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Le festival Extrême Cinéma est l’occasion de célébrer et mettre à l’honneur sur plusieurs jours un cinéma de la transgression. La cinémathèque va même dans cette 13ème édition jusqu’à contrevenir à sa fonction première de mettre en valeur le patrimoine cinématographique en présentant en avant-première l’anthologie horrifique The Theatre Bizarre. Un projet foncièrement original sous de nombreux aspects puisque ce sous-genre à part entière difficilement exploitable bénéficie ici d’une segmentation et d’une durée plus longues qu’à l’accoutumée (six sketches pour 1h54 de métrage). Un projet attractif car il propose un lieu d’expression artistique à six francs-tireurs en marge de l’industrie traditionnelle : Richard Stanley (Hardware, Dust Devil), Buddy Giovinazo (Combat Shock), Tom Savini (spécialiste des effets-spéciaux de maquillages qu’on ne présente plus et qui réalisa une relecture plutôt réussie de La Nuit des morts-vivants de Romero), Douglas Buck (Family Portraits, Sisters, le remake du Sœurs de sang de De Palma), Karim Hussain (directeur de la photographie qui a réalisé quatre films inédits en France) et David Grégory, l’instigateur de l’ensemble. Jérémy Kasten (The Wizard of Gore) se chargeant du fil rouge où une jeune fille pénètre dans cette bizarre salle de spectacle (théâtre acquérant une double signification, le terme anglais désignant un cinéma) clairsemée de spectateurs immobiles et où elle assiste au show présenté par un monsieur loyal (Udo Kier) se transfigurant après chaque histoire.

Des noms laissant entrevoir un traitement pour le moins iconoclaste. Et si des défauts subsistent, amoindrissant l’impact de certains segments, les attentes en la matière seront partiellement comblées. L’idée de cette anthologie renouant avec le théâtre du Grand Guignol est due à David Grégory via sa boîte de production Severin Films qui s’est associé pour l’occasion à celle de Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters, Metaluna Productions.

Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters lors de la soirée de présentation, le jeudi 17 novembre 2011.

Oui, le J.P.P fondateur du légendaire magazine Mad Movies qui, quelques temps après avoir pris le large des pages de Mad (il conserve tout de même un point d’ancrage : la fantastic guide) se lança avec son ami Lambot dans la production de films. Les deux compères étaient présents à Toulouse pour présenter The Theatre Bizarre en compagnie de Richard Stanley (dont c’était la troisième venue après 2004 et 2009), Catriona MacColl (présente lors de l’édition de l’année dernière à l’occasion de l’hommage rendu à Lucio Fulci) qui interprète la sorcière de l’histoire de Stanley, Scarlett Amaris, scénariste de ce même sketch et du conseiller en ésotérisme ( !) du film (et dont j’ai oublié le nom, à moins qu’une des décoctions ingurgitées après n’avait pour but de l’effacer de ma mémoire…).
Si le cinéaste sud-africain a fait l’honneur de sa présence, c’est tout simplement parce que c’est le régional de l’étape ! Et oui, il vit dans la région toulousaine depuis quelques années, passionné par l’Histoire Cathare et la mythologie associée (le Graal, notamment), le tournage de son histoire s’étant partagé entre trois localités dont Montségur, actuel lieu de villégiature du réalisateur car particulièrement chargé en histoire mystique.
Dans ce contexte, il est dommage que Mother of Toads en soit si peu empreint, les authentiques gargouilles, les pendentifs ou amulettes diverses ou l’étrange formation concentrique et circulaire de pierres aux abords de la maison de la sorcière matérialisent certes un décorum inédit mais n’instillent que superficiellement une ambiance surnaturelle pesante. Histoire la plus classique dans sa narration et sa formalisation, c’est en toute logique qu’elle ouvre les festivités pour préparer son audience à basculer progressivement dans des visions dérangeantes.
Mother of Toads de Richard Stanley

Un jeune couple est pris à partie sur le marché de Montségur par une vieille femme (Catriona MacColl) attisant la curiosité de l’homme par les motifs des Grands Anciens lovecraftiens ornant son étal. Elle lui donne alors rendez-vous dans sa demeure isolée tandisq que sa fiancée préfère rester à leur hôtel. Il sera question de monstre ctulhéen, de crapauds abrasifs et de sorcellerie. Mother of Toads fait clairement référence à Dario Argento, notamment par l’utilisation de la bande sonore composée de soupirs, de murmures et de coassements. Seulement, en terme de rendu visuel, on se rapproche plus de Mother of Tears que de la magnificence baroque de Suspiria. Pas catastrophique, le segment de Stanley ne soulève pas non plus un énorme enthousiasme. Au moins, cela lui aura-t-il peut être permis de remettre son pied à l’étrier pour des projets mieux ouvragés.
Avant de poursuivre, relevons les paroles de Tonton Mad lors de l’avant-séance. Celui-ci relevant que, par le plus pur fruit du hasard, quasiment toutes les histoires composant cette anthologie ont pour point commun thématique de mettre en avant une vision féminine de l’horreur. Non pas par le biais d’un féminisme exacerbé mais par l’objetisation de l’homme, ici rendu à sa plus simple condition d’être sexué soumis aux pires sévices psychologiques et essentiellement physiques.
Wet Dreams de Tom Savini

La revanche des scream queens en somme que les Wet Dreams de Tom Savini formalisent avec une belle efficacité graphique et symbolique (vagina dentata aux mandibules protubérantes, entre autres excès sexuellement connotés) et le rôle donnée à Debbie Rochon, une des égéries des bandes horrifiques fauchées des eighties, qui ici reprend la main sur un mari volage. Humour grivois, second degré, jusqu’au boutisme, font de cette troisième histoire celle qui marquera le plus durablement.
I LoveYou de Buddy Giovinazzo

Juste avant, on aura pu apprécier le I Love You de Buddy Giovinazzo où il est aussi question d’une histoire d’amour où l’un souffre du manque de considération de l’autre. Mais là, le registre est différent, plus perturbant. Un homme se réveille dans une salle de bain, la main bandée à cause d’une sale coupure dans la paume. Sa compagne arrive pour récupérer ses affaires et le quitter, s’en suit dispute, explication et incompréhension pour celui qui est encore fou d’elle. Ici, il est question d’un triangle amoureux, mais, à l’image de l’environnement clinique (la couleur blanche maculant pratiquement tout du sol au plafond), les relations sont d’une froideur déconcertante, les affects étant dénués de passion. Là encore, pas de demi-mesure dans la conclusion de ce segment où la temporalité et les états de veille sont chamboulés.

The Accident de Douglas Buck fait figure, dans le contexte général, d’anachronisme poétique. Ici, il ne s’agit pas d’une relation amoureuse se délitant mais de la confrontation d’une petite fille avec la mort. Elle et sa mère arrivent en voiture sur les lieux d’un accident mortel impliquant deux motards croisés peu auparavant et un chevreuil. Le rythme lancinant, les cadrages, la lumière dessinent et imposent une ambiance onirique à forte teneur symbolique et métaphorique. Un récit qui agit comme une respiration puisqu’intervenant après celui de Savini qui marquait un premier pic dans la progression horrifique.
Visions Stains de Karim Hussain

On, enchaîne ensuite avec le segment le plus ambitieux, celui qui aurait pu (dû) être le plus abouti mais qui se voit irrémédiablement plombé par une voix-off sentencieusement inutile. Visions Stains de Karim Hussain met en scène, dans un temps indéterminé, une marginale revivant la vie des SDF qu’elle traque en s’injectant dans l’œil gauche le liquide oculaire prélevé dans l’œil de ses victimes au moment de mourir. Leur vie défilant ainsi devant leurs yeux étant récupérée par la jeune femme qui la consigne alors dans un cahier, donnant ainsi une chance à ces misérables de ne pas finir complètement dans l’oubli. Par son procédé de récupération des données personnelles, Vision Stains renvoie aux Strange Days de Kathryn Bigelow, mais dans une version plus organique. De plus, on se serait très bien passé de la moindre ligne de dialogue, les images étant suffisamment évocatrices. Un manque de confiance dans sa narration, de la part du réalisateur, vraiment dommageable.
Sweets de David Grégory

Enfin, l’anthologie se conclut par Sweets de David Grégory où une fois de plus, l’homme est uniquement envisagé comme objet de désir, comme élément capable d’assouvir un besoin bien particulier. Une jeune femme d’une froideur implacable annonce à son petit ami grassouillet que leur relation est terminée. Les gémissements de l’homme sont entrecoupés de flash-backs montrant des moments passés du couple où ils partageaient sentiments et surtout moult victuailles sucrées que la belle proposait et que lui s’empressait d’engloutir amoureusement. Si la chute se devine aisément, le rapport à la nourriture est envisagé avec une outrance visuelle intéressante, balançant entre l’écœurement et l’acidulé. Dommage que le traitement traîne un peu en longueur malgré le format court.

Comme toujours, il y a des segments plus faibles que d’autres mais au final The Theatre Bizarre atteint son humble objectif de raviver une forme de spectacle grand guignolesque désormais désuet. Si la qualité est variable, il y a tout de même de très bonnes choses et surtout, les personnalités et les styles de chaque réalisateur transparaissent dans les images. En tous cas, le succès rencontré par l’anthologie dans divers festivals augure de suites qui devraient attirer d’autres réalisateurs peut être plus chevronnés mais aussi friands d’un tel espace de liberté.



Nicolas Zugasti

Bande-annonce de The Theatre Bizarre

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2 réflexions sur “The Theatre Bizarre

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