Home

Parcours semé d’obstacles, preuves d’abnégation, esprit frondeur, corps mis à mal, espoirs déçus et victoires inespérées, performances de comédiens qui n’hésitent pas à gagner ou à perdre des kilos pour le bien du récit… Non, il ne s’agit pas d’un nouveau film en date de Darren Aronofsky, qui aurait profité de la stupéfaction générale avec le vibrant Black Swan pour pondre le chef-d’œuvre suivant, plus rugueux encore. Ces trajectoires sont toutes comprises dans le dernier long-métrage de David O. Russell (l’homme des Rois du désert, surprise inattendue de la fin des années 90), Fighter, dont la réalisation aurait en fait dû revenir… à Aronofsky, qui s’est désisté et mué en producteur exécutif. Le génial réalisateur de The Wrestler a donc bien eu le temps d’imprimer sa propre marque à ce projet qui n’a rien à voir avec les envolées lyriques et les extravagances extrêmes du cygne noir, bien que Fighter ne fasse pas l’économie de quelques excentricités bien à lui.

Quoi qu’il en soit, Fighter semblait taillé pour la cérémonie des Oscars. Comme de par hasard, Christian Bale et Melissa Leo sont repartis tous deux avec les statuettes des meilleurs seconds rôles (ce qui, néanmoins, a dû décevoir tous ceux qui pensaient qu’il en obtiendrait bien plus). Dès l’annonce de ce résultat, un violent débat a fait rage chez les cinéphiles : s’agit-il, en tout cas pour ce qui est de Christian Bale, de l’Oscar le moins mérité de cette 83e cérémonie des autocongratulations hollywoodiennes ? On pourrait le penser. A vrai dire, je ne suis pas loin moi-même de le croire. On dira encore que je ne reconnais pas le talent quand il éclate à l’écran. Je répondrais juste ceci : si, pour mériter un Oscar, il suffit de perdre plusieurs kilos, de présenter à la caméra un visage émacié, de rouler sans cesse ses yeux dans leurs orbites et de gesticuler comme un handicapé mental durant deux heures en baragouinant des phrases en patois local, eh bien, je suis même fortement surpris que Dany Boon ne soit pas reparti avec le précieux sésame ! Désireux d’être le juste arbitre de cette décision des vénérables académiciens, je préciserais malgré tout que d’autres critiques ont, pour leur part, souligné l’impressionnante performance de Bale. Mais puisqu’ils ne sont pas dans cette chronique pour argumenter, concluons sur ce point que Monsieur Batman a plus travaillé à son cabotinage qu’à son introspection, et qu’il en devient tellement insupportable au fil des minutes que le film risque continuellement le déséquilibre vers ce qu’il est, peut-être, et implicitement, en partie : la comédie.

(J’ajouterais que l’Oscar à Melissa Leo, étonnante dans le rôle de la manipulatrice mère Ward, ne me choque pas. Simplement, soyons honnête, elle n’arrive tout de même pas à la cheville de la sublime, la splendide, la magnifique, la déesse Amy Adams – sinon par le bénéfice de l’âge, jalon aimé des votants de l’Académie. Ce point de vue n’engage que moi, et n’est en rien partial, bien sûr.)

Passons sur ces galéjades. Fighter est avant tout un film riche de la tradition du genre, qui sait s’en affranchir au besoin pour couler des regards, parfois appuyés, du côté du drame social et de la comédie familiale à l’italienne. Les trois scénaristes – Scott Silver, Paul Tamasy et Eric Johnson – se sont attelés au retour en grâce d’un boxeur médiocre, Micky Ward, aidé de son demi-frère lui-même ancien combattant, Dicky Eklund, tous deux héros de la ville de Lowell, Massachusetts. Entraîné par un Eklund fébrile et rongé par la drogue, sa carrière gérée par une mère revêche qui l’envoie constamment ferrailler contre des types plus forts que lui, sans logique aucune, Micky Ward a traversé une longue période de vide avant de revenir au plus haut niveau et de devenir champion du monde en 2000. Quand on voit dans quelle atmosphère étouffante il a grandi et s’est exercé, on comprend que son titre de champion du monde tienne du miracle. Comme quoi, la détermination et le courage sont des qualités qui peuvent parfois se substituer au talent et à la force.

L’intérêt du film réside moins dans ses spectaculaires scènes de boxe, pour lesquelles Mark Wahlberg, dans le rôle de Micky, s’est entraîné durant plusieurs années, jusqu’à incarner pleinement le jeune homme dans ses moindres gestes (voilà un performing actor qui n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour exister à l’écran ; même s’il n’est pas totalement convaincant ici, Wahlberg sait porter un film sur ses épaules comme il a pu le prouver par exemple chez James Gray), que dans les séquences tragi-comiques qui le mettent en confrontation avec la collection bruyante de ses sœurs, chapeautées par une matriarche sévère, une bande soudée qui conspire pour lui faire endosser les combats les plus absurdes. Le spectre de la comédie italienne surgit au détour de ces scènes où Micky, débarquant dans le salon familial avec sa nouvelle petite amie Charlene (Amy Adams), doit en même temps défendre celle-ci contre les attaques orales de ses sœurs et rester diplomate. Sorti de sa rêverie sociale par la jeune femme, qui lui inspire de nouveau l’ambition nécessaire à la réussite, Micky ne peut totalement se détacher d’une famille encombrante et victimaire – sur le mode « mais qu’est-ce que tu fais à ta chère famille ? » – ni d’un grand frère, ancienne gloire locale de la boxe, dont l’unique exploit a consisté à mettre K.O. Sugar Ray des années plus tôt, performance sérieusement remise en cause par une partie non négligeable de la ville. Ces relations d’amour et de rejet rythment les réflexions quotidiennes d’un talent qui aurait mérité meilleur cocon ; mais elles soulignent également l’attachement profond de Micky Ward à son environnement local, notamment à sa ville de Lowell.

Car c’est bien dans le drame familial et social que Fighter impose sa marque. David O. Russell a tourné son film en quelques trente-trois jours, dans la ville-même de Lowell, souvent dans les lieux autrefois occupés par les frères Ward et Eklund. Fer de lance de la Révolution industrielle à la fin du XIXe siècle, Lowell – qui a vu naître Jack Kerouac – a rapidement assisté au déclin de son gagne-pain dans les années 1920, poussant une partie de la jeunesse à trouver d’autres moyens de subsister – la boxe ayant eu le monopole des perspectives d’avenir de plusieurs générations. Il faut voir, dans cette volonté du réalisateur et des producteurs d’implanter le tournage dans des lieux vivants, au cœur d’une population rude et fier, en privilégiant la participation des proches de la famille Ward – Mickey O’ Keefe, le policier qui aide Micky à s’entraîner ; l’oncle et les sœurs de Micky – une démarche visant à une forme d’authenticité dans la mise en scène. Y compris dans le tournage des scènes de combat, réalisées en deux jours dans la frénésie. Ce n’est pas une expression forcément négative, mais force est de constater que ce choix, esthétique autant que technique, éloigne Fighter de la tradition hollywoodienne du film de boxe, celui des années 30, plus allégorique que naturaliste. En réalité, Fighter se veut plus proche du documentaire luxueux, produit pour le grand écran, que de la fiction pure. Le film débute sur le monologue de Dicky à la caméra, assis à côté de Micky, relatant – et gonflant – ses exploits ; il s’avère bientôt que la caméra en question appartient à deux journalistes de HBO venus pour tourner un documentaire sur Eklund. Dicky est persuadé que le documentaire en question porte sur ses années de boxeur, ce qui nous vaut par ailleurs un déluge de gesticulations épuisantes, alors que les deux reporters enquêtent sur sa descente aux Enfers due à la consommation de drogues… Il n’y a pas tromperie sur la marchandise, mais désaccord des points de vue. C’est un peu à ça que ressemble le film de Russell : une production sur la vie d’un boxeur qui révèlerait, sous le flamboyant tapis de la réussite sportive, la chronique sociale d’une ville – et d’un pays tout entier – en pleine déchéance sociale.

Eric Nuevo

> Sorti en salles le 9 mars 2011



Bookmark and Share
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s