Première publication de l’année pour la rédaction : « DVD Park » n° 8

couverture de DVD Park n° 8 (revue Versus)

Versus présente son premier numéro de l’année : le supplément de chroniques DVD & Blu-ray de la rédaction, DVD Park n° 8. Une sélection aussi pointue que passionnée de classiques du cinéma proposés dans des éditions numériques incontournables.

Au sommaire de ce 8ème numéro de dix pages disponible au format PDF sur le site de la revue : un éclairage toujours aussi intéressant des westerns de légende récemment édités par Sidonis, dont deux méconnus films de cowboys signés Harry Keller à la fin des années cinquante ; chez Wild Side Vintage Classics, retour sur un vieux film de pirates, véritable trésor de la série B, où officie l’immense Charles Laughton (l’auteur de La Nuit du chasseur) ; s’ensuivent un décryptage des premières oeuvres de David Lean réunies dans un coffret DVD Carlotta de toute beauté qui ravira les collectionneurs et, côté science-fiction « culte », un article sur un étonnant coffret de films de martiens des années cinquante sorti chez Artus Films, auquel s’ajoute la chronique du légendaire Le Mystère Andromède de Robert Wise (DVD Opening).
Les amateurs de vieux films découvriront avec bonheur les débuts de Brian De Palma (Meurtre à la mode, édité par Le Chat qui Fume) et se délecteront des brèves analyses de Pluie de Lewis Milestone – avec une toute jeune Joan Crawford (en couverture) – et de curiosités comme Song of Freedom (1938, avec l’athlète et chanteur noir Paul Robeson) ou Marée nocturne (1961), perle onirique où Dennis Hopper incarne un fringuant marin amoureux d’une femme qui a tout d’une sirène.
Le grand spectacle n’est pas en reste, avec des textes abordant des films d’horreur (Cannibal Holocaust) ou fantastiques de référence (Le 13ème guerrier en Blu-ray) réédités pour le plus grand plaisir des connaisseurs. En prime : une chronique enflammée de The Ward, ou le retour du maître John Carpenter.
Cette sélection est complétée par des découvertes qui feront date : Putty Hill de Matt Porterfield, Shotgun Stories du prometteur Jeff Nichols, le Coréen The Murderer, les comédies Starbuck et Opération Casablanca

Pour en savoir plus : www.revueversus.com/dvdpark

Joan Crawford dans Rain

Bande-annonce en VO de The Ward de John Carpenter



UNIVERCINÉ Nantes : Cinéma allemand ou l’ambiguité des personnages

Du 9 au 15 novembre, Nantes a présenté un large panorama de films germanophones. Dans la salle 2 du Katorza, se sont succédés un téléfilm de Fassbinder, le Faust de Murnau, un programme scolaire, des documentaires et des films de fiction. La langue changeant de l’allemand à l’espagnol en passant par l’albanais et le français nous oblige à faire un bref détour vers la problématique du lien reliant un film à un pays. La langue semble depuis longtemps ne plus faire partie des critères – Les Damnés de Visconti serait sinon associé au cinéma américain. L’origine de l’histoire encore moins au risque de classer To be or not to be parmi les films allemands. Ne parlons pas non plus du lieu de tournage qui transformerait Bollywood en une industrie suisse ! Quel est donc le critère à prendre en compte ? La nationalité du réalisateur semble également une référence incertaine puisque Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban d’Alfonso Cuarón deviendrait alors un film mexicain. Le pays de production devient à ce jour le critère qui est pris le plus fréquemment en considération quoique les pistes soient souvent brouillées – rien qu’avec Melancholia, le dernier film de Lars von Trier, on s’y perd : la France, l’Allemagne, le Danemark et la Suède y sont rassemblés. Si malgré tout, on prend en compte le dernier critère de classification, le titre du festival, "Cinéma allemand", devrait être corrigé en "Cinéma germanophone" à cause de deux films, l’un autrichien, l’autre suisse qui, sinon, perdus parmi les films allemands, ne peuvent trouver leur place.

[Der AlbanerL'Albanais de Johannes Naber]

Ce festival de films germanophones donc, balaie de nombreux genres et styles cinématographiques, et peut se diviser de manière, certainement simpliste, mais pour le moins évidente, entre les films tirant leur influence majoritairement de l’Allemagne ou d’autres pays germanophones et ceux également imprégnés d’une culture étrangère : congolaise, albanaise, polonaise, espagnole… Tandis que les films bi-nationaux ou tri-nationaux diffèrent du tout au tout, les autres travaux, sans influences étrangères, que l’on nommera ici exceptionnellement les films germaniques, utilisent fréquemment, peu à peu presque un cliché du film allemand contemporain, la froideur des personnages et des couleurs. Cette distance et froideur s’est d’ailleurs retrouvée dans le téléfilm de Fassbinder Ich will doch nur, dass ihr mich liebt (Je veux seulement que vous m’aimiez). Datant de 1976, on peut être surpris d’y retrouver un code thématique et formel si central aujourd’hui. L’esthétique et l’éclairage ne sont pourtant, et heureusement, pas semblable aux travaux des dernières années. Les films récents ont souvent pris l’habitude d’utiliser une lumière plus grise ou tamisée contrastant avec la netteté de l’image parfaitement cadrée et dans bien des cas oppressante. Outre ces traits caractéristiques qu’appliquent de nombreux films germaniques du festival de Nantes, plusieurs thématiques restent des constantes du festival: un pessimisme général étouffé quelques fois par un happy end, un engagement souvent politique mais aussi culturel ou amoureux, une mise en scène du contraste mais également, très fréquemment, une intéressante ambiguité du comportement chez les personnages.

[Die kommenden TageLes jours à venir de Lars Kraume]

Tandis que la mort et le deuil apparaissent lors de l’édition 2011 comme des thèmes récurrents, d’autres questionnements s’insèrent dans le pessimisme ambiant et resserrent la problématique : l’engagement politique par exemple. Parfois exprimé dans un film futuriste comme Die kommenden Tage (Les jours à venir) mais plus souvent rattaché au passé de l’époque nazi ou de la séparation Est-Ouest, ce sont majoritairement les documentaires qui s’en emparent. Vaterlandsverräter (Traître à la patrie) nous amène dans le milieu littéraire et artistique de Berlin-Est où la majeure partie des membres envoient des rapports à la Stasi. Dans une moindre mesure, on peut citer Die Frau mit den 5 Elefanten (La femme aux cinq éléphants), portrait d’un personnage qui doit sa vie à son travail de traductrice pour les Allemands en Ukraine lors de la seconde guerre mondiale. Ces deux films s’éloignent de la présentation d’un passé de plus en plus documenté pour partir à la recherche d’explications sur un comportement particulier souvent difficile à comprendre plus d’un demi-siècle après. Ces travaux ne semblent que servir d’élan à la constitution du thème traversant une grande partie de la programmation : l’ambiguité du comportement. Quatre films méritent une attention plus particulière de part leur différents thèmes et la manière de les traiter: Die kommenden Tage sur le terrorisme, Vaterlandsverräter sur la collaboration, Michael sur la pédophilie et Über uns das All (L’amour et rien d’autre) sur le deuil.

[VaterlandsverräterTraître à la patrie de Annekatrin Hendel]

Die kommenden Tage et Vaterlandsverräter se dégagent des deux autres films par une forte volonté d’explication des actes, un peu simpliste dans le premier, plus approfondie dans le second. Tous deux comportent un personnage central voulant changer le système ou alors maintenir un régime idéal à tout prix. L’un par la force, l’autre par des rapports envoyés aux services secrets, tous deux croient puis espèrent contribuer à l’établissement d’une société idéale dépérie à la fin de chacun des films. Die kommenden Tage présente la transformation du rebelle Konstantin, en un terroriste malveillant, membre d’une organisation underground à la Rosemary’s Baby. Vaterlandsverräter avec Paul Gratzik montre les dilemmes de l’idéal communiste, son contexte historique avec ses habitudes, et une organisation qui se retourne facilement contre ses propres membres. Dans Kommenden Tage, on est tout d’abord impressionné par Konstantin puis on le hait jusqu’à ce qu’il répugne – probablement exactement ce que le scénario a prévu. On a son moment de plaisir. Pourtant Paul Gratzik dans Vaterlandsverräter en procure encore davantage. Sans cesse lorsque l’on pense définitif son jugement sur ce personnage énigmatique, une réplique bascule notre opinion hâtive et l’on se retrouve à nouveau perdu dans des incertitudes qui ne cessent finalement jamais. Après plus de deux heures, Konstantin est devenu un homme sanguinaire avec quelques regrets. Après une heure et demie chez Annkatrin Hendel, les explications se sont multipliées mais les questions se poursuivent et redoublent pour sembler ne jamais pouvoir s’interrompre – Paul Gratzik, personnage digne du nom, demeure impossible à saisir avec une durée standard.

[Michael de Markus Schleinzer]

Les deux films de fiction, Michael ainsi que Über uns das All que l’on commentera de manière plus approfondie, s’éloignent d’une étude psychologique de leur personnage, dont ils laissent volontiers le travail aux spectateurs, pour s’attacher, de leur côté, à la présentation, la plus neutre possible, de protagonistes impénétrables.
Michael de Markus Schleinzer glace les spectateurs et divise la critique. Il y a de quoi: Michael tient prisonnier, dans sa cave, un garçon d’une dizaine d’années qu’il traite, selon son humeur, comme son fils ou son objet sexuel. Mais encore ? La caméra déambule dans cet appartement carcéral avec une neutralité provocante, reflétant les visages quasi inexpressifs des deux protagonistes emprisonnés dans le silence du non-dit. Mais encore ? Rien. Au-delà de cette situation sordide, un vide apparaît, que l’on ne peut remplir qu’avec l’impressionnante mise en scène. Peu après, l’effet ayant disparu, on peine à reconstruire ces sentiments qui nous ont envahi lors de la projection, butant sur ce personnage qui finalement paraît suspect trop rapidement et finit en bourreau sans ambivalence.

[Über uns das All de Jan Schomburg]

Über uns das All de Jan Schomburg, sans être parfait, reste par contre la clé de voûte du festival. Film d’ouverture, on le retrouve dans tous les autres, corrigeant les défauts ou suppléant la narration. À Nantes, plus d’une centaine de personnes assistent à la première projection. À Francfort, dans un contexte similaire, à peine un tiers sont venus. Regardé deux fois dans des pays différents, Über uns das All se transforme puis se complète sans pourtant jamais offrir la tranquillité des réponses à laquelle nous habitue le dénouement d’un récit. Aux questions du premier visionnement ne résultent, lors de la seconde projection, pas de réponses, mais une multiplication des doutes d’autant plus surprenante qu’elle est inattendue.
Resté sur sa faim, le public attaque le réalisateur de "pourquoi" attendant des "car" qui ne sont pas exprimés ou alors pas comme on veut les comprendre – Jan Schomburg aime l’incertitude. Un public rassasié de révélations ne lui dit rien et il se plait à fournir des explications, les annulant ensuite tour à tour. Pareil à son réalisateur, Über uns das All se joue des attentes, introduit des situations ayant pu faire éclater un mystère ou révéler un comportement, pour habilement brouiller les pistes quelques plans plus tard. Au basculement narratif, Jan Schomburg ajoute encore sarcasme et indécence sociale. Über uns das All ne crée pas de malaise, ce sentiment récurrent dans un certain cinéma allemand contemporain, mais développe une insatisfaction et une attente. Jan Schomburg va au-delà des doutes de Vaterlandsverräter ou Michael, puisqu’il n’a jamais souhaité les faire disparaître. Son film est construit en ébauche de questionnements et de jugements rassemblant la majeure partie des thèmes du festival sans jamais rentrer dans la même problématique, donnant à chacun une réponse décalée – après un pessimisme ambiant, la fin éclaire l’histoire d’un optimisme abrupt ; le comportement inconcevable du personnage principal reste inexpliqué, semblant ainsi faire partie de la grande provocation à laquelle appartient le film.
Ce qui semble non-maîtrisé et confus gagne une très grande valeur à l’intérieur du déséquilibre volontaire traversant Über uns das All de part en part à travers le langage, l’éclairage, les personnages et le comportement – oscillant chacun sans transition de blanc à noir, de conventionnel à scandaleux. Parodiant, de manière réussie mais sans originalité, la dynamique du langage tragi-comique des films commerciaux, Jan Schomburg a encore utilisé d’autres méthodes, expliquant la signifiante tournée festivalière de ce film : entre autres, les personnages, il était temps d’y venir, construits en opposition les uns par rapport aux autres. Les deux plus intéressants étant le personnage principal, Martha et un personnage très secondaire, Trixie. Fonctionnant en binôme, ces deux femmes sont l’expression différente d’une même situation, le deuil. Martha ignore le décès ou plutôt peine à le réaliser, recommençant presque immédiatement une nouvelle vie qui n’est finalement qu’une transposition de l’ancienne. Trixie pleure pour deux, adoptant le comportement socialement accepté, rappelant à Martha, tout comme au spectateur, l’aspect choquant d’un deuil ni consommé, ni respecté. On retrouve ce schéma, pareil à celui de Vaterlandsverräter, d’une réponse presque donnée ou d’une situation presque acceptée, retombant ensuite encore plus bas dès que tout est remis en cause par un instant qui déstabilise l’ordre à peine édifié. Surgissant en éclair puis s’effaçant que progressivement comme pour souligner encore une fois l’impudeur de la situation, ces moments, fuis par Martha, dévoilent l’aspect branlant des relations construites sur le mensonge et l’insatisfaction. Martha réitérant, sans le comprendre, l’exact même comportement de l’homme qu’elle a perdu. La boucle se referme ou pourtant non, Jan Schomburg n’empreinte pas le chemin du pessimisme où l’on aurait pu retrouver les empreintes de plusieurs noms de l’École de Berlin. Avec sa fin ensoleillée (et ensoleillante), pour plusieurs gênante, pour d’autres rassurante, Über uns das All est un film libertin se détachant de carcans narratifs et troublant les conventions qui irriteraient sa fougue expressive.

Louise Burkart



Bande-annonce de Michael en version originale

Bande-annonce de Vaterlandsverräter en version originale

Bande-annonce de Die kommenden Tage en version originale

Bande-annonce de Über uns das All en version originale



"The Silence" de Baran bo Odar (section "Expérience(s)")

Sorti en avril dernier en France sous le titre Il était une fois un meurtre, The Silence a franchi quelques semaines plus tard l’Atlantique pour être intégré à la programmation de Fantasia. D’où sa présence aussi dans la catégorie "Expérience(s)" de la première édition du FCVQ, heureuse prolongation de l’événement montréalais dans la Capitale-nationale. Projeté en dernière séance du festival hier dimanche soir au Clap de Québec (dans des conditions peu optimales, avec une copie numérique de qualité discutable), The Silence a permis de clore l’ensemble sur une note de frisson et de virtuosité. Réalisé par le Suisse Baran bo Odar – classé par le magazine Variety parmi les dix réalisateurs à suivre en 2011 – The Silence est un thriller haletant et pessimiste dont les enjeux se déploient sur deux époques. En juillet 1986, deux désaxés pédophiles planifient le meurtre d’une jeune fille ; l’un des deux, en fait témoin et complice passif, disparaît et refait sa vie. 23 ans plus tard, à la même date et au même endroit, une jeune fille est assassinée. Un meurtre qui pousse l’ancien complice à sortir de l’ombre et à retrouver, mû par des pulsions qu’il ne pourra bientôt plus supporter, l’assassin initial. En parallèle, un inspecteur de police veuf et quelque peu borderline mène l’enquête, aidé par le policier qui travailla autrefois sur l’affaire, et aujourd’hui à la retraite. D’une époque et d’un protagoniste, à un autre, le récit se resserre autour des culpabilités et des fêlures de l’âme.

Filmé avec un sens de l’épure et du cadrage dramatique (pléthore de plongées pour un point de vue déique : damnation éternelle des personnages), The Silence prend le parti de rapprocher la solitude des parents des victimes, à celle des tueurs et du flic dépenaillé faisant office de héros basculant dans l’obsession maladive. La trame est classique mais Baran bo Odar, en plus d’orchestrer l’habituelle traque avec mise en perspective des indices d’une époque à la lumière d’une autre, redéfinit la notion de course-poursuite. Tous les protagonistes sont ainsi poursuivis par la culpabilité et la souffrance de vivre seuls. Un concept qui renforce la tension extrême de l’ensemble, notamment celle des situations d’interrogatoire de routine devant mener à la piste de l’assassin : voir cette séquence éprouvante pour les nerfs où Peer Sommer se tient prêt à sortir son couteau face à la présomption de la femme flic venu le questionner à son domicile. Original dans son traitement héroïque avec ce policier hirsute à qui son supérieur ordonne "de prendre une douche", The Silence rompt avec les figures du genre, n’hésitant pas à fragiliser l’image virile et forte de l’enquêteur traquant un serial-killer. Le héros, toujours lui, est ainsi surpris en pleine nuit en train de porter une robe de sa défunte femme, dont il n’a pas fait le deuil. Ailleurs, Baran bo Odar ne tombe pas non plus dans le piège de la représentation cliché du pédophile, affublant ses assassins d’un physique d’individu sans histoires et non de l’apparence convenue du binoclard à cheveu gras telle que l’aurait affectionnée un mogul hollywoodien. Dans cette volonté de ne jamais rendre attirant aucun des protagonistes de cette sordide histoire mais de les montrer à hauteur et à horreur d’hommes, le réalisateur décuple la puissance anxiogène d’un monde qui n’est plus une hyperbole cinématographique : juste un écho aux tragédies de notre actualité quotidienne, écho que vient assombrir un finale privilégiant l’irrésolution et l’isolement de tous.



Stéphane Ledien




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