"Krach" de Fabrice Genestal

La sortie de Krach de Fabrice Genestal (auteur de La Squale en 2000) un mois avant celle du raté Wall Street : l’argent ne dort jamais confirme la difficulté du cinéma de fiction de retranscrire à l’écran les enjeux économiques d’une finance déréglée responsable de la crise économique actuelle. Si le film du réalisateur français expose assez pertinemment la logique des marchés financiers et de leurs acteurs (comme d’autres l’ont fait avant lui, Oliver Stone dans le premier Wall Street notamment), il échoue malheureusement d’un point de vue purement cinématographique.
Le métrage débute par une séance de Base Jump en montagne qui nous présente le héros de l’intrigue, tutoyant les nuages au cours de cette chute libre. « Ça me fait sentir vivant » confessera Erwan Kermor (un trader breton star des salles de marché, ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?) jeune requin de la finance travaillant pour une banque new yorkaise et dévoré par l’amour du risque. Un penchant qu’il n’hésitera pas à partager avec son entourage – quitte à l’embarquer avec lui dans sa chute – comme la brillante scientifique Sybille Malher (Vahina Giocante) qui l’accompagnera lors d’un saut en parachute et avec qui il vivra une passion aussi intense qu’éphémère.
Mais alors que le financier (campé par Gilles Lellouche) parvenait à éviter les récifs montagneux lorsqu’il pratiquait son hobby en pleine nature sauvage, son dernier saut lui sera fatal. L’homme s’écrasera sur le bitume après avoir percuté la façade de l’immeuble d’où il s’élançait afin d’échapper aux agents de la SEC – la commission des opérations de bourse chargée de contrôler la légalité des opérations financières – venus l’arrêter. Sybille Malher ne pourra que constater la mort de son amant, non sans ressentir une certaine culpabilité. En acceptant de collaborer avec lui, elle a participé à la déchéance de Kermor, inévitable compte tenu des risques encourus et des montants financiers de plus en plus importants engagés par le trader.

L’association des deux « génies » provient de la découverte par Kermor d’une corrélation statistique entre l’évolution du climat et celle des cours boursiers : deux courbes qui se superposent parfaitement et entretiennent chez le financier l’espoir de pouvoir exploiter les données climatiques afin d’anticiper les mouvements sur les marchés et engranger de formidables plus-values. Au départ hésitante et sceptique, la climatologue finit par se laisser convaincre de modéliser la correspondance entre les deux variables susceptible de construire un outil de prévision fiable à quatre-vingt dix pour-cent. La relation empirique semble assez confuse au spectateur – mais les désordres financiers jalonnant l’Histoire ne le sont-ils pas également aux yeux de la plupart des individus ? – et l’idée apparaît même des plus saugrenues. En quoi le climat aurait-il une quelconque influence sur la finance ?
Cependant, la tentative de lier l’économie à l’environnement naturel n’est pas seulement le fait d’un scénariste un peu fou. En 1878, l’économiste anglais Stanley Jevons croit mettre en évidence un lien statistique entre les tâches solaires et l’activité économique, qu’il explique par l’effet du soleil sur la production agricole. On sait aujourd’hui que son travail comportait une erreur méthodologique majeure (« corrélation n’est pas raison » nous dit le proverbe) mais il témoigne de ce besoin irrépressible des Hommes de comprendre le monde qui les entoure et de savoir l’anticiper. Dans Krach, Sybille Malher accompagne Kermor dans son aventure financière car elle estime que l’activité humaine pose son empreinte sur le monde naturel. Pourquoi n’en serait-il pas de même sur le monde économique ? Le couple créera donc un hedge fund, un fonds spéculatif récoltant des capitaux qu’il utilisera sur les marchés afin de réaliser de rapides profits sur des opérations à court terme.
Impossible aussi de ne pas faire le lien avec le fonds LTCM (Long Term Capital Management) créé en 1994 et qui fit quasiment faillite pendant la crise financière russe de 1998. Les prises de position du hedge fund étaient basées sur un modèle mathématique sophistiqué établi par Robert Merton et Myron Scholes, deux Américains récompensés un an auparavant par le prix Nobel d’économie. Le jury a dû se sentir quelque peu embarrassé et honteux après la déconfiture de LTCM à deux doigts de faire imploser le système financier et nécessitant un plan de sauvetage par les grandes banques d’affaire.

À travers le parcours tragique d’Erwan Kermor, Krach décrit l’impossibilité de prévoir l’imprévisible, rejoignant la distinction établie par les économistes entre d’un côté les situations risquées – dont certains calculs mathématiques permettent d’établir les probabilités d’occurrence – et de l’autre l’incertitude intrinsèquement « improbabilisable ». Lors d’une réunion de briefing entre traders, un économiste de banque conseillera à l’assemblée de prendre certaines positions à trois à six mois. Quand Georges le collègue d’Erwan (interprété par Charles Berling) lui demandera d’être plus précis, le consultant rétorquera qu’il n’est pas voyant. L’objection de Georges relève pourtant une importance fondamentale pour qui connaît un peu le fonctionnement de la finance de marché : tout est question de timing puisqu’il faut savoir vendre/acheter au moment le plus propice. Lors de la première utilisation du modèle, Kermor et son ami attendent un retournement du marché qui ne vient pas : les cours continuent à monter et les deux hommes perdent énormément d’argent, déclenchant la colère de leur supérieur William (Michael Madsen) qui leur annonce qu’ils sont virés. Peu de temps après leur licenciement, le marché baisse comme le modèle le prévoyait, attestant donc de son efficience prédictive. À quelques heures près, les deux traders auraient empoché un sacré pactole, et à quelques secondes près Kermor aurait sans doute pu annoncer la bonne nouvelle à son ami et empêcher par là même le suicide de ce dernier.

Grâce à leur modèle, Kermor et son hedge fund obtiennent des performances nettement supérieures à leurs concurrents. Le Français prévoit avant tout le monde les fluctuations boursières, notamment les retournements de tendance que personne d’autre ne peut anticiper. Le succès amène évidemment le trader à miser de plus en plus gros, d’autant que des investisseurs importants (banques, fonds de pension, grosses fortunes…) accordent leur confiance à ce petit surdoué de la finance qui surclasse sans mal ses adversaires, en lui confiant une manne financière que Kermor aura du mal à absorber. En effet, compte tenu de leur ampleur, les opérations du trader ne passent désormais plus inaperçues et les autres opérateurs financiers – tels des charognards guettant la moindre carcasse à dévorer – s’attachent à observer et suivre Kermor dans ses décisions d’achat ou de vente. Des comportements mimétiques qui gouvernent les marchés financiers analysés dès 1936 par l’économiste John M. Keynes. Évidemment, les gains financiers deviennent plus faibles et ne sont plus à la hauteur des promesses faites à ses contributeurs. La seule solution pour Kermor consiste à littéralement « faire le marché » et non plus à essayer de seulement l’anticiper : à travers de gros achats qui seront suivis par la communauté financière, les cours grimperont automatiquement. La stratégie n’est pas nouvelle et son efficacité dépend de sa capacité à susciter une demande massive de titres. Problème, la rentabilité n’est toujours pas suffisante. Même en étant le premier à se goinfrer la plus belle part du gâteau, les résultats ne satisfont pas aux ambitions de Kermor qui ne peut plus utiliser son modèle devenu non-opérationnel. L’information sur l’obsolescence de ce dernier finira par circuler sur les marchés et provoquera une défiance et une panique occasionnant d’importantes ventes. Malgré la tendance à la baisse de la bourse, Kermor persistera à prendre des positions à la hausse quitte à y laisser ses plumes. Il joue désormais « contre le marché », une stratégie qualifiée de contrarian dans les milieux financiers. Cette opération de la dernière chance n’aboutira pas et précipitera la fin de l’ancienne gloire des salles de marché.

Derrière cette monographie d’un trader à la dérive se dessine également la conception d’un monde sans aucune limite. « Le marché est le lieu de l’enrichissement infini » ne nécessitant plus de contrôle ni d’officine chargée de sécuriser les transactions entre les individus. Un vrai paradis néolibéral en quelque sorte, jetant l’anathème sur des règles qui brideraient toute initiative individuelle visant à s’enrichir. Rien n’y fera, même l’appel à la modération du président de la SEC, évocation à peine cachée du fameux discours de l’ancien directeur de la Réserve Fédérale Alan Greenspan sur « l’exubérance irrationnelle des marchés ». En phase d’euphorie financière, l’appât du gain est trop fort pour modifier les comportements et raisonner des financiers prêts à suivre le « chant des sirènes » célébrant la prise de risque maximale. Les investisseurs membres du conseil d’administration du hedge fund de Kermor voteront ainsi l’abaissement du contrôle des risques alors même qu’un niveau de dix vient d’être atteint en termes de « levier » (ce qui signifie que si Kermor engage dix millions de dollars de sa poche, ses collaborateurs lui prêtent dix fois la mise, soit cents millions de dollars !).
Le premiers tiers du métrage captive incontestablement, notamment car Genestal s’éloigne du schéma narratif classique. D’habitude, les premières épreuves du héros sont couronnées de succès, ce n’est que dans un second temps que le récit décrira son irrémédiable déclin. Ici la première opération financière du trader se révélera un fiasco terrible se concluant par la mort de son ami. Malheureusement, la suite de Krach ne sera pas imprégnée d’une telle imprévisibilité : la structure du film reprendra le canevas classique jusqu’au dénouement des plus convenus. Décevant pour un film censé traiter justement de l’incapacité de prévoir l’évolution future des cours boursiers. Les scènes d’euphorie et de panique – dans les salles de marché ou en dehors, comme en boîte de nuit – ne convainquent pas vraiment, la faute à une « théâtralisation » trop poussée desservant le métrage. Tout se passe comme si l’exubérance du sujet contaminait la pellicule. Une tentative française d’aborder un thème délaissé jusqu’alors par le cinéma hexagonal qui échoue dans sa dramatisation et n’aboutit donc pas, malgré les notes d’intention et la bonne volonté de l’équipe.

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles le 1er septembre 2010

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Festival de Cannes 2010 à chaud

Que retenir de Cannes 2010 ? Que la sélection officielle y était moyenne, assurément, et que les sélections parallèles, hormis la sous-estimée Semaine de la Critique (parce que située à 15 minutes du Palais des Festivals ?), n’ont pas franchement relevé le niveau. En attendant de revenir plus en détails sur cette 63ème édition dans notre prochain numéro (à paraître cet été, et dans lequel Hendy Bicaise vous dira tout le bien qu’il pense de la Palme d’Or attribuée au dernier film d’Apichatpong Weerasethakul, génial cinéaste thaïlandais), retour sur cinq très bons films présentés pendant le Festival.

ARMADILLO de Janus Metz – Danemark – Semaine de la Critique

Janus Metz, jeune réalisateur danois de 36 ans, a réalisé le meilleur film du Festival de Cannes, toutes compétitions confondues. Il a surtout apporté une pierre significative à l’édifice de l’Histoire du cinéma, en jouant sans se brûler avec la frontière documentaire/fiction, et en signant le meilleur film sur la récente invasion des troupes internationales en Afghanistan, et également le meilleur métrage de et sur la guerre de ces dernières années, exception faite de Redacted. Armadillo suit une demi-douzaine de jeunes danois, tous volontaires et engagés dans une mission qui les mène au camp Armadillo, en Afghanistan, tout près de la ligne de front avec les talibans. L’originalité et la puissance de ce documentaire résident dans un montage d’ordinaire utilisé par les fictions (musique omniprésente, champs-contrechamps…), où l’immersion du spectateur sur le terrain est le fruit d’un engagement jusqu’au-boutiste du réalisateur et de son équipe, qui sont allés sur le champ de bataille, risquant même leur vie dans une embuscade avec des talibans (séquence incroyable : la guerre, la vraie, comme si on y était, comme on ne l’avait jamais vue). D’où cette sensation de réel étouffante et grandiose, qui arrive même à faire passer les scènes de guerre du Soldat Ryan et Cie comme obsolètes et ringardes. Si formellement Armadillo est ambitieux et remarquable (les puristes d’une certaine esthétique documentaire se montreront outrés par le tour de force de Metz, qu’ils retournent s’extasier sur Alain Cavalier), le film est aussi imparable dans son discours, réussissant à dresser un portrait tout sauf moralisateur de ces jeunes hommes livrés à eux-mêmes face à l’horreur humaine, dont il est finalement impossible de critiquer les crimes qu’ils commettent au nom d’une guerre dont ils ne comprennent pas tous les tenants et les aboutissants. Janus Metz avait pour ambition de montrer comment ces soldats devenaient accrocs à la guerre, et à son adrénaline nécessaire pour tenir le coup. Le pari est réussi, et doublé par la fascination que peut éprouver le spectateur face à ce film sidérant et bouleversant.

(le film a reçu le Grand Prix de la Semaine de la Critique)

KABOOM de Gregg Araki – Etats-Unis – Sélection Officielle (Séance de Minuit)

Sur les conseils de son ami et mentor John Waters, Gregg Araki est revenu avec Kaboom à ses premiers amours : un teen-movie aussi féroce qu’en apparence futile et débile, mais au final terriblement jouissif. La question peut aussi se poser ainsi : la Croisette avait-elle jamais autant ri ? Pas certain, tant la monstrueuse farce d’Araki (sur un campus californien, des étudiants se retrouvent au milieu d’un complot nucléaire mené par une secte has-been dont les adeptes portent des masques d’animaux) cite et mélange pour notre plus grand plaisir, des influence diverses et variées : Un chien andalou, Twilight, American Pie, Twin Peaks, Donnie Darko, Larry Clark, YouPorn (remercié au générique !) ; le tout en dynamitant le teen-movie et ses codes avec une désarmante facilité et surtout beaucoup d’audace. Araki signe là un prodigieux film fourre-tout, où les rebondissements (sur la fin de plus en plus abracadabrants) s’enchaînent à vitesse grand V, et où les situations comiques comme érotiques (dans les deux cas du pur bonheur) font mouche à tous les coups. Mais Kaboom n’est pas qu’une grosse blague déguisée comme le trip éveillé d’un ado attardé qui fumerait trop d’herbe, c’est avant un tout un film malicieux sur l’adolescence et ses questions existentielles. Comme Gus Van Sant ou Larry Clark, Araki filme les corps de ses personnages avec tendresse, ce que les formidables dialogues rehaussent par ailleurs. On n’avait pas vu une comédie aussi intelligente et débridée à la fois depuis très longtemps. Kaboom a d’ores et déjà gagné ses galons de film culte, et de comédie de l’année. Il consacre aussi une troupe de jeunes acteurs à suivre de près : Thomas Dekker dans le rôle titre (vu dans Le Village des Damnés de Carpenter), Roxane Mesquida (à l’affiche de Rubber et de quelques films de Catherine Breillat), et surtout la délicieuse Juno Temple (Mr Nobody, L’An 1, Greenberg).

(le film à reçu la première Queer Palme de l’histoire du Festival de Cannes, décernée à film gay-friendly)

BEDEVILLED de Jang Cheol-soo – Corée du Sud – Semaine de la Critique

Le meilleur film de genre du Festival (une nouvelle fois découvert à la Semaine de la Critique) nous vient de Corée, ce qui n’est guère surprenant au vu de la production toujours prolifique et de qualité de ce grand pays de cinéma. Premier long-métrage de Jang Cheol-soo, Bedevilled est un film de vengeance qui prend place sur une très petite île près de Séoul, et sur laquelle habite une famille au mode de vie ancestral, que subit la pauvre Bok-nam, une jeune femme battue par son mari et violée par son beau-frère, sous les yeux indifférents et même complices du reste de la fratrie, et d’une amie d’enfance (une fille de la ville), venue lui rendre une visite surprise. Jang nous propose un scénario très simple, mais d’une belle pureté. Comment et pourquoi une amitié d’enfance peut-elle se rompre avec le temps, jusqu’à se terminer dans le sang et l’horreur ? Bedevilled est en effet un film de vengeance dans la veine old-school des pelloches de Sam Peckinpah, où l’explosion de violence finale est justifiée par une première partie glauque et terrible, où les pires déviances de la société coréenne (machiste par dessus-tout ; le film reprenant à son compte un thème à la mode en Corée : les rapports homme/femme) s’abattent sur un personnage faible et abandonné, qui prend alors le temps de ruminer sa haine et sa frustration. Quand vient le temps des représailles, le spectateur, convaincu de la nécessité de terrasser cette famille au comportement inqualifiable, prend alors son pied à voir les têtes voler, le sang couler, et apprécie que le cinéaste – par ailleurs auteur d’une très belle mise en scène – jusque là très proche des corps et de la nature, fasse durer le plaisir dans un finale à rallonge particulièrement jouissif. L’un des grands frissons du festival !

RUBBER de Quentin Dupieux – France – Semaine de la Critique (Séance Spéciale)

Devant la petite salle de la Semaine de la Critique (encore elle !), les festivaliers se pressaient pour découvrir le second long-métrage de Quentin Dupieux (après l’énorme Steak), montré lors d’une séance spéciale et unique qui valait donc beaucoup d’or. Et le jeu de la file d’attente en valait la peine, tant Rubber (caoutchouc en anglais) est un film étonnant et parfaitement maîtrisé. Rappelons que le film a été tourné avec un appareil photo numérique Canon (2600 euros pièce tout de même ; utilisé également dans le film d’horreur uruguayen La Casa Muda, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs). Caprice d’artiste indé ? Pas vraiment. Ce choix technique est motivé en premier lieu par d’évidentes raisons budgétaires, mais aussi par des questions esthétiques, puisqu’au final, le rendu du désert américain pris comme décors, est magnifique, si bien que l’on peut affirmer sans trop se tromper que Dupieux et son équipe ont accouché ici de l’une des plus belles photographies du Festival. Mais Rubber, ce n’est pas qu’un joli tour de force technologique. C’est aussi et surtout une réflexion très drôle sur la position spectatorielle au cinéma (sans spectateurs, il n’y a pas d’histoire : géniale trouvaille que de placer des spectateurs dans le film), et sur le « no reason », terme signifiant le manque de « cohérence » et l’absurdité des scénarios de cinéma (exemple à l’appui : « pourquoi le personnage du Pianiste doit il se cacher alors qu’il joue très bien du piano et pourrait en vivre ? »). Car Rubber raconte l’histoire d’un pneu télépathe et tueur, qui avance dans le désert en déboulonnant tout sur son passage, et avec à ses trousses un shérif et ses adjoints. Croisement futé entre No Country for Old Men, Gerry et Les Dents de la Mer, une bonne dose de fun en plus, Rubber réussit donc le pari de nous faire rire tout en parlant de cinéma avec intelligence. Dupieux ne signe pas qu’un film-trip entre amis (avec Gaspar Augé de Justice en caméo et au générique à la musique), il ouvre aussi et surtout une nouvelle porte de la production cinématographique, où avec un budget et un matériel réduits, on peut désormais – à condition de partir d’une grandiose idée – accoucher d’un grand film de cinéma.

CARLOS d’Olivier Assayas – France – Sélection Officielle (Hors Compétition)

Voir Carlos dans son intégralité, après déjà une semaine de projections, c’était un sacré pari à tenir. 5H30 signées Olivier Assayas, qui plus est ! De quoi faire peur, comme ça, sur le papier. Mais le sujet, lui, était terriblement excitant : revenir sur la trajectoire incroyable du terroriste Carlos, du début de son activisme dans les années 70 (en faveur de la cause Palestinienne), à sa déchéance des années 90 où en fuite, il trouvera l’asile au Soudan, avant que le Général Rondot ne vienne le cueillir pour l’extrader et le faire juger en France. La première réussite du film est de ne souffrir d’aucune longueur. Assayas a su mettre de côté son parisianisme pour coller au plus près de son « héros », faisant ainsi de son film, très romanesque par endroits, une sorte d’hommage aux meilleurs James Bond, où se mêlent romantisme, action, voyages, politique, et réflexion. Le tout, sans trop d’effets de style, mais avec un sens du montage suffisamment raffiné pour tirer le meilleur d’un script complexe et généreux. La présentation des personnages se fait ainsi à même l’écran, par des indications écrites qui empêchent d’avoir recours aux dialogues pour les introduire. Des détails de cet ordre, il y en a plein dans Carlos. L’autre qualité de ce film hors-normes est de revenir sans se prendre les pieds dans le tapis sur la situation géo-politique mondiale des années 70 à 90, en tirant notamment le meilleur des différentes langues des personnages et des comédiens (à voir absolument dans sa version originale). Dans le rôle-titre, Edgar Ramirez (Vénézuelien d’origine comme Carlos, aperçu dans Domino de Tony Scott) s’en sort admirablement, sans en faire des tonnes. À l’image, finalement, d’un métrage qui aurait pu facilement tomber dans certains excès spectaculaires.
(lire aussi notre dossier spécial "Cinéma Guérilla", dans VERSUS n° 15)

PS: S’il n’a pas été facile de ressortir cinq très bons films de ce festival, la chose aurait été plus aisée à l’autre extrême. Au chapitre des flops, on retiendra en particulier l’inconsistance du nouveau Hideo Nakata (Chatroom), ou encore la bêtise du Biutiful d’Alejandro Gonzales Inaritu, sans oublier la médiocrité des derniers films de Woody Allen (You will meet a tall dark stranger) ou d’Oliver Stone (Wall Street 2). Quelques petites productions ont aussi brillé par leur obstination à se cataloguer elles-mêmes en « films de festivals chiants et déjà vus des dizaines de fois », parmi lesquelles le trop indépendant Two Gates of Sleep, la Caméra d’Or mexicaine Année Bissextile, ou l’outil promotionnel Stones in Exile.

Julien Hairault

Rubber – Teaser

Kaboom – Extrait



Philippe Diaz, réalisateur de "La Fin de la pauvreté ?"

Après la chronique ici même du documentaire La Fin de la pauvreté ?, brève (en fait très longue !) rencontre avec son réalisateur, Philippe Diaz.

© Crédit Photo François Vila

Versus : Comme dans tout documentaire, l’idée est de donner la parole à ceux qui n’en ont pas ou n’en ont plus. Ici, toutes celles et ceux qui vivent cette misère dans les « pays du Sud ». Ce qui m’a interpellé c’est le fait qu’ils soient souvent en groupe, en famille ou au sein d’un collectif de travail, lorsqu’ils prennent la parole. Pourquoi ce choix ?

Philippe Diaz : Il n’y avait pas d’idée en fait derrière. Je voulais juste les montrer dans leur univers, familial par exemple. Mais il y a aussi des personnes que l’on voit seules, comme cette femme qui parle de ses deux enfants qui ont été tués. Je voulais avant tout séparer les experts des gens pauvres, cinématographiquement parlant même. Les premiers sont en général bien installés, dans leur bureau ou leur maison, avec trois ou quatre lumières sur eux, des gélatines de couleur pour les mettre en relief etc. Alors que les pauvres sont tournés plus ou moins caméra à la main, sans aucune lumière. C’est souvent moi qui tenais la caméra, et la productrice qui s’occupait du son, pour être à deux ou trois maximum lors des prises. Car je voulais qu’ils soient à l’aise. Je voulais aller où ils étaient, les prendre sur le vif tout en les rendant confortables, suffisamment confortables pour qu’ils se confient en toute sécurité. « On va rester un moment avec vous si vous êtes d’accord, et on n’allumera la caméra que quand vous serez prêts à me laisser tourner ». On souhaitait tourner là où ils se sentaient confortables. Les planteurs de thé par exemple ne voulaient pas parler sur la plantation car ils redoutaient des problèmes avec leur patron. Ils ont donc préféré aller parler plus loin sur la route. L’objectif principal était en fait de coller au plus près possible de ce qu’ils sont.

Versus : Ce qui est singulier et intéressant, c’est que vos experts viennent de tous les continents (Afrique, Amérique du Sud…). On s’éloigne donc du schéma typique des Occidentaux qui expliquent la pauvreté des pays du sud.

P. Diaz : Oui, j’ai d’ailleurs été plus impressionné par les experts africains ou sud-Américains comme Edgardo Lander au Venezuela ou Okoth-Ogendo au Kenya. Le premier montage du film faisait presque quatre heures et me plaisait beaucoup. Ç’a été une torture de le ramener à 1h40 parce que par exemple quelqu’un comme Okoth-Ogendo qui est le Chairman de l’Université de droit de Nairobi au Kenya est spécialiste du droit de la terre. Il m’a expliqué des trucs extraordinaires. On a eu des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles il me disait par exemple que le plus important au Kenya n’a pas été la prise de terres, leur confiscation, ni la transformation des gens en esclaves, mais l’apport de la propriété privée. Auparavant, toutes les terres étaient gérées de manière collective. De par la loi tribale, chaque personne faisant partie de la communauté avait un droit inaliénable à la terre, que ce soit pour élever son bétail, bâtir sa maison ou cultiver des céréales. C’est au moment où l’on amène le concept de propriété privée que tout cela explose, et c’est ça qui crée la pauvreté au Kenya. Je crois que je n’aurais jamais entendu cela chez un expert occidental. Ces gens savent beaucoup mieux que nous ce qu’il se passe là-bas, les vraies raisons de la pauvreté.

Versus : Cette expropriation privée est en effet en filigrane dans tout le documentaire. Et il y a un tel culte, une telle religion de la propriété privée en Occident qu’on ne se pose même plus la question…

P. Diaz : Bien sûr. J’ai interviewé Amartya Sen, et s’il reconnaît que l’on ne va pas régler tous les problèmes en abolissant la propriété privée, qu’il s’agirait d’une utopie, il admet qu’il s’agissait d’une vraie idée, d’une vraie démarche consciente de la part des Occidentaux quand ils ont promu cette valeur. Et aujourd’hui, la propriété privée est un paradigme qui domine les esprits. Tout a été fait depuis cinq cents ans pour que ces pays ne puissent pas se développer. Si l‘on consomme 30% de plus que ce que la Terre est capable de régénérer (et Serge Latouche nous dit qu’on est désormais plutôt à 50 %) ce n’est même plus un problème économique ou politique, mais un problème mathématique. Pour que nous puissions maintenir notre niveau de consommation et notre train de vie dans les pays du Nord, on va devoir plonger encore plus de gens dans les pays du Sud sous le seuil de pauvreté. On n’a qu’une seule planète. Comme il dit dans le film, si on en trouve cinq de plus, on est bon, le système pourrait perdurer. Il dit aussi une phrase que j’aime beaucoup : « penser que l’on pourrait développer à l’infini un système sur une planète finie, il faut être soit un enfant soit un économiste pour le croire ».

Versus : Autre aspect intéressant à noter, c’est la diversité des statuts des experts. Pas seulement des économistes, mais également des historiens, des juristes… Et aussi et surtout des membres de ce que l’on appelle la « société civile », des responsables d’associations principalement. Comme pour signifier la nécessaire appropriation par les citoyens de ces enjeux et de ces problématiques…

P. Diaz : C’est clair. J’ai été présenter ce film dans de nombreux festivals et participé à des débats aux États-Unis et maintenant en France. Le gros de notre public a entre 18 et 30 ans, et la question qui revient toujours à la fin c’est « qu’est-ce que je peux faire ». Et je leur réponds toujours que le « je » n’est pas un bon concept. « Qu’est-ce que « Je » peux faire ? Rien ». Bien sûr je peux manger moins de viande, rouler à bicyclette etc. Ce qui est très bien. Par contre qu’est-ce que « on » peut faire ? Beaucoup. Je tenais beaucoup à l’exemple bolivien, cette « Guerre de l’Eau », qui est important à ce titre. Ils ont résisté aux canons, aux tanks, à leur gouvernement, aux grandes sociétés américaines, et ils ont gagné. Avec rien. Si eux ont pu faire ça, nous on peut faire beaucoup de choses. Si on s’organise dans des groupes qui comptent des millions de membres et non plus des milliers, ça change tout. Les hommes politiques ne sont pas des gens qui ont des points de vue très arrêtés, si on souffle un peu d’un côté ils vont pencher de ce côté-là. Partout où on est allés, quel que soit le pays, quel que soit l’expert, on arrive toujours à la même chose, c’est-à-dire que la gestion « communale » des ressources est essentielle. C’est pour ça qu’on dit qu’il faut revenir aux Commons. L’idée que les ressources doivent être gérées de manière communautaire et doivent profiter à la communauté. Il est absolument absurde de travailler à un système dans lequel les ressources naturelles, c’est-à-dire données par la nature, ne profitent qu’à une minorité de gens. Des absurdités telles sont apparues à la suite de la privatisation de l’eau en Bolivie : les gens n’avaient plus le droit d’aller à la rivière ou de collecter l’eau de pluie. Mais où est-ce qu’on est ? On nage en pleine science-fiction, là. Blade Runner, c’est rien à côté.

Versus : Votre film n’est donc pas tant un documentaire sur la pauvreté que sur un système, le capitalisme, qui produit de la pauvreté. Le capitalisme qui est à la fois violent et injuste.

P. Diaz : Je pense que ce n’est pas le capitalisme le problème. C’est le système qu’on a bâti : si vous avez 20 % du monde qui consomme 80 % des richesses, comment peut-on espérer pouvoir utiliser et consommer encore davantage, sachant qui plus est que la population va continuer à augmenter ? Et nous sommes prêts à aller jusqu’à l’extrême pour garder la mainmise sur ces ressources naturelles dont on a besoin. Ces pays-là ne pourront jamais se développer. S’ils se développent, ils auront besoin de ressources, et ce seront des ressources en moins pour nous, et nous ne l’accepterons pas. Il y aura donc des « guerres de ressources » comme l’illustre le cas de l’Irak. Donc le capitalisme, le libéralisme, les « assassins économiques » etc, ne sont que des outils permettant de maintenir ce système d’exploitation. En cinq cents ans, les outils ont changé mais la logique est restée la même. Aujourd’hui c’est la dette du Tiers-monde, les accords bilatéraux, les paradis off-shore… On invente de nouveaux outils tous les jours (maintenant c’est la taxe carbone) pour arriver à contenir la pression sur les ressources, pour parvenir à ce que ces pays ne se développent jamais. Quand des pays comme l’Inde ou la Chine se développent, c’est tout le système qui explose. Car dorénavant, ils utilisent leurs ressources, qui auparavant étaient accaparées par le Nord.

Versus : Sur les changements d’outils que vous évoquez, le film montre bien comment la domination et l’exploitation ne repose plus sur les mêmes logiques. On a fait croire à ces pays lors de la décolonisation qu’ils étaient indépendants en leur donnant la souveraineté politique. Mais la soumission qui était auparavant d’ordre politique, militaire et morale, repose désormais sur la dette financière qu’ils ont à rembourser aux pays développés.

P. Diaz : J’ai interviewé un des généraux historiques de la Rébellion Mao Mao, qui a 85 ans à présent. Un entretien que je n’ai pas pu garder dans le montage final du film. Il me disait que cette rébellion a commencé par une idée très simple : « Rendez-nous nos terres ». Il me disait que lors de l’obtention de l’indépendance ils étaient très satisfaits, avant de se rendre compte que les Britanniques avaient totalement organisé l’indépendance du Kenya et transféré les terres d’une minorité blanche – les colons – à une minorité noire, une élite proche d’eux qui a pris le relais et a continué la même politique. Jomo Kenyatta, présenté en Occident comme le libérateur du Kenya, était avant tout un grand propriétaire terrien, possédant une grande partie des terres arables dans son pays.

Versus : Un des intervenants du film fait remarquer que, contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la pauvreté qui fait le terreau de la criminalité et la violence, mais bien un niveau d’inégalités insupportable qui les favorisent…

P. Diaz : Oui. C’est une des choses que l’on sait depuis longtemps. Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme par exemple. John Perkins, le « tueur économique » qui intervient dans le film m’a confié – dans un passage que j’ai aussi dû couper – qu’il avait rencontré de nombreux terroristes et qu’il s’agissait à chaque fois de gens qui répondaient à une oppression et une prédation. Ils ont vu leur famille mourir de faim et être dépossédée. Il est absurde de penser que ces gens-là ne finissent pas par se rebeller à un moment donné. Je ne nie pas qu’ils soient des fanatiques religieux, mais le fanatisme n’est pas tant une ligne de conduite qu’un comportement exprimant leur rébellion face à cette oppression et cette prédation.

Versus : Une autre idée reçue est aussi battue en brèche dans votre documentaire. On pense souvent que les capitaux vont du Nord vers le Sud, permettant le développement de ce dernier. Alors que 200 milliards de dollars de paiement d’intérêts transitent tous les ans des pays en développement vers les pays développés. Une somme importante qui laisse penser que c’est plutôt le sud qui finance le nord.

P. Diaz : Oui. De façon plus générale, c’est tout le développement des pays du Nord qui repose sur les ressources du Sud. Regardez des pays comme la Hollande et la Belgique qui étaient de tout petits pays à l’époque de la colonisation, quasiment sans aucune ressource. Comment est-ce qu’on bâtit un Empire avec zéro ressource, sauf à prendre des ressources ailleurs. C’est ça le début de la globalisation : quand des pays décidèrent d’aller à l’extérieur pour s’accaparer des ressources dans les autres pays.

Versus : On voit bien la pertinence des théories marxistes de la « mondialisation », en l’occurrence Lénine et son idée de la nécessaire expansion du capitalisme hors des cadres nationaux afin de permettre la valorisation du capital. Votre film montre aussi la nécessité d’obliger les gens à travailler, comme l’avait analysé Marx.

P. Diaz : Bien sûr. Regardez les mines et la règle de la « Mita » en Amérique du sud. Ce que j’ai voulu montrer c’est que partout le même principe apparaît : d’abord on prend les terres, après on prend les ressources naturelles, puis la nécessité d’avoir une main d’œuvre très peu chère explique la transformation d’hommes en esclaves. Afin de valoriser ces ressources que nous avions récupérées. D’où l’obligation de travailler six mois dans les mines sans jamais en sortir, et tant pis si certains en mouraient.

Versus : Autre exemple qui risque de frapper le public occidental, ces travailleurs qui sont liés par une dette se transmettant de génération en génération les obligeant à travailler pour l’employeur auprès de qui leurs ancêtres se sont endettés. Ce qui va à l’encontre d’un droit fondamental, celui de la liberté du travail…

P. Diaz : Kissinger disait que le droit international n’avait pas vocation à être appliqué dans les pays pauvres. Il y a encore aujourd’hui dans le monde de vrais esclaves, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas payés en argent mais en nourriture, ou qui reçoivent un salaire mais doivent le dépenser dans les boutiques possédées par les propriétaires des haciendas par exemple. Et il leur est évidemment impossible de quitter leur employeur. « Partir ? Mais partir où ? » Ils n’ont pas assez d’argent pour se payer un billet de train qui leur permettrait de partir. Ce sont des gens qui travaillent mais ne gagnent pas leur vie, ce qui explique que leurs enfants soient obligés d’aller vendre des petits trucs le soir pour subvenir aux besoins de la famille, voire de se prostituer. C’est pour ça que je tenais à finir mon film sur ces images de cet enfant qui doit occuper ses journée entières à mendier à toutes les voitures qui passent, pour ramener quelques centimes à la fin de sa journée.

Versus : Ce qui est frappant chez cet enfant c’est qu’il porte un t-shirt avec une inscription « educación » dessus, alors même qu’un des droits fondamentaux des enfants, celui à l’instruction et l’éducation, est bafoué dans ces pays.

P. Diaz : C’est un hasard, ce n’est pas moi qui lui ai mis ce T-shirt. Je ne sais pas si vous savez, mais il y a quelque chose d’assez intéressant : il y a un pays au monde où le droit des enfants n’est pas respecté pour l’agriculture, c’est-à-dire un pays au monde où l’on peut théoriquement, ou légalement si vous préférez, obliger les enfants à travailler dans les champs. Il s’agit des États-Unis. Bien sûr, ce ne sont pas les petits blancs qui vont dans les champs.

Versus : Plusieurs films ont déjà traité de la domination des pays développés, ou de firmes multinationales occidentales s’imposant dans les pays du Sud. Autant dans le registre du documentaire que de la fiction. Quel est à votre avis l’avantage du documentaire par rapport à la fiction pour traiter ce type de sujet ?

P. Diaz : Ce sont deux outils différents. Je ne raisonne pas en termes d’avantages et de désavantages. Le prochain film que je fais est un film sur Karl Marx et il s’agit d’une fiction. C’est juste une autre manière de voir les choses. On peut certes être plus précis, plus technique dans un documentaire, beaucoup moins dans une fiction. Dans une fiction abordant un sujet politique ou social, il s’agit avant tout d’éveiller une conscience sur un problème précis. On ne pourra par contre pas donner des éléments techniques précis, comme des concepts ou des statistiques. Là le documentaire est plus adapté.

Versus : Ce film sur Karl Marx, quelle sera son optique ?

P. Diaz : Ce sera une autre manière de dire la même chose, en évoquant Marx à la fin de sa vie, quand il était très malade et qu’il avait décidé d’aller mourir en Algérie car il ne voulait pas être un poids pour ses enfants. Le film permet de faire revenir dans sa vie des gens comme Bakounine, Proudhon, Engels bien sûr, etc. Ce qui m’intéresse le plus, c’est que c’est là-bas en Algérie qu’il voit l’application concrète de ses théories. L’« accumulation primitive » c’est juste une théorie, là-bas il l’observe, il le voit concrètement.

Versus : La crise actuelle aura eu au moins un mérite, celui de remettre Marx au goût du jour…

P. Diaz : Vous savez, Marx a toujours fait l’objet d’un malentendu et été caricaturé. Tout le monde pense, et tout particulièrement « l’Homme de la rue » que Marx c’est le communisme en Russie ; que c’est Staline. Alors que Marx était à l’opposé de tout ça. Il croyait aux élections libres, au multipartisme, à la liberté de la presse, aux libertés individuelles, etc. Ce qui est intéressant c’est de montrer là où ses analyses se sont révélées justes et là où il avait tort. Marx a dit lorsqu’il observait le capitalisme du XIXème siècle qu’un tel système en expansion permanente ne pouvait pas fonctionner, et c’est exactement ce que dit Latouche aujourd’hui. S’il était là aujourd’hui, Marx se demanderait pourquoi on ne l’a pas écouté.



Propos recueillis et mis en forme par Fabien Le Duigou
> La Fin de la pauvreté ? > sorti en salles le 16 décembre 2009



Extrait (1) de La Fin de la pauvreté ?



Extrait (2) de La Fin de la pauvreté ?

> Autres vidéos sur le site officiel du film.





"La Fin de la pauvreté ?" de Philippe Diaz

Vive la crise ! Si les temps sont durs en cette période de gueule de bois post-krach financier (sauf pour les banques qui continuent à faire des profits record, mais ceci est une autre histoire…), la crise économique aura permis à de nombreux cinéastes de revenir – via le genre documentaire – sur les horreurs du capitalisme néolibéral tentaculaire qui s’est imposé depuis une trentaine d’années dans le monde entier. Car bien plus qu’une simple crise de l’économie, il s’agit bien de la crise d’un modèle économique.

Après Let’s Make Money d’Erwin Wagenhofer – avec qui il partage non seulement des analyses mais aussi des intervenants – et le dernier opus du trublion Michael Moore (Capitalism, A Love Story), La Fin de la pauvreté ? revient sur le corollaire inévitable du libéralisme économique, à savoir le perpétuation d’une extrême pauvreté dans les pays du Sud. Le réalisateur Philippe Diaz axe sa narration autour de témoignages de ces hommes et femmes appartenant à ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps le « Tiers-monde » : une argumentation basée uniquement sur les simples chiffres de la population vivant avec moins de un dollar par jour ne parviendrait pas à convaincre le spectateur, d’autant plus que cette statistique est très critiquable (le coût de la vie étant très différent entre pays, on n’achète pas autant de choses avec un dollar aux États-Unis qu’en Mozambique, ce qui fausse les comparaisons de niveau de vie).
Le réalisateur trace donc le portrait furtif mais saisissant de ceux qui vivent au quotidien cette misère économique et sociale : logements exigus et délabrés, sous-alimentation chronique, problèmes de santé récurrents et conditions de travail inacceptables. Si le film en était resté à un simple constat, il aurait perdu rapidement de son intérêt. Tout a déjà été dit et à moins qu’il ne vive dans une « bulle » à Wall Street, le spectateur n’apprendrait pas grand-chose d’un simple inventaire de cette misère. La Fin de la pauvreté ? s’écarte de la voie typiquement descriptive pour analyser les causes profondes de cette pauvreté, et revient donc logiquement aux fondements mêmes du capitalisme et de son expansion il y a cinq siècles. Et quels que soient les pays, quelles que soient les analyses, quels que soient les intervenants (qui pour une fois, et contrairement à l’habitude dans ce type de documentaire, sont originaires de tous les continents), tout converge vers l’idée d’expropriation. Le fait que ce mot renvoie dans les mentalités occidentales à l’expropriation étatique « insupportable » réalisée lors de constructions d’infrastructures publiques, nécessitant la confiscation de parcelles de terrains privés, atteste de l’acceptation de l’idée selon laquelle la propriété devrait relever du privé et uniquement du privé.

Or la propriété privée est une construction historique, comme le montre la colonisation. Lors de la conquêtes de ces contrées « exotiques » et « barbares », les colons s’accaparèrent à leurs comptes les terres et les ressources, auparavant gérées selon une optique communautaire, afin de les exploiter, dans les deux sens du terme. Le développement des pays du Nord s’est donc fait sur le dos des pays du Sud et non grâce à leurs qualités propres. L’exemple de la Hollande est de ce point de vue édifiant : fleuron du capitalisme marchand de l’époque des empires coloniaux avant la domination anglaise, ce pays n’aura eu de cesse de piller les ressources naturelles de ses colonies comme l’Indonésie, mais aussi de détruire l’industrie locale (textile et porcelaine) afin de permettre le développement de l’industrie hollandaise. Inutile de s’attarder sur l’exploitation humaine qui accompagne le pillage des ressources (paradoxe surprenant que le soi-disant « libéralisme » se soit si longtemps accommodé de la privation de cette liberté fondamentale qu’est celle du travail) ni sur l’acculturation qu’ont subies ces peuples et qui confine à un véritable ethnocide dans la plupart des cas.
De fait, les pays du Sud ont été transformés en « fournisseurs » de denrées primaires au Nord : chaque colonie s’est spécialisée dans certaines productions (café, thé, riz…) afin de satisfaire les besoins des Occidentaux, mais aussi assez rapidement du Japon. Ou comment le Tiers-Monde s’est finalement vu dicter ses choix en matières économiques par une Triade (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord et Japon). Si cette division internationale du travail est présentée par les théoriciens économiques du XVIIIe siècle comme profitable à l’ensemble des pays, elle est avant tout source d’incertitude et de dépendance pour les pays spécialisés dans les cultures agricoles, la volatilité des cours des matières premières provoquant une instabilité de leurs revenus.

La décolonisation n’aura apporté qu’une indépendance de façade : les pays du Sud ont bien obtenu la souveraineté politique mais ils ont également hérité d’une dette financière abyssale vis-à-vis des pays du Nord. Comme si la liberté et l’indépendance avait un prix, au sens premier du terme. Alors que la domination occidentale reposait à l’époque coloniale sur une oppression politique et militaire, elle s’exerce désormais à travers l’endettement qui favorise la soumission de ces pays en voie de développement (de « mal-développement » diront certains). Avec l’aval des instances internationales tels que le FMI ou la Banque Mondiale qui, en échange des crédits accordés aux pays du Sud, leur imposent le fameux « Consensus de Washington », doctrine ultralibérale dont l’objectif est – selon le bon mot de l’économiste Joseph Stiglitz, un ancien de la BM – de satisfaire les intérêts de Wall Street. Parmi les piliers de cette doctrine, une privatisation tous azimuts et l’affaiblissement de l’Etat : un « fanatisme de marché » qui reste dans la logique de l’expropriation privée, le démantèlement du secteur public ayant profité aux élites économiques des pays du Sud ou aux grands groupes financiers internationaux du Nord. C’est par exemple le groupe US Bechtel qui récupéra le marché de la distribution de l’eau en Bolivie, dernier secteur à privatiser après le désengagement public dans les chemins de fer, les télécommunications, la santé… Notons que le Bolivie a toujours été présentée par le FMI comme un « bon élève » parmi les pays en voie de développement. Un des meilleurs… Cela reste à voir… Un des plus dociles c’est par contre une évidence…
Heureusement, les communautés villageoises rurales se sont révoltées contre cette « libéralisation » qui a provoqué une augmentation du prix de l’eau (alors que les thuriféraires de la « mondialisation heureuse » nous jurent que grand Dieu, le « Marché », c’est toujours bon pour le consommateur !) et se sont réappropriées collectivement la gestion de l’eau. Pas de fatalisme donc : ce que l’Histoire a mis cinq cents ans à construire peut être déconstruit. Sans pour autant verser dans la nostalgie d’un socialisme bureaucratique à la « soviétique » ni adhérer à certaines modes telle la « décroissance » présentée à la fin du film par Serge Latouche. Le film de Philippe Diaz invite juste à la réflexion sur un autre mode de production et de répartition des richesses, et à réinvestir l’idée des Commons, ces biens communs qui doivent être définitivement exclus de toute expropriation privée.

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles le 16 décembre 2009

> Lire aussi notre chronique/critique de Capitalism, A Love Story sur ce blog, mais aussi notre dossier sur la crise financière et le "milieu" bancaire dans VERSUS n° 15, et notre dossier sur les world companies dans VERSUS n° 17, actuellement disponible (avec un article, entre autres, sur Let’s Make Money).



Bande-annonce de La Fin de la pauvreté ?





"Capitalism, A Love Story" : un film Da Moore

J’ai toujours aimé Michael Moore, surtout avant de voir ses films. Il faut parfois savoir apprécier le « buzz » (quel affreux terme, au passage !) qui court autour du film avant même de se rendre dans les salles obscure pour jauger la valeur dudit « buzz » et juger la qualité dudit film. Car Moore, ce n’est une surprise pour personne, se traîne derrière lui une réputation bien gratinée, aussi bruyante qu’une armada de casseroles en téflon usagées, qui lui ouvre une quantité de cœurs et lui ferme une aussi importante quantité de portes. C’est qu’il a tendance à titiller un peu trop les puissants, les technocrates, les nantis, les démagos, les arrivistes, les carriéristes, enfin tous ceux qui font le système (cette « bête sauvage » dont parlait Nixon) et ceux qui en profitent en jurant leurs grands dieux qu’ils ne font rien de mal ; c’est qu’il aime particulièrement, le Moore, aller caresser la barbichette des décideurs, des législateurs, des hauts responsables, des élites, bref des politiques, afin de les confronter à ces aberrations qu’ils ont concouru à créer – ne serait-ce que du fait de leur inaction chronique. Même ceux qui n’ont pas vu Fahrenheit 9/11, à savoir les aveugles, les lapons et les manchots du pôle sud, se « souviennent » d’un gros bonhomme chaussé de lunettes et de casquette allant ennuyer ces messieurs-dames les représentants du Congrès, à Washington, histoire de leur proposer d’envoyer leurs propres rejetons en Irak pour faire la guerre aux vilains. Enfin, nuance : allant ennuyer ces représentants qui votèrent en faveur de l’invasion. Si Moore possède bien une qualité, c’est de savoir comment désigner du doigt les coupables, et il ne se gêne nullement pour cela. Une fois désignés, la curée commence.

Ces « victimes » montrées du doigt par le pamphlétaire le plus célèbre et le plus admiré de l’industrie du cinéma sont aisées à reconnaître puisqu’elles font partie du titre. Car le capitalisme est l’affaire des capitalistes, et potentiellement un cas de conscience pour une majorité des êtres humains qui foulent le sol de cette terre. Nous sommes donc tous concernés. Même le chaland qui subit les foudres de l’inexorable profit ; oui, même cet agriculteur, trapu et bonhomme, aussi beauf que savent l’être les Américains de la campagne, qui prépare tristement son déménagement après avoir reçu sa notification d’expulsion. Sa ferme, l’achat d’une vie, vient d’être rachetée par d’autres Américains qui en ont les moyens, et qui n’auront sans doute pas à débourser toujours plus afin de rembourser un prêt à taux expansif. Déménager pour où ? La question se pose d’autant moins qu’elle ne souffre aucune réponse. Le voilà, l’ami « capitalisme » : c’est l’ange monétaire qui descend du dernier étage des Goldman Sachs, Bank of America et autres pour vous offrir le seul ciel étoilé comme toit de maison. Et de cela, l’agriculteur un peu bourru est tout autant responsable que les puissants : parce que, d’une certaine manière, il a laissé faire le système. Comme nous tous. C’est sur cette position que campe un Moore légèrement désabusé, indubitablement fatigué par ses années de pérégrinations idéologiques depuis Roger et moi. Avec l’impression que rien n’a changé.

A sa façon, Moore ressemble à notre hexagonal postier Olivier Besancenot, le talent pour le montage en plus. Lui aussi pourfend sans égards le système tel qu’il s’est installé et pérennisé ; lui aussi monte à l’assaut de ces puissants qui sont autant de châteaux forts à prendre par les armes ; lui aussi souligne avec raison – et un chouia d’idéalisme – les aberrations de notre économie mondialisée. Et lui non plus ne propose in fine aucune solution valable de rechange. En même temps, la différence c’est que Besancenot est un politicien dont le rôle est d’agir, tandis que Moore n’est qu’un pamphlétaire hyperdoué dont les prérogatives se résument à étaler et faire connaître les scories systémiques. Chacun à sa place. Il me semble néanmoins qu’un Moore, pour ces mêmes raisons, aura toujours plus d’impact que tous les Besancenot du monde : parce qu’il cherche moins à convaincre (votez pour moi) qu’à persuader (accompagnez-moi dans le projet d’un changement profond des mentalités). Le champ d’action du cinéaste s’arrête à la porte des institutions et des bastions de la finance ; en attendant, il aura tracé le chemin pour des politiques plus avisés et, surtout, plus réalistes que celles des anti-tout.

Car Moore, et ce n’est pas la moindre de ses qualités ici, nous donne à voir une chose étonnante, en fin de film, une chose bien plus juste que tous ces exemples de dérives capitalistes livrés les uns à la suite des autres comme on enfile des perles (qui a-t-il besoin de convaincre, d’ailleurs, de l’iniquité des traitements infligés à une population qui souffre quotidiennement dans le « pays de la liberté » ?) ; cette chose, c’est la capacité du politique à dépasser l’institutionnel – les clivages idéologiques, les disparités sociales, les pressions lobbyistes – pour puiser sa force dans une inspiration humaine. Il est incroyable de voir ces images de représentant(e)s du Congrès qui harangue leurs collègues et, par-delà les murs, leurs électeurs, afin de les pousser à la révolte ; il y a de l’émotion dans cette façon qu’a le procureur de Chicago d’intimer l’ordre à ses concitoyens de ne pas quitter leur maison lorsque le représentant de la banque vient les expulser. Le rôle du politique n’est-il pas de protéger ses ouailles, tel un messie civil ? Et qui pourrait contredire l’idée que l’on est mieux protégé entre quatre murs et sous un toit ? Logiquement, presque naturellement, Moore change alors d’époque et nous emmène au temps de Franklin Roosevelt, quand le plus grand des immenses présidents américains (exit Lincoln et Kennedy) envoyait l’armée non pour déloger les manifestants dans les usines, mais pour les protéger. Situation rocambolesque ? Certes, mais qui dans un monde idéal ne devrait être qu’une norme. Difficile de dire si le propos de Moore peut être ici compris comme une légitimation de Barack Obama (dont l’espoir diffus se propage dans les allées filmiques de ce Capitalism), que le cinéaste a eu largement le temps de reconsidérer politiquement depuis la réalisation de son film. Toutefois, il est clair que le nouveau président américain suscite l’enthousiasme de l’originalité chez les hommes et les femmes qui ont subi, un moment ou un autre, les foudres du système.

Gare, pourtant, à la tentation de placer Moore sur un piédestal ! Toutes les qualités de son dernier opus (qui n’a que médiocrement marché aux USA malgré un lancement savamment orchestré par Paramount), depuis l’audace physique du cinéaste, qui n’hésite pas à aller en personne taquiner les agents de surveillance des banques afin de réclamer l’argent versé par les contribuables via le plan Paulson, jusqu’à l’excellente pédagogie visuelle qui fait de toute œuvre de Moore un objet à la fois passionnant et ludique, ne peuvent pas éternellement dissimuler ses défauts. Ces défauts sont connus, ils sont récurrents depuis les débuts de sa carrière ; d’une part, le fait que Moore utilise à sa convenance les mêmes armes que ses ennemis (la propagande), d’autre part ce risque constant de la simplification abusive que personne, même doté de la meilleure foi possible, ne peut complètement éviter. En réalité, l’importance de ces défauts varie selon les yeux qui les regardent et les oreilles qui les entendent. Je veux croire que le public possède cette vivacité d’esprit suffisante pour prendre une certaine distance vis-à-vis des images. Mais pour des spectateurs dénués de tout sens critique, le danger est grand de prendre pour argent ( ! ) comptant les propos du cinéaste, parmi ceux qui frôlent au plus près le révisionnisme. Il arrive parfois que les arguments du cinéaste flirtent avec l’exagération stupide d’un Thierry Meyssan, tout occupé à créer de toutes pièces sa future théorie du complot. Différence essentielle tout de même : dans tous les cas Moore a parfaitement conscience de cette tentation à franchir la limite, ce que les conspirationnistes n’imaginent même pas.

Plus qu’un film sur la conspiration, plus qu’un film révolutionnaire (l’appel final résonne comme un cor de chasse destiné à tous les guévaristes convaincus), Capitalism est pour Moore un exutoire autobiographique. On aurait pu penser que le bonhomme de Roger et moi cesserait rapidement d’importuner le spectateur en se présentant devant la caméra et en allant enquiquiner les passants. Pourtant, le cinéaste a continué à se mettre en scène, et plus encore, à mettre en scène sa ville natale, Flint, dans le Michigan, réceptacle de toutes les dérives du système américain (on la retrouve dans une majorité de ses documentaires, y compris Bowling For Columbine). Il y retourne encore une fois pour quelques scènes parmi les plus émouvantes de sa carrière, particulièrement ce passage où, observant le terrain vague que fut autrefois l’usine automobile où il travailla toute sa vie, le propre père de Michael Moore ressasse la nostalgie d’une époque meilleure. Moore ne s’est jamais autant impliqué personnellement dans son projet de mise en scène, allant jusqu’à montrer des images de son enfance heureuse. Un brin d’égocentrisme ? Dans ce cas précis, le terme exact est plutôt : humanisme.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 25 novembre 2009

> Lire aussi : notre dossier sur la politique catastrophique de G. W. Bush vue par Moore dans VERSUS n° 14, notre dossier sur la crise financière et le milieu (mafieux !) bancaire dans VERSUS n° 15, et notre dossier sur les world companies dans VERSUS n° 17, actuellement disponible










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