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Quelle splendeur que ce film ! Quelle rare audace dans un cinéma aux formes trop souvent sclérosées ! Le projet de Michel Hazanavicius – bien connu pour ces deux réussites que sont les aventures de l’agent secret le plus maladroit de l’histoire, OSS 117, mais aussi, bien avant, pour le génial remontage hollywoodien qu’est La Classe américaine – ne consiste rien moins qu’à réactiver une cinématographique morte et enterrée, celle du merveilleux Hollywood de la fin du muet. Le pur plaisir intellectuel généré par The Artist n’est pas sans convoquer un autre film de la sélection cannoise, le Midnight in Paris de Woody Allen (comprenne qui aura vu le film, il est hors de question pour nous de déflorer l’intrigue de ce petit bijou très « allénien » dans l’âme), tous deux puisant à grandes mains dans la nostalgie d’une culture d’antan, riche d’énergie, de hardiesse et de bonne humeur. Ce pari fou que de réaliser un film entièrement muet, alors qu’alentour s’affrontent les grosses productions en 3D diffusées sur des écrans Imax de plus en plus disproportionnés, tout en rendant hommage à une époque que la plupart des jeunes spectateurs, ceux-là-mêmes qui riaient aux éclats devant les frasques d’OSS, ne connaissent que lointainement, ce pari qui fut tenté un peu follement a été parfaitement relevé et en tous points réussi. The Artist réalise même un petit miracle : faire souffler un vent d’originalité en se reposant sur des références cinématographiques dont la plus récente date du début des années cinquante. Ce n’est pas seulement le retour en force du vintage écranique, mais une véritable déclaration d’amour aux anciens papes du celluloïd.

Pour bien saisir l’intérêt de ce beau film, il ne s’agit pas seulement de glorifier d’une part son aspect indéniablement divertissant, ni de souligner d’autre part son intertextualité brillante. Il faut avant tout y voir le reflet inversé de Chantons sous la pluie, classique du métafilm réalisé par Stanley Donen en 1952, où Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds se lovaient dans le kitsch des studios hollywoodiens (cf. l’article « Making of » de Julien Hairault dans Versus 21). L’inverse, parce que si Chantons… raconte la fin du cinéma muet via une œuvre parlante et chantante, The Artist relate la naissance du parlant en version muette. Mieux : le film d’Hazanavicius ouvre la porte sur un monde totalement muet, dans lequel, par effet de rebond, les films le sont aussi. Lorsque le parlant arrive, c’est donc le monde qui pareillement se transforme et commence à s’exprimer oralement. Ce renversement ne va pas sans conséquence : fiction et réalité se confondent, film et nature s’interpénètrent au croisement d’un univers où la parole est remplacée par les mouvements du corps et les expressions du visage. Les gros titres des journaux servent de traducteur universel (« Who’s that girl ? » titre Variety au lendemain de la première de A Russian Affair, le dernier film de l’acteur vedette George Valentin) et quelques cartons viennent s’insérer entre eux et nous, mais leur succession se ralentit à mesure que le temps passe, comme si le récit était irrémédiablement tiré vers son apogée parlante.

George Valentin, le comédien-star de la Kinograph, est un croisement entre Rudolph Valentino (étoile filante du muet dont la mort prématurée causa quelques suicides parmi ses groupies), Douglas Fairbanks Jr. et Errol Flynn (déjà caricaturé pat Jean Dujardin lorsqu’il enfile son déguisement de Robin des Bois dans OSS 117 Rio ne répond plus, hommage au film de Curtiz). Adulé par les foules en délire, il est victime de ce cancer qui rongea nombre de comédiens du muet : leur inaptitude à assumer la naissance du parlant, et à rebondir dans un univers factice devenu sonore. Sa rencontre avec une jeune fan, Peppy Miller (Bérénice Béjo), précipite sa déchéance puisqu’elle la propulse quasi instantanément reine de la comédie bavarde. Eternel combat des vieilles branches contre les jeunes pousses, Miller prend la place laissée vacante par Valentin en essayant malgré tout de lui conserver une place au sein du studio et dans le cœur des spectateurs.

Tout en privilégiant une forme spectaculaire et un ton humoristique – largement drainé par le chien-mascotte de Valentin – The Artist s’interroge sur la véritable nature de l’objet-cinéma, tout en dissertant de façon ludique sur l’histoire de cet art qui, à la fin du muet, était déjà devenu majeur. Hazanavicius se permet même un point de vue, discret, sur la politique contemporaine, via la phrase finale de A Russian Affair appelant à une « Géorgie libre ! », soit un écho bien pensé de la guerre russo-géorgienne en été 2008. Référence qui prouve bien qu’il y a plus, dans The Artist, que la seule décadence wilderienne d’un acteur du muet.

Eric Nuevo

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Une réflexion sur “Le cinéma muet est mort, vive le cinéma muet ! « The Artist » de Michel Hazanavicius (compétition)

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