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Dans ses réussites comme dans ses ratages, dans ses subtilités comme dans ses excès, Claude Lelouch n’a jamais cessé de crier à la face du public, des producteurs et des « professionnels de la profession », son amour indiscutable du cinéma. Le vrai. Pas celui où l’on se contente de filmer une chambre de bonne en plan fixe, avec des comédiens silencieux, pour montrer l’apathie de la société humaine – comme le fait un certain cinéma français d’aujourd’hui, celui-là même que Lelouch ne doit pas beaucoup aimer – mais un cinéma qui brille par sa folie, sa démesure et son extravagance. Bref, un cinéma qui entretient avec ses racines magiques originelles un lien plus que solide, et qui transforme derechef Lelouch en pendant moderne des premiers utilisateurs du cinématographe, ceux qui ne cessaient de s’interroger sur les possibilités de la caméra, quand les réalisateurs actuels, fainéants comme par deux, à quelques exceptions près, rejettent avec arrogance le moindre petit mouvement d’appareil qui sortirait du politiquement correct. Ce qui fait de Lelouch une sorte d’extraterrestre de la scène cinématographique hexagonale, un Hollywoodien de souche né au mauvais endroit, attiré, comme les metteurs en scène américains de la grande époque, par l’esthétique de l’illusion et l’aptitude extraordinaire de la technique d’enregistrement, un contemporain de la Nouvelle Vague jamais accepté par elle – et pour cause. Je ne dis pas cela pour opposer deux types de cinéma, au contraire : dans l’histoire du film français, il n’y a pas Lelouch contre Godard ou Truffaut, il y a Lelouch et Godard et Truffaut, chacun représentant les pôles équidistants d’un même noyau bouillonnant. Chacun atteignant, à sa manière, un absolu du cinéma.

Lucide, Lelouch sait qu’il a toujours été un mal aimé de la critique et de l’institution cinématographique en général (les César l’ont jusqu’à maintenant boudé). Ceux-là n’encouragent certes pas l’ambition et la démesure, qui éloignent franchement la pellicule d’une certaine exception française entrée dans les mœurs avec la Nouvelle Vague. Pour comprendre pourquoi le cinéaste est resté un incompris de la profession, il suffit de jeter un œil à son film La Belle histoire, réunissant, au début des années 90, Béatrice Dalle et Gérard Lanvin : une histoire d’amour, mièvre ou sublime, au choix, qui s’affranchit des limites de la temporalité pour partir en quête des deux mêmes personnages vivant la même romane au temps du Christ… Utopiste et naïf – bref, pile poil dans le style le Lelouch – le film traite aussi bien de l’amour absolu et du mysticisme que de la foi du cinéaste en la réincarnation ! Il faut croire que c’en est trop pour la critique. Étoile filante pour les gens du métier, Lelouch n’en reste pas moins un soleil flamboyant pour une grande partie du public, qui lui a très souvent rendu, par sa présence, son plaisir de la mise en scène et de la grandeur scopique.

Dans son documentaire D’un film à l’autre, qu’il accompagne de sa belle voix, Lelouch retrace avec gourmandise et clairvoyance les grands jalons de sa carrière, depuis le tournage de son reportage en caméra cachée dans l’U.R.S.S.des années 50 (il fut l’un des seuls à filmer la vie quotidienne dans l’Empire soviétique), Quand le rideau se lève, jusqu’à son dernier long-métrage, Ces amours-là, sorti en 2010, en passant par son premier film de fiction, Le Propre de l’homme, les cimes de ses succès et la profondeur de ses échecs cuisants, la France et les Etats-Unis, les hommes et les femmes qui on traversé sa vie. Bref, ce film sur les films est une mise à nu, une exploration intime de l’univers du cinéaste, un aperçu de sa vie à travers une observation de son cinéma. Réalisé à l’occasion des cinquante ans de sa société de production Les Films 13 (lancée après son retour d’U.R.S.S.) le documentaire replonge effectivement dans cinquante années de projets fous, de joies et de phases dépressives.

Comment mieux résumer cette carrière foisonnante – plus de quarante longs-métrages – que par la célèbre séquence de course dans les rues de Paris, réalisée et filmée par Lelouch lui-même au milieu des années 70 ? Le principe en est simple : à l’aide d’une caméra fixée à l’intérieur de sa Ferrari, Lelouch fait le pari de traverser la capitale à toute berzingue, faisant fi des feux et des stops, zigzagant entre les véhicules matinaux et les passants audacieux, risquant en fait sa vie à chaque carrefour, chaque virage. La voix off du cinéaste commente : « J’ai fait beaucoup de sorties de route dans ma carrière, grillé beaucoup de feux rouges, souvent frôlé l’accident… Je n’ai pas toujours respecté le code de la route et on me l’a reproché. » Faire du cinéma, pour lui, en revient autrement dit à foncer toutes voiles dehors sans s’occuper des risques, infractions, reproches. C’est appuyer sur l’accélérateur dans les pires endroits, braver les plus gros interdits, à l’encontre de toute logique. Affranchi de toute règle, indépendant et rebelle, Lelouch s’installe de facto comme le franc-tireur d’un système trop formaté et restreint. Il voudrait que le cinématographe tout entier soit pour lui, et lui seul, à l’instar de la route ; il réclame que l’on applaudisse les hasards et les périls plutôt que de fêter les certitudes et la prudence.

A partir de cette séquence, qui ouvre le documentaire, D’un film à l’autre se déploie sous la forme éclatée et erratique, mais fascinante et bourrée d’images, d’une immense bande-annonce en forme de parcours filmique. Le curieux, le fan et le contempteur pourront, ensemble, aller assister à ce kaléidoscope de formes et de couleurs qui voit passer les comédiens parmi les plus importants de notre production nationale – de Jean-Louis Trintignant à Jean-Paul Belmondo, en passant par Anouk Aimée et Annie Girardot – et les registres les plus divers – entre le « film de potes » des débuts et le musical choral Les Uns et les autres. Chacun pourra y retrouver les images, les musiques, les séquences et les personnages qu’il a autrefois aimés (ou détestés), ou peut-être, pour les plus jeunes, les découvrir et éprouver le besoin de les rencontrer sur l’écran. Autant d’éléments qui constituent la « petite musique » cinématographique de Claude Lelouch, une musique qui certes n’atteint pas aux graves ni aux aigus, mais qui laisse, dans la tête, comme un air insidieux qui se répète et se sifflote à la façon d’une comptine enfantine.

Eric Nuevo

Sorti en salles le 13 avril 2011



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