Sorti il y a une petite semaine chez l’éditeur Epicentre Films Editions, ce coffret comprend les deux premiers longs métrages de la réalisatrice argentine Julia Solomonoff qui, après des études de cinéma à l’université de Columbia – New York, avait réalisé en 2001 le téléfilm The Suitor pour la chaîne télé américaine PBS et travaillé comme assistante réalisatrice sur les Carnets de voyage de Walter Salles (2003).
La réalisatrice Julia Solomonoff
Dans son premier film, Hermanas, produit en 2005 et n’ayant visiblement pas connu les joies d’une sortie sur grand écran en France, la cinéaste choisit comme toile de fonds la dictature péroniste, période noire de son pays natal : un cadre historique fascinant, riche et prompt à de multiples questionnements politiques, sociaux mais aussi esthétiques et cinématographiques.
Malheureusement, le métrage s’enlise dans un mélo familial beaucoup moins captivant et intéressant que son background socio-politique : l’intrigue présente les retrouvailles de deux sœurs – anciennes opposantes au régime de Juan Perón pendant leur jeunesse – après huit années de séparation, suite à l’exil en Espagne de la sœur aînée, Natalia, qui dut fuir la répression policière du régime autocratique argentin. Julia Solomonoff choisit d’ailleurs une structure narrative alternant le passé (flashes-back des semaines qui ont précédé le départ de Natalia de son pays natal en 1976) et le présent post-dictature, en fait le milieu des années 1980.
À noter que les retrouvailles ne se font pas sur terrain neutre, mais sur le territoire américain, au Texas, où vit désormais la sœur cadette, Elena, en pleine ère Reagan de renouveau impérialiste (sinon militaire du moins politique). En pleine guerre froide (on entend l’expression « Evil Empire » utilisée par le président pour qualifier le bloc soviétique), il est amusant que Natalia – toujours acquise au socialisme et au progressisme de gauche – retrouve sa sœur dans ce pays qui a tant contribué à installer et défendre les dictatures militaires en Amérique latine et du sud.
L’idée de traiter le sujet du péronisme (et de la dictature en général) par le prisme d’un déchirement familial – au sens propre comme au figuré – est en soi pertinente, mais le scénario manque terriblement d’intensité, et même – un comble pour un film de ce type – d’émotions. À l’instar d’Elena qui semble perdue dans la banlieue pavillonnaire typiquement middle-upper class américaine (elle se trompe de maison et essaye d’ouvrir la serrure avec sa clef avant de se rendre compte de son erreur) et qui consent à des efforts pour s’intégrer dans la communauté à laquelle elle appartient désormais (l’apprentissage de l’anglais via un walkman, le traditionnel barbecue d’arrivée où l’on invite le voisinage), le spectateur fait lui aussi des efforts pour ne pas décrocher de l’histoire, mais finit par se perdre dans cette chronique familiale qui ne parvient pas à s’affranchir des codes du « genre » : les difficultés relationnelles croissantes – entre les deux sœurs, entre Natalia et son beau-frère, entre Natalia et son neveu – finissent par agacer, et le rapport au passé oscille entre la volonté de l’affronter (la découverte d’une vérité cachée qui bouleversera la famille, et le sentiment de culpabilité qui tenaille Elena) et l’incapacité d’y faire face (Natalia refuse de retourner en Argentine, alors que sa mère y vit toujours et que le pays est désormais une démocratie). Rien de bien novateur donc.
Ce rapport au passé est symbolisé dans Hermanas par le manuscrit non publié du père des deux sœurs, écrivain reconnu, retraçant l’histoire familiale pendant le régime de Juan Perón. « Fenêtre » sur le passé, l’ouvrage orchestrera le retour temporel vers les années 1970, et ravivera les plaies d’une dictature qui sont de toute évidence loin d’être refermées. Cinématographiquement parlant, le métrage demeure trop « statique » et sans grande originalité, sans doute du fait de trop vouloir coller aux canons d’un certain cinéma dit « indépendant » et formellement peu ambitieux. Dommage. On aurait aimé – par exemple – assister à une détérioration de l’image et une déstabilisation des cadres à mesure que les relations entre Natalia et Elena se compliquent.
Si Le Dernier été de la Boyita rejoint formellement le premier long de Julia Solomonoff, l’histoire qui y est développée est par contre nettement plus intéressante. Écrit et produit en 2009 par la réalisatrice, le métrage – contrairement à Hermanas – connaît une distribution en salles en France en septembre 2010, après avoir écumé de nombreux festivals et remporté une vingtaine de prix (Toulouse, Sofia, Miami, etc.). Tourné en numérique avec une équipe réduite (une cohérence avec l’objectif d’un projet résolument « intimiste »), le début de ce Dernier été de la Boyita rappelle Hermanas puisque le spectateur est confronté rapidement au conflit entre Jorgelina, une petite fille de tout juste dix ans, et sa sœur plus âgée. Les deux enfants sont proches, mais leurs mondes (la pré-adolescence et l’adolescence à proprement parler) sont en train de se dissocier : leurs activités et centres d’intérêts commencent à diverger, ce que la petite Jorgelina ne comprend et n’accepte pas. Les règles menstruelles de sa sœur aînée constituent le symbole de cette séparation et de l’incompréhension grandissante entre les deux filles.
Autre parallèle avec le premier film de la réalisatrice argentine, le contexte temporel reste celui des années 1980 (et du reaganisme comme l’atteste cette brève radiophonique traitant des relations internationales et de la politique extérieure américaine d’alors). Une époque de profonds bouleversements économiques, sociaux, et politiques, que l’on ne peut s’empêcher de relier aux bouleversements des corps qui imprègnent le métrage : Jorgelina voit le corps de sa sœur se transformer ; son initiation à la sexualité et à l’altérité sexuelle via un manuel de biologie, etc. Cette métamorphose des corps – qui se taillent et prennent forme progressivement (comme le petit bout de bois que Mario, ami de Jorgelina et cavalier émérite, sculpte en forme de cheval, sa passion) – éveille la curiosité puisqu’elle suscite la découverte du corps de l’autre autant que celle de son propre corps (Mario qui regarde dans son pantalon après avoir feuilleté le manuel de sciences naturelles). Notre corps, cet inconnu, même s’il s’agit de notre propre enveloppe charnelle.
En optant pour le point de vue de Jorgelina et non celui de sa sœur (donc en choisissant celui de la pré-adolescence), Julia Solomonoff évite de traiter le sujet de la transformation corporelle brutale des adolescents, qui n’aurait sans doute pas été exempt de symbolisme lourd et trop appuyé. De fait, Le Dernier été de la Boyita questionne davantage le regard porté sur le corps que sur le corps lui-même. Le scénario a par ailleurs la bonne idée d’alterner la perception des enfants (la plus grande partie du film) avec celle (plus rare) du monde des adultes. Alors que le point de vue de Jorgelina et Mario est empreint de naïveté et de curiosité, vierge de toute préconception, celui des adultes est plus grave : un regard médical et scientifique (le père de Jorgelina qui ausculte le corps de Mario et découvrira une vérité déconcertante), une forme de déni avec la mère de Mario refusant de voir la vérité, voire une violence absurde et explosive avec la terrible réaction du père de Mario vis-à-vis de son fils.
Paradoxalement, la petite Jorgelina épousera le regard adulte lorsqu’elle refusera d’entendre la vérité lors de la scène où elle se bouche les oreilles pendant que son père lui explique ce qui arrive à son ami. La révélation bouleverse évidemment les relations entre les personnages, mais la jeune héroïne du film s’interdit de confier le secret de Mario à sa sœur, pourtant désireuse de savoir ce qui s’est passé pendant ce dernier été à La Boyita.
Nonobstant l’intimisme caractéristique d’un « cinéma d’auteur » que l’on peut trouver assommant, Le Dernier été de la Boyita refuse tout pathos et parvient à un équilibre assez miraculeux entre la justesse des émotions, la construction de l’intrigue, et la caractérisation des personnages. Tout en pudeur et retenue, une pudeur dictée a priori par le point de vue du film, conçu et bâti à travers les yeux de Jorgelina et non ceux de Mario (c’est pourtant lui qui est affecté par les changements corporels). Cependant, toute la narration du métrage est bien construite sur le motif du regard sur les bouleversements du corps. Et si le corps d’autrui évolue et se métamorphose (celui de Mario), c’est que le nôtre est également amené à changer (celui de Jorgelina).
Confusion (l’identité sexuelle de Mario), indétermination (notre identité n’est pas une donnée biologique ou sociale, mais ce que nous décidons) : toute construction d’identité repose sur un processus complexe de questionnements, de tâtonnement, et nécessite une ouverture sur le monde et l’environnement qui nous entourent (ce n’est pas un hasard si le métrage se déroule dans un petit coin de campagne argentine). La petite Jorgelina en est l’exemple le plus manifeste.
Fabien Le Duigou
> DVD sorti le 25 octobre 2011 chez Epicentre Films Editions
Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).
Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.
Stéphane Ledien
> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011