"Liverpool" de Manon Briand

Liverpool marque le retour derrière la caméra de la réalisatrice Manon Briand, dix ans ans après le remarqué La Turbulence des fluides – produit par Luc Besson – avec Julie Gayet et Pascale Bussières. Dans ce nouveau film lui aussi frappé du sceau du mystère, Briand déploie un talent certain pour l’observation des phénomènes de société et fait se télescoper avec efficacité et tendresse, crimes locaux et scandales écologiques internationaux, réseaux sociaux et contestation planétaire, romantisme suranné et relations humaines "2.0". Liverpool projette dans une intrigue de thriller aux accents de comédie sentimentale, une discrète employée de vestiaire d’une boîte de nuit montréalaise, Émilie (Stéphanie Lapointe, qui approfondit son jeu après une prestation plus périssable dans La Peur de l’eau) et Thomas (Charles-Alexandre Dubé), un timide rédacteur/animateur de contenus sur Internet. Elle aime parler aux gens et consulter de vraies cartes routières ; il collectionne les objets technologiques et s’invente des identités sur la toile pour honorer ses travaux publicitaires. Ils sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, mais n’osent pas s’aborder. L’adversité les réunira, après qu’Émilie, désireuse de rendre service, se retrouve embarquée dans une sombre histoire de famille, un complot filial qui en cache un autre, plus vaste et où interviennent motards violents et industriels véreux.

Solide dans ses partis pris narratifs, Liverpool se révèle visuellement ciselé : des extérieurs nuit inquiétants et aux lumières blafardes s’opposent à des séquences de jour plus légères et acidulées. Souvent l’œil se réjouit de décors bien plantés et graphiquement soignés ; le stylisme de l’ensemble s’enorgueillit de vignettes très design parfois trop appliquées pour être honnêtes – toutes ces scènes où s’immisce ouvertement la marque Apple ne manqueront pas d’agacer les récalcitrants, mais nous sommes quand même loin de l’ostentation publicitaire d’un des derniers épisodes de la saga 007. Attaché à flatter l’œil, Liverpool surprend aussi dans son équilibre stable entre polar concerné par la décrépitude du monde et comédie teintée de (trop) bons sentiments. Entre deux plans inventifs, une contreplongée pour dynamiser l’arrivée d’une voiture à l’hôtel, un emprunt aux déambulations satellitaires du web pour resituer les héros sur la route de la vérité, une flaque d’eau dans laquelle se reflète l’enseigne du club Liverpool et que vient troubler le pas angoissé de son héroïne, etc., les indéniables qualités formelles du métrage parviennent à estomper le mauvais jeu de comédiens secondaires (le gros truand Paul Peretta correspond à un énième numéro de mafieux monolithique, et le ravisseur cagoulé est un poncif de méchant de série B) et les invraisemblances d’un scénario souvent généreux avec les protagonistes : les "coups de chance" sont légion, par exemple pour retrouver des personnages perdus dans l’immensité numérique (Thomas identifie sur un réseau social en quelques minutes une jeune femme qui a pourtant plus d’une centaine d’homonymes) ou sauver les (anti)héros d’une mort certaine. Thomas écope ainsi d’un "simple" passage à tabac lorsque les motards découvrent qu’il les espionnait : une violence minorée par rapport à la réalité où sévissent des Hell’s volontiers assassins.

Malgré ses petites sorties de route de la crédibilité, Liverpool se suit avec intérêt et affection pour son duo de tourtereaux idéalistes animés d’une passion pour la vérité. L’enchaînement de séquences musclées – mais pas inutilement spectaculaires – qui culminent avec la prise d’assaut du vieux-port de Montréal par des militants écologistes et activistes de tout poil (l’effet Anonymous et Occupy Wall Street), entrecoupées d’observations amusées sur les dérives des réseaux virtuels et l’addiction aux technologies, nous capte, nous balade joyeusement de Montréal à Ottawa et, au final, nous propulse au cœur d’une réflexion sur la contestation, incontournable écho au Printemps érable et à la collusion/corruption ambiante (notamment dans l’industrie de la construction) actuellement pointée du doigt par les médias québécois. Avec une énergie communicative, Liverpool se sert agréablement de l’influence sociétale de l’activisme en ligne et des codes graphiques de la culture digitale pour faire avancer son récit. Le charme de ses comédiens principaux animés de dialogues empreints d’authenticité achève d’en faire un thriller rafraîchissant. Qu’est-ce qui fait courir le film – et le spectateur avec lui ? Sa touchante propension à conférer à des individus lambda, et non des surhommes, le pouvoir de changer les choses. Une certaine illustration de la génération descendue dans les rues ces derniers mois pour contester la politique d’éducation nationale du gouvernement Charest.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 3 août 2012
[Remerciements à Julie Moffet]



"A l’ombre de la République" de Stéphane Mercurio

Avant de réaliser Mourir ? Plutôt crever!, formidable portrait de son dessinateur de père Siné, Stéphane Mercurio s’était déjà penchée sur les oubliés de la République et les laissés-pour-compte du système judiciaire français. En 2008, la cinéaste plaçait sa caméra dans l’anti-chambre du parloir de la prison pour hommes de Rennes. Le film en question, A côté, soulignait la détresse de femmes humiliées, malmenées et mal considérées par l’administration pénitentiaire : parloir annulé pour quelques secondes de retard, l’obligation de faire des centaines de kilomètres pour une entrevue avec un membre de sa famille, transmission de nourriture sans les emballages, au point de devoir décortiquer les crevettes avant de les offrir, comme présent de Noël, aux détenus… Un regard humain sur des femmes courageuses dont l’Etat ne fait rien pour atténuer le malheur et améliorer les conditions de visite.

Une dignité qui se retrouve dans A l’ombre de la République, nouveau documentaire pertinent qui préfère à la charge politique parfois caricaturale ailleurs, l’observation de situations significatives qui en disent long des conditions de détention des hommes et des femmes dans nos différents lieux d’enfermement (maisons d’arrêt, hôpitaux psychiatriques…). Mercurio suit ainsi des contrôleurs du CGLPL (Contrôle général des lieux de privation de liberté) en tournée dans différents établissements, en fonction des lettres reçues par les détenus, qui peuvent se plaindre à cet organisme de leurs conditions. Un travail salutaire et peu reconnu qui consiste à déceler le mal dans certaines prisons dont le dysfonctionnement accoucherait de traitements variables selon l’influence des détenus. Sur le fond, il en ressort certaines vérités propres à n’importe quel lieu de privation, que ce soit une maison d’arrêt ou un hôpital psychiatrique : manque de personnel, dérives administratives, archaïsme des peines encourues pour la majorité des personnes enfermées…

Sur la forme, ce même constat passe par la systématisation du dialogue entre un homme ou une femme enfermé(e), et un contrôleur du CGLPL, personne libre, extérieure, qui pour certains prisonniers condamnés à une longue peine, permet de rompre avec des mois et des années de silence et de monotonie à ne voir que les mêmes visages de co-détenus et de surveillants. C’est dans ces confrontations que le film puise sa force. La pudeur de certaines personnes qui n’osent montrer leur visage vaut autant que les paroles désabusées de ces hommes condamnés à de très longues peines (à perpétuité pour l’un d’entre eux), qui expriment à visage découvert que le temps qui passe en prison, n’arrive qu’à effacer petit à petit, mais sûrement, la trace de leur passage sur terre. Et pas à autre chose.

A l’ombre de la République fait le constat, partagé par le CGLPL, qu’il existe un déficit énorme concernant l’écoute des personnes détenues dans les différents lieux d’enfermement en France. Une écoute qui ferait en sorte de maintenir en vie l’humanité qui subsiste chez ces hommes et femmes condamnés à vivre plus ou moins longtemps entre quatre murs, à l’abri d’une société qui ne semble pas se soucier d’eux, et qui cherche encore moins à tenter de guérir les maux dont ils souffrent. C’est là que le cinéma et les documentaires de Stéphane Mercurio sont essentiels, dans la charge qui leur incombe de transmettre ces discours d’ordinaire inaudibles et marginalisés. Un véritable acte politique, pour un film qui se garde bien de l’être. En somme, ce à quoi devrait ressembler tout bon documentaire de société qui se respecte.

Julien Hairault


Bande annonce de A l’ombre de la République de Stéphane Mercurio (sorti le 7 mars 2012 chez ISKRA)



Délépine et Kervern, le cinéma français en roue libre

Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.

Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.

Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…

Xavier Crouzatier

> À propos de Kaurismäki, lire notre chronique du film Le Havre (dans le cadre du Festival du Cannes)



"The Social Network" de David Fincher

affiche du filml

La fin d’année approche, c’est bientôt l’heure de faire les comptes. Au moment du bilan de l’année ciné écoulée, nul doute que The Social Network figurera dans pas mal de "tops" et autres classements rétrospectifs (souvent à la meilleure place). L’occasion est d’autant plus belle de revenir, en version longue de l’article paru dans le numéro 20 de la revue, sur le film de David Fincher, renversant de maîtrise.

Un Homme d’exclusion
N’importe qui aurait pu adapter le scénario d’Aaron Sorkin contant l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook. Mais personne d’autre que David Fincher n’aurait pu en tirer une telle symbiose entre le verbe et l’image pour mettre en scène un film si actuel et si personnel. The Social Network n’est pas une énième success-story mais la mise à mort de l’ancien monde, l’avènement de relations humaines basées sur l’exclusion (accepter la demande d’ami ou pas), le récit d’un homme esseulé perdant son humanité au cœur du labyrinthe qu’il a créé.

The Social Network avait ainsi tout du projet casse-gueule : un sujet inintéressant cinématographiquement et d’innombrables et prolixes dialogues. Or, Fincher est parvenu à s’approprier les mots de Sorkin (scénariste de la série À la maison blanche) par sa science de la mise en scène, prouvant qu’il n’y a pas que Tarantino et McTiernan avec Basic pour dynamiter des bavardages.
Aussi trépidant qu’un thriller, le film est surtout une remarquable tragédie geek comme une pertinente radioscopie des relations sociales contemporaines. Un véritable film générationnel que l’on pourrait considérer comme la version 2.0 du Scarface de De Palma, Zuckerberg étant aussi isolé que Tony Montana au sommet de l’empire qu’il a édifié. À la différence que le nerd bouffe du code informatique et pas de la poudre blanche.

Adapter le scénario foisonnant de Sorkin s’avère être une véritable gageure aussi bien narrative que technique. Comment parvenir à dépasser ces contraintes pour mettre en forme ce récit ? Véritable esthète de l’image, Fincher a déjà prouvé à maintes reprises par le passé (à chaque film) sa capacité à accorder plus ou moins subtilement la mobilité de sa caméra avec les nécessités de l’histoire à mettre en images. À ce titre, The Social Network est sans aucun doute le film où il démontre une aisance magistrale car indécelable. Et la plus parfaite illustration du défi technique au service du récit est la matérialisation de deux personnages importants, les frères Winklevoss. Incapable de trouver des jumeaux pouvant interpréter les Winklevoss comme il le souhaite, Fincher va tout simplement, avec l’aide du département des effets-spéciaux, utiliser deux acteurs différents pour jouer les corps et plaquer sur l’un d’eux le visage de l’autre (en l’occurrence Armie Hammer). De même, l’obligation de contenir le script en deux heures de métrage afin de conserver le director’s cut donne une vitesse de parole aux personnages qui va complètement conduire la réalisation.
Ainsi, The Social Network n’est pas une jolie biographie illustrée mais une grandiose proposition de cinéma sur la domination, le remarquable portrait d’un être inaccessible et insondable totalement voué à son obsession (caractéristique commune de Fincher et de ses héros). Surtout, le film raconte le cheminement intellectuel et intime de Zuckerberg aboutissant à ce réseau social noyautant aussi bien internet que le réel.

Fin de l’ancien monde
Film sur les relations avec les autres, The Social Network nous montre d’emblée que celles-ci sont désormais soumises à des propriétés numériques. Le dialogue inaugural entre Zuckerberg et sa petite amie Erica Albright matérialise dans la réalité, par la simultanéité des sujets abordés, du débit rapide des paroles et l’impersonnalité des propos, les échanges électroniques d’un « chat ». Avec en point d’orgue à la conversation, Erica mettant fin à leur relation parce qu’elle est incapable de vivre dans le monde de Mark. Ici Fincher se contente de simples champs/contre-champs tout en jouant avec ses cadrages pour dynamiser les dialogues et appuyer sa démonstration. Les expérimentations formelles étant beaucoup plus développées par la suite.
Le soir où Zuckerberg pianote d’une main sur son blog pour déverser son ressentiment tandis que de l’autre, il pirate les serveurs du campus d’Harvard pour créer Facemash, le final club Phoenix procède à la réception de convives féminines convoyées dans un bus aux vitres immenses. Les actions sont montrées simultanément par un montage alterné pour en souligner la même finalité misogyne puisqu’il s’agit dans les deux cas d’exhiber de pimpantes créatures pour en comparer la beauté (Facemash) ou s’en délecter (la soirée). Mais en adoptant deux rythmes d’images différents (mouvements lascifs au ralenti pour les nantis contre la vitesse d’action et de réflexion de Mark) et en étendant l’action commencée dans la chambre d’étudiant de Zuckerberg à d’autres espaces, Fincher montre clairement que le monde d’élite de la jeunesse doré d’Harvard est en train d’être supplanté. Un remplacement pour l’instant différé, à cause de la rapide saturation des serveurs de la prestigieuse université, mais ce n’est que partie remise. Le temps que Zuckerberg profite de l’offre des jumeaux Winklevoss pour créer The Facebook et les piéger superbement lors de la course d’aviron. Filmée de manière très dynamique pour coller à la nature ultra-sportive des jumeaux, elle se double d’une subtile ironie, les Winklevoss perdant aussi bien cette course physique que celle virtuelle puisqu’ils se font joliment encapsulés par le réseau de Zuckerberg, l’épreuve ayant été filmée par des spectateurs et aussitôt mise en ligne sur Facebook. La fin de leur monde et le début d’une nouvelle ère. Fincher insiste d’autant plus sur l’artificialité désormais consommée de l’univers des Winklevoss que le début de la séquence multiplie les plans sur des maquettes et les cadres élargis donnent au décor, pourtant à ciel ouvert, des allures de miniatures.
Jusqu’à présent plutôt atone, la caméra retrouve une certaine liberté pour illustrer la revanche du nerd sur l’athlète. Cette caméra libérée, on la retrouvera à plusieurs reprises notamment dans le night-club et la villa louée par Mark. Mais ses effets a priori ostentatoires traduisent avant tout l’emprise de Zuckerberg. Par ses mouvements, la caméra pallie son absence physique (la course d’aviron) ou linguistique (face à Sean Parker dans la discothèque, il ne pipe mot). Il convient également de relever que cette motricité est décuplée dès que Sean Parker apparaît (dans la villa, la caméra passe par la fenêtre puis traverse le salon d’un travelling latéral), montrant que ce dernier libère l’enthousiasme et la créativité de Mark. Le fondateur de Napster est une vraie source d’inspiration pour le créateur de Facebook avant d’être une figure d’adoration comme le laisse suggérer le témoignage d’Eduardo.

Social leaks
Zuckerberg, contrairement à ses adversaires, a parfaitement intégré les possibilités de relations dématérialisées par les flux. Ce qui l’intéresse est d’être partie prenante de ce village global que représente internet et pas seulement devenir un actif contributeur. La volonté de mettre fin au monde symbolisé par le campus d’Harvard prend sa source dans sa rupture amoureuse, dont Facemash est la réaction épidermique, mais également dans la déception que représente les final clubs tant prisés. Lors de son entrevue avec les Winklevoss, Zuckerberg comprend que son talent de programmeur est le sésame qui lui permettra de pénétrer plus avant que l’antichambre dans laquelle il est pour l’instant cantonné. C’est en observant ces lieux mythiques, finalement peu excitants, et au son de la condescendance de ses prescripteurs que Mark mûrit, à la vitesse d’une connexion ADSL, l’idée de créer son propre club exclusif. Son ambition et sa haute estime de lui-même ne pouvant se contenter du garage à vélo que représentent désormais à ses yeux ces clubs huppés. Bien décidé à en finir avec cette figuration obsolète, il va non seulement absorber l’ancien monde mais également en détruire les fondements. Aux trois mensonges liés à la statue du fondateur de l’université d’Harvard, Zuckerberg va opposer un monde de la transparence généralisée. De l’ombre recouvrant chaque coin du campus (une caractéristique graphique brillamment travaillée par le directeur de la photo Jeff Cronenweth et savamment orchestrée par Fincher), nous passons à la lumière d’un environnement physique et virtuel de plus en plus spacieux. Alors que Wikileaks se propose de donner accès aux citoyens aux documents censés ne jamais être divulgués, Facebook permet de tout connaître (ou presque) de la vie de chacun. Il est d’ailleurs fascinant de constater la capacité de ce réseau à neutraliser les réticences de ses utilisateurs à renseigner eux-mêmes des données privées sur un gigantesque fichier. Mais c’est un autre sujet…
Une société de la transparence est en train de se créer. Là encore, Fincher l’illustre magistralement lorsqu’Eduardo prend conscience qu’il s’est fait avoir. Celui-ci se retourne et aperçoit à travers la porte vitrée, Mark, écouteurs sur les oreilles, en train de programmer comme un malade et au deuxième plan, dominateur, Sean debout en train de sourire. Tout devient dramatiquement limpide. Cependant, cette transparence totale sur laquelle s’est bâti le réseau est illusoire (tout comme l’est celle de Wikileaks qui en noyant la toile de données ne fait qu’obstruer la vérité). Alors que l’environnement de Zuckerberg est toujours plus constitué de vitres, celles-ci donnent plutôt une impression d’opacité tant la réalisation s’ingénie à toujours opposer à son reflet un élément (pluie ruisselant sur des vitres, projections de champagne, luminosité…) perturbant sa perception.
Facebook a totalement noyauté internet et même redéfini les comportements puisqu’on en vient à reprocher à quelqu’un dans la réalité, le statut de son profil facebook (la petite amie d’Eduardo piquant sa crise en lui reprochant de ne pas avoir mis à jour son statut de célibataire) ou les demandes « d’amitié » rejetées (voir l’épisode « You Have 0 Friend » de la 14ème saison de South Park illustrant en vingt minutes tous les excès, toutes les dérives comportementales liées à ce réseau). Fincher retranscrit à l’écran la progression du maillage imposé par Facebook puisque le cadre d’action s’élargit, passant d’une obscure chambre d’étudiant à une immense surface de travail ouverte, à mesure que le réseau prend de l’ampleur. L’omniprésence des vitres est à ce titre éloquente puisqu’elles remplissent progressivement l’espace, parvenant à remplacer les parois traditionnelles. Zuckerberg veut construire une société régie par la transparence des relations humaines, savoir d’un simple clic ce que pense son interlocuteur, son statut social (en couple ou non). Mais les parois de verre ne sont qu’une cage de plus pour Zuckerberg lui-même qui demeure isolé des autres (il bouffe du code sans se préoccuper de l’agitation du monde alentour). Complètement déconnecté dans un univers constitué de vitres, il apparaît comme un freak sous verre, un monstre que l’on exhibe.

Labyrinthe
Parmi les thématiques circulant dans l’œuvre du réalisateur, il y en a une qui retient particulièrement l’attention puisqu’elle définit parfaitement la volonté plastique, l’obsession formelle et la pensée narrative de ce génie.
Fincher se consacre depuis toujours à construire un environnement à l’image des personnages moteurs de l’histoire : la planète-prison de Alien 3, la mégalopole dépressive soumise à l’action du démiurge John Doe (Seven), le petit monde sous contrôle de Nicholas Van Orton (The Game), les repaires souterrains et clandestins mutant en un groupuscule dirigé par Tyler Durden (Fight Club), la chambre forte inviolable idéale pour la craintive et agoraphobe Meg Altman (Panic Room), la société saturée de signes à décrypter dans laquelle se meut le journaliste Robert Graysmith (Zodiac), l’existence de cinéma vécue à rebours par Benjamin Button. Fincher édifie, à l’aide de ses mouvements d’appareil, de véritables labyrinthes architecturaux et narratifs dont l’enjeu pour ses héros est de s’en extirper. Parvenir à s’échapper de cet enfer obsessionnel pour retrouver foi en l’humain. Une mise à l’épreuve ultime puisque cela se terminera bien souvent par une mise à mort symbolique (David Mills découvrant le contenu du paquet morbide de John Doe, Nicholas se jetant du toit) ou physique (le sacrifice de Ripley, le suicide du narrateur de Fight Club, Button redevenant fœtus) pour ceux ayant échoué à renouer avec leur humanité. The Social Network explore cette voie mais pour mieux en prendre le contre-pied.
Mark Zuckerberg représente la quintessence des personnages fincheriens, il construit ce réseau en réponse à ses propres frustrations et déconvenues, l’organisant selon ses propres règles alors qu’il se trouve en passe d’être exclu du jeu social conventionnel (les deux conciliations rythmant le métrage et soulignant la perte des derniers points d’ancrage). Il n’est pas dans une logique entrepreneuriale, il laisse ce soin à son meilleur ami Eduardo et à Sean. Il n’agit qu’en réaction à sa petite amie (elle rompt, il crée facemash ; elle refuse de renouer le contact, il étend Facebook). Le labyrinthe social qu’il érige et qui englobe pratiquement 500 millions de personnes enfermera à terme la société (mais n’est-ce pas déjà le cas quand la moindre page internet est siglé d’un « f » blanc sur fond bleu ?). En ce sens, on peut dire que Zuckerberg s’approprie les tonitruantes paroles de Rorschach dans les pages du comic-book Watchmen de Moore et Gibbons qui, s’adressant aux autres détenus du pénitencier où il est prisonnier, déclame : « Ce n’est pas moi qui suis enfermé avec vous. C’est vous qui êtes enfermés avec moi ! ».
En fin de compte, Zuckerberg n’a pas façonné ce labyrinthe pour que lui-même retrouve en son centre son humanité perdue, refoulée par tant de déceptions affectives (de ses contemporains, de son meilleur ami, de sa copine) mais il l’a fait à notre intention, pour nous y perdre. Ainsi, la caméra de Fincher peut être considérée comme le fil d’Ariane nous menant au cœur de ce film-labyrinthe pour nous retrouver face à face avec Zuckerberg que l’on doit alors considérer comme le Minotaure. Une créature encore plus choquante et troublante que le Minotaure John Doe puisqu’ici nous avons pu observer de près sa transformation progressive, son évolution monstrueuse. Et tel le monstre mythique, Zuckerberg voue son existence à la dévoration de l’ancien monde, de ses contemporains, d’une jeune fille. Comme le montre la fin signifiante (voire subversive) du métrage, il est parvenu à « dévorer » Erica qui n’a même plus d’existence physique puisqu’elle apparaît seulement en tant que simple photo d’un profil facebook. Zuckerberg est à la fois Dédale et le Minotaure, architecte génial et dévoreur insatiable. Sa capacité a absorber les âmes étant superbement illustrée par ce décompte géant trônant dans les nouveaux locaux de la société et s’égrenant jusqu’à afficher le millionième inscrit.

I, Robot
Personnage fascinant, ce génie informatique d’exception est surtout un monstre de froideur. À mesure que le maillage virtuel et relationnel qu’il a créé s’étend, Zuckerberg se robotise devenant de plus en plus inexpressif. Un devenir machine qui se dévoile dans sa manière d’évaluer la situation, son manque d’intérêt pour les confrontations juridiques qui le concernent pourtant au plus haut point, ses réponses parfois elliptiques et immédiates (le "I’m in" alors que les jumeaux sont en train de lui exposer leur projet), son débit de paroles qui s’apparente clairement à du haut débit informatique. De même, sa façon d’observer les gouttes de pluie ruisselant sur la vitre donne l’impression qu’il peut en voir la composition moléculaire, en déterminer l’algorithme de fonctionnement. Dans ses relations avec les autres, que ce soit lors de confrontations avec l’autorité institutionnelle (le conseil de discipline, les deux conciliations) ou d’échanges avec ses semblables, il instaure une logique comportementale binaire, c’est un sale con ou non, soit on est avec lui ou contre lui. Plus de place pour le facteur humain, l’affect. Une rationalité extrême qui s’illustre dans le dernier plan : tôt ou tard Erica acceptera sa demande d’ami.

Comme le narrateur/Durden de Fight Club, Zuckerberg perd le contrôle de la création qui devait sinon révolutionner le monde, du moins en proposer une alternative. Un processus créatif (infusant d’ailleurs toute la filmographie de Fincher) dont l’origine est à chaque fois une fille perdue (Marla/Erica), soit un bon résumé de l’Histoire des relations sociales de l’humanité. Quel que soit au final le statut de Zuckerberg, Minotaure moderne ou Tony Montana contemporain, The Social Network traduit l’illusion d’une génération qui pense que sa vie changera aussi facilement que l’on rafraîchit la page s’affichant à l’écran.

Nicolas Zugasti

> Retrouvez la version "papier" (et plus courte) de cet article dans le dossier spécial "mondes virtuels" de Versus n° 20, actuellement disponible.



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"Complices" de Frédéric Mermoud

Complices est un premier film généreux, un polar rude dont les premiers plans donnent le ton d’une histoire très noire, qui nous plonge dans un univers réaliste, à la fois poétique et glauque. À Lyon, on repêche dans le Rhône le corps d’un jeune homme qui gagnait sa vie en se prostituant, et qui venait de tomber sous le charme de Rebecca, une lycéenne qui depuis quelques jours ne donne plus de nouvelles. Chargés de l’enquête, deux flics (Gilbert Melki et Emmanuelle Devos) remontent les derniers jours de ces jeunes amants plongés au coeur de la prostitution adolescente, et animés de l’insouciance caractéristique de leur âge. Complices est un polar, un film noir dont l’image initiale (ce corps abîmé trouvé dans le fleuve) interpelle d’entrée le spectateur, lui faisant comprendre la tonalité du métrage, et le sordide de ce qui va suivre. Comment et pourquoi ce garçon en est-il arrivé là ? Sur le mode certes éculé mais toujours efficace du whodunit, le cinéaste franco-suisse Frédéric Mermoud démarre alors une intrigue solide, divisée en deux parties qui se répondent (à la façon du feuilleton américain Cold Case) : la liaison entre les deux jeunes amants (de leur rencontre à la tragédie finale), et l’enquête des deux inspecteurs avec ce que leur triste vie privée comporte (morne vie sentimentale dopée à Meetic, la dépression qui guette…).

Les complices du titre, ce ne sont pas uniquement ces deux adolescents qui partagent tout durant le peu de temps que durera leur idylle entre leur coup de foudre dans un cyber-café et la mort du garçon. Unis dans l’amour et la passion, ils partageront joies et galères, jusqu’à mettre irrémédiablement leur vie en danger en décidant de faire chanter un de leurs clients. La complicité, elle se retrouve également chez les deux inspecteurs, qui plus que de simples collègues, sont des confidents l’un pour l’autre, et qui finalement, au cours d’un étonnant rebondissement, enfreignent à leur tour la loi. La relation entre ces deux personnages intrigue, nous laissant dans un premier temps craindre le pire (une liaison qui ne restera qu’heureusement platonique et amicale), avant de s’effacer petit à petit derrière le destin tragique des ados.

Il faut reconnaître que Frédéric Mermoud sait comme peu de cinéastes français filmer les corps adolescents, et plus généralement ces jeunes adultes qui errent dans la vie à la recherche d’un but, d’un être à aimer… Les jeunes comédiens Nina Meurisse et Cyril Descours sont pour beaucoup dans la réussite d’un film où chaque personnage semble se chercher, mal en point au sein de son couple, tenté par l’adultère et les expériences déviantes (les plans à trois avec un couple d’ados pour ce chirurgien-dentiste réputé par exemple). Le vide semble être le meilleur compagnon de l’espèce humaine, et l’errance son remède. La société que filme Mermoud va mal, et l’on peut regretter l’absence de personnages sains. Tous les ados semblent avoir des parents séparés, et ces derniers ont tendance à s’éloigner d’eux (ici une mère hôtesse de l’air, là un mari à l’étranger pour affaires), se dédouanant ainsi de l’éducation de leurs progénitures. C’est d’ailleurs toute la lourde et secrète charge qui pèse sur les épaules du flic joué par Gilbert Melki, qui raconte avoir abandonné sa compagne alors enceinte de lui vingt ans plus tôt, et qui compte bien refaire sa paternité en couvant la jeune Rebecca à la fin du drame qu’elle vient de traverser. Rendue systématique, cette obsession pour le cinéaste de faire et défaire les couples, accouche d’un puzzle dont les pièces s’éparpillent trop vite. Ainsi lors du final, parallèlement à l’enquête policière qui livre ses conclusions un peu rapides, Complices s’entête à combler les vides sentimentaux de ses personnages, à la recherche d’un happy end certes très émouvant (jolie séquence finale), mais quelque peu grossier. C’est là le principal défaut du métrage, qui ne met en scène que des personnages ayant un rôle à jouer dans l’intrigue (ou alors qui soulignent le caractère sombre de celle-ci), de près ou de loin, et qui offrent rarement la possibilité de respirer, de s’évader.

On se rattachera alors au réalisme brutal de cette histoire très sombre et crue, qui n’hésite pas à montrer frontalement la nudité des corps, et la violence qui s’en échappe. En prenant le risque de mettre mal à l’aise les spectateurs à travers de nombreuses scènes de prostitution qui mêlent ces adolescents à la recherche d’argent facile, et ces adultes en pleine détresse, Frédéric Mermoud propose des images nouvelles pour un cinéma français qui nous habitue peu à ce genre de procédé, surtout que celui-ci est souvent répété pour bien marquer les esprits. Aucune faute de goût ne vient tâcher ce portrait sensible d’adolescents à la dérive. La justesse de ton de l’ensemble est d’autant plus remarquable qu’elle s’accorde à un sujet délicat que Mermoud exploite sans pincettes ni voyeurisme. C’est cette sincérité dans le propos et dans la mise en scène qui sauve Complices de quelques erreurs de débutant (et notamment la résolution un peu lourde en symboles de l’enquête), et qui le démarque des enquêtes policières des séries et téléfilms du petit écran.

Julien Hairault

> Sortie en salles le 20 janvier 2010








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