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L’affirmation que le scénario de Super 8 tient du génie de l’écriture pourrait déplaire aux plus cyniques des spectateurs, qui risquent de voir dans le dernier long-métrage de J.J. Abrams une banale histoire d’adolescents et d’extraterrestres sur fond d’hommage grossier à tonton Spielberg. Et pourtant, il faut bien le dire : ce scénario, sans nul doute, tient du génie. Parce que J.J. Abrams y a réuni deux récits indépendants qu’il mûrissait à part, une bande de gamins cinéphiles versus une créature d’outre-espace s’échappant d’un train, et qu’il a créé tant de passerelles dramatiques entre ces deux contes que leurs trajectoires se croisent de la plus belle des façons, via d’émouvants personnages d’enfants. Parce que chaque scène, chaque dialogue, chaque regard participe à la construction d’une œuvre qui réactive le bonheur des productions des années 80, avec tant de naturel que Super 8 eût pu être tourné à l’époque où se déroule son récit, en 1979, sans que l’on vît la différence. Et parce qu’Abrams a le goût de titiller notre intelligence en même temps qu’il fait frétiller nos émotions, et que c’est assez rare, dans une grosse production américaine, pour être signalé. Il n’est qu’à se rappeler que Super 8 sort quelques semaines après Transformers 3 pour s’apercevoir des années-lumière qui séparent Abrams de Michael Bay : autant qu’il en faut pour opposer, à une histoire stupide et indigente, un récit subtil et brillant. Le fait que ces deux films ne partagent rien, sinon un point commun scénaristique – le premier a écrit le scénario d’Armageddon, réalisé par le second – ne doit pas faire oublier cette autre convergence malheureuse : dans les deux cas, le nom de Steven Spielberg est associé à la production, comme si l’immense cinéaste laissait apparaître au grand jour les deux facettes antithétiques de son goût cinématographique.

Super 8 conte le parcours d’une bande de copains de la ville de Lilian, en 1979. Le petit Joe venant de perdre sa mère lors d’un tragique accident à la fonderie, le film s’ouvre sur le poids du deuil : Abrams capte, avec finesse, la douleur qui étreint un Joe esseulé sur sa balançoire, tandis que les invités de la cérémonie, parmi lesquels ses jeunes amis, profitent des victuailles. Plusieurs mois plus tard, l’été arrivant et les obligations scolaires se terminant, Joe doit aider son ami Charles, metteur en scène autoritaire en devenir, à réaliser un court-métrage en super-8 rempli de zombies et de litres de faux sang. Les deux sympathiques chenapans sont accompagnés d’un artificier à tendance pyromane et de deux peureux dont l’un joue l’inspecteur du petit film, et l’autre un figurant de passage censé répondre au téléphone durant la grande scène d’amour. Tandis qu’ils tournent cette fameuse scène sur le perron de la gare locale, un long train de marchandises en transit est percuté par une voiture et déraille dans une explosion de tôle et d’acier. A peine remis de leurs émotions, les enfants doivent prendre la poudre d’escampette lorsque les militaires, mystérieusement prévenus, s’installent dans la zone. Des événements étranges commencent alors à toucher la ville : chiens qui s’enfuient, habitants qui se volatilisent, câbles électriques qui disparaissent…

Le génie d’Abrams, qui pour la première fois a rédigé seul son scénario (on doit Mission : Impossible III et Star Trek à ses amis Alex Kurtzman et Roberto Orci), réside d’abord dans cette douce nostalgie que diffuse le film durant ses cent onze minutes. L’évidence des références au Spielberg de la fin des années 70 et du début des années 80, celui de Rencontres du troisième type et de E.T. (ce n’est sans doute pas hasardeux si le récit se déroule précisément entre ces deux sorties), passent tant par l’histoire, le recours aux enfants et la forte empathie éprouvée pour les personnages, que par le goût d’une musique d’ampleur (les accents mélodieux de Michael Giacchino renvoient à John Williams et Danny Elfman) et le travail sur l’image, notamment à travers les effet de lens flare – ces traînées lumineuses bleutées que les directeurs photo cherchent d’habitude à gommer, quand Larry Fong, au contraire, les favorise. Il serait néanmoins tentant de réduire Super 8 à un hommage sophistiqué doté d’une mise en scène ultra-académique, visant à pêcher chez le spectateur adulte ce vague à l’âme qui fait les succès populaires. Pourtant, Super 8, c’est aussi bien plus que cela. Il s’agit moins d’une vulgaire copie spielbergienne que d’une révérence assumée et accomplie envers la puissance magique du cinéma, qui se traduit par une esthétique simple (beaucoup de gros plans, de nombreux mouvements de caméra allant du plan d’ensemble au plan rapproché ou inversement) dont chaque plan est minutieusement pesé et réfléchi : qui peut, ces dernières années, se targuer d’avoir jamais aussi merveilleusement filmé le regard d’un garçon comme Abrams filme celui de Joe Lamb / Joel Courtney ? Sans esbroufe ni hyperbole, Abrams capte son histoire à la manière de, en faisant souffler sur son film un air reposant de recommencement d’une époque fantasmée. Certainement, et c’est là sa limite, Super 8 s’adresse-t-il à un public de trentenaires / quarantenaires qui ont découvert, enfants, les chefs-d’œuvre de Spielberg, et qui n’attendent du cinéma actuel qu’une réactivation de l’époque bénie. Mais Abrams, lorsqu’il montre ces visages, interpelle également les enfants d’aujourd’hui, ceux-là-même qui, dans trente ou quarante ans, se souviendront de cette projection de Super 8 avec la même nostalgie.

La nostalgie culmine avec la diffusion, au cours du générique, du film en super-8 tourné par les jeunes adolescents. Le plaisir généré par la vision de The Case puise dans les trésors d’inventivité déployés par les apprentis cinéastes pour tenter de reproduire, avec leurs petits moyens, l’esthétique et les effets spéciaux qu’ils ont pêché dans leurs films préférés – The Case met en scène des zombies créés par la diffusion d’un virus, et renvoie au goût prononcé de Charles pour le cinéma d’horreur (sa chambre est ornée d’une affiche d’Halloween de John Carpenter) ainsi qu’aux chefs-d’œuvre de George Romero, La Nuit des morts-vivants et Zombie, le troisième opus n’étant sorti qu’en 1985 (l’entreprise incriminée dans The Case se nomme Romero Chemicals). Mis à part la mise en scène et le montage chaotiques, on retiendra surtout de cette petite perle la qualité des maquillages créés par Joe Lamb, dont il affirme avoir appris la technique en bouquinant l’ouvrage d’un spécialiste. Il n’est pas surprenant d’apprendre, par Larry Fong, que tous les membres de l’équipe se battirent, durant le tournage, pour participer à la confection de The Case, tant ce film dans le film rappelait aux uns et aux autres l’époque bénie du super-8. On se souvient alors que J.J. Abrams et son ami Matt Reeves (réalisateur de Cloverfield), lorsqu’ils étaient adolescents, furent repérés par Spielberg lors d’un festival de courts-métrages (en super-8, bien sûr) qui leur proposa de restaurer ses vieilles bobines de gamin…

Le génie du scénario réside encore dans le soin apporté par Abrams au sous-texte narratif qui, sous les couches successives de cinéphilie et de référence au film de genre, se dévoile avec beaucoup de subtilité : médaillon que ne quitte pas Joe, et qui contient un portrait de sa mère décédée ; images en super-8 de sa mère qu’il se repasse seul dans sa chambre ; relation sentimentale avec Alice (Elle Fanning), toute aussi paumée que lui dans l’existence ; autant de motifs discrets qui favorisent une lecture approfondie du film. C’est que Super 8 ne parle pas seulement du tournage d’un court-métrage et d’une créature extraterrestre guignée par les militaires ; le vrai sujet de film, c’est l’acceptation du deuil par l’enfant via la présence d’un corps étranger qui remet les émotions en perspective. L’extraterrestre, doté d’une exceptionnelle aptitude empathique, est capable de ressentir ce qu’éprouvent les autres et de faire éprouver aux autres ce qu’elle ressent elle-même – comme l’indique le professeur Woodward, ce scientifique « touché par la grâce » qui veut aider la créature à retrouver le chemin de sa planète. Cette aptitude semble tout entière destinée à Joe, de telle sorte que l’extraterrestre devient un reflet inversé du petit garçon. Abrams a ainsi créé une géniale machine à empathie : un corps aux émotions communicatives, qui engloutit et déglutit les sensations d’autrui. Par son biais, Joe apprend à dépasser son manque maternel et à accepter le tragique décès. Lorsque, prisonnier de la créature, face à face avec elle, Joe l’encourage à ne pas se laisser abattre et à franchir les obstacles de la vie, c’est à lui-même qu’il se parle. Et, via la créature, c’est quelqu’un d’autre qui le regarde : Abrams, ici, a l’idée merveilleuse d’incruster les yeux verts de la comédienne qui joue la mère de Joe dans ceux de l’extraterrestre. Quand celui-ci regarde l’enfant, c’est donc la mère qui, depuis les étoiles, regarde son fils.

Super 8 est donc affaire de couches et de sous-couches : il s’agit de décrypter le sens profond de ces récits croisés. Dans Cloverfield, déjà, la couche primaire de la bande enregistrée, celle qui assiste à la destruction de Manhattan par un monstre géant, était régulièrement assaillie par les extraits de la couche seconde, résidus d’un précédent enregistrement montrant la dernière journée merveilleuse partagée par le héros et l’héroïne. Le film d’Abrams fonctionne d’une façon proche, en plus naïf et plus puissant : aux images en super-8 de la mère disparue répondent ces images brièvement captées durant le déraillement du train, laissant apercevoir l’escapade de la créature ; aux souvenirs intimes et familiaux, gravés sur la pellicule, répond le témoignage de la catastrophe ; à l’infiniment petit, enfoui dans le médaillon de Joe, correspond l’infiniment grand, cet organisme venu des étoiles. Là réside le pouvoir du super-8 : dans le double captage de l’intimité et du cosmique. Là réside le message idéal d’Abrams : si tu souffres en-dedans, lève les yeux, et regarde vers les étoiles.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles en France le 3 août 2011

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