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La citation célèbre de Pierre Desproges reprise en titre répond bien à l’humour extravagant et quelque peu maladroit dont fait preuve Kyle, le super pote d’Adam, lorsque celui-ci lui annonce qu’il est atteint d’un cancer du genre agressif. Jeune homme médiocre, ni bon ni mauvais, ni très marrant ni trop grave, Adam (Joseph Gordon-Levitt) travaille comme pigiste pour une radio locale de Seattle, pour laquelle il propose des reportages passablement ennuyeux – sa dernière lubie porte sur un volcan qui risque d’entrer en éruption, quelque part dans un coin paumé de la planète. Il partage une existence plan-plan avec sa petite amie Rachael (Bryce Dallas Howard), artiste-peintre contemporaine, à laquelle il propose, en ouverture du film, d’emménager chez lui, avec le peu de conviction qui le caractérise dans tout ce qu’il entreprend. En sus, il est obligé de traiter avec une maman incommode et trop sensible (Anjelica Huston) et un père atteint d’Alzheimer (Serge Houde). Heureusement qu’il y a son meilleur ami Kyle (Seth Rogen), le trublion de service qui ponctue toutes ses interventions orales par une injure, une blague idiote ou une référence au sexe. Lorsqu’Adam lui apprend qu’une tumeur maligne lui ronge lentement mais sûrement la colonne vertébrale et qu’il a 50% de chances de s’en tirer, Kyle tente gauchement de souligner ce qu’il y a de positif : « 50% c’est comme au casino ! » Il n’a d’ailleurs pas totalement tort : il y a comme du Black Jack dans ce 50/50 qui entraîne Adam, 27 ans, dans une spirale infernale qui va lui faire voir la vie tout à fait autrement… ou pas.

Dans 50/50, Jonathan Levine, réalisateur du cultissime Tous les garçons aiment Mandy Lane (2006) puis de Wackness (2008), filme un paradoxe : celui d’un jeune homme dans la fleur de l’âge, atteint d’une maladie partiellement mortelle et relativement rare, qui au lieu d’accélérer pour vivre les événements à fond, ralentit étrangement son rythme de vie jusqu’à presque s’immobiliser. Cette histoire inspirée de faits réels a ceci d’original qu’elle a été adaptée par Will Reiser de sa propre expérience : alors qu’il travaillait sur la série Da Ali G Show pour Sacha Baron Cohen, en tant que jeune producteur, Reiser dut annoncer sa maladie aux scénaristes Seth Rogen et Evan Goldberg (ce dernier est producteur sur 50/50). Sur leurs précieux conseils, Reiser en a tiré un scénario bien fichu, qui donne de temps en temps l’impression de s’égarer dans ses propres incertitudes et aurait pu être amputé sans mal d’une quinzaine de minutes, mais qui dessine néanmoins une galerie de portraits contrastés, forcément passionnants par ce qu’ils ont d’anti-manichéen. Levine illustre ce récit en épousant les contours de l’esthétique du petit film indépendant « plus malin qu’il n’en a l’air », soit avec un style peu personnel, mais qui se voue à la recherche des cadres les plus propices et des angles de vue les meilleurs.

Évoquant les conséquences du cancer sur le rythme de sa vie, Will Reiser affirme : « On n’a plus le temps pour les mensonges, plus le temps pour ce qui est vain. Tout devient direct, fort, sincère. » Pourtant, son Adam vit la maladie de façon exactement inverse, donnant l’impression de vivre moins intensément et plus lentement que le commun des mortels : abandonné par une Rachael dépassée par les événements, il passe l’essentiel de son temps affalé sur son canapé à picoler et fumer avec Kyle ; ses sorties se résument à se rendre à l’hôpital pour des examens, au centre de soins des cancéreux pour y partager l’expérience de patients gravement atteints (il y rencontre deux personnages incarnés par Matt Frewer et Philip Baker Hall), et au cabinet de Katherine (Anna Kendrick), jeune psychologue fraîchement émoulue de l’école censée aider Adam à affronter la maladie. Le reste du temps, le jeune homme promène son chien Squelette, aussi maigrichon et dépressif que son maître. Poussé par Kyle à draguer les filles en mettant en avant son cancer, Adam ne prend même plus de plaisir à faire l’amour. Son existence de malade ressemble en fait à sa vie d’homme sain, en plus molle et triste encore ; il en conserve ses deux principaux défauts, cette gravité de façade qui le rend si distant, et sa manie du rangement qui le fait vider soudainement les détritus qui encombrent la voiture de sa thérapeute préférée.

Ce qui apparaît a priori comme un paradoxe n’en est pas un en réalité. Car le sens de 50/50 n’est pas à trouver dans le cœur du personnage d’Adam, sinon dans ceux des hommes et des femmes qui l’entourent, constituant une masse d’électrons qui gravitent autour du jeune homme / noyau. Si Adam est un arbre, ses cellules cancéreuses sont ses racines qui atteignent, en souterrain, les organismes environnants, les touchant en les transformant : certains n’y résistent pas (tromperie et fuite de Rachael), d’autres en sortent plus solides que jamais (Kyle, sa mère). Par leurs qualités humaines et leurs défauts, eux aussi très humains, tous les personnages secondaires apportent à Adam et au film ce potentiel de vie que le jeune homme n’est pas capable de dégager par lui-même – en cela, sa maladie pourrait être lue métaphoriquement comme l’apathie qui ronge progressivement la volonté d’une jeunesse en roue libre, vivotant au ralenti dans une société ramollie. Kyle lui offre une part de son humour débridé, parfaitement incorrect et toujours inconvenant (Seth Rogen prouve ainsi qu’il était le meilleur choix possible pour ce rôle) ; Rachael montre son immaturité et son refus d’endosser des responsabilités, défaut qui caractérise une vaste frange de l’humanité (la beauté froide de Bryce Dallas Howard donne corps à l’inconstante jeune femme) ; Katherine y joint sa candeur toute juvénile, dissimulée sous cette assurance fragile qui avait déjà valu à l’actrice un Oscar du meilleur second rôle pour In the Air. Adam vit moins au travers de sa maladie que par les répercussions que celle-ci provoque chez ses proches.

50/50 est aussi un beau film sur l’inexpérience, caractéristique partagée par tout un chacun. Inexpérience d’Adam face à la maladie et à la mort environnante ; inexpérience de Kyle qui le pousse à lancer des vannes idiotes et maladroites quand il devrait soutenir son ami ; inexpérience de Katherine, dont Adam n’est que le troisième patient depuis qu’elle est sortie de l’école ; enfin, inexpérience dans tous les rapports humains, rongés par la pitié ou la condescendance. Le tout traité, avec beaucoup d’expérience justement, par un Levine qui prend soin de ne jamais tomber dans le sentimentalisme à la noix. 50/50 est donc un peu plus que la moitié d’une réussite.

Eric Nuevo

Sortie en salles le 16 novembre 2011, distribué par Metropolitan FilmExport.

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