, et une succession de morts suspectes : les déjà cités Virginia Rappe et Wallace Reid mais aussi le cinéaste William Desmond Taylor, retrouvé assassiné à son domicile, le producteur Thomas Harper Ince qui succombe sur le yacht du magnat de la presse William Randolph Hearst, officiellement d’une appendicite alors que les rumeurs parlent d’une balle et de jalousies. Olive Thomas, 26 ans, meurt d’une overdose. Barbara La Marr, 29 ans, des suites d’une cure d’amaigrissement — version officielle — aggravée par une consommation effrénée de drogues et d’alcool. Alma Rubens, 33 ans, affaiblie par la drogue, meurt d’une pneumonie. Le trépas prématuré de Rudolph Valentino, en 1926, crée dans le pays et dans le monde entier un émoi qu’on a du mal à évaluer aujourd’hui. On l’attribue à un mari jaloux, à un empoisonnement, à des drogues quand les médecins parlent de septicémie due à un ulcère aigu. Lesbienne notoire, l’actrice Alla Nazimova organise de somptueuses fêtes dans sa demeure sur Sunset Blvd, le très convoité Garden of Alla. Toutes ces frasques sont autant de poil à gratter dans le cou des administrations Harding, Coolidge et Hoover. Des cailloux dans leurs godasses. Ancien ministre des Postes, le sénateur républicain Will H. Hays va alors pondre un code de censure qui porte son nom, aussi long et rigide que son visage de croque-mort. Ce fameux Code Hays sera appliqué à partir de 1934 et imposera aux studios une série de « Don’t », c’est-à-dire d’interdictions qui vont figer et corseter les images jusque dans les années soixante. Les plus malins des cinéastes se feront alors un plaisir à glisser des tonnes d’allusions grivoises dans les dialogues et les situations, ce qui fait tout le sel du meilleur cinéma hollywoodien.

La nudité et sa suppression définitive sont bien évidemment au cœur du Code et les historiens ont distingué les films PréCode, plus libres, des films d’après le Code. 1934 étant la date limite, ainsi voit-on encore dans The Scarlet Empress (L’impératrice rouge) de Josef von Sternberg ou dans Tarzan and His Mate (Tarzan et sa compagne) de Cedric Gibbons, tous deux de 1934, des corps nus. Reste alors pour le spectateur/voyeur moyen une seule solution. Celle des films dits d’exploitation, qui ne passent pas sous les fourches caudines de la censure et sont distribués à la va comme je te pousse dans les campagnes profondes à l’abri des regards voyant le mal partout.

Dwain Esper

 

 

C’est dans ce combat du vice et de la vertu qu’émerge la figure de Dwain Esper. Le plus grand intérêt du coffret Hollyweed est qu’il contient trois films du gugusse : Narcotic (1933), Maniac (1934, Sex Maniac) et Marihuana (1936, La reine du narcotique). Ce forain devenu distributeur (entre autres du Freaks de Tod Browning) puis producteur et réalisateur n’y va pas par quatre chemins. Chez lui, rien d’édulcoré. Quand il parle de dope, il y va franco et filme ainsi Harley Wood, la « Blondie » de Marihuana, en train de s’enfoncer une seringue dans la cuisse. Et quand il est question de bain de minuit (toujours dans ce même film), ses actrices sont vraiment à poil et ne jouent pas aux mijaurées comme dans The Road to Ruin où rien n’est aussi explicite que chez Dwain Esper. D’ailleurs, toujours au rayon de la nudité, le Dwain n’en a rien à secouer des injonctions du Code. Fesses, nichons et poils pubiens (vus de loin et de nuit, quand même) sont au programme de Marihuana. Et des seins encore dans Sex Maniac, pour un oui pour un non. Gratuitement. Ce dernier, genre de film d’horreur fauché où l’on aurait pu croiser tout autant Bela Lugosi que Dwight Frye, ne peut même pas se payer ces deux-là et se contente de Bill Woods et de Horace B. Carpenter.

 

 

Et là, on ne peut que vous prévenir. Confortablement installé où vous voulez, apprêtez-vous à voir avec Maniac des images auxquelles le cinéma hollywoodien des années trente ne vous avait pas habitués. Souvenez-vous que nous avons quitté le courant principal (mainstream) et que nous avons plongé, avec l’exploitation, dans un marigot cinématographique où vous vous enfoncez en vous disant : « Pince-moi, je rêve ! » Et à ce jeu de pince-mi et pince-moi, ce n’est pas Dwain Esper qui tombe à l’eau. Ce gars est capable de tout : si un halluciné porte le corps d’une fille, chemin faisant, Esper lui fait baisser son corsage juste comme ça, pour rien. Ou plutôt si : pour qu’un sein apparaisse. Son héros peut énucléer un chat tout aussi gratuitement. Enfin, pour Z qu’ait pu être catalogué ce métrage, qui va chercher quelques sources d’inspiration du côté d’Edgar Allan Poe, force est de reconnaître à Esper la maîtrise de plusieurs séquences. Tel cet homme grimé qui transporte le corps de celui qu’il copie. Ou ce cadavre emmuré dont seul le visage apparaît. Ou cette bagarre de chats dans une morgue. C’est de la haute voltige qui se balade du totalement navrant au génial, le tout sans état d’âme et sans esbroufe.

 

 

Narcotic, le plus ancien des trois films, est sans doute aussi le plus sage, le moins perché. On y voit néanmoins des images très précises de l’usage des drogues avec des prises d’opium, d’héroïne et de cocaïne. Séquences incroyables pour l’époque, qu’on ne reverra que quelque quarante ans plus tard. Bavard et statique, outre les scènes de drogues, Narcotic nous livre aussi quelques beaux plans : l’ombre vue derrière une porte vitrée et la lumière qui soudain, à droite de l’écran, vient éclairer la scène. Ou les prises en contreplongée de personnages. Il faut également mentionner l’acteur qui tient le rôle principal, Harry Cording. Peu connu du grand public malgré une filmo épaisse, Cording incarne à la perfection la déchéance d’un médecin des pauvres qui succombe aux tentations de la drogue. Étonnante aussi est la défense de l’opium par l’ami du docteur, un Chinois joué par le natif du Bronx J. Stuart Blackton Jr. Un film à découvrir lui aussi.

Sœurs siamoises

 

 

En conclusion de ce rapide parcours de l’exploitation présentée par Bach Films, L’amour parmi les monstres ne fait pas partie du coffret Hollyweed mais de la collection « Freaksploitation ». Il est signé par Harry L. Fraser, cinéaste et scénariste (entre autres d’un Rin-Tin-Tin, le chien policier), qui travailla dès 1925 et acheva sa filmographie avec ce Chained for Life (1952, L’amour parmi les monstres). Fraser a surtout essuyé les plâtres — et la poussière sur les bottes — dans pas mal de westerns tournés à la va-vite mais non dénués d’un charme certain. Des films que ne connaissent que les plus érudits des cinéphiles américains et qui ne sont jamais sortis chez nous, à part un ou deux John Wayne première époque. Les stars de Fraser, ce sont Bill Cody, Rex Bell, Harry Carey, Jack Perrin et autres Hoot Gibson, des chevauchées à n’en plus finir, des bons et des méchants, bref rien qui ne puisse passer pour du cinéma dit d’exploitation. 

Qu’est-ce qui pousse alors Harry, après une ultime aventure westernienne en 1949 — Stallion Canyon, interprétée par Ken Curtis, le futur gendre de John Ford — à venir s’intéresser aux sœurs siamoises Daisy et Violet Hilton et, pour le coup, faire le grand saut dans l’exploitation ?

Le genre porte bien son nom car s’il y en a bien deux qui ont été exploitées, ce sont es deux sœurettes, rattachées pour toujours par la hanche. Dans le bonus du DVD, Christophe Bier retrace leur triste parcours. Après quelques succès sur les planches (car elles étaient jolies, avaient une belle voix et étaient musiciennes) et un passage dans le Freaks (1932) de Tod Browning, les siamoises ont vu leur carrière tourner court. En 1952, à l’époque où sort Chained for Life, elles ont tout misé sur l’improbable réussite du film et finissent leur carrière assez misérablement — ce que raconte très bien Christophe Bier. Jusqu’à leur mort, pathétique, de la grippe de Hong-Kong en 1969.

 

 

Le film de Harry Fraser pose un problème moral précis : si l’une des deux siamoises est condamnée, que faire de l’autre qui est innocente ? Et comment laisser dehors une innocente irrémédiablement liée à une coupable ? Mais le cinéma d’exploitation, qui prend souvent pour prétexte des sujets moraux, a une autre idée en ligne de mire : lorsqu’un homme (Mario Laval) épouse l’une des deux sœurs, que se passe-t-il une fois les lumières éteintes ? Le film ne l’illustre pas, certes, mais fait plusieurs allusions et montre — et cela s’est réellement passé pour les sœurs Hilton — que la plupart des états américains refusent de reconnaître le mariage d’une sœur siamoise pour cause de bigamie. La scène la plus cruelle du film réside dans le rêve d’une des deux sœurs : libérée de sa frangine, elle gambade seule dans un jardin. Si bien que le spectateur innocent se demande si, dans la vie civile, les Hilton Sisters ont réussi finalement à être séparées chirurgicalement. Hélas pour elles, Christophe Bier explique qu’il s’agit d’un trucage, que le personnage filmé de loin est une doublure. Quand on voit la jumelle de près, le cinéaste a pris soin de ne faire que des très gros plans, afin de cacher la deuxième.

La cruauté a toujours été partie intégrante du cinéma d’exploitation et elle est loin d’être absente dans tous ces films rapidement esquissés.

Espérons à présent que, comme l’éditeur l’a déjà fait avec le cinéma italien, Bach Films sorte quelques autres de ces petits joyaux. Des œuvres telles que Child Bride (1938), qui parle d’une curieuse coutume des Ozarks avec des adultes ayant le droit d’épouser des gamines de 12 ans, ou Lash of the Penitentes (1936), tous deux signés Harry Revier, sur une secte d’ultra-catholiques aimant se flageller. Il y a réellement de quoi faire et ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret Hollyweed édité en DVD par Bach Films avec huit films : Narcotic (1933, Dwain Esper, Vival Sodar’t), The Road to Ruin (1934, Mrs Wallace Reid — Dorothy Davenport —, Melville Shyer), Maniac (1934, Dwain Esper), Marihuana (1936, La reine du narcotique, Dwain Esper), Reefer Madness (1936, Louis Gasnier), Assassin of Youth (1937, Elmer Clifton), Wild Weed (1949, Plaisirs interdits, Sam Newfield sous le nom de Sherman Scott), Blonde in Bondage/Blondin i fara (1957, Rien que des blondes, Robert Brandt).

Terreur à Tiny Town (1938, Sam Newfield) et L’amour parmi les monstres (1952, Harry L. Fraser), édités en DVD dans la collection « Freaksploitation ».

Sortie le 2 mai 2017.

 

 

 

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