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Un film sur deux sans-papiers iraniens homosexuels qui passent quelques jours dans un bourg français au cours de leur voyage vers Paris ? Derrière un tel sujet, aussi délicat à manier qu’une grenade dégoupillée, se dissimule pourtant un récit d’une sobriété et d’une humilité à faire pâlir d’orgueil Bouddha lui-même. La douce sérénité dont Amor Hakkar entoure sa mise en scène étudiée et son montage tout en retenue transforme de facto ces Quelques jours de répit en quatre-vingts minutes de suspension pour le spectateur, à l’abri d’une jolie bulle d’humanité, quand au dehors le monde se déchire si méthodiquement. Réalisateur franco-algérien venu très jeune des Aurès à Besançon, Amor Hakkar prend soin de ne pas mélanger son tissu narratif au linge sale de la politique. Adossé à un contexte difficile (l’idéologie conservatrice qui domine l’Iran, le rejet de l’homosexualité, l’automatisme des policiers français), il ne tente ni de s’en justifier, ni d’en produire une critique qui aurait tous les atours de la condescendance. Ce qui l’intéresse, ce sont ces deux personnages en quête d’une vie meilleure et d’un territoire où ils pourront simplement vivre ensemble sans avoir besoin de cacher leur sexualité. C’est pourquoi Hakkar les saisit dans le vif du sujet, au moment où le passeur les dépose, de nuit, sur notre territoire.

Moshen et Hassan quittent les ténèbres d’une épaisse forêt comme ils ont fui l’obscurantisme de leur pays d’origine, pour rentrer dans la lumière de la modernité européenne, au petit matin. Encore une fois, pas de jugement de valeur ici, mais un simple constat, décliné sur le mode de la métaphore. Ils suivent une ligne de chemin de fer jusqu’au village le plus proche, à plusieurs kilomètres de là, d’où ils prendront le train pour rejoindre la capitale. Marchant le long de la voie, ils sauvent contre son gré un homme qui, allongé sur les rails, attendait qu’une horrible mort vienne lui rouler dessus. Après leur départ, l’homme reprend son « projet » exactement là où il en avait été empêché. Cette belle scène donne déjà tous les indices de la trajectoire que suivra le film : la voie de chemin de fer en direction d’un avenir incertain mais déterminé par avance ; le franchissement d’un pan d’obscurité (un tunnel) ; le détour / la digression de la rencontre avec le suicidaire ; puis le retour sur la voie tracée tandis que tous les éléments dérangés par eux reprennent leur emplacement d’origine. Même si le train s’arrête à une gare, il continue néanmoins sur la même voie, jusqu’à destination, quelle que soit celle-ci.

Moshen et Hassan n’ont donc pas le pouvoir de modifier en profondeur la vie des gens qu’ils croisent – contrairement à l’ange Terence Stamp dans Théorème de Pasolini. Ils ne peuvent qu’influer sur leur trajectoire pour lui faire opérer une boucle sans conséquence. Dans le train qui les mène à Saint-Claude, Moshen croise la route de Yolande (incarnée par Marina Vlady) qui lui propose de réaliser de menus travaux chez elle et de l’héberger. La vieille dame a un besoin criant de compagnie, lui ne refuse pas un coup de pouce sur un territoire étranger. La parenthèse heureuse de ce petit village franchouillard – les quelques jours de répit du titre, qui valent autant pour les deux protagonistes que pour Yolande – se refermera pourtant exactement comme elle s’est ouverte : l’homme des rails se suicide malgré leur passage et Yolande, par équivalence, retournera à sa solitude après le départ de Moshen.

Paradoxalement, la France rêvée, celle de la liberté de mœurs, où Moshen et Hassan espèrent vivre leur sexualité sereinement sans l’épée de Damoclès de l’idéologie, produit ses propres effets pervers. Où qu’il se situe sur l’échiquier moral, politique, sentimental, religieux, citoyen, l’homme doit nécessairement dissimuler une partie de lui-même : en Iran, les deux hommes doivent cacher leur préférence sexuelle, en France ils doivent masquer leur véritable identité. Les conséquences sont presque identiques, puisque l’arrestation dans l’Hexagone renvoie au risque de retour au pays, synonyme de peine de mort. Dès lors qu’ils sont montés dans le train pour Saint-Claude, Moshen et Hassan voyagent séparément, ne se parlent pas, habitent ensemble à l’hôtel mais font mine de ne pas se connaître face aux autres, notamment auprès de Yolande. Amor Hakkar s’interroge ici sur la préséance des liens humains sur la survie : ne vaut-il pas mieux partager un instant de joie plutôt que de vivre longuement dans la peine ? Le fait que le réalisateur interprète en même temps son personnage principal – Moshen – est déjà, en soi, un début de réponse : être soi-même, c’est toujours se mettre en danger publiquement, et privilégier les risques de la lumière plutôt que la sécurité de l’obscurité.

Eric Nuevo

Sorti en salles le 27 avril 2011


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