Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 300, 9ème rayon, affiche, amulette, Andrew Stanton, Avatar, Battle Royale, Brad Bird, chronique, Chroniques martiennes, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, confédéré, critique, Dejah Thoris, disney, Dune, DVD, Edgar Rice Burroughs, Flash Gordon, Franck Frazetta, grotte, guerre de sécession, Hunger Games, Indien, John McTiernan, L’Attaque des clones, Le Monde de Némo, Lynn Collins, Mark Strong, Mars, Michael Giacchino, Mission Impossible : Protocole fantôme, naissance, neuvième rayon, performance capture, Princess of Mars, renaissance, revue, revue versus, revueversus.com, Running Man, séance, séances, sorties, sorties ciné, Star Wars, Tarzan, Taylor Kitsch, Tharks, Thern, Therns, Tom Cruise, versus.com, versusmag.fr, virginité, Wall-E, Willem Dafoe
A l’instar de Brad Bird, son compère de chez Pixar, Andrew Stanton est passé à la direction d’un film avec des personnages en chair et en os, réussissant lui aussi avec brio l’examen de passage. Tout n’est certes pas parfait mais leurs réussites sont indéniables et probantes car ce n’était pas chose aisée de conserver une ligne artistique personnelle en se frottant au mastodonte Tom Cruise pour Bird et sa Mission : Impossible – Protocole fantôme et aux écrit d’Edgar Rice Burroughs pour Stanton qui adapte avec John Carter une partie du Cycle de Mars (onze volumes) du romancier. Ainsi, les deux artistes sont parvenus à conserver leurs personnalités puisque la quatrième aventure d’Ethan Hunt rappelle les précédents travaux de Bird dans la représentation de figures héroïques tout comme John Carter renvoie dans la découverte et l’intégration d’un nouveau monde à Wall-E et au Monde de Némo.
Véritable source d’inspiration pour tout un pan de la littérature de fantasy science-fictionnelle (Dune, Chroniques martiennes,…), les aventures du soldat confédéré John Carter auront également influencé largement Flash Gordon, les Star Wars de Lucas ou Avatar de Cameron, entre autres, ceux-ci se retrouvant forcément cités au gré des séquences. Œuvre emblématique et fondatrice par excellence, Disney a pourtant montré un désintérêt et une incompréhension patente du matériau en or qu’ils avaient entre les mains.
Perdu dans les limbes du development-hell depuis quatre vingt ans (John McTiernan avait même un temps envisagé d’adapter Princess of Mars), le projet abouti finalement sous l’égide de la firme aux grandes oreilles mais cette dernière semble gênée aux entournures pour en exploiter l’immense potentiel, ne sachant quelle cible ou catégorie de public le film pourrait toucher. Ainsi, alors que le premier trailer diffusé sur les ondes en juillet 2011 montrait un large panel d’images attirantes et intrigantes, la promo change de braquet en décembre de la même année pour ne conserver que les exploits martiens et la monstration de créatures extra-terrestres fabuleuses. Les nouvelles bandes-annonces occultent désormais la partie se déroulant sur Terre, réduisant considérablement le champ d’action d’un film qui n’apparaît plus que comme un blockbuster familial de plus, plein de bruit et de fureur contrôlés, avec sidekick humoristique et une princesse en danger à sauver. Ce qu’il est assurément mais pas exclusivement. Parmi ce patchwork de plans, impossible pour des non familiers de l’oeuvre du papa de Tarzan de définir même sommairement le héros et ses motivations. En l’état, on pense invariablement à un assemblage improbable entre L’Attaque des clones, 300 et Avatar (certes en plus beau pour les deux premiers) où un jeune premier effectue des bonds saisissants pour foutre la rouste de leur vie à tout ce qu’il rencontre. Or, le personnage de John Carter est un peu plus complexe que ça. Seulement, en éludant de la promo son origine terrienne, son déracinement est évacué alors qu’il est un élément fondamental de sa progression. Il ne faut pas en révéler trop mais l’omission d’un contexte original s’avère préjudiciable pour l’exploitation en salles. De même, que penser du fait que le titre du film se voit amputé de la mention importantissime « of Mars » ? Couplé à une affiche teaser passe-partout, difficile de déceler la moindre promesse d’aventure épique. Sans compter que le nom de Stanton n’apparaît même pas et encore ses précédentes œuvres pourtant gages d’une certaine qualité. Une stratégie étonnante, surtout pour un budget aussi conséquent (250 millions de dollars). Alors que le moindre succédané aseptisé de Battle Royale et Running Man porté par des têtards insipides en tête d’affiche (Hunger Games pour ne pas le nommer) a droit à tous les égards, la grande aventure populaire John Carter est appréhendée avec des pincettes.
Evoquer cet aspect économique de l’œuvre est habituellement accessoire pour sa compréhension ou son appréhension et peu représentatif de sa qualité mais le cas présent est plus problématique tant cette ligne promotionnelle engendre de sensibles répercussions. Sur son accueil déjà, le film n’ayant pas eu le succès qu’il méritait malgré le bouche à oreille très favorable qui a fait remonter sa courbe de fréquentation d’un week-end à l’autre. A priori, le film n’atteindra pas le seuil de rentabilité qui permettrait la mise n chantier de séquelles qui auraient permis de développer les multiples éléments narratifs introduits et non explicités nature et fonction du neuvième rayon ; origine, pouvoirs, rôle précis des Therns…). A propos de box-office, on peut légitimement s’interroger sur la communication faite par Disney, à peine dix jours ( !) après sa sortie, sur le bide commercial annoncé du film (il est question d’une perte sèche pour le studio pouvant s’élever à 120 millions). A croire que le film était condamné voire sacrifié d’avance…
Cependant, ce contexte de quasi non-communication et de frilosité ne saurait complètement expliquer les lourdeurs narratives étonnantes de la part de Stanton, même si l’on ne peut s’empêcher d’y voir une certaine influence. D’emblée, le prologue se situant sur Mars et introduisant les adversaires à venir pose divers problèmes. Cette séquence balancée en début de métrage est décontextualisée puisque l’on poursuivra avec la partie terrienne du récit. Ensuite, elle semble la résultante de la disparition des bandes-annonces de l’action sur Terre, de sorte que pour ne pas décontenancer outre mesure les spectateurs, on débute aussitôt sur la planète rouge. Enfin, ce commencement amoindri considérablement l’impact de la découverte du nouveau monde de Mars en même temps que le personnage référent du spectateur.
Tout ceci n’est pas préjudiciable en soi mais s’avère regrettable car les vingts minutes qui suivent sont un modèle d’exposition ? John Carter nous est ainsi présenté au travers d’un enchaînement de séquences misant avant tout sur une compréhension visuelle. On le voit dans le Londres du dix neuvième siècle déjouer la filature d’un homme mystérieux (il est donc rusé et sûr de lui) avant de regagner son domicile où il sera découvert mort. Entre alors en scène le personnage original de son neveu, Edgar Rice Burroughs lui-même. Une mise en abyme très réussie puisque ce dernier va prendre connaissance du journal de son oncle qui a consigné tous les évènements l’ayant amené de Terre jusqu’à Barsoom, nom donné à Mars par ses habitants, et les aventures qu’il y a vécu. On poursuit alors avec un Carter en capitaine confédéré désabusé, hirsute, ne pensant qu’à sa prospection d’or et refusant le retour forcé dans l’armée imposé par un officier. A cette occasion, Stanton, par le biais de l’humour, défini d’autres caractéristiques du héros, comme son impulsivité ou sa propension au rejet de toute cause et autorité (voire même sa capacité à bondir pour échapper au danger, ici esquissée de manière très slapstick lorsqu’il se jette à deux reprises sur les soldats pour finir par sauter à travers une fenêtre). Il parvient finalement à s’évader et sa fuite le mène dans une grotte indienne ornée de signes étranges d’où émerge un homme tout aussi étrange, porteur d’une amulette. Cette dernière, couplée à une formule cabalistique permet d’utiliser l’accès troglodyte vers Barsoom que représente cette caverne.
Détaché des contingences de son monde, recherchant l’isolement, ne craignant pas la plongée dans l’inconnu, si John Carter n’était pas prédestiné au moins était-il prédisposé à répondre à l’appel de l’aventure.
Par la suite, le film se montre tout aussi habile dans la description des évènements et la formalisation d’un monde fantastique mais crédible. Et s’il quitte un monde en proie à la guerre civile pour en gagner un autre tout aussi déstabilisé par une guerre fratricide, il ne s’agira pas pour lui d’un éternel et usant recommencement mais l’occasion d’une renaissance aussi bien physique que morale. Issu d’un monde où la gravité est plus forte, il voit ses forces décuplées sur Mars, de sorte que le moindre pas le propulse à quelques mètres de distance. Il va devoir en premier lieu maîtriser cette nouvelle habileté pou réapprendre à marcher. Le parallèle avec les larves humaines de Wall-E est d’ailleurs assez amusant puisque John Carter va débuter à plat ventre, éprouvant toutes les peines du monde à se tenir debout et se déplacer normalement. Une venue au monde d’autant plus accentuée que l’on se trouve dans un paysage sauvage vierge de toute présence et d’une clarté éclatante. De plus, au moment de son premier contact avec un représentant de la race des Tharks, géants verts filiformes à quatre bras, son patronyme sera confondu avec son état d’origine, la Virginie. Finissant ainsi d’instituer John Carter comme un homme à la virginité retrouvée et dont l’action dans ce monde va lui permettre de se construire une nouvelle trajectoire, une nouvelle destinée. Notons pour conclure sur cette naissance à nouveau tout le passage dans le village des Tharks où John Carter est traité comme les nouveau-nés de cette race (lavé, talqué, nourri).
Dommage que les diverses lignes narratives et éléments secondaires foisonnant fassent patiner par moments le rythme du récit car l’évolution progressive du héros est vraiment remarquable. L’intrigue du mariage forcé de la princesse Déjah Thoris (Lynn Collins) avec celui qui veut dominer ce monde est nécessaire à l’implication et l’imbrication de l’histoire mais elle souffre d’une certaine conventionalité. Cependant, ce personnage de princesse farouche est d’une superbe complémentarité avec celui de Carter et leurs relations sont entremaillées d’agréables moments comme le sauvetage de Déjah en guise de premier contact.
Une séquence d’action, la première, qui intervient après une heure de métrage. Les morceaux de bravoure ne manquent pas mais ils ne concernent pas seulement des exploits athlétiques mais également la découverte, l’exploration d’endroits inconnus. La longue partie située dans le village Tharks est un véritable précis d’anthropologie puisque l’on y apprend énormément de choses sur son organisation, les rapports de forces des membres les plus influents comme ses rites et ses croyances. De même, la traversée du désert puis la remontée du fleuve pour trouver un moyen de renvoyer Carter chez lui sont l’occasion de contempler des cadres d’une beauté à couper le souffle. Tout comme Avatar, John Carter institue un rapport quasiment fusionnel du spectateur avec le héros auquel il s’identifie, découvrant à travers ses yeux les merveilles qui l’entourent.
Et évidemment, ce sont deux récits éminemment initiatiques où deux handicapés dans leur ancien monde vont revivre dans le nouveau. Si John Carter n’est pas physiquement diminué comme Jake Sully, il n’en demeure pas moins tout aussi tragiquement un homme coupé en deux. Non seulement il n’a plus de cause à laquelle croire ou se rattacher mais il a perdu sa femme et sa fille. C’est un homme intérieurement anéanti qui ne se bat que dans son propre intérêt, refusant aussi bien de prendre fait et cause pour les Tharks dont le chef (Willem Dafoe sous le masque de la performance capture) voit en lui leur champion, ou pour Déjah.
Ce n’est qu’au terme d’un combat – grandiose d’intensité, graphiquement splendide car renvoyant aux illustrations du regretté Franck Frazetta et émotionnellement très surprenant – contre un clan Tharks manipulé par un Thern, qu’il retrouvera de meilleures dispositions. On le verra à l’issue renaître une fois de plus puisqu’on l’extirpe d’une montagne de corps l’ayant enseveli. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière naissance figurative, preuve que tout le film se consacre essentiellement à façonner ce personnage hors du commun. A chaque fois, cette naissance lui procure un regain d’expérience, un nouveau statut lui permettant d’intégrer cette contrée lointaine.
On peut regretter le final assez expéditif où les séquences s’enchaînent un peu trop vite, oubliant de donner plus d’ampleur à la bataille finale. Mais ce ne sont que des peccadilles car là encore, l’important réside dans la manière de conclure et le choix de se focaliser une fois de plus sur le destin de son principal protagoniste. Celui-ci est brutalement arraché à son rêve d’une vie meilleure et entreprendra tout pour la retrouver. De la vie à la mort, il n’y a parfois qu’un seuil à franchir, et seul John Carter semble capable de l’emprunter en sens inverse, s’endormant pour un repos éternel pour le commun des mortels mais synonyme pour lui de réveil. Pour renaître à nouveau en tant que John Carter de Barsoom.
Nicolas Zugasti
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Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.
Stéphane Ledien
> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011
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Dans A Deriva, le film lunaire de Heitor Dhalia, les corps ont une fâcheuse tendance à se toucher et les personnalités à s’affronter. Le film fonctionne sur le leitmotiv du va-et-vient, motif évidemment sexuel inspiré par le reflux des vagues de l’océan Atlantique venant frapper le sable de la plage, dans l’espace ensoleillé et limité où se déroule l’action (ou la non-action) ; ainsi les corps, les sentiments, les passions vont et viennent. Le père – romancier célèbre, dont les ouvrages sont des études de cas sentimentales, en panne d’inspiration et d’argent, incarné par Vincent Cassel version brésilienne – et la mère – Deborah Bloch, tendant alcoolique – ne cessent de se quereller en public comme en privé, sans dissimuler que leurs séparations sont régulières, leurs raccommodages chroniques. Leur fille Filipa, superbe Laura Neiva, témoin de ces hésitations passionnelles constantes, apprend de son côté à assumer sa propre sexualité. Sa relation brouillonne avec l’un de ses camarades de jeu reproduit avec naïveté le schéma parental : elle le rejette, l’embrasse, le repousse, lui avoue son amour, et finit par aller quêter sa découverte sexuelle ailleurs. Instabilité adolescente ?

En fait, tous les membres de cette famille sont des instables, aux cœurs déjà flétris ou déjà blasés. L’aventure que partage son père avec une Américaine vivant sur la côte, Angela (Camilla Belle), la convainc de l’incertitude de tout sentiment amoureux. En réalité, pas besoin d’avoir étudié longuement la psychanalyse pour saisir que Filipa n’aime qu’un seul homme : son père, et que par conséquent, si elle tente vainement de rétablir la relation parentale comme on répare une voiture fichue, c’est parce qu’ainsi elle s’assure la fidélité – sentimentale, sinon physique – de son père à son égard. Ses galipettes américaines sont donc perçues comme des menaces à la stabilité incestueuse imaginée par Filipa ; le dépucelage final de celle-ci, lorsqu’elle se donne au serveur du bar sur le pont de son bateau, est plus le résultat d’une frustration et d’une agression vis-à-vis de son père qu’une véritable envie passionnelle de découvrir l’acte sexuel.

Comprenant cela, nous ne pouvons sortir que déçus d’un film qui promet beaucoup – esthétiquement et érotiquement parlant – sans vraiment donner de lui-même. Ni la mise en scène aux cadrages pointilleux, ni la conclusion narrative finalement très implicite et jamais visuelle, ne concourent à faire de A Deriva la proposition transgressive, projection moderne des mœurs et des paradoxes antiques, qu’il aurait pu être. Reste le jeu des acteurs, proprement passionnel, dans une langue aux intonations chantantes, en complet décalage avec les drames intimes qu’elle souligne ; pour l’essentiel surnage, malgré tout, l’impression que les meilleures idées de Heitor Dhalia sont parties, sans mauvais jeu de mots, à la dérive.
Eric Nuevo
> Sortie en salles le 09 septembre 2009









