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Son interprétation de la « dame aux camélias » dans Le Roman de Marguerite Gautier de George Cukor, en 1936, est célèbre pour être la préférée de Greta Garbo, l’une des seules qui trouvât grâce à ses yeux. Pour l’actrice qui ne s’aima jamais, ou si peu, à l’écran, ce n’était pas un mince exploit. C’est la fin de ce film, adaptation du roman d’Alexandre Dumas fils, lorsque Marguerite est aux portes de la mort, que regarde Estelle Rolfe (Anne Bancroft), affalée dans son lit, sur sa petite télévision, en ouverture d’A la recherche de Garbo. Sur la poste de télévision, quelques VHS traînent. Estelle, non seulement pleure à chaudes larmes, mais en outre répète les dialogues de Garbo et Robert Taylor qu’elle connaît par cœur – l’habitude aidant, elle ne devrait donc plus verser d’aussi grosses larmes. Mais voilà : Estelle Rolfe est une femme solitaire, qui profite de son troisième âge pour voir et revoir les films de sa star, son idole, son modèle, la « Divine » Garbo. Et pleurer de tristesse comme de joie.

En parallèle de cette fin de film nous assistons au commencement de la fin d’un couple typique new-yorkais : Lisa Rolfe parle, parle, parle, tandis que son mari Gilbert, laconique, se concentre surtout sur son bouquin. Gilbert est le fils d’Estelle, Lisa est sa femme. Ron Silver prête sa silhouette bonhomme et son visage sympathique à ce fiston bien sympathique, qui n’ose pas trop chambouler sa très extravagante maman. Carrie Fisher endosse le rôle de sa femme très normale, loin, très loin des cheveux coiffés en beignets de la trilogie Star Wars. Ces deux personnages n’ont pas grand-chose à faire ensemble, et la mise en scène le marque subtilement par l’écart qui, dans le champ comme dans le montage, sépare le couple. A l’instar de sa mère, qui idolâtre une fois de plus sa Garbo en solitaire, Gilbert rêve d’autre chose, d’une vie plus mouvementée qu’elle ne l’est.

Il va être servi. Lorsque sa mère apprend qu’elle est atteinte d’une tumeur au cerveau qui ne lui laisse que peu de temps, elle exprime un unique désir, mais affirmé comme un besoin impérial plus que comme un caprice : elle veut rencontrer Garbo. Juste la voir, lui parler, ou même la regarder en silence. Elle veut croiser une fois, unique, celle qu’elle considère comme l’une des plus grandes, sinon la plus grande, actrice de tous les temps ; et avec laquelle elle a l’impression de partager bien plus qu’un rapport de spectateur à comédienne. Gilbert abandonne progressivement son existence tranquille d’employé sans histoire pour se lancer, à corps perdu, dans cette quête invraisemblable. Car, si Garbo vit bien à New York, on ne la surnomme pas la « Divine » pour rien : depuis qu’elle a quitté la MGM en particulier, et le monde du cinéma en général, en 1941 après l’échec de La Femme aux deux visages, l’actrice vit dans le plus grand secret, ne quittant que rarement son appartement, refusant toute demande de photo ou d’interview, se baladant chaussée d’énormes lunettes noires pour n’être pas reconnue. Et refusant même de jouer son propre rôle dans A la recherche de Garbo, obligeant Sidney Lumet à trouver quelqu’un d’autre pour incarner la diva : ce sera Betty Comden, la célébrissime scénariste de Chantons sous la pluie avec Adolph Green. Pour trouver la Garbo, Gilbert endosse aussi bien le costume de Mata Hari (qu’interpréta Garbo en 1931) que celui d’un coursier importun, afin de s’approcher au plus près de la discrète dame. Au passage, il en profite pour lâcher du lest dans son quotidien : femme incompréhensive désireuse de retourner vivre en Californie, où il fait meilleur, et patron condescendant et hypocritement autoritaire. Il y gagne une moralité et une relation, plus rythmée, plus palpable, avec une wannabe actrice, Jane Mortimer (Catherine Hicks).

Film méconnu de l’immense Sidney Lumet, tourné en 1984, A la recherche de Garbo creuse poétiquement des interstices au sein du réel, afin que pénètrent dans ce monde trop pragmatique un peu des vapeurs du rêve cinématographique. C’est pour cela que Lumet commence son long-métrage par une séquence diégétisée du Roman de Marguerite Gautier, et que, l’espace de quelques secondes, le dialogue entre Garbo et Taylor se confond avec l’économie du film qu’il a tourné ; c’est une façon de nous informer que le cinéma passer avant le reste, et que l’image vaincra, symboliquement du moins.

A la recherche de Garbo relate les étapes successives de la quête d’une image, celle d’une actrice prisonnière de son archétype, qu’une fan de tous temps tente de conserver intacte comme un organe dans du formol. Cette quête, endossée par Gilbert, est traduite par le titre original du film – Garbo Talks – qui fait référence à l’affiche d’Annie Christie de Clarence Brown, premier film parlant de la « Divine », qui indiquait que Garbo, enfin, prenait la parole. « Garbo talks », c’est Garbo qui quitte le cadre restreint dans lequel elle s’est elle-même enfermée après la fin de sa carrière, le champ limité de l’espace cinématographique dont elle a favorisé, par son absence publique, le resserrement. Mais c’est aussi la quête personnelle de Gilbert – dont le prénom vient de l’acteur John Gilbert, avec lequel Garbo entretint une relation amoureuse – qui attend, lui aussi, que « Garbo talks », ce qu’elle ne fera qu’en toute fin de film, lorsque, croisant Gilbert dans un parc, elle lui demande « how are you, Gilbert ? », une façon de reproduire, in fine, la relation distante et admirative qu’il entretenait avec sa mère. Le fait que Lumet cache soigneusement le visage de Betty Comden favorise la projection, sur ce cadre vide, du regard d’Anne Bancroft.

Le mélange de subtilité, d’humilité et d’humour de ce joli film dissimule mal, toutefois, qu’il s’agit d’une œuvre mineure, proche des bandes télévisées – écrite d’ailleurs par un scénariste venu de la télévision, Larry Grusin – et d’une certaine légèreté dans son traitement. Sidney Lumet a beau y retrouver son directeur de la photo Andrzej Bartkowiak (Les Coulisses du pouvoir, Le Verdict, Piège mortel, Le Prince de New York), sa Grosse Pomme ressemble plus à celle de Woody Allen qu’à celle qu’il filmait dans Le Prince… Il y a, à cela, de bons côtés. Le portrait que Lumet dresse de la ville est enthousiasmant et autorise tous les espoirs. Anne Bancroft et Ron Silver sont parfaits. Quant au scénario, il enchaîne péripéties et rencontres surprenantes avec une régularité qu’on croirait empruntée à Blake Edwards. Aisément considéré comme l’un des plus grands cinéastes de son époque, Sidney Lumet, avec A la recherche de Garbo, prouve que même un film mineur, tourné par un génie de l’image, possède des qualités que pourraient envier les meilleures productions des plus grands tâcherons.


Eric Nuevo

> Ressortie en salles le 7 septembre 2011. Distribution : Swashbuckler Films

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