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La cinéphilie compulsive et la référence sublimée ne sont pas néfastes à la formalisation de longs-métrages uniques, trouvant leur légitimité d’abord en eux-mêmes plutôt qu’à travers leurs influences disséminées, que celles-ci soient directes ou non. Les critiques souvent faites au cinéma de Tarantino ne sont à cet égard qu’une tartufferie rhétorique destinée à démolir en fin de compte le seul « défaut » que lui reprochent les empêcheurs de rassembler en salles : l’unanimité suscitée auprès du public et d’une large partie des chroniqueurs sous le charme de ses tours de force (esthétiques, narratifs, spectaculaires). Une filmographie qui, débarrassée de ses citations, n’en conserverait pas moins son entière qualité – sinon plus encore.
Dans un tout autre registre, sans confiner à l’exercice citationnel tel que pratiqué par l’ami Quentin, la réalisatrice Lucile Chaufour a truffé son premier long de ces fragments référentiels chers à la mémoire des passionnés du 7e art, tout en signant un vrai et beau film sur le rock n’ roll, les hommes, les femmes, l’amour / la dépendance bafoués et la lutte des classes. Une pellicule polysémique, émotionnelle, capable de véhiculer les vraies valeurs (perverties dans la production hexagonale sous perfusion comico-mongoloïde ou dépressive, et aussi par une certaine frange hollywoodienne, Michael Bay en tête) du divertissement populaire tout en se situant dans une mouvance artistique indépendante voire underground, seule contre tous les pré-formatages et les diktats du concept prétendument « grand public ». Violent Days parle du réel avec les atours d’une vraie fiction à l’ancienne et intemporelle à la fois ; Violent Days parle de vrais gens dans leur labeur, dans leur violence des samedis soirs où l’on sort entre potes, transmués en personnages de cinéma, toutes époques non pas confondues, mais fusionnées.
En attendant de lire dans VERSUS n° 17 notre critique / analyse détaillée de cette production salvatrice pour le cinéma « français, monsieur » – et qui disparaîtra sans doute trop tôt de la programmation des salles, alors hâtez-vous – brève rencontre, en forme de portrait / propos recueillis, avec la réalisatrice des ces jours violents forcément inoubliables.





Docu & fiction
« Déontologiquement, je ne peux pas dire que j’ai fait un documentaire ».
Violent Days est un film aux frontières du genre parfois, et qui utilise une matière documentaire, des lieux, des façons de filmer, des interviews mais ce que le spectateur voit est « une remise en scène », agrémentée de captations parcellaires, des paroles de travailleurs – de cariste par exemple –, ancrées dans la réalité de leur exploitation mais aussi de leur passion totale pour le rock n’ roll – une raison de vivre, de se décloisonner du quotidien ouvrier.





Le regard de classe
Quid du travail de représentation cinématographique des classes populaires, forcément délicat, d’un côté comme de l’autre ? « Je n’aime pas l’esthétique du malheur, cette instrumentalisation de l’autre ou cette complaisance qui explore et se repaît de ce qui ne résiste pas, de ce qui souffre », précise Lucile Chaufour, dont le langage, autant hors-champ que plein cadre, via les images ou les mots (ses notes de réalisation sont un trésor d’éclairage des concepts manipulés dans le film), se révèle d’une précision inouïe, moteurs d’une rhétorique inflexible, qui sait où elle va et ne se détourne pas du sens, premier, essentiel, du message – des effets ? – qu’elle produit. « Pour moi, les plus beaux films sur le milieu ouvrier sont ceux où les personnages ne sont pas systématiquement ramenés aux a priori de classe, déshumanisés par un traitement qui les rend exotiques ou affligeants, qui les limite et les contraint aux attendus de scénaristes non concernés et peu documentés. Et puis, même si le contexte social et personnel est parfois déceptif, je préfère m’intéresser aux personnages qui, malgré leurs limites, portent en eux un désir, parfois très ténu, parfois naïf, de changement, qui interrogent, qui refusent d’admettre la brutalité du monde. »





Événements et mouvements
L’histoire que raconte Lucile Chaufour est aussi humaine, émotionnelle. Une influence importante dans ses notes de réalisation, John Cassavetes : « Pour moi, le cinéma de Cassavetes a été une autorisation formidable à faire du cinéma, j’ai découvert ses films dans les années 80, c’était une l’époque où l’esthétique léchée des films du type La Lune dans le caniveau me glaçait… Il y avait une alternative avec quelques films comme Star Suburb (La Banlieue des étoiles, Stéphane Drouot) dont l’humanité, la fragilité, le bricolage, la féerie, le désespoir résonnaient plus justement pour moi, mais je n’y trouvais pas l’élan, la vitalité que je cherchais. Et puis un ami m’a dit de venir voir un film qu’il avait programmé dans un cinéma en banlieue, c’était Husbands, non sous-titré, je n’ai pas tout compris mais ça m’a fait un bien fou : participer à ces moments intenses, désespérés, amoureux, cette façon de chercher une vérité de l’instant au risque de l' »accident » formel… je me suis dit : c’est ça que je veux ressentir… et même Meurtre d’un bookmaker chinois, qui ne m’a pas autant plu que Minnie & Moskowitz, Une Femme sous influence, Opening night… a été une leçon pour moi : expérimenter la façon dont un plan peut transformer en soi la compréhension du cinéma, en l’occurence, ce plan dans les premières minutes du film, où l’on suit Ben Gazarra dans un café. D’abord surprise, un peu critique, puis perplexe de la durée que prenait ce long plan erratique et souvent sous-exposé, j’ai de façon de plus en plus précise ressenti l’ouverture, la liberté, la légèreté qu’il inscrivait en moi : on pouvait filmer comme ça, assumer un plan à ce point fragile dans la narration, et rendre par là même accessible au spectateur, d’abord perplexe et déstabilisé, une vérité du personnage et de la situation qu’aucun dialogue n’a besoin d’expliciter. Il y a d’ailleurs une référence au film dans Violent Days ; savez-vous quelle chanson chante Ben Gazzara avant le meurtre, quand il téléphone à son club ? Celle que chante, aussi, Mr Sophistication quand Gazzara monte sur scène à la toute fin du métrage… » [J’ai triché ami lecteur, j’ai revu le film depuis l’entretien : « I Can’t Give You Anything But Love ».]





Cinéma total
Si le film de Lucile Chaufour parle si bien au spectateur, c’est sans doute parce qu’elle-même parle brillamment du cinéma. Ses références sont pointues, nombreuses, intarissables, et l’amateur éclairé, pour ne pas dire plutôt l’expert, saura retrouver dans les séquences de Violent Days des hommages aux classiques. La Notte d’Antonioni, Psychose, Les Désaxés de John Huston, Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz, Nashville de Robert Altman… Il n’est pas important de les repérer pour apprécier le film. Mais l’amour que Lucile Chaufour porte à ces cinématographies signifiantes et esthétiques permet d’en mesurer la portée instinctive, de capter pour de bon l’énergie communicative de cette histoire de déjante du samedi soir avant / après un concert de rock au Havre.



Propos recueillis par Stéphane LEDIEN
Violent Days > sorti en salles le 16 septembre 2009




Violent Days – Bande Annonce 1




Violent Days – Bande Annonce 2



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