Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Tags: Africains, Afrique, alexandrie, animateur, animation, baobab, bédouin, Blue Sky Studio, Bouboulina, Charles X, cinéma d'animation, colonialisme, Conte, désert, dessin animé, disney, DreamWorks Animation, esclavage, esclavagisme, festival Fantasia, François-Xavier Demaison, girafe, Grèce, griot, Hassan, Hercule, Jardin des plantes, Kirikou et les bêtes sauvages, L'age de Glace, l'Ère de Glace, L'Homme à la Gordini, Le Bossu de Notre-Dame, le pacha d'Égypte Méhémet Ali, Le Premier Jour du reste de ta vie, Les Triplettes de Belleville, Ma vie en l'air, Malicorne, Marseille, Max Renaudin, montgolfière, Narration, noirs, pirates, Pixar, Rémi Bezançon & Jean-Christophe Lie, royauté, Simon Abkarian, Sinbad : La Légende des sept mers, Soudan, studios, Tarzan, Un heureux événement, voyage en ballon
Attention, film merveilleux. Nouvel exemple de la vigueur du cinéma d’animation français, Zarafa débarque dans les salles québécoises ce vendredi 3 août et offre au public, non pas une alternative, mais un complément de choix, aussi dépaysant qu’efficace, au programme déjà bien chargé des grosses machines animées de l’été (Rebelle de Pixar, le quatrième Âge de glace et le troisième Madagascar). Pourquoi pas un substitut à cette artillerie lourde issue des plus grands studios étasuniens ? Parce qu’on aurait tort d’opposer ces conceptions cinématographiques pas si éloignées les unes des autres. D’autant que l’amour de la belle ouvrage et de l’émerveillement du public qui s’imprime sur celluloïd s’avère être le même chez l’une et l’autre de ces expériences graphiques pas seulement distrayantes : réellement émouvantes et captivantes. Mélange de délicatesse intimiste et de puissance figurative, Zarafa est un juste équilibre entre les qualités de ses auteurs : le réalisateur Rémi Bezançon, remarqué en 2008 pour Le Premier Jour du reste de ta vie, et l’animateur Jean-Christophe Lie, qui exerça ses talents – et cela se voit – sur les Tarzan et Hercule de Disney, mais aussi chez Dreamworks (Sinbad : La Légende des sept mers), et sur les références "bien de chez nous" que constituent Les triplettes de Belleville et Kirikou et les bêtes sauvages. Conte poétique autant que film d’aventure valeureux, Zarafa narre l’épopée, au milieu du XIXe siècle, du petit garçon soudanais Maki, qui échappe à un esclavagiste français et entraîne dans son sillage une jeune girafe qu’il s’est juré de protéger. Accompagné de deux vaches tibétaines et du bédouin Hassan, un aventurier au service du pacha d’Égypte qui finit par le prendre sous son aile, l’enfant croisera aussi sur sa route (un voyage qui s’étend du Soudan vers Paris) une jolie pirate-capitaine grecque dénommée Bouboulina et l’explorateur aéronaute Malaterre, et verra son expédition sans cesse menacée par la résurgence de l’esclavagiste Moreno (vocalement interprété par Thierry Frémont), véritable némésis de nos héros.
Projetant d’emblée son personnage principal et le spectateur dans l’action la plus intense (évasion de Maki, confrontation aux dangers de la faune), Zarafa paie son tribut à tout un pan du cinéma d’animation disneyien, en même temps qu’il cultive un folklore teinté de manichéisme qui, cela a suffisamment été dit ailleurs, prend effectivement ses libertés avec la réalité historique. Le film s’inspire de l’histoire de la girafe offerte à Charles X par Méhémet Ali (et intègre aussi d’autres "célébrités" du XIXe siècle, comme Laskarina Bouboulina, héroïne de la guerre d’indépendance grecque de 1821), mais la narration préfère écarter le trop-plein pédagogique pour travailler le concept de la légende, notamment via la bonne idée du récit conté par un griot à des enfants tout ouïe, ingénieuse illustration – au sens propre – de l’oralité et de la transmission des histoires qui façonnent nos sociétés et nos valeurs. La symbolique devient plus forte encore quand le griot s’empare de quelques figurines représentant les héros, humains et animaux, de "son" histoire, pour en désigner les actions les plus marquantes. Une certaine idée du cinéma d’animation ; la mise en abyme n’est pas loin…
Quoique chargée d’un manichéisme pesant par endroits et d’un exotisme un peu vétuste, la beauté de l’entreprise culmine dans l’ajout d’une strate satirique, lorsque Hassan offre au Roi la fameuse girafe. Dans ces séquences où l’on vibre un peu moins selon les codes de l’aventure animée, s’écoule une veine pamphlétaire, humeur caricaturale qui n’est pas sans rappeler, dans le trait, l’esthétique des Triplettes de Sylvain Chomet. L’initiative ne détourne pas le propos humaniste de ce long-métrage prompt à séduire un public plus large que la simple cible enfantine induite par sa promotion. Il y a un peu de péripéties dignes du Roi Lion et des vieux Tarzan dans Zarafa, et même une forme de spiritualité rappelant, de façon très fugace certes, le rapport au monde décrit dans Princesse Mononoké. Et le gigantisme travaillé de l’environnement du héros de petite taille, nature tour à tour hostile (une rivière infestée de crocodiles, des forêts enneigées envahies par les loups) et rassurante (le baobab, siège narratif de toute cette histoire) nous ramène, nous spectateurs, au statut d’enfants ébahis. Le prolongement de l’auditoire direct de ce griot se plaisant à ménager ses effets – à l’instar des auteurs du film – pour arracher des cris d’émerveillement ou des larmes d’émotion à toute la tribu.
Stéphane Ledien
> À l’affiche au Québec à partir du 3 août 2012
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Tags: arméniens, armes, Che, communistes, guérilla, La Bande à Baader, Occupation, ouvriers, Résistance, Robert Guédiguian, Robinson Stévenin, Seconde Guerre mondiale, Simon Abkarian, Virginie Ledoyen

Robert Guédiguian n’est pas un cinéaste sexy, loin de là, et si l’on a tendance à laisser ses films aux ménagères/lectrices de Télérama, il faut bien avouer que son nouveau métrage, L’Armée du crime, n’est pas sans nous laisser indifférents. La faute à son sujet, qui partage bien des similitudes avec le dossier principal de VERSUS n° 15, consacré aux luttes armées et aux guérilleros de tous bords (à la mode ces derniers mois : du Che à la Fraction Armée Rouge de La Bande à Baader). Ici, le réalisateur marseillais d’origine arménienne (la précision a son importance) revient sur le groupe Manouchian, ces immigrés juifs et/ou communistes, européens de l’est pour la plupart, qui sous l’occupation à Paris au début des années 1940, multipliaient les attaques isolées pour faire plier la Wehrmacht et la police française collaboratrice. Une lutte à mort qui mènera ces résistants héroïques au peloton d’exécution après avoir été bien entendu salement dénoncés.

L’Armée du crime est de fait une belle leçon d’histoire, qui même si elle est platement filmée (on y reviendra), remplit largement son contrat de piqûre de rappel. Mais derrière le rappel, se cache en fait un appel : un appel à la résistance. Si la France d’aujourd’hui ne ressemble pas à celle des années 1940, Guédiguian souligne toutefois à juste titre que le laxisme d’un peuple ne peut mener qu’à un lâche effondrement. Autrement dit, impossible de voir ce métrage sans penser à la situation présente, aux appels à la délation lancés par Besson, Lefebvre et Hortefeux, et aux rapts d’hommes et de femmes sans papiers renvoyés dans des pays où ils n’ont aucune attache. Ariane Ascaride ne dit-elle pas naïvement dans le film que « La France est le pays des Droits de l’Homme », pensant ainsi que rien ne peut être fait à son fils résistant, et que ce pays d’accueil ne peut surtout pas aller à l’encontre de ses principes fondateurs, ceux-là même qui ont fait émigrer des milliers de personnes d’Europe de l’Est. En nous rappelant que la France a toujours fait preuve d’une certaine lâcheté envers sa propre histoire (l’évocation de la rafle du Vél’ d’Hiv’ nous glace encore une fois le sang), Guédiguian espère ainsi faire naître un sens civique chez le spectateur contemporain qui pourra tisser des liens entre la France de Pétain et celle de Sarkozy.

Malgré tout, cet élan humaniste et engagé ne se retrouve pas dans la mise en scène d’un film qui souligne une nouvelle fois la pauvreté formelle d’un cinéma français embourbé dans une esthétique télévisuelle soporifique. Au delà de l’effort de reconstitution nécessaire (costumes, décors), rien n’est fait pour donner de l’ampleur au récit et au destin héroïque et tragique des personnages. Pire encore, en choisissant de faire de l’intimité de Missak Manouchian (Simon Abkarian, bon) la colonne vertébrale du film, Guédiguian s’attarde trop sur l’activité de poète du leader du groupe de rebelles, et perd un peu de la portée politique et historique de son propos. Mais parce que son film fait entendre la voix de résistants héroïques à une époque où ceux-ci sont en voie de disparition, on ne peut que vous conseiller d’aller le voir. Totalement dispensable en tant que film de cinéma, L’Armée du crime est incontestablement un méritoire et nécessaire document sur l’un des épisodes les plus tristes de notre pays.
Julien Hairault
> Sortie en salles le 16 Septembre 2009



