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Si Chatroom traite du problème du suicide et de sa diffusion sur Internet, via la mise en ligne d’ « auto-snuff-movies » et de renseignements pratiques à usage des futurs candidats, le film est surtout le manifeste d’un suicide artistique pour Hideo Nakata. Prophète en son pays et bien au-delà, le Japonais avait largement convaincu de son savoir-faire formel en relançant la mode du « film de fantômes » façon asiatique, en faisant du premier Ring un véritable pavé dans la mare du genre, initiant la vague des spectres féminins aux longs cheveux sombres et aux membres désarticulés. Dark Water avait confirmé son grand talent pour produire une peur viscérale, authentique, très loin des effets sonores aliénants qui font le succès des films d’épouvante pour adolescents. Il est donc curieux que ce même Nakata réalise, avec Chatroom, un succédané de ces productions pour ados décérébrés qui n’étaient que des avatars mal fichus de ses propres visions réussies. Certes, vous me direz que le bonhomme est aussi parti aux USA en 2004 pour tourner The Ring 2, la suite du déjà peu flatteur The Ring, remake gentiment idiot de son propre film, et qu’il avait pour l’occasion remisé son ambition artistique au plus profond du puits en pierre qui a tant d’importance dans l’histoire de la cassette vidéo maudite. Son portefeuille s’en était gonflé d’autant, mais son CV devait en souffrir. Si l’on suit cette progression, il était peut-être logique qu’il fît de Chatroom le témoignage de sa mise à mort cinématographique.

Le film est-il à ce point raté pour que l’on puisse ainsi se permettre de monter sur les grands chevaux de la critique ? Oui, oui, et oui. Du début à la fin, Chatroom provoque chez l’amateur de cinéma, chez l’aficionado du film de genre, chez le fan de Nakata, et chez l’idolâtre d’Imogen Poots (que je suis) une tristesse qui progressivement se mue en mépris, puis en colère, enfin en deuil. Effectivement, si l’on met de côté le déroulement d’une intrigue tortueuse, tout indique que le cinéaste perd le contrôle de son univers dès les premiers instants. Le parti pris n’est pas inintéressant : le monde virtuel des discussions en ligne est illustré par une série de couloirs d’hôtel – tous plus glauques et malsains les uns que les autres – dont les portes mènent à des chatrooms, ces espaces de dialogue dédiés à des sujets divers et variés. Ces espaces sont créés par des modérateurs qui leur donnent un objet et une esthétique particuliers, selon les goûts et les désirs : la chatroom d’Eva, par exemple, ressemble à un temple voué à sa propre gloire, décoré de ses portraits, un lieu qui lui permet de développer ses contacts dans le monde très fermé de la mode. Celle qu’ouvre William dans les premières secondes brille par son austérité : quelques chaises au milieu de murs nus. Chacun des adolescents qui s’y rend commence à apprécier la compagnie des autres et à partager ses sentiments sur des questions personnelles – mais tout cela reste un jeu puisque virtuel, simulé, projeté loin de la réalité. Ce qui se passe sur le web reste sur le web.

La réalité sociale sait se jouer des contraintes de la virtualité et finit par déborder largement du cadre strict d’Internet. La réalité, c’est que la violence, la pédopornographie, le terrorisme et bien sûr le suicide assisté par ordinateur ont métamorphosé le world wide web en un jeu potentiellement macabre. Nakata invente les vidéos de suicide observées par ses protagonistes mais pas leur existence : de jeunes hommes et de jeunes femmes se jettent dans le vide la webcam branchée, ou glosent longuement des meilleures techniques en vue d’une mort rapide et indolore. D’autres n’hésitent plus à signaler leur mal être sur des forums, espérant peut-être que les utilisateurs viendront à leur secours par quelques phrases, quelque soutien moral. A partir de cette constatation déprimante, la pièce de théâtre d’Enda Walsh, qui a lui-même écrit le scénario destiné au cinéma, imagine un adolescent en pleine crise parentale qui écoute les petits soucis de ses camarades sur son chatroom pour mieux les pousser à commettre le geste fatal, nourrissant son énergie de la disparition de son prochain.

Ce sujet grave et sérieux eut mérité un traitement moins caricatural. Les adolescents imaginés par Walsh et filmés par Nakata – je n’ai pas eu l’occasion de voir de quoi a l’air la pièce originelle – ressemblent à ces archétypes utilisés de façon ironique dans les publicités pour Biactol ou pour les crédits bancaires. Or, s’ils sont destinés à faire rire sur petit écran, ce n’est pas le cas ici. Chaque regard, chaque geste de William, d’Eva, d’Emily ou de Mo donne férocement envie d’éclater de rire ; les situations ridicules dans lesquelles ils sont embarqués interrogent sur la lucidité du scénariste et son aptitude à comprendre la psyché post-pubère. Difficile, en conséquence, de croire en eux. Plus grave : si le sujet reste d’actualité, la représentation de l’univers d’Internet accuse un tel retard que le spectateur a la désagréable sensation que Chatroom aurait eu plus d’impact s’il était sorti à l’époque du Minitel. Cela tend à laisser penser que ni Nakata, ni Walsh, ni même les producteurs, qui valident in fine les pages qu’ils ont entre les mains, n’ont la moindre idée de ce dont ils parlent ou essaient de parler : les jeunes n’en sont plus à se demander encore ce qui, sur Internet, relève de la réalité et du virtuel. Et quelques rares cas isolés dans le monde ne valident pas les thèses obsolètes de ce long-métrage dans lequel les personnages donnent tous l’impression d’être trop stupides pour distinguer le réel du simulé, l’amitié palpable du dialogue virtuel. Si nous avons affaire à une bande d’autistes de la réalité, d’accord, mais dans ce cas l’identification est limitée et l’impact sur le réel en est d’autant réduit.

Émotionnellement, le personnage qui apporte le plus à Chatroom reste le jeune Jim (Matthew Beard), particulièrement touchant de par son traumatisme enfantin. L’absence de son père, parti lorsqu’il était enfant, se répercute sur son inconscient actuel en le convaincant de sa culpabilité – ce qui fait de lui une cible idéale pour le cruel William. Son environnement familial plein de vacuité fait écho aux couloirs malsains de l’Internet imaginé par Nakata, vides de sens et de corps ; sa plongée dans le « chat » s’explique par une forme d’autisme social qui le rend vulnérable, à travers une interprétation qui le rend authentique. A côté de lui, les autres personnages ressemblent à des sales mômes dans une cour de récréation, aussi superficiels que l’esthétique du film semble laide.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 4 août 2010



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Une réflexion sur “« Chatroom » : Quand le « chat » n’est pas là, les souris dansent

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