Classé dans : Ecrits et chuchotements | Tags: agent, éditions Capricci, Bela Lugosi, cinéma, Crossroad Avenger, Ed Wood, Edward D. Wood Jr., essai, expérience personnelle, faire des films, Glen or Glenda, guide, Hollywood, industrie du cinéma, Johnny Depp, La Fiancée du monstre, Lisa Marie, los angeles, Night of the Ghouls, Nightmare of Ecstasy, Orgy of the Dead, pire cinéaste de l'histoire, Plan 9 From Outer Space, producteur, réalisateur, Rudolph Grey, scénariste, studios hollywoodiens, Tim Burton, Tom Keene, tournage, USA, Vampira
« Que dire au juste sur Hollywood ? J’y ai vécu de nombreuses années. On y trouve de tout, du bon comme du mauvais. Où qu’on soit, on a toujours besoin des deux, car le mauvais permet de juger le bon. Mais Hollywood, ce n’est pas n’importe où – on a dit que c’était la capitale du monde du spectacle. En vérité, Hollywood est plus controversée. » (p. 164)
Aussi étrange que cela puisse paraître, Ed Wood se pose en sage observateur. Perché au sommet de son montagneux ego, au moins égal à l’Olympus Mons martien, il surveille les allées et venues des jeunes recrues qui, comme des milliers d’entre elles chaque année, viennent fouler le sol d’Hollywood pour tenter de forcer les portes des studios de cinéma et devenir des stars. Tous ces jeunes gens espèrent un jour obtenir leur propre étoile sur Hollywood Boulevard, auprès de celles des meilleurs acteurs et actrices de la grande famille du cinéma. Mais comme ils risquent surtout de finir écrasés sur le trottoir sous les pieds de producteurs, agents et autres personnages potentiellement véreux qui ont fait leur nid dans la vaste mégapole californienne, Ed Wood s’est donné pour mission, depuis ses confortables hauteurs, de prodiguer ses conseils à travers ce guide de survie « pour les Nuls ». Pourtant, pour celui qui connaît déjà, au moins de réputation, le nom d’Ed Wood, le doute ne tarde pas à s’installer : est-ce un guide pour les nuls ou un guide rédigé par un nul ?
Le nom d’Ed Wood., réalisateur, scénariste, producteur, acteur, écrivain et monteur américain, est soudain devenu célèbre avec la publication, en 1992, de l’ouvrage de Rudolph Grey, Nightmare of Ecstasy : The Art and Life of Edward D. Wood Jr., puis la sortie du film que Tim Burton en a tiré en 1994, Ed Wood. Dans cette œuvre remarquable, filmée en noir et blanc, Johnny Depp incarne avec enthousiasme ce réalisateur récompensé, en 1980 et de façon posthume, du Golden Turkey Award en tant que « pire cinéaste de tous les temps ». Avec tant d’enthousiasme, d’ailleurs, que le film de Burton a fait naître un intérêt nouveau et inédit pour l’œuvre inqualifiable de ce grand raté du cinéma, à tel point qu’un coffret contenant quelques-uns de ses forfaits filmiques est paru cette dernière décennie en DVD chez l’éditeur Side Street.
Perçons de suite l’abcès quant au travail de monsieur Wood : s’il est sans doute abusif de l’avoir qualifié de « pire cinéaste de tous les temps », dans la mesure où l’on pourra toujours trouver un quidam tournant des longs-métrages proches du zéro absolu dans son garage avec la caméra du grand-père paternel, il n’empêche que le cinéma d’Ed Wood est objectivement une catastrophe. Si ce n’est pour pouvoir dire qu’on l’a vu, il n’y a pas beaucoup d’autre intérêt à voir (ou pire : revoir) son film le plus connu, Plan 9 From Outer Space (1959), avec ses trois décors et demi (dont une cabine d’avion furieusement proche d’une banale chambre dotée d’un rideau et de deux sièges) et son scénario abracadabrantesque déroulé par les pires comédiens des années 50. Le plus attrayant, dans ce film, reste finalement sa fabrication, d’ailleurs relatée avec humour dans le film de Burton et en partie dans cet ouvrage : des financiers chrétiens désireux de gagner de l’argent avec une production horrifique pour pouvoir ensuite réaliser une série d’œuvres sur les apôtres, l’équipe de tournage forcée de se faire baptiser dans une piscine, le comédien principal (Bela Lugosi) décédé plusieurs semaines plus tôt et remplacé par un chiropracteur dont le visage reste soigneusement dissimulé dans sa cape, et même, parmi le casting, la présentatrice d’un show télévisé nommée Vampira (incarnée par Lisa Marie chez Burton).
Quand on sort d’une projection de Plan 9 From Outer Space, peut-être plus que n’importe quel autre film d’Ed Wood (Glen or Glenda, Orgy of the Dead, Night of the Ghouls et autres titres si réjouissants), et qu’on prend dans les mains cet ouvrage censé prodiguer des conseils pour les acteurs, actrices et scénaristes désireux de réussir à Hollywood, on ouvre grands ses yeux d’étonnement. En effet, Wood peut se targuer d’avoir au moins réussi quelque chose d’important : il n’était pas si facile, dans les années 50, de tourner un film à Hollywood sans posséder aucun talent de metteur en scène. De nos jours, il suffit d’emprunter une petite caméra HD, voire un téléphone portable dotée d’un appareil d’enregistrement, pour s’improviser réalisateur et filmer sa maison sous toutes les coutures ; mais à Hollywood, a fortiori avant la fin du système des studios, il faut écrire un scénario, le soumettre à des producteurs, sinon trouver de l’argent soi-même, constituer une équipe technique et artistique, faire preuve d’une inventivité de tous les instants pour contrevenir aux impondérables d’un tournage, puis, dans le cas d’une production indépendante (en marge des grands studios qui dominent l’industrie), convaincre un distributeur de ne pas laisser pourrir les bobines dans quelque tiroir obscur. Disons que cet enchaînement, toujours valable après les années 60, était plus contraignant encore avant. Ed Wood souligne d’ailleurs à quel point il est frustrant de devoir faire une croix sur son film parce qu’aucun distributeur ne souhaite en prendre le risque, et se félicite d’avoir vu toutes ses réalisations trouver le chemin de l’écran – même pour un temps relativement bref.
D’ailleurs, Ed Wood parle ici en tant que producteur plus qu’en qualité de scénariste : « Je dis “nous” car je dois nous ranger, mes associés et moi, du côté des producteurs indépendants » ; « Nous avons dû introduire dans nos films certains éléments de nudité et une violence réaliste » (p. 142) ; « La majorité d’entre nous qui œuvrons dans le métier depuis un moment peur flairer le mensonge à des kilomètres » (p. 72) ; « Je dois avouer que lorsque j’ai commencé à travailler dans l’industrie du cinéma… » (p. 67), etc. De facto, l’objectif de Wood est de nous faire partager son expérience d’artiste à Hollywood, lui qui a suivi autrefois ces chemins de traverse dissimulés entre les grandes avenues de la Cité du cinéma – quelque part entre Sunset et Hollywood Boulevard. Mais en vertu du nombre de « je » qu’il utilise, Ed Wood a aussi, avec cet étrange ouvrage, envie et besoin de nous parler de lui et de sa carrière : nombreux sont les passages où il se met franchement en avant, évoquant son métier, ses romans (le chapitre « Donc vous voulez être écrivain ? »), ses films, relevant ici ou là comment il a sauvé la carrière déclinante de tel ou tel comédien – Bela Lugosi bien sûr, son amitié avec le cinéaste étant le nœud autour duquel est édifié le film de Burton, mais aussi un acteur de westerns sur le retour, Tom Keene, qu’il a ramené soi-disant sur le devant de la scène en le faisant jouer dans Crossroad Avenger (1953), avec cette géniale rhétorique du héros sauveur d’innocents en péril : « Le 21 mars 1951, je suis intervenu de manière déterminante dans la vie de Tom Keene » (p. 89). Notez la référence précise à la date, moment T choisi par ce personnage au grand cœur ; il n’y manque plus que l’heure, les minutes, les secondes ! Quel homme vaniteux et superbe, qui sort de la boue des cabotins has been pour leur donner une ultime chance dans une production à quelques dollars que personne ne verra jamais !
Cela dit, cette mise en scène d’Ed Wood par Ed Wood laisse entrevoir, à plusieurs reprises, un véritable intérêt historique. Sa vie et sa carrière accompagnent les profonds changements qui ébranlent l’industrie du cinéma hollywoodien, et pas seulement parce que les films deviennent plus violents, ouvertement sexuels et grossiers, mais parce que l’émergence de la télévision et des studios indépendants atteignent durement le système tel qu’il existait depuis le début du siècle. Son regard sur le travail de Tom Keene est en cela édifiant : « ce n’est pas Tom qui n’a pas su suivre le courant, mais le western lui-même qui a changé » (p. 88). Au détour d’un dernier chapitre plus émouvant, Wood fait l’éloge de tout ce qui a disparu dans cette Hollywood qu’il aimait tant autrefois : les fameuses « premières » de films (on pense à celle, très chaotique, de La Fiancée du monstre dans le film de Burton avec des spectateurs à deux doigts de transformer la salle en désert post-apocalyptique), les vraies stars remplacées progressivement par des acteurs éphémères de séries TV, la disparition des night-clubs de Sunset Boulevard – bref, une ville devenue comme les autres. Mélancolique, il écrit : « En réalité, Hollywood n’existe plus » (p. 167). L’image donnée ici de la capitale du cinéma n’est pas reluisante et l’on peut s’interroger sur son authenticité. Mais il ne faut être dupe de rien : cette vision négative d’Hollywood correspond d’abord à l’état d’esprit de l’observateur, Ed Wood lui-même, baigné dans la frustration face à une industrie dont il n’est pas parvenu à maîtriser suffisamment les codes.
Le fait est que ce guide hollywoodien suinte d’une rancœur qui est celle de son auteur. Cette rapide prise de conscience à la lecture évite de se demander, à chaque page, s’il faut prendre son ouvrage au premier degré (auquel cas Ed Wood est définitivement fou à lier) ou au centième (auquel cas il s’avère très drôle). En fait, Comment réussir à Hollywood dessine le paysage d’un échec et d’une dépossession qui sont ceux d’un jeune homme bourré d’idéaux et venu, comme tant d’autres avant et après lui, tenter sa chance dans la société du spectacle. Ed Wood décolle de Poughkeepsie, New York, et plonge vers la ville du cinéma en forçant le chemin, de la même façon qu’on essaye de faire entrer un triangle dans un carré : avec acharnement et inconscience. Sa personnalité singulière le pousse à tourner Glen or Glenda en 1953, film inspiré de l’histoire du changement de sexe de Christine Jorgensen, et révélant une partie truculente de sa psychologie : son propre goût pour les vêtements féminins qu’il porte avec gourmandise. Ed Wood perçoit Hollywood comme le lieu par excellence de l’indétermination des genres, un espace où hommes et femmes peuvent se confondre parce qu’ils déambulent, chacun, dans les habits de l’autre. « Seule la crainte du procès m’empêche de donner des noms » affirme-t-il avec un incroyable culot (p. 136), avant de certifier que si vous marchez sur Hollywood Boulevard, quel que soit le moment de la journée, « vous ne pourrez pas distinguer les filles des garçons » (p. 138). Plus qu’une vérité, il faut y voir là un fantasme. La fantaisie d’un garçon que les vêtements féminins émoustillent à tel point qu’il conseille, dès les premières lignes, aux jeunes filles de se munir pour leur voyage à Hollywood d’un « beau pull en angora rose très doux qui [leur] a coûté très cher » (p. 14), le même pull que l’on retrouvera plus loin, dans le chapitre « Le Hollywood du sexe et vous », moulant le corps d’ingénues trompées par des producteurs véreux et pervers qui n’ont en guise de studio de cinéma qu’un canapé en cuir dans un appartement de location afin de mieux piéger les naïves vestales.
La psychologie d’Ed Wood explique pourquoi ses conseils tendent surtout à dissuader ceux qui voudraient tenter leur chance dans cette Sodome moderne. À cet égard, son premier chapitre est édifiant : depuis le succès triomphal au spectacle de l’école jusqu’à la misère dans les rues d’Hollywood, il esquisse en quelques pages le parcours courant des acteurs et actrices en herbe, persuadés d’avoir du talent mais rejetés par un système qui ne garde qu’une infime partie d’entre eux. Il enchaîne les descriptions de difficultés : travailler dur, avoir de la chance, trouver un agent digne de ce nom, convaincre un producteur, s’inscrire à la Screen Actors Guild (ce qui est impossible sans avoir signé un contrat avec un producteur, ce qui n’arrivera pas non plus sans être préalablement présenté par un agent, etc.). Et encourage franchement à ne pas bouger de chez soi (« Cela dit, il y a une option bien plus simple – celle de rester chez vous » [p. 20]), à imaginer un autre métier (« Réfléchissez. Faites preuve de bon sens. Devenez secrétaire, mécanicien ou boulanger » [p. 84]), ou à profiter sans hypocrisie de ses avantages corporels pour s’installer durablement dans la ville (« Les filles auront plus d’opportunités que les garçons [de se faire repérer]. Il y a toujours des postes de vendeuses, serveuses topless ou danseuses nues de watusi » [p. 91]). Il n’hésite pas à révéler tout ce qui fait d’Hollywood une mécanique de perversion, de mensonge et de tromperie, en multipliant les anecdotes sur les agents véreux, les producteurs mythomanes faisant le tour du pays pour repérer des jeunes talents qu’ils dépouillent de leurs économies, les arnaqueurs en tous genres qui font passer des essais bidons devant des caméras dénuées de pellicule, ou les huissiers qui n’oublient jamais de venir saisir vos meubles si vous ne payez pas vos factures. Il raconte avec gravité ces histoires de comédiens menteurs qui ont manqué se tuer parce qu’ils affirmaient savoir monter à cheval (« Cela arrive presque toutes les semaines (…) Des proches en deuil vous le diront » [p. 75-76]), les expériences de ces reines de beauté ayant remporté un concours dans un bled paumé qui sont laissées sur le carreau devant un studio de cinéma avant d’acheter un billet retour avec leurs fonds de poche. Il promet de vous apprendre à vivre à Hollywood sans argent, en profitant des promotions organisées par les magasins sur les boîtes de haricots, en allant jusqu’à conseiller (avec ironie, on l’espère) de se glisser, la nuit, dans Griffith Park pour y dormir gratuitement, en prévoyant « tout de même plusieurs couvertures » parce qu’il y a fait froid (p. 96) – pour finalement avouer qu’il n’a aucune idée de la manière de fonctionner sans deniers.
Cet ouvrage, qui tient sans cesse un double discours, entre cynisme et hyperréalisme, a au moins le mérite d’être très amusant à lire. Et d’éclairer, d’un jour nouveau, la psychologie d’un cinéaste que l’on connaît finalement assez mal, et que le film de Tim Burton a contribué à présenter comme un honnête bonhomme dénué du talent le plus élémentaire. Au fil des pages, on découvre aussi un modèle de réactionnaire, bouffé par sa nostalgie, pince-sans-rire et profondément pessimiste pour son industrie, un homme dépourvu d’angélisme mais prisonnier de la fantaisie dès qu’il parle de lui ou de ses proches – il soutient par exemple que Bela Lugosi « a toujours été constamment sollicité, et ce jusqu’à son dernier souffle » (p. 49), alors que c’est Wood et seulement lui qui lui a offert de tourner jusqu’à la fin de sa vie. Se révèle un producteur-réalisateur-scénariste dont le rapport au cinéma est contaminé par cette plaisante ambiguïté qu’une ambivalence de traduction révèle avec humour, lorsqu’on lit, dans la langue de Molière, la phrase suivante : « [Tom Keene] a tenté de revenir à la comédie pour l’un des rôles principaux de mon film Plan 9 From Outer Space » (p. 90). « Comedy », en anglais, définit le jeu d’acteur dans son ensemble, mais en français, « comédie » possède un sens propre qui résonne curieusement ici, faisant de Plan 9 ce que le film est réellement quand on le regarde sans a priori : une œuvre comique, pas risible mais tordante. Cette ambivalence détermine une lecture plus légère de l’ouvrage et le transforme en chronique humoristique de son temps, en même temps qu’en regard émouvant sur la personnalité d’Ed Wood. « Que dire au juste sur Hollywood ? » se demande l’auteur dans son ultime chapitre. Permettons-nous de modifier légèrement l’énoncé pour le faire correspondre à la réalité du livre : « Que dire au juste sur Edward D. Wood Jr. ? »
Eric Nuevo
Comment réussir (ou presque) à Hollywood. Les conseils du plus mauvais cinéaste de l’histoire
Par Ed Wood
Traduction de Marie-Mathilde Burdeau et Pauline Soulat
Éditions Capricci
En librairie le 28 mars 2013
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 3D, Abyss, action, affiche, Alexandre Tylski, Alice, aliens, androïde, Avatar, Bishop, chronique, cinéphile, cinéphiles, cinéphilie, cine, classes, conversion, critique, découpage, DVD, identification, insubmersible, intimité, Jack, Jake Sully, James Cameron, James Horner, liberté, Lindsay Brigman, lutte, mains, Miroir, montage, mouvements de caméra, mythologique, naufrage, Oscar, ouïe, parcours, passager, place, plan, plans, poupe, proue, proximité, reflet, revue, revue versus, revueversus.com, romance, Rose, séance, séances, séquence, sensoriel, sensuel, sorties, sorties ciné, spectateur, Terminator, Tim Burton, Titanic, toucher, traveling, versus.com, versusmag.fr, vue

En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.
Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.
Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)
On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.
Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.
Nicolas Zugasti
Classé dans : VIDÉO CLUB | Tags: Bach Films, Batman, Bela Lugosi, Buck Rogers, Captain America, Chandu the Magician, cliffhanger, Columbia, Commando Cody, Dick Tracy, Dick Tracy's G-Men, Drums of Fu Manchu, Ed Wood, Edmund Lowe, Fantômas, Flash Gordon, Ford Beebe, Frances Robinson, Frankie Thomas, Fred C. Brannon, George Lucas, George Wallace, Henri Salvador, John English, Jungle Girl, King Kong, Les aventuriers de l'arche perdue, Les mystères de New York, Les périls de Pauline, Les trois diables rouges, Les vampires, Louis Feuillade, Marcel Varnel, Mascot, Neil Armstrong, Nick Carter, Norman Willis, Radar Men from the Moon, Republic, Roland Lacourbe, serials, Star Wars, Steven Spielberg, Superman, Tarzan, The Return of Chandu, Tim Burton, Tim Tyler's Luck, Universal, Victorin Jasset, villains, William Cameron Menzies, William Witney, Wyndham Gittens, Zorro
D’ordinaire, ça se passe toujours ainsi. Le héros déboule avec deux ou trois de ses copains tout aussi musclés dans le repaire des méchants. Et tous, dans un joli bric-à-brac de fioles brisées, de chaises renversées, de tables mises en morceaux, commencent à se foutre sur la gueule énergiquement. Ceux qui tombent à terre se relèvent et sautent sur un autre adversaire et on se demande bien comment ils font pour se reconnaître. Au bout de cinq minutes de combats acharnés, les méchants se relèvent et s’enfuient, les gentils se relèvent aussi et s’époussètent, se recoiffent le cas échéant et repartent illico presto à la poursuite des “villains” (selon la terminologie américaine) jusqu’à la prochaine rencontre sportive.
Il en va toujours ainsi dans les serials, ces formidables séries B d’aventures et d’action montrées en première partie de séance, juste avant l’entracte, le pop corn et le grand film. Et l’énergie était bien le maître mot. Chaque épisode durait une vingtaine de minutes et s’achevait sur la mise en danger du héros ou de son héroïne (le fameux cliffhanger). Oui, comme dans la célèbre chanson d’Henri Salvador sur Zorro. On pouvait le ligoter dans une maison en flammes, le précipiter assommé dans la mer, le jeter dans une trappe dont les murs, hérissés de piques, se resserraient sur lui ou coincer son pied dans des rails alors que le train arrive. On chargeait le décor d’explosifs et on allumait les mèches, on le voyait foncer à moto devant un torrent d’eau qui emplissait toute la galerie souterraine dans laquelle il se trouvait. On avait beau inventer les plus habiles des châtiments et le laisser ainsi, sans moyen de s’en sortir, jusqu’à la semaine suivante et au prochain épisode, et bien, croyez-moi ou pas, les sept jours passés, après s’être remémoré dans quels beaux draps on l’avait laissé, on découvrait comment notre héros avait réussi à s’en sortir. Il s’époussetait, se recoiffait le cas échéant et repartait illico presto à la poursuite des vilains villains.
Ces petits films ont fait les beaux jours de nos grands-parents et de nos parents. Ils ont pris, dans le milieu des années vingt, la succession de ces grands films à épisodes inventés par Victorin Jasset (Nick Carter dès 1908) et Louis Feuillade (Fantômas en 1913, Les vampires en 1915), genre dans lequel les Américains se sont engouffrés avec Les périls de Pauline (1914) ou Les mystères de New York (1915), pour ne citer que les plus connus. L’économie s’en est mêlée et, parallèlement à quelques exemples fabriqués par Universal ou Columbia, les serials sont devenus de petites bandes produites dans les studios plus fauchés que leurs grands frères (Republic, Mascot), bourrées d’idées et de talent. Mais un jour, vers la fin des années cinquante, la source s’est tarie. Ces petites histoires trépidantes ne faisaient plus recette parce qu’on pouvait les retrouver, aussi farfelues, sur cette nouveauté qu’était un petit écran installé dans la salle à manger. La télé balbutiante avait en quelque sorte porté un coup fatal aux serials.
Quelques décennies plus tard, deux cinéphiles se sont mis en tête de leur rendre hommage, créant coup sur coup Star Wars en 1977 et Raiders of the Lost Ark (Les aventuriers de l’arche perdue) en 1981. Spielberg et Lucas n’ont jamais caché ce qu’ils devaient aux Trois diables rouges (Daredevils of the Red Circle, 1939, de William Witney et John English, considérés comme les meilleurs parmi tous les réalisateurs de serials) et autres Flash Gordon (1936, de Frederick Stephani et Ray Taylor).
Il fut un temps où l’Amérique pouvait être sauvée par ses héros. Les enfants dévoraient leurs aventures dans les comics, avant de les suivre à l’écran dans les serials. Ils avaient nom Superman, Captain America, Dick Tracy, Tarzan, Batman ou Buck Rogers et chaque Américain, en ces périodes de crises et de guerres, pouvait compter sur eux. Qu’ils portent des uniformes vert-de-gris ou une étoile rouge sur leur casquette, qu’ils aient les yeux bridés ou les traits aryens, les ennemis étaient toujours terrassés. Réjouissant, non ?
Depuis deux ans, l’éditeur de DVD Bach Films a eu la riche idée de s’attaquer au filon des serials. Dans cette collection copieuse, on trouve déjà les meilleurs éléments, du fameux Drums of Fu Manchu, qui fit délirer ses exégètes, aux trois aventures bondissantes de Flash Gordon, en passant par les excellents Jungle Girl, Dick Tracy’s G-Men ou les déjà cités Trois diables rouges. On ne peut que saluer ce formidable boulot de défrichage. Cerise sur la gâteau : chaque DVD est accompagné d’interviews de spécialistes et d’un livret sur le serial signé par Roland Lacourbe. Bach Films poursuit sur sa lancée et vient de sortir, depuis novembre, une nouvelle série de serials.
Radar Men from the Moon est l’un de ceux-là. Réalisé en 1952 par Fred C. Brannon pour Republic Pictures, ce film en 12 épisodes propose un nouveau héros, Commando Cody, joué par George Wallace. Nous ne devons pas nous moquer de ces petits bijoux que sont les serials et encore moins de leur naïveté. Certes, il faut voir Commando Cody, vêtu de sa tenue qui lui permet de voler, courir dans le couloir, sortir du bâtiment toujours au pas de course, faire un petit saut et se retrouver, comme Superman, flottant dans les airs, les bras étendus, à la recherche des méchants et de leurs mauvaises actions.
Et là, ne souriez pas, les méchants viennent de la Lune. Aussitôt dit aussitôt fait, ça tombe bien, Commando était en train de bricoler une fusée, on lui demande de partir voir ce qui se passe sur notre satellite. Il prend place dans le vaisseau avec son assistant et sa copine (qui est là, elle le dit, pour faire la popote) et voilà tout ce petit monde qui, en peu de temps, débarque sur la Lune bien avant Neil Armstrong. Je ne vais pas m’étendre sur l’action : ça se cogne à tout va, ça se désintègre à qui mieux-mieux pour notre plus grand plaisir. D’accord, et c’est vrai de tous ces films, on peut compter le nombre de décors sur les doigts d’une seule main, les acteurs se foutent de Stanilavski et de la Méthode de l’Actor’s Studio, la crédibilité du scénario est constamment à rude épreuve mais le rythme est là. Car c’est ce qu’il y a de bien dans le serial : vu le budget, le réalisateur va toujours à l’essentiel et ne perd pas de temps à des inutilités.
Tim Tyler’s Luck (1937) de Ford Beebe (un autre grand du genre) et Wyndham Gittens est tiré d’une bande dessinée de Lyman Young. On retrouve là tous les ingrédients qui ont fait les beaux jours du serial : la jungle, où notre jeune héros d’une quinzaine d’années (Frankie Thomas), baptisé en France, allez savoir pourquoi, Richard le Téméraire, est à la recherche de son scientifique de père ; la jolie fille en casque colonial (Frances Robinson) ; le sinistre méchant, au nom imagé de Spider Webb (Norman Willis) et le cimetière des éléphants, convoitise de ce dernier. Ajoutons à cela les habituels crocodiles, lions, une gentille panthère noire et des gorilles incroyablement véridiques, joués par des figurants sous défroques simiesques, qui balancent de gros cailloux ou portent les jeunes héroïnes.
On ajoutera encore une patrouille de l’ivoire, des sables mouvants et un “blindé de la jungle”, un tank très design dans lequel se baladent les méchants. Bref, autant d’ingrédients qui font qu’on s’attache sans ennui aux aventures forestières de tout ce petit monde.
The Return of Chandu (1934) de Ray Taylor fait aussi partie du lot mais il est quelque peu différent. Première bizarrerie : il est la suite de Chandu the Magician (1932) de William Cameron Menzies et Marcel Varnel, dans lequel Edmund Lowe est Frank Chandler, alias Chandu, et Bela Lugosi, l’interprète de Dracula, le diabolique Roxor. Lowe ayant dû préférer passer à autre chose, c’est Lugosi qui reprend, dans cette séquelle, le rôle du magicien. Et c’est là qu’arrive la seconde bizarrerie : Lugosi est tout sauf un athlète. Était-il déjà sous morphine, ainsi que le montre Tim Burton lorsque, à la fin de sa vie, Lugosi travaille avec Ed Wood ?
Quoi qu’il en soit, le grand Bela ne bondit pas, ne fait pas usage de ses poings et, du coup, marque la différence avec les autres héros de serials. Face à une secte adepte de la magie noire, Chandu pratique, lui, la magie blanche pour les beaux yeux d’une princesse égyptienne qu’il veut sauver d’un destin funeste. Avec ses Lémuriens, ses sorciers et cette porte monumentale sur l’île des méchants, récupérée tout droit du King Kong tourné l’année précédente, The Return of Chandu est très plaisant à suivre, créant une sorte de fascination étrange pour ce récit beaucoup moins rythmé qu’à l’ordinaire.
Jean-Charles Lemeunier
Nouveaux titres de la collection "serial" sortis chez Bach Films en décembre
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS, Joyeux Noël 2011 | Tags: ange, années 80, anthologie, Bad Santa, Batman le Défi, best-of Noël, Bing Crosby, Black Christmas, blanc, blancheur, Bob Clark, bonhomme hiver, boules, cadeaux, Canada, Capra, chansons, Christian-Jaque, Christmas eve, Christmas movies, Chuck Jones, classiques, Comédie musicale, décorations, dessin animé, famille, Fargo, fêtes de fin d'année, George Seaton, Gizmo, Gremlins, guirlandes, Henry Selick, It's a wonderful life, Jalmari Helander, James Stewart, Jingle Bells, John McClane, John McTiernan, L'Assassinat du Père Noël, L'Étrange Noël de monsieur Jack, La Vie est belle, Le Grinch, Le Pôle Express, les frères Coen, Let It Snow, Merry Christmas, Michael Curtiz, miracle, Miracle sur la 34e rue, Mogwaï, Mon Beau sapin, Mrs Deagle, neige, Noël, Now I have a machine gun ho-ho-ho, numéro, Père Noël Origines, performance capture, Petite maman Noël avec Angela Lansbury, Piège de cristal, programme familial, Quand Harry rencontre Sally, Quand j'entends chanter Noël, Rare Exports, réveillons, Robert Zemeckis, rouge, saison, Santa-Claus, Scrooge, technicolor, The Nightmare Before Christmas, Tim Burton, Un Plan simple, Versus n° 3 spécial Noël, vert, White Christmas
C’est le temps des Fêtes, et la rédaction, en guise de cadeaux, vous fait partager ses "films de Noël" préférés ! Notre dernière sélection dans ce genre remonte à neuf ans (Versus n° 3, toujours disponible). Il était temps de refaire un petit tour de table, des rédacteurs permanents comme des contributeurs les plus chevronnés… Voici donc notre florilège 2011 de "Joyaux de Noël" cinématographiques. Certains citent des titres déjà abordés dans le numéro sus-cité, qui avait, c’est vrai, valeur de véritable anthologie. D’autres reviennent sur des classiques à (re)découvrir chaque fin d’année, tandis que, pour finir en beauté, le stakhanoviste Nicolas Zugasti retient, à lui seul, pas moins de trois films, qu’il est incapable de départager ! On l’a laissé faire : après tout, c’est Noël !
Et vous, quel titre citerez-vous ?
Joyeuses Fêtes à tous !
Nicolas Domenech
L’Étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare Before Christmas – Henry Selick, 1993)
Je l’aime pour l’ambiance néo-gothique à la sauce Burton (même s’il n’est que producteur du film) qui règne, entre les cimetières aux portes d’entrée de travers et la galerie de monstres totalement déglingués : les squelettes sortis tout droit d’un film d’horreur mexicain déjanté, les momies affublées d’un œil vert fluo, les loups garous habillés d’une belle chemise de bûcheron canadien, les Dracula filiformes qui ne demandent qu’à être dans les bons cou(p)s. J’adore la musique de Danny Elfman, empreinte de poésie et de noirceur lumineuse. Je reste émerveillé par la classe de Jack Skellington, MC Halloween, qui veut s’emparer de la fête de Noël et qui finira par trouver l’amour. Bref, c’est le film pour réconcilier le Grinch avec Noël.
Julien Hairault
Fargo (Fargo – Joel Coen, 1996)
Un Noël sous la neige, c’est toujours mieux. Et quand on pense à la neige au cinéma, on en vient vite à se souvenir des étendues blanches du Minnesota filmées par les frères Coen dans l’un de leurs chefs-d’oeuvres, Fargo. D’autant que le film est un vrai cadeau, à la fois drôle et éprouvant, effrayant et rassurant. Dans cette histoire d’enlèvement programmé qui tourne mal (les "plans simples" ne le sont jamais au cinéma), William H. Macy et Frances MacDormand y trouvent le plus beau rôle de leur filmographie. Le premier y joue un mari débordé qui fait kidnapper sa femme par des petites frappes (géniaux Steve Buscemi et Peter Stormare). La seconde incarne une flic chargée d’enquêter sur les dommages collatéraux de cet enlèvement. Un casting royal, des décors glaçants, une mise en scène monumentale : en un mot, un sommet. Et derrière les apparences, une ode à la famille dans sa simplicité la plus pure. Couchez les enfants, lancez le DVD, régalez-vous.
Stéphane Ledien
Noël Blanc (White Christmas – Michael Curtiz, 1954)
Je l’aime pour le duo de choc Bob Wallace (Bing Crosby) / Phil Davis (Danny Kaye), qui rappelle la dynamique entre Don Lockwood (Gene Kelly) et Cosmo Brown (Donald O’Connor) dans Chantons sous la pluie, sorti deux ans plus tôt. Je l’aime beaucoup pour son ouverture théâtrale magique, avec Crosby fredonnant "White Christmas" sur une scène de fortune érigée dans les décombres d’une ville assiégée en pleine Seconde Guerre mondiale et devant un parterre de soldats américains loin de chez eux mais qui, l’espace d’une chanson de Noël, retombent en enfance et au cœur de leur pays natal. Je l’aime surtout pour son finale généreux et magnifique, au cours duquel Bob et Phil, devenus de grandes vedettes après la guerre, comblent leur ancien général (interprété par Dean Jagger) du plus beau de tous les cadeaux. Le tout dans un technicolor somptueux où le rouge et le vert brillent d’un éclat unique, qui ne minimise pas la charge du film contre l’arrivée de la danse contemporaine dans les comédies musicales et à Broadway. Ce n’est pas la réalisation la plus virtuose de Curtiz, mais l’une des plus touchantes, assurément.
Bande-annonce originale de Noël Blanc
Fabien Le Duigou
Gremlins (Gremlins – Joe Dante, 1984)
Pourquoi j’aime Gremlins ? Parce que désacraliser la sacro-sainte fête de Noël avec une telle irrévérence tout en s’inscrivant dans le registre du film familial, c’est à la fois terriblement audacieux (au niveau de la note d’intention) et furieusement génial (en termes de résultat à l’écran) ! Parce qu’avec ce film, Joe Dante déculpabilise toutes celles et ceux qui détestent Noël – et ils sont nombreux ! Et aussi parce que ce film est la quintessence même des rêves et des envies de notre enfance. Qui n’aurait pas aimé être à la place de Billy et avoir un père excentrique inventeur du fameux « cendrier sans fumée » et de la non moins célèbre « salle de bain de poche » ? Qui n’a jamais voulu savoir ce qui arrive lorsque l’on met une substance organique vivante dans un micro-ondes ? Et qui n’a jamais voulu rendre la monnaie de sa pièce à une « vieille peau de vache » comme Mme Deagle qui pourrissait la vie de tous les mômes du quartier – même si on ne peut qu’être d’accord avec elle lorsqu’elle fulmine contre ces insupportables petits chanteurs de noël qui viennent sonner à notre porte à pas d’heure ! Mais aussi parce qu’une salle de cinéma remplie de Gremlins chantant à tue-tête Heigh-Ho de Blanche Neige et les Sept nains, ça a vraiment de la gueule ! Et parce que la scène finale – bien gore – a traumatisé un nombre incalculable de bambins qui, après le visionnage de ce Gremlins, n’ont plus osé regarder un « film de Noël » pendant un sacré bout de temps ! Enfin, parce que le succès du métrage donnera lieu à une suite encore plus barrée et jouissive ! Merci Monsieur Dante !
Bande-annonce originale de Gremlins en version française
Jean-Charles Lemeunier
L’Assassinat du Père Noël (Christian-Jaque, 1941)
Sans doute parce je n’aime pas voir en Noël qu’une fête sirupeuse et bon enfant. Sans doute aussi que, si le père Noël n’est pas toujours une ordure, il peut quelquefois être assassiné. C’est ce qui arrive dans le beau roman de Pierre Véry et dans le film que Christian-Jaque en a tiré, produit par la compagnie allemande Continental en pleine occupation. Non, tout n’est pas toujours rose guimauve à Noël et la neige a beau recouvrir le paysage, les mauvais sentiments refont toujours surface. Pour les dialogues de Charles Spaak, le casting avec Harry Baur entouré de tous ces merveilleux comédiens de l’époque (Robert Le Vigan, Raymond Rouleau, Jean Brochard, Héléna Manson, Bernard Blier, Lucien Coëdel, Arthur Devère, Marcel Pérès, Sinoël, etc.) et la poésie ambiante, cet Assassinat… est un très beau film de Noël. Je ne l’ai pas revu récemment mais je garde le souvenir d’une séquence de bal où tout se met à tourner et de nombreuses scènes qui prouvent la maîtrise de Christian-Jaque, un de ces cinéastes mal vus parce qu’ils se sont parfois égarés à tourner n’importe quoi pour croûter, mais dont plusieurs films, ici une comédie avec Fernandel dialoguée par Prévert, là quelques disparus agilement mis en scène, montrent qu’on pourrait réévaluer son travail.
Bande-annonce originale de L’Assassinat du Père Noël
Éric Nuevo
Piège de cristal (Die Hard – John McTiernan, 1988)
Je l’aime pour le très mauvais Noël que passe John McClane (Bruce Willis) en rejoignant sa femme à Los Angeles, dans un immeuble de bureaux que des terroristes germaniques prennent d’assaut sans considération aucune pour l’esprit du Réveillon. J’adore entendre l’inspecteur bougon imiter niaisement son épouse (Bonnie Bedelia) l’invitant à venir passer les fêtes dans la Cité des Anges dans l’espoir de partager un bon moment, alors qu’il se contorsionne dans les conduits d’aération entre deux fusillades. J’aime qu’Argyle, le chauffeur qui vient le récupérer à l’aéroport dans une limousine de luxe, lui signale qu’on entend « les cloches » sonner au milieu d’un affreux morceau de rap que McClane ne trouve pas vraiment en accord avec le contexte. Et j’aime que les méchants tentent de retrouver, à leur manière, l’esprit de Noël en mettant la main sur un immense butin après qu’un miracle les ait aidés à dégommer la dernière des serrures hyper-sophistiquées du coffre. Bref, McTiernan parvient à réunir en un seul film l’esprit de Noël et la Nuit de cristal, et ce n’est pas rien.
Philippe Sartorelli
Quand Harry rencontre Sally (When Harry Met Sally – Rob reiner, 1989)
Je l’aime pour la beauté et l’ambiance si particulièrement intellectuelle de la ville de New York au fil des saisons, et notamment pendant les fêtes de fin d’année. Je l’aime pour sa bande son jazzy à souhait. Je l’aime pour l’adorable minois et le jeu de Meg Ryan. Je l’aime parce que son héros n’a rien, dans son apparence, d’un bellâtre mais est au contraire un monsieur tout le monde auquel on peut tous s’identifier aisément. Je l’aime parce qu’écrit à quatre mains, par un homme (Rob Reiner) et une femme (Nora Ephron), le film aborde les relations souvent compliquées entre hommes et femmes, exposant avec drôlerie et pertinentes les deux points de vue souvent opposés. Je l’aime parce que la déclaration d’amour de Billy Crystal, à la fin du film, et les larmes de Meg Ryan sont, à mes yeux, l’une des plus émouvantes fins de cinéma. Je l’aime tant que, le bon gros romantique que je suis, le revoit à chaque période de Noël, un petit rituel personnel afin de ne pas oublier de toujours croire en l’amour et l’amitié, afin de toujours croire en ces petits accidents de la vie, ces coïncidences qui rapprochent des êtres qui n’auraient jamais d^ se rencontrer. Je l’aime parce que ce film me rend heureux à chaque vision, et que c’est ça aussi l’esprit de Noël.
Fabrice Simon
La Vie est belle (It’s A Wonderful Life – Franck Capra, 1946)
J’aime ce film car bien qu’il me laisse à chaque fois la larme à l’œil, il me remplit également le cœur d’optimisme. C’est l’histoire simple d’un brave type, au bord de la faillite, qui veut se suicider (et même n’avoir jamais vécu) parce qu’il ignore que c’est un brave type. Un ange venu du ciel vient alors lui montrer ce que serait devenu ses proches s’il n’avait pas vécu… Film désespérant mais drôle et sensible La Vie est belle permet à Franck Capra (et à son alter ego James Stewart, tout bonnement remarquable) de discourir sur la dualité homme-machine tout en opposant amour et cupidité, amitié et profit. Bref, c’est encore (malheureusement) d’actualité mais ce n’est rien que du bonheur !
Julien Taillard
Miracle sur la 34ème rue (Miracle on 34th street – George Seaton, 1947)
Quel meilleur choix, en ces périodes de festivités obligatoires, que ce classique de 1947, où un vieillard aimable affirme être le véritable Père Noël. Face à lui, la superbe Maureen O’Hara en mère trahie et une toute jeune Nathalie Wood dans le rôle de l’enfant trop rationnelle qui n’a jamais rêvé. Le contact avec Kris Kringle (Edmund Gwenn, oscarisé pour sa performance) est l’occasion de remettre leurs certitudes en cause alors même que la justice vient demander au bonhomme de prouver qu’il est bien celui qu’il prétend être. Témoin d’une époque où la comédie américaine n’avais pas sombré dans l’ironie facile ou le n’importe quoi, Miracle sur la 34ème rue a l’odeur du Capra, quand bien même il est signé par George Seaton. Dénonciation des dérives consuméristes, des archaïsmes et des préjugés, le film est une formidable bouffée de cet esprit de Noël que l’on nous vend si souvent mais que l’on ne voit jamais. En 1994, Les Mayfield en signera un remake niais et réactionnaire dont on peut tout à fait se passer. L’original, lui, est éternel. Comme le père Noël. D’ailleurs, il existe vraiment, le film le prouve !
Bande-annonce originale de Miracle sur la 34ème rue
Nicolas Zugasti
1/ Père Noël Origines (Rare Exports – Jalmari Helander, 2010)
Ce que j’aime dans ce film, ce n’est certainement pas son titre ! Les branleurs du marketing se sont encore surpassés sur ce coup là… Non, ce qui est fabuleux dans ce petit film finlandais sorti de nulle part et découvert au festival de Gérardmer 2011, c’est la façon de revenir aux sources du mythe du père Noël, en faire une véritable créature fantastique réveillant des terreurs enfantines. Helander s’amuse avec la figure du père tout en soignant ses cadres et son ambiance, parfait croisement entre une vision deltoroesque et la noirceur d’un Joe Dante. Toujours attaché aux basques de son héros de huit ans, on suit son évolution jusqu’à sa prise en main du récit de manière énergique et particulièrement gonflée et iconique : un vrai petit John McClane en culottes courtes ! Surtout, le réalisateur va au bout de son idée et conclut dans un style non-sensique rappelant les Monty Python. Un vrai cadeau de Noël distribué dans quelques salles seulement le 14 décembre dernier.
Bande-annonce (en anglais) de Père Noël origines
2/ Black Christmas (Black Christmas – Bob Clark, 1974)
Le père de tous les slashers, c’est ce film de Bob Clark (auteur auparavant de Porky’s !). Halloween de Carpenter y puisera son inspiration tandis que le talent du génial Big John en fera une pierre angulaire. Mais attention, il ne s’agit pas d’un décompte massif de dépeçage de jeunes filles en fleur. Black Christmas instille avant tout une ambiance délétère et dérangeante puisqu’il sera question de viol métaphorique perpétré par le maniaque prenant burtalement possession des lieux (une pension pour jeunes filles). Clark induira également la domination masculine comme un mal intangible au travers de personnages d’hommes remettant en cause la libération sexuelle, notamment, des personnages féminins. Une lecture psychanalytique intéressante et efficiente mais qui n’est pas le seul intérêt de ce petit classique. Récit oppressant, motifs issus du giallo, schizophrénie, mise en scène au diapason de l’emprise du tueur sur l’histoire et surtout le cadre, le film vaut aussi par son utilisation grandiose des plans subjectifs mettant le spectateur à la place du psychopathe. Jusqu’à jouer et se jouer de notre point de vue. Un tueur qui restera invisible jusqu’au bout, faisant de lui une véritable incarnation de l’esprit de Noël…
Bande-annonce originale de Black Christmas
3/ Le Pôle Express (The Polar Express – Robert Zemeckis, 2004)
Je ne l’aime pas forcément pour son histoire assez classique dans son déroulement et pas très excitante même s’il s’agit de partir en quête du Père Noël. Par contre, je l’adore car ce sont les prémisses de la performance capture et surtout du cinéma virtuel tels que Cameron et Spielberg vont s’ingénier à le magnifier et l’améliorer. Un procédé totalement inédit à l’époque et à côté duquel pratiquement tout le monde est passé. Seulement la vision du Pôle Express aurait dû interpeller tant elle s’avère phénoménale dans les mouvements d’appareils tout simplement prodigieux. Une virtuosité de tous les instants qui permet de se rendre compte à quel point Zemeckis vient d’initier là un outil capable de décomplexer, de libérer sa mise en scène. Il ira encore un cran au-dessus avec Beowulf et Le Drôle de Noël de Scrooge, mais ce Pôle Express demeure une fantastique découverte aussi électrisante que vivifiante, comme une bonne grosse bourrasque de neige sur le visage !
Bande-annonce originale du film Le Pôle Express
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Alzheimer, Amanda Silver, Andy Serkis, études scientifiques, évolution, catastrophe, Charlton Heston, chimpanzé, déclin, dégénérescence, empathie, Fox, franchise, Franklin J. Schaffner, Frans de Waal, Freida Pinto, guenon, intelligence, James Franco, Jared Diamond, John Lithgow, La Planète des singes, Le troisième chimpanzé, origines, performance capture, prequel, primates, reboot, remake, Rick Jaffa, Rupert Wyatt, saga, sérum, Seigneur des Anneaux, simiesque, singes, Tim Burton

« Le rouleau compresseur de la destruction est lancé à une vitesse telle que rien ne pourra l’arrêter : l’animal humain, troisième chimpanzé, est désormais en tant qu’espèce, lui aussi menacé. » Cette phrase tirée d’un essai de Jared Diamond, Le troisième chimpanzé (p.426), a le mérite à la fois de résumer et de légitimer le film de Rupert Wyatt, improbable Planète des singes qui choisit de revenir aux origines de la franchise en montrant comment le primate a progressivement pris le pouvoir sur l’homme. La lecture, ou la relecture, de l’ouvrage du scientifique américain renforce d’autant plus la vision du film que celui-ci synthétise, en moins de deux heures, une partie des interrogations de Diamond ainsi que la trajectoire de sa pensée, celle-ci allant de la naissance de l’humanité moderne (par l’agriculture) à sa future déchéance. Diamond y part du principe que l’homme, après le chimpanzé pygmée et le chimpanzé commun, est le troisième chimpanzé, en vertu de quoi il nécessite d’être observé de la même manière que les autres primates, c’est-à-dire dans la perspective probable de son extinction. L’originalité du cinéma est ici d’apporter une plus-value : la déchéance humaine, oui, mais au profit de l’évolution intellectuelle des chimpanzés, qui ont bien mérité de tenter leur chance à leur tour en prenant les rênes du monde.

Comme l’indique son titre, La Planète des singes, les origines tente de remettre la célèbre saga simiesque en perspective, autrement dit de revenir aux racines de la mythologie cinématographique lancée par Franklin J. Schaffner, participant ainsi à la vogue des prequels et autres reboots de franchises comme Hollywood sait les multiplier. La Planète des singes faisant partie de ce genre de sagas dont le premier opus reste le meilleur, tous les épisodes suivants s’étant brisé les os sur les paradoxes temporels (La Bataille de la planète des singes et consorts), le très mauvais remake de Tim Burton marquant le paroxysme de l’invraisemblance, le projet d’un prequel n’apparaissait pas forcément comme une excellente idée. On n’avait de toute façon pas fait mieux depuis les péripéties de Charlton Heston, de Nova, de Cornelius et du docteur Zaïus ; on n’avait pas vu plus belle image, dans aucune des suites, que celle du héros tombant à genoux devant une statue de la Liberté révélée lentement par un travelling arrière puis un contrechamp. Tout le mythe de la Terre vouée aux singes était si bien résumé par cette image, à la fois iconique et évocatrice du destin contrarié de l’humanité, qu’il aurait fallu s’en tenir à ces trois points de suspension magnifiques. La délicatesse de la ponctuation n’étant pas le fort des studios, on avait évidemment préféré finir, avec le remake de Burton, par un vulgaire point d’exclamation.
Pour tout amateur du film de Schaffner, le projet porté de la Fox marchait donc en territoire ennemi. Le cinéphile avait soigneusement préparé ses nids de mitrailleuse pour attendre la monstruosité et lui lancer une salve critique argumentée, motivée par le fiel de la frustration et de la colère. Au final, pourtant, le film de Rupert Wyatt est une agréable surprise. Le cinéaste britannique (réalisateur d’Ultime évasion en 2008) illustre son sujet à l’aide d’une mise en scène maîtrisée, calibrée, presque académique – loin des spasmes visuels des canons actuels de la réalisation. Sautillant sur une trajectoire narrative dénuée de surprises, il parvient néanmoins à susciter un intérêt grandissant grâce à des sous-thématiques fortes, une montée croissante de la tension, ainsi que des personnages réussis, notamment le premier d’entre eux, le singe César. César est ce chimpanzé né d’une guenon de laboratoire, et adopté par le professeur Will Rodman (James Franco) lorsque, après une expérience ratée, l’actionnaire décide de mettre fin au projet et de piquer tous les primates cobayes. Le sérum mis au point par Will a pour finalité de vaincre la maladie d’Alzheimer en régénérant les cellules du cerveau ; et pour effet secondaire de booster les capacités intellectuelles du sujet. La guenon ayant été abreuvée du remède, elle a naturellement transmis ses gênes modifiés à sa progéniture, et le petit chimpanzé recueilli en secret par le scientifique révèle rapidement des aptitudes tout à fait exceptionnelles, ainsi qu’une empathie proche de l’humain. C’est le père de Will qui le nomme César, d’après un vers de la pièce de Shakespeare, élevant le chimpanzé vers le ciel dans un geste tout prophétique. En grandissant, César développe encore ces aptitudes qui le rendent tellement moins simiesque et tellement plus humain, jusqu’à ce qu’un triste accident oblige Will à l’interner dans un zoo spécialisé dans les primates, où César applique avec joie ce qu’il a appris des hommes : comment imposer sa domination par la force morale…

Dès lors qu’on passe outre la tentation du grotesque, suggéré par un César qui se balade en jeans et pull près de ses maîtres, il faut reconnaître à La Planète des singes, les origines de grandes qualités d’écriture et un sens aigu de la métaphore. Le scénario de Rick Jaffa et Amanda Silver (auxquels on doit déjà le script de Relic) raconte deux histoires : la première, l’évolution simiesque, est la plus évidente. Boosté par le sérum de Will, César développe des comportements humains saisissants, depuis le bon usage de la fourchette à table (que, dans une belle scène, il remet en bonne place dans la main de Rodman senior), et finit par prendre en charge l’évolution de ses pairs primates dans le but de s’adapter au fameux dicton qui dit que l’union fait la force. La seconde histoire relate, proportionnellement au développement intellectuel de l’homme, la dégénérescence cérébrale de l’humanité. Cette thématique, discrète tout au long du film, révélée en toute fin de métrage par un épilogue catastrophiste, s’incarne particulièrement dans le personnage du père de Will Rodman : la maladie dégénérescente de Charles (John Lithgow) est lisible comme métaphore de la décadence de l’humanité dans son ensemble. Ce n’est pas seulement un homme qui voit ses cellules nerveuses progressivement détruites, ce sont tous les hommes. En outre, Charles personnifie tout ou partie de la connaissance culturelle humaine : en tant que pianiste classique, il est dépositaire de la tradition musicale ; faisant référence au Julius Caesar de Shakespeare, il se fait l’héritier de la mémoire littéraire collective. Quand Charles peine à lire sa partition, quand il échoue à reproduire la succession des notes d’un morceau (une idée sonore toute simple mais bougrement intelligente pour informer le spectateur de la maladie paternelle, la première fois que Will rentre chez lui), c’est le signe que toute l’humanité commence à oublier. Et celui qui n’a plus son passé en tête n’est plus rien. Le rebond succinct de ses aptitudes mentales, grâce au sérum de son fils, a pour effet secondaire d’accélérer le travail de la maladie. C’est en tentant de sauver cette mémoire, individuelle de fait, collective par synecdoque, que Will favorise la victoire finale des singes. Ce second récit, cette seconde lecture renvoie à une lecture différente de la première histoire : la thèse développée par le film s’affranchit de l’habituel questionnement sur les limites éthiques de la science (mais jusqu’où nous mèneront ces Prométhée en blouses blanches ?), simpliste et répétitif, et glisse vers ce constat édifiant que les expérimentations biologiques ne font qu’accélérer un déclin humain qui est inexorablement inscrit dans les gênes.

Ce déclin est d’autant plus efficacement mis en scène que le primate premier, César, est très bien joué par le désormais célèbre Andy Serkis (le Gollum du Seigneur des anneaux), accoutumé à se dissimuler derrière la performance capture. L’acteur transmet tant et si bien ses émotions au chimpanzé, par la gestuelle autant que par les expressions du visage, que l’humanité en développement de César ne laisse bientôt plus de place au doute. La belle idée du film consiste à donner aux singes « transformés », boostés par le sérum, une particularité physique : des yeux verts qui les rendent immédiatement reconnaissables. Ces yeux d’origine humaine, incrustés dans leurs regards, achèvent de métamorphoser les chimpanzés communs en chimpanzés troisièmes. L’autre particularité est émotionnelle : César éprouve pour Charles, pour Will et pour la compagne de celui-ci (jouée par la transparente Freida Pinto) un amour filial qui accrédite, sur grand écran, la théorie de l’empathie simiesque qui est le cheval de bataille du primatologue et éthologue danois Frans de Waal depuis des années. Cette cohérence du récit, sa relation privilégiée avec des théories en vogue (relation peut-être involontaire, mais peu importe), son inscription dans un contexte de déclin humain, donnent au film une consistance et un intérêt surprenants, que le plus malin des singes, en regardant les bandes-annonces successives, aurait certes eu bien du mal à prévoir. Cette capacité de l’homme à imaginer sa propre fin lui assure cependant une primauté sur le primate, l’animal étant encore inapte à visualiser son évolution de groupe ; mais combien de temps avant que le troisième chimpanzé ne perde la tête du classement ?
Eric Nuevo
> Film sorti en salles en France le 10 août 2011
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: 63ème festival de Cannes, Anne Hataway, Avatar, chat du cheshire, chenille au narguilé, Don Siegel, Folie, Frankenweenie, Hayao Miyazaki, Héléna Bonam Carter, illusion, Jacques Lacan, Johnny Depp, la traversée du fantasme, la traversée du miroir, lapin blanc, L’Imaginarium du docteur Parnassus, L’Invasion des profanateurs de sépultures, le chapelier fou, Lewis Carroll, Mon voisin Totoro, Narnia, rationalité, rêve, Slavoj Zizek, Sleepy Hollow, Terry Gilliam, Tim Burton

Le futur président du 63ème festival de Cannes, artistiquement en état de respiration artificielle depuis Sleepy Hollow (sauvé du naufrage par l’interprétation et l’incroyable photo de Emmanuel Lubezki) s’attaque au chef-d’œuvre littéraire de Lewis Carroll Alice au pays des merveilles, moins pour en faire une adaptation revenant à l’essence du texte que plonger l’héroïne dans l’univers burtonien. Ou du moins ce qu’il en reste. Car non content d’évacuer les restes de folie de son cinéma, Burton renie les vertus et les principes de l’imaginaire définis par Carroll pour livrer une fable d’une sauvagerie cynique dévastatrice et scandaleuse. Et ces propos n’ont malheureusement rien d’excessif.
Cependant, difficile d’être surpris par la déconfiture totale que représente le film tant il demeure fidèle aux propos que Burton délivre aux fils des interviews, avouant qu’il n’a jamais été très fan de la déconstruction narrative de Carroll et que la réalisation de ce film a été un vrai cauchemar, considérant l’emploi d’acteurs devant jouer sur fonds verts. Que l’on se rassure, le film est également un cauchemar à regarder. Non seulement Burton réfute toute idée d’un monde fantasmagorique régi par l’absurdité et le non-sens dont la logique intuitive était brillamment questionnée dans le livre mais il fait de plus disparaître toute ambiguïté du voyage initiatique de Alice. La voix-off de la bande-annonce clame que pour survivre dans ce pays des merveilles il faut être aussi fou qu’un chapelier, or ce dernier (interprété par Depp en mode Jack Sparrow outrageusement maquillé) est bien plus excentrique que véritablement bon à enfermer. Se rapprocher de l’imagination vertigineuse de l’enfance n’intéresse pas le réalisateur puisque son Alice a désormais 19 ans et rationalise à outrance le monde qu’elle pénètre en évacuant toute forme d’inquiétude quant à sa teneur tangible ou imaginée (elle répètera à l’envi que tout ceci n’est que le fruit de son imagination). Pour une adaptation très personnelle de l’univers de Lewis Carroll, mieux vaut se tourner vers un des chef-d’œuvre de Hayao Miyazaki, Mon Voisin Totoro où la petite Mei, 7 ans (l’âge d’Alice dans le livre), poursuit une étrange créature ressemblant à une épure de lapin blanc, traversant des buissons épais afin de pénétrer dans la forêt jouxtant sa maison et tomber nez à fourrure avec la divinité Sylvestre, Totoro. Faire une version d’Alice soumise aux préceptes régissant l’univers de Tim Burton est en soi suffisamment intrigant pour s’y intéresser et peut être y trouver son compte. L’énorme problème vient du fait que l’ancien génie de Burbank n’a rien d’autre à proposer qu’un imaginaire délavé dans un film qui constitue le reflet inversé de la dernière folie de Terry Gilliam, L’Imaginarium du docteur Parnassus qui, lui, explose la frontière ténue entre réel et onirisme (en passant au travers d’un miroir de carnaval).
L’IMAGINATION EN BERNE
C’est sans doute pour masquer les nombreuses carences et autres renoncements du film (et le fait qu’Avatar ait explosé le box-office mondial) que cette nouvelle version d’Alice au pays des merveilles a été retravaillée pour une projection en relief au caractère potentiellement immersif. Non seulement la 3D ne sert strictement à rien puisque la réalisation n’a pas du tout été pensé pour cet outil (mais a-t-elle seulement été pensée une seconde ?!) mais Tim Burton vient exploser sous nos yeux ébahis (et rougis par tant d’horreurs formelles) les derniers soubresauts de son univers dérangé.

Si l’on retrouve effectivement les personnages iconoclastes peuplant le livre, leur conception graphique et leur caractérisation laissent clairement à désirer. Ainsi, le récit se déploie dans un monde rendu terne, en termes de couleurs, d’action ou de réflexion, par la domination opérée (et d’opérette) par la reine rouge. Ce n’est finalement pas la tentative d’assombrir cet univers fantasmagorique qui est le plus dérangeant mais bien que les freaks y soient définitivement bannis puisque Burton fait triompher la reine blanche complètement nunuche (Anne Hataway semble avoir fumé le narguilé de la chenille philosophe). De plus, en tuant le Jabberwocky (sorte de dragon dégénéré), Alice tue en même temps son imagination (pour l’aider dans sa tâche, elle en vient à conjurer par la parole toutes les choses impossibles auxquelles elle croyait ! Difficile de faire plus explicite). La folie a foutu le camp de cet univers délabré dans lequel ne subsiste que de joyeux loufoques un peu barré (le chapelier est un poil siphonné et c’est tout ! adieu folie destructrice ou schizophrénie), l’univers non-sensique de Lewis Caroll est jeté aux orties puisqu’il ne subsiste aucune ambiguïté quant aux perceptions d’Alice (elle assène d’emblée que tout ceci est un rêve), la quête initiatrice d’Alice se transforme en prophétie à peine digne de Narnia (dont les valeureux scénaristes ont participé au synopsis du présent film, parler de scénario serait exagéré), etc, etc, etc. Mais s’il ne fallait retenir qu’un plan, ce serait celui emblématique présentant pour la première fois la clairière où sont attablés le lapin de Mars et le chapelier. Un plan large nous fait découvrir ce lieu avec en arrière plan, un moulin délabré. Moulin symbole de la créativité de Burton, de sa farouche propension à rester en marge d’un système qu’il honnit puisqu’il l’avait utilisé comme lieu d’action de son premier court-métrage Frankenweenie et que l’on retrouvait également dans Sleepy Hollow, dernier bon film de Burton qui avec le recul sonne désormais comme un chant funèbre à son intégrité.

Mais ce qui demeure profondément choquant est le fait que Disney affirme sans ambages, par le biais d’une œuvre de fiction destinée à faire rêver, l’incroyable cynisme de sa politique consumériste consistant moins à procurer du rêve donc (mais frelaté et mécanique, voir l’incroyable féérie en toc de ses parcs à thèmes) qu’à vendre des produits dérivés. De retour de son voyage fantastique, la première chose que fait Alice est de conseiller à sa vieille fille de tante attendant l’arrivée d’un improbable soupirant de conte de fées, d’aller se faire soigner ( !) et donc de tirer un trait sur des chimères trop éloignées d’un pragmatisme de bon aloi. Enfin, nous la voyons se précipiter dans le bureau de son grand-père et se pencher sur une carte, imaginant déjà étendre l’empire paternel jusqu’au confins de la Chine ( !!). L’odyssée d’Alice ne lui a donc prodigué comme seul enseignement de laisser tomber son imaginaire de petite fille pour grandir et faire des affaires. Alice est devenue une pimbêche expansionniste. C’est finalement la reine rouge qui avait raison : qu’on lui coupe la tête !
Et celle de Burton avec.
TOUT FOUT LACAN
Une conclusion vraiment problématique, d’autant plus si on la ramène à des notions de psychanalyse.
Les Cahiers du Cinéma, dans leur numéro de mars, sont revenus sur Pandora en proposant notamment un texte du philosophe slovène Slavoj Zizek énonçant que le héros d’Avatar se détourne de ce que le psychanalyste Jacques Lacan appelle « la traversée du fantasme », qui consiste non pas soustraire l’un à l’autre (faire le choix de la réalité ou de la fantaisie) mais adapter ses fantasmes pour s’intégrer à la réalité et ainsi la changer. Soit admettre que le monde illusoire et fantasmagorique dans lequel on s’enfermait n’est qu’un rêve, la reconnaissance de cette perte incontournable, irrémédiable, cette traversée du fantasme, rendrait donc plus acceptable le retour dans la réalité sociale. Mais Jake ne fait pas le choix de la fantaisie au détriment de la réalité. En se réveillant, en s’éveillant, Na’vi, on peut au contraire affirmer que Jake applique les préceptes de Lacan puisque sa « guérison » consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (dans son corps invalide Jake rêve qu’il peut retrouver ses capacités perdues voire même les augmenter) pour accéder à son désir propre.
Non, il est indéniable que c’est la Alice du film de Burton qui bafoue ce concept et fait table rase de l’enseignement prodigué par l’œuvre littéraire de Lewis Caroll. En effet, il est étonnant de constater que l’on peut rapprocher la traversée du miroir effectuée par Alice de la traversée du fantasme théorisée par Lacan, comme l’exprime les dernières pensées de la grande sœur d’Alice concluant le livre Alice aux pays des merveilles : " Enfin, elle s’imagina que cette même petite sœur deviendrait un jour une femme et que, même à l’âge adulte, elle garderait le cœur simple et aimant de son enfance. Elle rassemblerait autour d’elle d’autres petits enfants, elle ferait à son tour pétiller leurs yeux vifs en leur contant bien des histoires curieuses, peut-être même en leur relatant le vieux rêve du Pays des Merveilles. Elle partagerait leurs tristesses simples et prendrait plaisir à toutes leurs joies simples, en se rappelant sa propre vie d’enfant et les beaux jours d’été ".

La réalité, pour renforcer sa cohérence, a besoin de la fantaisie. Il ne s’agit donc pas d’effectuer un choix radical entre l’une ou l’autre mais plutôt de définir précisément le degré fantasmatique d’un quotidien misérable pour le modifier afin de le rendre tout à fait acceptable, viable et finalement en accord avec la culture qui l’imprègne et la puissance de l’imaginaire qui nous anime. Or dans le film, Alice rejette pratiquement toutes ses chimères en bloc (affirmations multiples que ce n’est que son rêve ; disparition fantomatique finale du chapelier telle une illusion se dissipant) et n’en conserve qu’un contour ridiculeusement minimal et qui lui-même tend à disparaître : le papillon aux ailes bleues qu’elle voit s’éloigner lorsqu’elle se retrouve sur le pont du bateau l’emmenant en Chine et en qui elle reconnaît la chenille au narguilé à présent transfigurée. Cette métamorphose de la chenille au papillon débutant, peu avant le combat final entre une Alice en armure (Jeanne d’Arc-isée ?) et le Jabberwocky, par la confection d’un cocon, est censée annoncer, symboliser, la transformation de la jeune fille. Seulement voilà, elle ne ressortira pas magnifiée de son trou puisque si son escapade lui a permis de se construire une forte personnalité la rendant désormais capable de dépasser les strictes conventions de la société victorienne (elle repousse son exécrable soupirant), son corollaire tragique est une rationalisation extrême lui faisant rejeter tout recours à un imaginaire parfois salutaire : sa tante, qui oublie sa solitude affective comme son isolement dans le cadre (donc des autres puisqu’elle est représentée à l’écart du groupe aristocratique, assise seule à une table quand tout le monde est debout en train de converser ou danser) grâce à un pur fantasme (elle attend le prince charmant), est ainsi violemment rejetée alors qu’un minimum d’imagination lui permettait de vivre et s’intégrer. Le traitement de cette tante est aussi choquant et terrifiant que le devenir capitaliste d’Alice, il signifie clairement que désormais pour Burton, la folie (l’imaginaire débridé et/ou macabre) qui régissait son cinéma ne constitue plus une alternative créatrice ou un mode de vie à préserver mais est définitivement une pathologie à soigner. Alice aux pays des merveilles se pose donc un peu plus encore comme l’antithèse absolue de l’imagination au pouvoir prônée par L’Imaginarium du docteur Parnassus où Terry Gilliam y confirmait son attachement aux marginaux et au monde de l’autre côté du miroir indissociable du bon équilibre mental.
Au fond, le cocon dans lequel s’enferme la chenille, et par extension symbolique Alice dans le récit, est bel et bien une cosse échappée de L’invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel et d’où émerge une version altérée du même, non pas améliorée mais entièrement vidée de sa substance. Autrement dit, une horrible coquille vide.
Nicolas Zugasti
> film sorti en salles le 24 mars 2010
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Tags: Alice, Brazil, Collin Farrell, fantastique, Heath Ledger, Imaginaire, Institut Lumière, Johnny Depp, Jude Law, Lyon, Miroir, Monthy Python, Munchausen, Prospero, Shakespeare, Terry Gilliam, Théâtre, Tim Burton, Tom Waits

Le temps passe, et Terry Gilliam est toujours là. A bientôt 70 ans, l’ancien Monthy Python revient sur le devant de la scène avec l’un des tous meilleurs films de cette fin d’année : L’Imaginarium du Docteur Parnassus, que l’ami Eric Nuevo, dans le 17è numéro de VERSUS décrit comme un « croisement ingénieux entre Bandits bandits, Munchausen, la légende de Faust et la psychanalyse freudienne, et qui s’incarne dans une roulotte de foire menée par un docteur millénaire et sa fille promise à un drôle de diable (joué par Tom Waits), qui permet aux curieux de visiter leur propre imaginaire ». De passage à Lyon pour faire la promotion de son dernier rejeton à l’Institut Lumière, qui lui consacre également un hommage jusqu’au 20 décembre, le plus britannique des cinéastes américains revient sur la conception du film, réalisé avec seulement 30 millions de dollars, et sur son œuvre en général.

Il n’échappera à personne que L’Imaginarium du Dr Parnassus peut se voir comme la synthèse de la filmographie du cinéaste. « J’avais envie de faire un résumé de tout mon travail, de ce que j’avais fait, de ce que j’aurais pu faire, de ce que je voudrais faire. Je voulais partir d’une image, celle d’une roulotte à l’ancienne qui arriverait dans un lieu moderne, Londres ». Le Docteur Parnassus et ses complices invitent les passants à monter sur la scène de leur théâtre ambulant, et à traverser un miroir pour plonger dans leur imaginaire, avant de se voir proposer un choix crucial, entre le Bien et le Mal. « La thématique du choix était une thématique intéressante de départ, car nous avons nous tous, des millions de choix à faire au quotidien, ce qui est une situation détestable ». Gilliam, comme à son habitude, mélange les références, avec cette fois-ci une nette prédominance théâtrale. « J’aime l’âme et la magie du théâtre, donc il y a forcément des références, et en premier lieu Shakespeare, de King Lear à Prospero dans La Tempête.(…) Pendant la période d’écriture, je lis beaucoup, je vois beaucoup de films, j’observe des peintures et des sculptures, je me documente. Tout cela à la fin forme des combinaisons qui se retrouvent effectivement dans le film. Mais je n’ai pas forcément conscience de ces références, et j’ai parfois besoin des journalistes et du public pour me les signaler. Les critiques m’amusent parce qu’ils voient des choses dans mes films que moi-même je n’avais pas vues. C’est génial et formidable, puisque cela signifie que mon film est un tremplin pour l’imagination des autres. Vous êtes mon psy. Vous décidez si je suis fou ou pas »! Citant un critique américain qui s’était exprimé à propos de Bandits bandits, le cinéaste rappelle à juste titre que son dernier film est « suffisamment intelligent pour les enfants, et assez excitant pour les adultes », avant de poursuivre que ses histoires sont « ouvertes et posent des questions sans toujours apporter de réponses. La plupart des films aujourd’hui sont formatés. J’aime bien laisser des sortes d’éclats d’obus dans la mémoire des spectateurs pour qu’ils puissent discuter et réagir autour de mes films… ». Pour l’anecdote, Gilliam révèle que la toute dernière scène du film, où le docteur Parnassus se retrouve à vendre des théâtres miniatures sur le trottoir, est un hommage à George Mélies, qui avait terminé sa vie à vendre des jouets dans les rues de Paris.

Terry Gilliam a la poisse. Au début des années 2000, il s’était lancé dans la réalisation de L’Homme qui tua Don Quichotte, avec le désastreux résultat que l’on sait. Sur le tournage de L’Imaginarium du Docteur Parnassus, il dut faire face au décès soudain de son acteur principal, Heath Ledger. Si abandonner le navire fut un temps à l’ordre du jour du cinéaste, bien lui en a pris d’avoir persévéré avec l’aide de trois talentueux « remplaçants » : Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell. Ce tragique incident retarda bien entendu la réalisation du film, mais n’en changea pas pour autant les plans. « Non le film ne ressemble pas à ce que j’avais imaginé, simplement parce que j’ai dû faire appel à trois autres acteurs pour continuer le rôle de Heath. Mais c’est fondamentalement le même film, car nous n’avons rien changé au scénario. Ce qui a changé, c’est que l’on peut effectivement changer de visage lorsque l’on traverse le miroir, que l’on peut devenir quelqu’un d’autre une fois de l’autre côté. Autrement, c’est strictement fidèle au scénario original et à son histoire. Il était inconcevable dès le départ, qu’un seul acteur remplace Heath. Et puisque le personnage traverse à trois reprises le miroir, il devait donc y avoir trois acteurs. Pendant six à huit mois, en salle de montage, j’avais complètement l’impression que Heath était toujours là, toujours vivant, puisque chaque jour, grâce à la magie du cinéma, je voyais les images de son personnage. Bien sur il n’était plus là pour discuter, sortir aller boire des verres, mais la période de montage a été belle pour vivre ce chagrin et cette peine ». Avant d’ajouter, très cynique : « Je crois que c’est une bonne leçon pour les jeunes acteurs. Si vous ne vous pointez pas au boulot, il y a toujours trois de vos collègues prêts à prendre votre place! »

Après l’échec commercial des Frères Grimm, et le relatif anonymat rencontré par Tideland, L’Imaginarium du Docteur Parnassus devrait permettre à Terry Gilliam de renouer avec le succès, qu’il soit critique ou public. Le réalisateur de Brazil rappelle que ses films « rapportent assez d’argent pour produire les suivants ». Interrogé sur les cinéastes qu’il apprécie aujourd’hui, Gilliam répond aimer « ses voisins du Minnesotta les frères Coen, ainsi que Guillermo Del Toro et le travail du studio Pixar ». Il avoue suivre de près les films d’Albert Dupontel (pour lequel il a d’ailleurs fait une apparition dans Enfermé dehors) et Jean-Pierre Jeunet. Quid de Tim Burton, dont l’imaginaire peut renvoyer à l’oeuvre de Gilliam, et qui réalise actuellement Alice au pays des merveilles avec Depp ? « Il a plus d’argent que moi ! ». Annoncé sur de nombreux projets tout au long de sa carrière, Terry Gilliam porte un regard critique d’une grande justesse sur celle-ci : « Je ne regrette pas de n’avoir pas réalisé certains projets, puisque je peux toujours les mettre en scène. Je ne regrette pas non plus de n’avoir pas réalisé Watchmen. Je voulais en faire une mini-série de cinq heures. Au final le film est paradoxalement trop court et trop long. Dans ma carrière, tout n’a pas toujours fonctionné comme je l’aurais souhaité, certains films ne ressemblaient pas au final à ce que je voulais en faire au départ. Mais ce n’est jamais une question de mauvais choix. C’est le destin. Tous mes films correspondent à la vision que j’avais d’eux, sauf que celle-ci pouvait être un jour géniale, un autre beaucoup moins. Parfois j’ai été d’un aveuglement total ! » Conscient d’avoir livré comme la synthèse de son œuvre, Gilliam semble vouloir se tourner vers de nouveaux horizons. « Lorsque j’ai fini L’Imaginarium du Docteur Parnassus, j’avais beaucoup de mal à imaginer quel serait un projet sur lequel je pourrais prendre autant de plaisir, et qui pourrait exprimer une complète impression de ma vision du monde. J’ai commencé à travailler de nouveau sur L’Homme qui tua Don Quichotte, et je sais qu’il y a beaucoup d’obstacles qui m’attendent. C’est un film qui est en train de grandir de façon organique, un petit peu comme une sculpture qui change au fil des jours. Je sais qu’au final ce sera le film que j’ai en tête aujourd’hui, mais je ne sais pas quels sont les chemins qui m’y mèneront ». Avant de défendre une dernière fois L’Imaginarium du Docteur Parnassus avec un retentissant « j’adore mon film !… et j’espère ne pas être le seul ».
Propos recueillis par Julien Hairault
> L’Imaginarium du Docteur Parnassus de Terry Gilliam > sortie le 11 novembre 2009
Lire aussi notre “point de vue” (critique du film) dans VERSUS n° 17































