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Indépendamment de la polémique qui a fait suite, à raison, aux propos prononcés par Lars Von Trier lors de la conférence de presse de son film, Melancholia est une œuvre fascinante, hermétique et irréelle, qui délivre d’autant moins ses secrets que la personnalité de son auteur est impénétrable. Derrière ce titre mystérieux, parmi les plus beaux de cette édition cannoise, se cache une petite planète que sa trajectoire doit mener tout droit sur la Terre, menaçant la race humaine d’extinction. C’est donc un récit de fin du monde que nous propose le cinéaste danois, mais très loin d’Armageddon et de ses dérivés apocalyptiques. Une fin du monde en chambre, plutôt.

Le découpage académique du récit, en deux parties soulignées par des cartons (du nom des deux sœurs héroïnes, Justine et Claire), contredit d’entrée une séquence introductive fantasmatique : une dizaine de minutes projetées au ralenti, dans une ambiance gothique qui évoque brièvement l’atmosphère du Dracula de Coppola, une touche de surréalisme en plus. Ces quelques minutes sont parmi les plus marquantes du festival. Elles voient se succéder des images de Justine (Kirsten Dunst) en robe de mariée, étrangement flottante, d’un puissant cheval pris dans le mouvement, de lunes multiples projetant leurs ombres mystiques, jusqu’au paroxysme qui voit la planète Melancholia s’écraser sur notre monde. Von Trier nous avait déjà servi une séquence du même type dans Antichrist, mais la puissance émotionnelle déployée ici, au son de l’ouverture de Tristan und Isolde de Wagner, est sans commune mesure. Impossible de rester insensible à ces images-là. Impossible de ne pas les aimer ou les détester. Le reste du long-métrage est à leur mesure : il raconte la même histoire diluée dans le temps, étirée à l’extrême vers l’errance mentale d’un côté, la résignation mortifère de l’autre.

La question c’est : que raconter dans Melancholia après cette introduction en forme de synthèse ? Comment diluer en une longue élégie de deux heures une affaire qui se résume à un merveilleux prologue ? Comment dire cette sensation d’apesanteur des corps, cette obturation de l’esprit qui se refuse à voir la destruction en approche, cette indélicatesse d’une caméra qui veut capter les refoulements intimes des membres d’une même famille, sinon par l’abstraction ? Réponse : en amollissant les corps comme Dali amollissait les montres, c’est-à-dire en modifiant leur composition structurelle profonde tout au long d’une trajectoire tant physique que morale. Le corps – en particulier celui de Justine, qui fait l’objet de la première partie – et l’esprit ne font qu’un : la mélancolie qui emplit Justine agit sur son organisme qu’elle ne contrôle plus, à l’instar de ses pulsions. Elle leur laisse donc volontairement libre cours. Le premier acte montre comment elle dynamite son mariage avec Michael en produisant toutes sortes d’actions contrariantes pour ses invités et ses hôtes. Le désir de prendre un bain au beau milieu du repas, ou l’attirance sexuelle soudaine pour un inconnu, sont autant de comportements dérivés d’une inquiétude spirituelle caractéristique du personnage.

Melancholia raconte aussi la résignation. Angoissée et fébrile dans le premier volet, emportée doucement vers l’errance mentale, Justine devient, dans le second, résignée. A voir la planète étrangère entrer en collision avec la Terre. A assister de l’intérieur à la destruction de l’humanité. Son discours fermement anthropocentriste et franchement nihiliste génère l’angoisse de ses proches : « La Terre est mauvaise, elle ne manquera à personne ». Puis : « Nous sommes seuls dans l’univers », mettant fin ainsi à la foi scientifique qui veut que la destruction de notre civilisation ne signifie pas la disparition de toute intelligence dans le Cosmos. Raté : Melancholia siphonne toute vie. Débarrassée de tous les oripeaux d’une situation sociale classique (elle rejette travail et mari, se reposant uniquement sur sa sœur et son beau-frère), Justine occupe moins la seconde partie qu’elle ne la hante, fantomatique et éphémère, délaissant la compagnie des êtres humains pour privilégier une communion avec la nature. Claire, sa sœur (Charlotte Gainsbourg), prend le relai ; son mari (Kiefer Sutherland) croit que la justesse des calculs scientifiques démontre la trajectoire innocente de la planète intruse, alors que des petits malins sur internet s’amusent à démontrer comment elle rentrera en collision avec la nôtre.

Rigueur et erreur scientifique contre prescience spirituelle ? Non, ce n’est pas là le sujet du film. Le fait que Melancholia tombe bel et bien sur la Terre n’est que la conséquence d’un processus amorcé des millions et des millions d’années plus tôt, au départ de la trajectoire cosmique du corps céleste, programmé pour rejoindre le nôtre. Il y a du fatalisme dans cette trajectoire. Les astronomes ne se sont pas complètement trompés, puisque l’intruse passe à côté de la Terre, la première fois ; c’est son retour immédiat qui n’était pas prévu ni prévisible. C’est sans doute un processus identique, de longue haleine, qui mène l’être humain, dans son parcours évolutionniste, à la résignation mortifère. Celle, dionysiaque, de Justine, qui pousse le vice jusqu’à se caresser sous la lumière bleutée de Melancholia.

Si le nom donné à la planète est celui de la mélancolie, c’est parce que les trajectoires du corps céleste et du corps terrestre communient étrangement dans le fatalisme. La mélancolie s’extraie de la nuit des temps pour venir se fracasser contre l’esprit humain, et le perdre sur la route du nihilisme. L’acceptation, ou résignation, reste l’ultime possibilité. Melancholia s’approche, d’abord discrète, dissimulée par le mari astronome derrière le nom d’Antarès, puis invisible à l’œil nu : Justine se marie, tout va bien, le mal menace mais il reste lointain. Plus la planète approche, plus sa trajectoire la dirige vers la Terre, et plus Justine se laisse envahir par la mélancolie. Celle-ci la frôle, puis revient pour le finale. Victoire de mélancolie / Melancholia, victoire du corps céleste sur le corps terrestre. Victoire de l’idée poétique. Alors permettons-nous celle-ci : et si nous n’avions pas passé le film sur Terre, mais sur Melancholia ? Et si le récit avait pour décor le projectile plutôt que la cible ?

Eric Nuevo

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