« Prometheus » de Ridley Scott : retour à Scottland

À l’origine de Prometheus, il y a une image : celle d’un squelette entrevu dans Alien, le 8e passager, par les membres d’équipage du Nostromo lors de leur passage par la planète LV-426. Ce géant ossifié, avachi dans le siège immense de son poste d’observation, l’abdomen percé par un xénomorphe, semblait être le prolongement esthétique d’un vaisseau aux courbes très organiques. Ridley Scott avait regretté que le « Space Jokey » – ainsi fut-il baptisé – et que le cyclopéen vaisseau spatial qui l’environnait fussent oubliés une fois la créature mise en circulation ; nombre de questions restaient sans réponse, comme de savoir d’où provenait cet appareil, où il allait, et ce qui avait bien pu lui arriver. Prometheus se propose de répondre à ces interrogations en nous propulsant quelques quarante années avant le premier Alien, lorsque la Weyland Corporation, bien connue des aficionados de la saga, envoie sur la future planète Achéron une mission de reconnaissance financée à hauteur de mille milliards de dollars. Le but de la mission, caché aux membres d’équipage jusqu’au moment de leur réveil de stase, est révélé par les professeurs Shaw et Holloway (Noomi Rapace et Logan Marshall-Green) : la découverte d’une représentation de constellation, identique à travers plusieurs ères et chez plusieurs civilisations, semble valider la théorie de l’origine extraterrestre de la vie sur Terre. Weyland, un vieillard proche de la fin, s’est emparé de ce projet pensant que les deux scientifiques pourraient réellement aller à la rencontre des « Ingénieurs », le nom qu’ils donnent à cette mystérieuse intelligence dont l’Homme serait le descendant direct. Le vaisseau Prometheus est donc envoyé à l’autre bout de la galaxie, au terme d’un long voyage de plus de deux ans, afin de confirmer ou d’infirmer cette idée – pas si folle puisque l’origine extra-stellaire de la vie terrestre est une théorie en vogue chez les scientifiques, mais elle serait arrivée plus prosaïquement par le biais de comètes ; c’est là que l’inventivité de la science-fiction entre en jeu.

Averti qu’il s’agit là d’un prequel aux aventures terrifiantes du bestiau imaginé par H .R. Giger, le spectateur éprouve évidemment un malin plaisir à saisir toutes les références induites par le retour du fondateur de la saga à son genre – et à son film – de prédilection, depuis les échos scénaristiques jusqu’aux indices d’une progression vers le modèle que nous connaissons de la créature. Son œil scrute chaque événement à la loupe de l’empirisme. À de nombreux égards, Prometheus se rapproche d’ailleurs de son modèle Alien, à ceci près que la narration divergente interdit le body count traditionnel du genre institué par le 8e passager à l’époque – s’il y a des morts, leur disparition ne suit pas une logique de slasher. Autrement, tout, depuis l’esthétique très classique et classieuse jusqu’à l’instauration d’une atmosphère pleine de mystère et d’angoisse, rappelle l’autre. C’est la manière qu’a Ridley Scott de nous prévenir, dès les premiers instants, qu’il est bel et bien de retour dans son terrain de jeu préféré, celui de la créature qui l’a vu naître en tant que cinéaste reconnu : Prometheus, c’est un grand manège qui nous ramène à Scottland, nom que l’on pourrait donner à ce vaisseau circulaire qui fait l’enjeu de ce film. Au petit jeu des références, on pourrait souligner également que Scottland a quelque chose de l’hôtel Overlook de Shining, non seulement parce qu’on y rencontre des organismes maléfiques et des fantômes matérialisés, mais encore parce que l’ouverture du film de Scott rappelle fortement le « vol de Pazuzu » célèbre des premiers plans du chef-d’œuvre de Kubrick – un voyage aérien à travers un paysage étranger qui se conclut par l’apparition d’un immense vaisseau que l’on suit un instant.

Mais l’essentiel n’est pas dans la re-connaissance de codes et de symboles, qui feront le plaisir de ceux qui ne considèrent le cinéma qu’à travers la citation. Prometheus est bien plus qu’une réminiscence science-fictionnelle de Ridley Scott, qui n’avait plus approché le genre depuis Blade Runner : c’est d’abord une suite talentueuse et inventive, au moins sur la forme, avant d’être une révision ironique des psychologies cinématographiques du space opera horrifique, une galerie des curiosités doublée d’une réflexion sur l’épaisseur de la vie humaine. À ce titre, tous les défauts potentiels du film – rupture franche dans le scénario arrivé aux deux-tiers, maigreur psychologique des personnages, absence d’enjeux pragmatiques – peuvent aisément s’inverser dès lors que l’on entrevoit Prometheus non plus comme le véhicule du caractère d’une femme forte, Elizabeth Shaw, digne successeur (ou prédécesseur, comme on voudra) d’Ellen Ripley, matérialisée par l’énergique Noomi Rapace sortie de son rôle de hacker, mais du point de vue du véritable protagoniste principal, David, l’androïde en chef incarné par le remarquable Michael Fassbender.

Le film ne s’ouvre pas sur lui, mais Scott lui réserve néanmoins une place fondamentale dans les vingt premières minutes. Passée une scène d’ouverture impressionnante de beauté visuelle, la caméra planant au-dessus d’un paysage extraordinaire (en réalité les reliefs islandais mis en valeur par la technologie 3D) et une courte introduction mettant en scène Shaw et Holloway devant des peintures rupestres, tous les premiers instants du vaisseau financé par Weyland sont occupés par la présence magnétique de ce comédien, visiblement devenu indispensable à tous les genres cinématographiques. En regard des traditionnels androïdes d’Alien, David a une particularité : loin de n’être qu’un tas de boulons dédié à l’efficacité, il se veut très raffiné et distingué. Durant le long trajet qui mène l’équipage jusqu’au but de sa mission, David occupe son temps entre l’apprentissage des langues mortes les plus inextricables et le visionnage de films du patrimoine ; le temps d’une séquence, le voilà superposé à une scène de Lawrence d’Arabie où Peter O’Toole apprend à la cantonade comment éteindre une flamme avec ses doigts : « Il s’agit de ne pas faire attention à la douleur ». Ce collage est l’occasion de remarquer combien Scott a travaillé la ressemblance visuelle entre Fassbender et le Peter O’Toole du film de David Lean, ce même visage émacié, ces mêmes yeux profonds, ces mêmes cheveux blonds plaqués. Sans doute faut-il voir dans ce lien une admiration du droïde pour le caractère aventureux de Lawrence, son abnégation dans le dépassement de soi, jusqu’à la caricature du martyre. Ce n’est qu’ensuite, à l’approche de la planète, que les autres membres d’équipage quittent leur stase cryogénique afin d’intégrer la fiction fomentée – ou prolongée, à la suite de Weyland – par David.

Dans la logique de ces séquences, centrées autour de la découverte d’un personnage et d’un environnement, la première heure du film se déploie autour d’un principe exploratoire qui renvoie naturellement à Alien : visite des différentes parties du vaisseau, réveil de l’équipage, rencontre avec ses membres les plus importants, atterrissage sur la mystérieuse planète, exploration approfondie des installations artificielles, etc. En suivant un scénario peu versé dans l’originalité, Ridley Scott écarte la question de la nouveauté narrative pour se focaliser sur le travail formel et le soin apporté aux décors. Les longues scènes de visite du dôme, de la découverte de la salle au visage humain taillé ou du passage dans les galeries menant au vaisseau, confirment la proposition avancée par l’intrigant prologue : sous ses aspects de grande claque visuelle, Prometheus cherche moins à révolutionner le genre qu’à lui octroyer un nouvel environnement, une nouvelle épaisseur formelle. La technologie du XXIe siècle a permis un saut qualitatif dans la représentation et Scott utilise pleinement ces possibilités nouvelles, dans le prolongement d’un Avatar, très loin de la tentation potentielle de vouloir refaire un film « type » des années 70 pour s’assurer un succès. C’est pourquoi il ne faut pas chercher ici une volonté de faire évoluer la structure narrative du bon vieux classique de la S-F ; le film est plutôt l’affichage du goût immodéré de Scott pour l’inspiration visuelle. L’usage de la 3D n’a ainsi rien d’un hasard. Aussi curieux que cela puisse sembler, on pense de temps en temps, durant la projection de Prometheus, au merveilleux documentaire de Werner Herzog sur la grotte de Chauvet et ses peintures rupestres, La Grotte des rêves perdus – et pas seulement parce que Shaw et Holloway débutent le film par la mise au jour de dessins muraux. Cela, parce qu’on trouve chez Scott et Herzog la même volonté de donner de la profondeur à des environnements clos ou souterrains (grottes, petites pièces) et de jouer avec les signes de civilisations ancestrales (écritures, dessins, sculptures à déchiffrer), signes porteurs d’un message incomplet mais d’une importance capitale. Prometheus est quasiment plus un film d’exploration philosophique et philologique qu’une œuvre de science-fiction pure et dure.

Cette orientation risque de décevoir une partie du public et des critiques. Elle est évidente en particulier dans la gestion des personnages, pour la plupart purement mécaniques, voire caricaturaux (le scientifique à la coupe de punk qui se dit intéressé uniquement par l’argent, pâle réminiscence des deux techniciens syndicalistes du premier opus), et culmine à travers la faiblesse de Vickers, incarnée par Charlize Theron, qui fait seulement acte de présence. Il y a cependant une autre manière de voir les choses, une volonté consciente de produire des personnages qui ne soient que des enveloppes vidées de leur substance. Ces protagonistes de chair et d’os s’apparentent à ces figures holographiques que l’équipage observe avec circonspection dans les couloirs du dôme, extraits du passé de la planète, ou ces corps tirés des rêves de Shaw que David épie avec gourmandise, simples résurgences dénuées de dimensions. Ironiquement, Scott crée un parallèle entre nous, humains, dirigés par nos instincts et ambitions primaires, et eux, extraterrestres mutiques, dédiés à une impénétrable mission universelle, mais tous identiques. À distance, David observe l’entrechoc des formes de vie, stoïque, en toutes circonstances, tel l’arbitre du genre humain contre ses créateurs.

Pour son rôle, Fassbender dit s’être inspiré des réplicants de Blade Runner, et c’est évident lorsqu’on compare son interprétation à celles de ses camarades : tous les humains du film sonnent creux et paraissent subir les événements, quand seul le non-humain semble avoir un temps d’avance sur le tout le monde et une vraie capacité d’étonnement, à la façon de Rutger Hauer faisant son laïus sur les merveilles du Cosmos. C’est l’être artificiel qui, paradoxalement, semble vivre les choses plus intensément que les autres, parce qu’il a dépassé depuis longtemps le stade des questionnements philosophiques humains (voir sa discussion avec Holloway au sujet d’une potentielle rencontre avec le « Créateur »). Quelque part, le Prométhée du film, allègrement cité par Weyland dans une intervention holographique, c’est bien lui : la passerelle entre l’Homme et ses dieux. C’est surtout cela que raconte le film de Ridley Scott ; et ceux qui y chercheront absolument une cohérence mythologique avec le reste de la saga risquent de passer totalement à côté d’une œuvre excellente.

Eric Nuevo

Sortie le 30 mai 2012.
Distribué par Twentieth Century Fox France, en 3D.



« Mondwest » de Michael Crichton : la petite course autour du monde

Mondwest raconte, vingt ans avant Jurassic Park de Steven Spielberg (dont Michael Crichton a écrit le scénario adapté de son propre roman), comment un rêve d’idéaliste se transforme brutalement en un terrible cauchemar, avec pour décor un parc d’attractions hyper-technologique. Si le film de Spielberg s’attachait à développer des problématiques liées à des peurs gravitant autour de la génétique, celui de Crichton mettait en relief les craintes de son époque : progrès de l’électronique, évolution de la robotique, accroissement des besoins humains en loisirs et attractions en tous genres, et un thème que reprendra son futur avatar : prédominance de l’hubris humaine face à une nature qui s’avère plus efficiente. Les dinosaures de Spielberg étaient, deux décennies avant, remplacés par des robots qui finissaient eux aussi par combattre leur déterminisme et affronter leurs ennemis les hommes, dans un jeu soudain devenu réalité.

Dans Mondwest, cela dit, le rêve n’est pas personnifié par un brouillon de John Hammond, et Crichton choisit de faire un film plus direct et pragmatique que ne le sera son roman Jurassic Park. L’idéalisme candide du créateur n’a pas ici de raison d’être : le monde de Mondwest ressemble à l’Univers vu par les astrophysiciens, né d’une impulsion peut-être intelligente mais abandonné depuis par celui qui en est à l’origine. Les visages anonymes qui se succèdent derrière les écrans d’ordinateur, les vidéosurveillances et les outils de réparation des robots ne font pas longtemps illusion : le parc d’attractions montré par le réalisateur est un lieu mort, peuplé de figures vides, de pantins animés par une foi vacillante. Ils pourraient être substitués par d’autres visages tout aussi anonymes ; et rien ne prouve par ailleurs que les techniciens humains qui s’affairent dans les coulisses ne sont pas eux-mêmes de complexes machines laissées là en héritage pour donner l’illusion du contrôle.

L’histoire nous propulse en 1983, avenir pas si lointain de l’époque de production du film. Le village-vacances de Délos – en référence à l’île grecque dédiée à Poséidon – propose à ses participants, au prix exorbitant de 1 000 dollars la journée, de devenir les acteurs de mondes pittoresques tirés d’époques révolues : western, Moyen-Age et Rome antique. Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin) choisissent de vivre une semaine dans le décorum du western. La particularité de ce parc d’attractions d’un nouveau genre tient en ce que les habitants des mondes sont partagés entre les visiteurs et des robots d’apparence humaine, ceux-ci jouant leur rôle au mieux pour plaire aux riches touristes – ils se battent en duel, se blessent, meurent, couchent, selon les besoins et les envies. Dans les premières heures, le sceptique (et limite benêt) Peter Martin se plaint du monde-western : « C’est du chiqué ! » lance-t-il en arrivant au saloon avec son compagnon. Mais l’apparition soudaine du « Gunslinger » sans nom et le premier duel contre Martin achèvent de prouver à celui-ci qu’à Délos, le faux ressemble furieusement à du vrai.

Dans le rôle du Gunslinger, Yul Brynner reprend les codes vestimentaires du personnage célèbre qu’il incarnait dans Les Sept mercenaires de John Sturges (1960), la parole en moins. Sa rigidité, son mutisme, sa détermination – toute robotique – ne laissent entrevoir aucun espoir lorsque le mécanisme se met en branle pour tuer. Du fait d’un dysfonctionnement qui s’étend comme un virus chez les machines, causant d’abord des pannes inexpliquées avant de les rendre agressives, les principaux adversaires de chaque monde – Gunslinger pour le western, chevalier noir au Moyen-Age – perdent les pédales et s’en prennent aux visiteurs jusqu’à la mort. Les engins implacables imaginés par Michael Crichton préfigurent l’inflexibilité du Terminator dans les deux films éponymes de James Cameron (1984 et 1992) : insensible aux prières et aux regrets, le monstre de métal et de boulons continue inlassablement sa route vers la cible qu’il s’est choisie. La peur provoquée par le Gunslinger provient en outre du fait que, non content d’avoir une visée quasi-parfaite, il suit constamment Martin au ralenti, marchant les doigts dans la ceinture tandis que sa proie s’épuise à la course – et le retrouvant toujours. On pense aussi au Predator de John McTiernan (1987) lorsque la caméra nous fait pénétrer pour quelques plans à l’intérieur du cerveau du Gunslinger : ces images représentant le point de vue du robot procèdent d’une technologie de synthèse tout à fait inédite au début des années 70, et chacune d’elles pouvait réclamer un travail de huit heures. (Dans sa suite réalisée par Richard T. Heffron en 1976, Les Rescapés du futur, des images 3-D seront utilisées pour la première fois au cinéma.)

Le cinéaste Crichton possède la précision et les vertus narratives du romancier. On retrouve dans Mondwest, comme plus tard dans Runaway, l’évadé du futur (1984), cette ambition scientifique et ce goût pour la technologie qui font ou feront le sel de ses livres – Le Mystère Andromède (adapté par Robert Wise en 1971), Jurassic Park, L’Homme terminal, Sphère (porté à l’écran, avec moins de bonheur, par Barry Levinson en 1998). Médecin et chercheur en biologie, Crichton n’a jamais hésité à poser des questions précises et angoissantes sur le devenir biologique des êtres vivants, et ce n’est sans doute pas un hasard s’il commençait, dans Mondwest, son premier long-métrage en tant que réalisateur, par s’interroger sur la place prise progressivement par les machines dans notre société – thématique à nouveau développée dans Runaway.

Revoir le film aujourd’hui en DVD permet encore d’apprécier l’avant-gardisme dont fait preuve Crichton dans le domaine des univers virtuels. Si l’on se réfère simplement au principe du village-vacances de Délos – trois mondes-époques destinés à l’immersion du participant – en regard des loisirs qui dominent la scène mondiale depuis vingt ans, on pense tout de suite à l’importance prise par le jeu vidéo dans le domaine ludique, et on constate combien l’idée de Crichton trouve son prolongement dans l’enjeu de ce loisir : l’intégration d’un joueur à un espace-temps virtuel choisi parmi les grands moments de l’Histoire comme autant de véhicules d’un puissant imaginaire pédagogique. On tue à Délos de la même manière qu’un avatar se débarrasse d’une entité artificielle dans n’importe quel jeu vidéo ; on s’habille et on choisit ses accessoires (une scène où Martin et Blane sélectionnent chapeaux et pistolets avant de pénétrer de plain-pied dans le « Westworld ») comme le joueur avant que le jeu ne commence véritablement, notamment dans les jeux massivement en ligne qui réclament la construction complète d’un personnage ; enfin, on se moque ici des conséquences de ses actes, à la façon des joueurs de Grand Theft Auto (dans lequel le joueur incarne un brigand commettant larcins et autres actes délictueux dans une métropole) projetant dans l’écran leurs fantasmes les plus indicibles, depuis le meurtre jusqu’à la fréquentation de filles de joie. Crichton ne se rendait évidemment pas compte alors du chemin que suivrait, des années plus tard, l’industrie du loisir électronique (pour rappel, Pong date de 1972 et la console familiale Attari de 1976), mais il intégrait néanmoins les éléments ludiques de la comédie burlesque façon La Grande course autour du monde (Blake Edwards, 1962), notamment lors de la scène de pugilat au saloon, et ceux, angoissants, du thriller scientiste (sur le mode : si la technologie nous échappe elle risque de se retourner contre nous). Rares sont les films qui fusionnent aussi bien passé et futur, tradition du cinéma de genre et avancées techniques de l’image, discours conservateur (seuls les riches peuvent se payer ce genre de vacances) et visées progressistes. Un constat qui rend de facto Mondwest parfaitement indémodable, en DVD comme dans sa version inédite Blu-ray.

Eric Nuevo

DVD et Blu-ray Aventi, sortie le 3 avril



« Time Out » d’Andrew Niccol : Le temps de vivre, le temps de mourir

Le retour d’Andrew Niccol à la mise en scène, six ans après Lord of War, était un événement suffisamment important pour habiller ce Time Out d’une irrésistible pression bien avant sa sortie. Le petit monde du cinéma, dont la mémoire est longue, se rappelait avoir été en partie déçu du second long-métrage du génial auteur et réalisateur de Bienvenue à Gattaca : Simone avait échoué à répondre aux attentes de ceux qui voyaient en Andrew Niccol, avec un premier film et un fabuleux scénario à son actif (The Truman Show, mis en images par Peter Weir), l’un des cinéastes les plus marquants de la décennie. Ce qu’il est d’ailleurs assurément, et bien au-delà des années quatre-vingt-dix. Pour cet homme peu pressé, que l’on aura peu vu s’incruster dans les génériques depuis le début du nouveau millénaire (sinon pour Le Terminal de Steven Spielberg, dont il est à l’origine du scénario), Time Out se devait de frapper fort les esprits. Et ce n’est pas un hasard si ce brillant film d’anticipation, aussi intelligent qu’il est efficace, arrive pile poil dans ce contexte catastrophiste, au cœur du marasme politico-économique. Son habillage de science-fiction permet de faire passer plus aisément la pilule de la critique, mais il n’empêche que Niccol, sensiblement désabusé depuis son regard atypique porté sur la société dans Gattaca, lance avec ce dernier long-métrage une belle volée de bois vert contre le « système » dans ce qu’il a de plus impénétrable. Ce qui fait de Time Out un film plus attentiste et plus nerveux que ses précédents, plus efficace aussi, autant de caractéristiques qui expliquent sans doute la gêne de la critique à son égard.

À l’instar de Gattaca, le film met en scène une société futuriste qui n’est peut-être pas bien éloignée de la nôtre. Un précédent eugéniste inconnu a affublé les êtres humains de time codes qui, le jour du vingt-cinquième anniversaire, lancent un compte à rebours mortel. Chacun est libre de rajouter du temps comme il le peut / le veut : en travaillant, en volant ou en héritant de quelqu’un. Will Salas (Justin Timberlake) enchaîne les journées de travail à l’usine du Secteur 12 et partage son appartement avec sa mère, qui à cinquante ans en paraît toujours vingt-cinq. Il en vient par hasard à aider un riche possesseur de temps qui, en offrant des tournées dans un bar, attire l’attention des Minute Men, sortes de « voleurs de temps » ; en échange, le mystérieux donateur transmet ses cent années de vie à Will, ce qui permet à ce dernier de déménager jusqu’au secteur principal de la ville, New Greenwich, habitat des plus aisés, où il rencontre Sylvia Weis (Amanda Seyfried), fille du richissime patron d’un groupe de banques du temps…

Avec son univers alternatif situé entre la science-fiction eugéniste (son versant Gattaca) et le thriller politico-conspirationniste (une louche de Lord of War), auxquels il faut ajouter une pellicule de parabole sociale (un peu de Truman Show dans le procédé de surveillance à tout va et dans la circonscription des populations à l’intérieur d’enclos réservés), Time Out est tout bonnement la réponse de Niccol à la crise économique, aux transactions financières indues, aux flux indécents de capitaux, à l’accaparement immoral par les riches du gros de la fortune mondiale. Il suffit, pour le comprendre, de remplacer, dans le résumé proposé plus haut, le terme « temps » par celui d’ « argent ». Bref, le film se définit comme la contre-attaque de l’inventivité cinématographique, blessée au cœur par l’état actuel du monde, extraite du cerveau d’un créateur hyperactif qui ne se contente pas de produire des mondes anticipatoires réalistes, mais qui en outre les épaissit d’une redoutable réflexion morale. De quoi agir longuement sur les cerveaux.

Ce pamphlet acerbe est servi par un personnage principal qui, de dickensien, vivotant au jour le jour pour gagner vingt-quatre heures de vie supplémentaires au cœur d’un vilain ghetto où l’on vit pauvre mais heureux, se transforme en Robin des Bois, distribuant les minutes comme des billets verts, volant aux riches immortels pour offrir quelques années de plus à ceux qui n’ont rien. Will Salas, incarné par le très bon Justin Timberlake, traduit le changement de conscience du citoyen lambda, peu enclin de prime abord à se battre contre un système omnipotent. En posant la modification génétique comme un fait – nul ne sait qui a affublé les humains de cette horloge interne si sournoise –, le réalisateur met en exergue le fatalisme qui règne dans la société, et la résignation qui doit en découler. En franchissant les secteurs de la ville, en passant des pauvres aux riches, en somme en prenant de la hauteur, Salas découvre que la distribution mondiale du temps fonctionne sur le principe de la balance monétaire : s’il y en a plus d’un côté, c’est qu’il y en a moins de l’autre. De sorte que le maintien d’une large majorité de pauvres permet à une minorité d’aristocrates de jouir plus longtemps de la vie.

Ce « capitalisme darwinien » s’illustre, à l’image, par une brillante réutilisation des outils de la finance : bourse temporelle qui détermine les équilibres horlogers, Gardiens du Temps payés pour traquer les failles du système, gangs de Minute Men qui dérobent leur temps aux plus faibles, et possibilité de jouer son chrono dans des exercices qui s’apparentent à des bras de fer mortellement dangereux. Jouant le rôle du parvenu, Salas, bénéficiaire inattendu d’un héritage d’une centaine d’années, observe cyniquement la bagatelle des aristocrates auprès desquels il tente de s’immiscer. Peu habitué au mode de vie des riches, il se laisse aisément reconnaître parce qu’il vit à toute vitesse, contrairement aux plus heureux qui, eux, prennent tout leur temps. C’est ce rythme décalé qui le fait remarquer de Sylvia Weis, fille d’un richissime propriétaire de banques de change désireuse de mériter le temps qui lui est donné, plutôt que de se résigner à l’accepter comme un fait. Ensemble, comme dans tous les films de Niccol, ces deux personnages s’évertuent à combattre le fatalisme du système qui les a fait naître et qui les garde prisonniers de ses propres limites. Un système n’est-il pas fait pour être contourné ?

Time Out met en exergue, outre l’obsession du temps qui passe et qu’il faut sans cesse renouveler, celle de la jeunesse à tout prix. Niccol met en scène un monde où les photos des magazines de mode sont devenues réalité, où la jeunesse éternelle n’est plus un songe. Dans certaines légendes populaires, on boit le sang des autres pour vivre des siècles durant ; ici, on tue à grande échelle, en manipulant les cordons de la bourse du temps, produisant de l’inflation pour assassiner indirectement des citoyens lorsqu’il y a trop de minutes en circulation. Cette idée fixe permet au réalisateur de croiser son scénario avec des références classiques du genre – les time codes rappellent les cristaux insérés dans les paumes des jeunes gens de L’Âge de cristal de Michael Anderson, le personnage du richissime nihiliste rappelle les Immortels apathiques de Zardoz de John Boorman – tout en illustrant son propos par des échos personnels, comme par un bref caméo de Rachel Roberts, l’actrice de Simone, en exemple affiché de la beauté artificielle de cet univers. Le cinéma de Niccol ressemble de plus en plus à cette femme factice, extraite d’une imagination fertile : il montre toujours une forme de perfection froide que l’exercice de l’abnégation et de la volonté permet de briser.

Eric Nuevo

Sortie le 23 novembre 2011



"Contagion" de Steven Soderbergh

Le cinéma de Steven Soderbergh est plus que jamais, après la sortie de ce nouveau film, un cinéma de l’anecdote. Et le plus rageant, dans cette histoire, c’est que le réalisateur lui-même semble se complaire là-dedans. Contagion, sans être oubliable, revendique clairement un côté périssable et éphémère, qui est aussi celui de son principal sujet : le virus qui se propage d’un bout à l’autre de la planète. Mais la concordance des temps entre celui du film (cent minutes) et celui de l’action (plusieurs mois), est le principal défaut d’un métrage qui justement, ne prend pas son temps. Au petit jeu du « on aurait préféré que … », Soderbergh avait sans doute, avec sa dizaine de personnages et sa demi-douzaine de situations, matière à écrire une série plutôt qu’un film aussi peu long. Car passé un premier quart d’heure très efficace sur le début de la contagion, le rythme ne ralentit pas alors qu’au contraire, l’humanité toute entière semble piétiner : recherche d’un vaccin, atermoiements politiques, réflexes de survie, début d’apocalypse…

Ni vraiment un thriller (le suspense n’existe quasiment pas), encore moins un film politique (le tableau qui est esquissé des liens pouvant exister entre les laboratoires pharmaceutiques, les organisations nationales et mondiales pour la santé, et les gouvernements, est plutôt simpliste), et surtout pas un film de "fin du monde" (l’accumulation de victimes un temps efficace finit par ne plus toucher le spectateur, même quand l’un des "héros" est contaminé à son tour), Contagion est tout et rien à la fois. Pire, le film, qui semble dans un premier temps vouloir embrasser le monde entier comme lieu de son intrigue, ne quitte jamais le territoire américain à l’exception de faibles séquences à Hong-Kong, où Marion Cotillard se retrouve à faire la classe (en anglais !) aux enfants d’un village sous la protection du Christ… Voilà pour le niveau de ridicule que peut parfois atteindre le film. Dans le même registre, le flashback final sur l’origine du virus, nécessairement attribuée à l’Homme (la déforestation), reporte une grande partie de la cause de celui-ci sur les Asiatiques. On peut plaider la naïveté, ou bien un peu de bêtise, mais néanmoins, certains choix d’écriture (le scénario est de Scott Z. Burns, déjà auteur du plus intéressant The Informant !) ne sont pas sans conséquence.

Au-delà de ces scories idéologiques, le scénario du film est trop éclaté pour susciter un intérêt permanent de la part d’un spectateur baladé d’un bout à l’autre des Etats-Unis dans des scènes/situations qui ne dépassent pas les trois minutes. Du MidWest à San Francisco en passant par Atlanta, des laboratoires aux conférences de presse sans oublier l’insurrection de la rue, Contagion affiche un large éventail de situations et de personnages qui (sur)vivent et meurent devant nous dans un défilé de vignettes inégales. Si la partie scientifique de l’intrigue remplit plutôt bien sa fonction informative (exception faite d’une mise en scène qui nous fait vite comprendre qu’elle focalisera tout du long sur les contacts humains transmetteurs du virus), cela se fait au détriment du cinéma de genre, qui sonne plusieurs fois à la porte du métrage sans jamais que celui-ci ne l’ouvre. Les séquences d’évacuation et de pillage de et par la population (la partie Matt Damon du film, qui aurait mérité, comme toutes les autres, un long à elle-seule) sont bâclées et ne nous émoustillent pas. Pas plus que la « partie » Jude Law, qui incarne un bloggeur influent qui se méfie des autorités, n’arrive à instaurer le propos « altermondialiste » et critique qu’elle semble pourtant couver.

Si bien que l’on finit par ne pas s’attacher à des héros malmenés, non pas par l’intrigue, mais par leur créateur. Des actions naissent sans que l’on en sache la fin. Incroyable sentiment de tromperie quand lors des dernières minutes du film, les personnages interprétés par Jude Law et Marion Cotillard se lancent dans de nouvelles actions dont on ne connaîtra pas le fin mot (l’interview de citoyens en attente d’être vaccinés pour le premier, une course pour quitter l’aéroport et retrouver les enfants d’un village à qui l’on a promis de vivre mais que l’on a trompés). Comme si le cinéma n’était pas le bon medium pour un scénario si imposant, et qu’au bout du compte, la casse constatée était prévisible. Sans de bons comédiens et un sens plutôt alerte du montage, le film ne serait pas recommandable. Il l’est un petit peu pour l’énergie qu’il met en œuvre pour nous dépeindre un scénario qui pourrait très bien arriver aujourd’hui, demain, ou dans dix ans. Mais son absence de parti pris et de mise en garde en fait vite une œuvre mineure, qui à trop copier les faiblesses de son époque (vacuité, égoïsme…), finit par se parer de ces mêmes défauts.

Julien Hairault

Le film est sorti en salles depuis le 9 novembre 2011, distribué par Warner Bros.



"Hellacious Acres : The Case of John Glass" de Pat Tremblay (section "Expérience(s)")

Attention, OFNI en vue. Vrai film indépendant, produit avec peu d’amis (juste ce qu’il fallait néanmoins) et d’argent mais avec beaucoup d’humour et d’idées (pas toujours bonnes, n’exagérons pas), Hellacious Acres : The Case of John Glass fait office de folie de festival. En guise de présentation, son réalisateur (qui en est aussi le scénariste, monteur, mixeur sonore, acteur principal — même si l’interprétation vocale du héros revient à un autre que lui — et on en oublie certainement) enfonce le clou rigolard en exhibant fièrement le matériel promotionnel du film, affiches en série limitée, t-shirts et même petites culottes ! Tout un programme qui a valeur de note d’intention, l’idée étant de bien faire comprendre la dimension parodique de l’entreprise. Emprunté lui aussi à la programmation du dernier Fantasia, Hellacious Acres constituera sans doute a posteriori l’une des expériences les plus rebutantes pour le public du FCVQ globalement attiré vers une cinématographie sinon plus conventionnelle, au moins plus solennelle.

Comédie de science-fiction à très, très petit budget, simulacre de série B/Z aux effets spéciaux bricolés mais inspirés, Hellacious Acres exploite un schéma post-apocalyptique très codifié (la Terre n’est plus qu’un champ de ruines ou de campagnes stériles suite à des guerres nucléaires doublées d’une invasion extraterrestre). On y suit les aventures absolument pas spectaculaires, et longues, et volontairement ennuyantes, de John Glass, un survivant (l’un des derniers habitants de la planète semble-t-il) équipé d’un uniforme de protection et d’un ordinateur de bord qui lui dit où aller et quels codes informatiques entrer dans tel site. Dans quel but au juste ? Le héros lui-même ne le saura jamais, après avoir erré des jours durant (110 minutes pour le spectateur, dont le réalisateur saluait, en préambule de la projection, "le courage" !), et s’être heurté à la vacuité, et vastitude, du monde ravagé par les radiations, non sans affronter la faim, la malchance chronique, les désagréments de la téléportation, les attaques d’extra-terrestres belliqueux qui ressemblent, c’est moi ou mes yeux me jouent des tours ?, à des méduses…

S’adressant à un public capable d’accepter la private joke et les sous-sous-productions du genre, Hellacious Acres se visionne, pour l’amateur éclairé (et/ou qui a du temps à perdre, mais d’une façon distrayante), avec un plaisir certain. Quoique le film soit vraiment trop long (il aurait foncièrement gagné à être ramené à un court ou moyen-métrage d’une heure maximum), l’ambiance qui s’en dégage reste assez spéciale et, disons dans un plan sur trois, souvent magnétique. Les plans extérieurs, d’une patine "bisseuse" (grain ajouté à la texture vidéo) mieux réussie que les séquences se déroulant en intérieur, savent cultiver la référence aux titres d’action futuriste (ou plutôt "no-futuristes") les plus prestigieux mais aussi à tous les autres (pas vraiment de clin d’œil particulier, c’est plus un état d’esprit général), sur une musique typique et avec quelques zooms caractéristiques des eighties et de la SF fauchée. On retiendra de cette pellicule pouvant facilement passer, dans nos meilleurs jours, pour de la cinématographie expérimentale (sur papier, l’auteur tiendrait là, en passant, un très bon petit roman d’anticipation à l’humour noir dévastateur), quelques mouvements de caméra audacieux (le personnage sort du cadre avant de le réintégrer à son autre extrémité le temps d’un 180 ° bien amené), des raccords et fondus qui crédibilisent les moments de transition, un goût prononcé pour l’absurde (après qu’il ait endommagé son ordinateur de bord, le héros se promène avec un autre modèle, fixé sur un bras arraché à un compatriote mort) et un traitement malin de l’après-chaos, qui, après tout c’est logique, n’a rien de spectaculaire à offrir, mais au contraire juste de la dévastation, et une solitude éternelle. Spectateurs trop sérieux, s’abstenir.



Stéphane Ledien



"Womb" de Benedek Fliegauf (section "Découverte")

Stimulant sujet d’anticipation, le clonage n’a pas fini d’inspirer les cinéastes. Moins ludique et spectaculaire que le Clones de Jonathan Mostow (pour ne citer qu’un titre récent sur la question), Womb, premier long-métrage de fiction du Hongrois Benedek Fliegauf, se pose comme exemple a priori appréciable de film fantastique intimiste (personnages en nombre réduit, limitation du décor). Une œuvre intéressante dans les enjeux éthiques et émotionnels qu’elle soulève via l’histoire d’une jeune femme qui, après après la mort accidentelle de son compagnon biologiste, décide de mettre au monde son clone élaboré à partir de tissus qu’il avait isolés de son vivant. Incarnée par Eva Green, dont la beauté diaphane irradie l’écran et les cadres ciselés par Fliegauf et son chef-opérateur, le personnage de Rebecca cumule ainsi les statuts de femme amoureuse et de mère aimante à l’égard de cet être à qui elle donne naissance. Cette position particulière permet une dramaturgie bousculée dans ses enjeux affectifs et une dynamique relationnelle originale entre les principaux protagonistes. À mesure que l’enfant grandit, l’ambiguité des gestes et des sentiments "maternels" s’accentue, comme cette séquence où l’enfant plaque sa mère au sol sur la plage et l’étreint au point de la troubler. Quand Thomas atteint le stade adulte (interprété alors par Matt Smith, le Doctor Who saison 2010-2011), le désir de Rebecca se fait plus fort, mais l’aventure sentimentale et sexuelle du jeune homme avec un fille de son âge la jette dans le désarroi, la jalousie.

Sur le plan émotionnel, Womb manie habilement son concept de crise identitaire et questionne avec sensibilité l’amour siégeant dans le regard porté sur l’autre. Il met aussi en place une dramaturgie élaborée où l’inceste finit par s’insinuer clairement, point de rupture morale du récit mais vecteur d’accomplissement de son personnage féminin. De l’audace et de la beauté, sans effets de manche ni pathos.
Sur le plan formel, Fliegauf compose ses cadres comme autant de tableaux touchants et feutrés, des plans larges illuminés où s’appréhende toute la magnificence du havre de paix maritime où vivent Rebecca et Thomas, des plans rapprochés, parfois comme autant de natures mortes, sur ce qui fait la magie de leur quotidien à deux (peu d’intervenants extérieurs). Fliegauf soigne et signe chacune de ses images. Le problème, c’est que sa grammaire cinématographique se cantonne à la succession de belles vignettes, statisme que renforce la délicatesse du montage (raccords harmonieux et ellipses temporelles intelligentes lorsque Thomas grandit). Il manque à cet ensemble assez figé un peu de cette mobilité qu’on aime tant retrouver dans le genre. Ici, la caméra panote rarement, et les mouvements d’appareil s’avèrent presque inexistants ou imperceptibles. Les décors se résument à la plage et à deux intérieurs de maison chaleureux mais dépouillés ; les dialogues sont limités eux aussi. Emporté par son élan contemplatif, le réalisateur n’insuffle pas suffisamment de vie à son récit : un comble pour un métrage où intervient l’idée de l’enfantement. À trop cultiver l’intimité et la lenteur, deux états inhérents aux attentes du personnage de Rebecca, Benedek Fliegauf livre un drame d’une froideur clinique. C’est d’autant plus paradoxal que son traitement épuré et naturaliste l’éloignait d’emblée des imagerie technologiques et science-fictionnelles en général réfrigérantes.



Stéphane Ledien



André Quintaine, créateur de Hantik Films

Dans la rubrique DVD de notre dernier numéro, nous avions chroniqué les deux premiers films d’un nouvel éditeur de DVD: Hantik Films. The Death Kiss et Black Dragons, deux petites pépites tournées dans les années 1930 et 1940 aux Etats-Unis avec Bela Lugosi, étaient ainsi les premiers titres édités par André Quintaine à la tête de sa nouvelle structure. Le troisième, Tomorrow at Seven, sera très prochainement chroniqué sur ce blog. A l’heure où le marché de la vidéo s’essouffle, et où un travail envers les vraies raretés se fait… rare, Versus donne la parole à un homme qui depuis près de vingt ans, œuvre dans l’ombre pour la reconnaissance du cinéma de genre et des petites mains de l’écriture. En espérant que cela dure le plus longtemps possible !



Versus : Pouvez-vous, dans un premier temps, nous parler de vous, vous présenter ?

André Quintaine : Je suis André Quintaine. J’ai créé en 1994 Sueurs Froides, un fanzine dédié au cinéma de genre qui depuis existe également sous la forme d’un site web. En 1998, j’ai créé Sin’Art, une association qui édite des fanzines et des films amateurs en DVD et qui gère un site web de VPC grâce auquel on peut acquérir des DVD et des fanzines des 4 coins du monde. En 2010, j’ai créé une nouvelle structure, Hantik Films pour éditer des films en DVD, mais pas seulement. Comme j’ai un « vrai » travail à côté, j’ai créé toutes ces structures en parfaite indépendance.

Versus : Qu’est-ce qui pousse l’ancien rédacteur en chef de Sueurs Froides à monter sa maison d’édition de DVD ?

A.Q. : L’appât du gain, évidemment ! Mais non… Tout d’abord, en ce qui concerne Sueurs Froides et Sin’Art, j’ai pu me reposer sur des gens talentueux, fiables et rigoureux pour continuer l’activité et reprendre mes tâches. Cela m’a permis d’avoir le temps d’entreprendre de nouvelles activités. En outre, en 15 ans, j’ai accumulé une foule de contacts très utiles. Par exemple, les 20 membres de l’équipe qui travaillent sur Hantik Films sont quasiment tous d’anciens bénévoles de Sin’Art ou de Sueurs Froides. Et mes contacts avec les éditeurs m’ont également beaucoup aidé. Stéphane Bouyer du Chat Qui Fume m’a apporté énormément d’informations utiles pour démarrer. Et naturellement, grâce à Sin’Art, la mise en page, le sous-titrage d’un film, etc, sont des choses que je pratiquais et maîtrisais déjà plus ou moins.
Finalement, il était donc logique de tenter l’aventure de l’édition DVD.

Versus : Quels sont les moyens pour y parvenir dans le contexte actuel difficile de l’édition ?

A.Q. : Le cas d’Hantik Films est particulier car les membres de l’équipe n’attendent pas sur les ventes pour remplir leurs assiettes. Nous avons tous un travail à côté. En revanche, et contrairement à Sin’Art et Sueurs Froides, nous voulions tout de même que tout le monde à Hantik Films soit rémunéré, même si chacun doit malgré tout beaucoup donner de lui bénévolement. Cet apport est important car il nous permet d’avoir la liberté de peaufiner un produit avant de le mettre en vente. Par exemple, les films de la Scare-ific Collection sont des films vraiment très obscurs et, grâce à notre disponibilité, nous pouvons nous permettre de soigner les éditions avec le visuel d’époque, un livret, un serial sous-titré en bonus, etc. Ce ne serait pas possible si nous devions compter toutes nos heures de travail.

Versus : Techniquement, où dénichez-vous ces films et comment se passe l’acquisition de leurs droits ?

A.Q. : Black Dragons, The Death Kiss et Tomorrow at Seven que nous avons sortis jusqu’à présent sont libres de droit. Nous n’avons donc pas eu à payer les droits d’exploitation de ces films. Nous avons simplement un contact, dont le métier est de trouver la meilleure copie existante de ces films et de vérifier s’ils sont vraiment libres de droit ou pas. C’est cette prestation que nous payons et rien d’autre. En revanche, nous sommes actuellement en négociation avec un réalisateur allemand pour exploiter son film en France et en Espagne. Là, il faut donc se tenir au courant de ce qui sort, via Internet, les revues de cinéma. Lorsque nous contactons un auteur, nous mettons en avant notre particularité. Nous essayons de valoriser plusieurs points qui nous semblent essentiels comme l’honnêteté de notre démarche ou la passion qui nous anime, mais également notre expérience. L’auteur sait alors que son œuvre bénéficiera d’une bonne exposition et que nous ferons le maximum pour la valoriser.

Versus : Comment travaillez-vous la ligne éditoriale de votre collection The Scare-ific…, quels sont les critères de sélection des films finalement édités ?

A.Q. : Les critères se sont un peu affinés ces derniers mois… Mais voilà… Les films doivent faire partie des années 20, 30 ou 40. Il ne doit pas forcément s’agir de films fantastiques, mais le scénario doit quand même distiller une ambiance mystérieuse. On ne fait pas dans les classiques ou les chefs-d’œuvre du genre car il faut que ce soit une authentique découverte. Quelque chose dans le film doit également susciter de l’intérêt, ou mieux, de l’attachement… C’est difficile à expliquer mais, pour Tomorrow at Seven, on tombe forcément sous le charme de Chester Morris. De même les deux comiques sont attachants avec leur humour de répétition bien vieillot. Pour Black Dragons, c’est le côté historique qui nous a séduit avec cette histoire de propagande se déroulant en pleine guerre mondiale, ainsi que le final incroyablement sadique. Pour The Death Kiss, c’était rigolo de retrouver tous les acteurs du Dracula de Tod Browning dans une histoire totalement différente. Le scénario parfaitement construit nous a aussi beaucoup plu. Depuis peu, nous essayons également de sélectionner des films avec un brin d’humour. Nous nous sommes rendu compte que la traduction des scènes comiques demande un travail tout à fait particulier. C’est plus dur, mais c’est très motivant.

Versus : Votre travail d’éditeur cherche-t-il à combler un manque dans l’éditions de DVD en France, en partant du principe que vous éditez les films que vous aimeriez trouver vous-même disponibles à la vente ?

A.Q. : Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte le fait qu’Hantik Films est un éditeur européen… Même si c’est plus facile à écrire qu’à faire, nos DVD sont prévus pour être commercialisés en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France et, pourquoi pas, en Grande-Bretagne. Dans ce contexte, nous essayons de sélectionner des films inédits dans la plupart de ces pays, mais ce n’est pas évident. The Death Kiss est déjà sorti en Italie, Black Dragons en Espagne. Tomorrow at Seven est à ma connaissance inédit partout… Quoi qu’il en soit, notre travail d’éditeur ne peut pas être seulement de sortir des films inédits. En revanche, ce que nous aimerions vraiment, c’est susciter chez les cinéphiles de la curiosité pour ces films surannés. Les vieux films intéressent de moins en moins, ce qui se comprend car nous sommes inondés de nouvelles productions. Or, ces vieux films peuvent apporter des émotions qu’aucun film récent ne peut offrir : un charme désuet, une certaine naïveté, une ambiance d’époque, etc. C’est quelque chose que nous souhaiterions valoriser et c’est la raison pour laquelle en juillet dernier nous avons organisé un jeu sur 5 forums différents, dont 2 allemands. Il y avait des énigmes à résoudre qui amenaient à un indice et en rapprochant les indices de chaque forum, on découvrait le titre du troisième volume de la Scare-ific Collection, à savoir Tomorrow at Seven. Nous avons fait cela dans le but d’intriguer, d’éveiller la curiosité, de toucher par le jeu, de parvenir à faire un pont entre les gens et ce vieux film. L’initiative a été bien accueillie et nous allons donc développer le concept. A chaque nouvelle sortie, nous organiserons un nouveau jeu qui nous plongera tous dans l’ambiance des années 20, 30 ou 40. Le projet est encore un peu flou, mais ça pourrait être très intéressant, enfin, si nous y parvenons.

Couverture de Grausam Rouge #1

Versus : Parlez-nous également de la genèse de Grausam Rouge, qui comme vos DVD, s’ouvre à l’international puisque les textes y sont traduits en plusieurs langues ?

A.Q. : Grausam Rouge est un objet de référence, ou en tout cas un objet de collection qui se consacre à la reproduction de photos de films. Les 20 pages au format A4 proposent ainsi une quarantaine de photos, souvent de grande taille. L’idée, c’est d’en mettre clairement plein les yeux. Nous avons souhaité proposer le texte dans différentes langues afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Le premier volume, entièrement consacré au film Vampire… Vous avez dit Vampire ? de Tom Holland, est sorti en mai dernier. Le prix de vente a fait grincer quelques dents… Mais c’est un peu de notre faute car nous avons vendu le produit comme un magazine. On s’attend donc plutôt à un prix entre 5 et 8 euros. Or, Grausam Rouge n°1 est vendu 14.95 €. Le prix de vente s’explique par les charges fixes importantes (acquisition des photos, traductions, impression couleur sur papier de qualité, marge accordée aux boutiques). L’accueil a malgré tout été bon mais il faut que l’on revoie notre stratégie de communication pour les numéros suivants… Par ailleurs, nous n’avons pas encore communiqué sur Grausam Rouge à l’étranger… Du coup, le second numéro n’est pas prêt de sortir alors qu’il devait être disponible en septembre ! Quoi qu’il en soit, et comme vous pouvez le voir, Hantik Films n’est pas seulement un éditeur DVD et nous avons d’ailleurs d’autres projets en cours de concrétisation.


Propos recueillis par Julien Hairault début septembre.

Chronique de Tomorrow at Seven à lire dans les prochains jours sur ce blog.

A visiter : www.hantikfilms.com


Extrait de The Death Kiss



« DVD Park » n° 7 : notre supplément estival de chroniques DVD & Blu-ray

Votre revue de référence sur le 7e Art présente le numéro d’été de son supplément de chroniques DVD & Blu-ray : DVD Park n° 7. Une sélection particulièrement pointue d’inédits incontournables et de classiques rehaussés de l’éclat de la technologie numérique.

Au sommaire de ce 7e numéro de 12 pages : un florilège des derniers westerns de légende édités par Sidonis (La Ruée sauvage, Quand la poudre parle de Henry King où brille l’acteur Gregory Peck…), avec, du côté de Wild Side Vidéo, un coffret Richard C. Sarafian (Le Convoi sauvage). Les amateurs d’inédits fantastiques et de thrillers originaux se jetteront sur la chronique des films Black Death (du talentueux Britannique Christopher Smith), Heartless (du trop rare Philip Ridley) et Red Hill, polar australien produit par Greg McLean.
Tout aussi indispensables, la poésie de Guy Maddin (Winnipeg mon amour chez ED Distribution), la dramaturgie enflamméee de Denis Villeneuve (Incendies) et l’élégance « film noir » suave et vénéneuse de Solo pour une blonde de Roy Rowland (où l’écrivain Mickey Spillane incarne à l’écran le détective privé qu’il a créé dans ses romans !) apportent une touche d’esthétique supplémentaire à un ensemble de vidéos — et de chroniques qui leur sont associées — de très haute tenue.
Les amoureux de l’âge d’or redécouvriront avec plaisir le premier film en couleur de Luis Bunuel, Les Aventures de Robinson Crusoé, disponible avec l’intriguant Une Femme sans amour dans un précieux coffret édité par Sidonis. Le divertissement sera de mise pour tous, avec l’analyse éclairée de films d’action, de guerre (Hamburger Hill), d’aventure (La Forêt interdite de Nicholas Ray), de science-fiction (L’Agence, avec Matt Damon), d’art martiaux (Raging Phoenix), et de comédies (Les Émotifs anonymes), tous chroniqués d’un œil aussi avisé qu’amusé.

En couverture : Abattoir 5 de George Roy Hill.

DVD Park n° 7 est disponible à la vente (0,50 €) en pdf sur le site de la revue : cliquez ici.



« Predators » : dans l’espace, on vous entendra rigoler

La meilleure façon de se préparer à l’immense ratage de ce Predators est encore de lire les propos de Robert Rodriguez, producteur du film et metteur en scène bien surestimé par ailleurs, lorsqu’il évoque la genèse du projet : « A l’origine, j’ai juste été engagé comme scénariste. Ils [la 20th Century Fox] cherchaient une nouvelle approche du personnage, et j’ai saisi cette chance. J’étais fan de Predator… » Et d’y ajouter ceux de Nimrod Antal, propulsé réalisateur : « Ce film [Predator], c’est mon enfance. J’étais un mordu de cinéma. Je me souviens d’avoir vu Predator le jour de sa sortie (…) et cela avait été une expérience très forte ». Quoi de choquant dans ces sympathiques notes d’intention, par ailleurs semblables à beaucoup d’autres bavardages promotionnels ? Le fait que ces propos soient, précisément, proches de ceux d’autres geeks de l’industrie hollywoodienne. Proches de ceux d’un Paul W.S. Anderson, par exemple, qui s’affirme en tant que fan absolu des jeux vidéo qu’il a si nullement adaptés pour le grand écran. Comment croire rétrospectivement un type qui nous assure de son amour pour la saga de Capcom Resident Evil après qu’il ait osé réaliser une version cinéma absolument honteuse, et alors qu’il s’apprête à remettre le couvert avec un quatrième épisode mis en scène par ses (mauvais) soins ? Comment penser une seconde que les réalisateurs des Tomb Raider, Street Fighter et autres Dragon Ball puissent avoir voulu « rendre hommage » à ces jeux à et ces séries télé qui ont rythmé leur enfance, alors que ces adaptations sont rapidement tombées au fond du panier de l’inacceptable production cinématographique ? En fait, il suffit d’entendre un cinéaste affirmer qu’il est fan d’un produit (film, jeu, comic book, BD, livre, etc.) pour devenir immédiatement des plus méfiants. Rappelons, juste comme ça, qu’un Kubrick se gargarisait d’adapter des œuvres littéraires mineures précisément pour en tirer quelque chose de grandiose (il suffit de lire Shining de King ou Barry Lyndon de Thackeray pour s’en convaincre). Le philtre sentimental existant entre l’œuvre d’origine et sa nouvelle version fait souvent craindre le pire. Et il est inutile de venir me reprocher ma mauvaise foi : aucun amateur de Carpenter n’attend le remake de The Thing, aucun ! Et quand bien même son réalisateur, au nom imprononçable, serait un aficionado de l’original, cela n’y changerait rien, comme cela n’a rien changé au remake de The Fog. Il y a bien sûr des exceptions. Ne soyons pas trop dur, ni trop radical. Mais il semble délicat d’octroyer une pleine confiance à un Nimrod Antal qui n’a pas encore fait ses preuves derrière la caméra (Motel, Kontrol et Blindés ne font pas en eux-mêmes un excellent CV) ni à un Rodriguez qui, à force de banaliser la stupidité dans ses films, a largement puisé dans le capital confiance des spectateurs.

On pourrait croire, à la lecture de ces quelques lignes, que votre serviteur partait perdant avant même de poser les pieds dans la salle de projection. Faux : il y avait dans cette petite caboche une montagne d’espoir, un sommet de crédulité, un volcan d’optimisme. Au point d’avoir convaincu quelques amis journalistes de s’y rendre également – les mêmes qui refusent aujourd’hui de répondre à mes appels téléphoniques et qui me renvoient mes mails avec la mention « Spam ». Il a fallu batailler, après la projection, pour préserver une certaine légitimité. Et défendre malgré tout les précédents opus. A une journaliste qui m’avouait n’avoir jamais vu Predator, j’ai pris soin d’assurer que les bobines qu’elle venait de voir n’avaient aucun rapport avec le chef-d’œuvre de John McTiernan. Et qu’elle pouvait même, pour le plaisir, regarder la suite réalisée par Stephen Hopkins, film sympathique et bien troussé qui n’a de toute façon pas la prétention de surpasser son modèle.

Finalement, le plus grave, ce n’est pas que ce Predators soit raté. Les films ratés pullulent, mais ils ont souvent quelque chose à partager avec le public. Le pire, c’est bien qu’il soit mauvais, au sens où rien, ni dans sa construction dramatique, ni dans son projet esthétique, ne donne à croire qu’une foule de techniciens a travaillé dur pour contenter le spectateur. A l’inverse, on se demande, avec beaucoup de colère, comment un tel script, si absurde, si mal fichu, si dépassé a pu franchir les décisionnaires du studio, sauf à penser que ceux-ci ne voient dans un tel projet que les retombées financières potentielles en préférant, à l’intelligence du propos, la bêtise du sujet. C’est bien sûr une figure de rhétorique : rares sont les studios qui ambitionnent de révolutionner si complètement le cinéma qu’ils prendraient le moindre risque. Le cinéma hollywoodien, avec ses suites et ses remakes, ressemble de plus en plus à un laboratoire scientifique où l’on ne financerait les chercheurs que pour peu qu’ils soient certains de breveter un médicament inédit et de le vendre à des sociétés pharmaceutiques. Hasard ou pas, Adrien Brody, héros de Predators, est aussi à l’affiche du dernier film de Vincenzo Natali, Splice, dont le sous-texte rejoint quelque peu ces réflexions : alors que son personnage et sa femme sont parvenus à créer des organismes de synthèse d’un nouveau genre, leurs patrons et mécènes ne pensent qu’à obtenir la molécule qui leur rapportera du fric. Imagine-t-on une seconde Terrence Malick sortir de chez les producteurs de New Line Cinema, avec son script du Nouveau Monde sous le bras, débouté au prétexte que ses ambitions formelles ne siéraient pas à une sortie grand public ? « Okay, elle est bien belle votre séquence finale métaphorique sur la métempsycose qui transforme l’esprit de l’héroïne en chef indien ; mais quand est-ce que Colin Farrel et la fille couchent ensemble ? » Impossible ? Spectateurs avisés, nous avons pourtant régulièrement l’impression que les producteurs posent des questions aussi crues et vides à leurs poulains. Parce qu’il est incompréhensible que certains scénarios puissent passer cette barrière si solide du financement sans qu’une telle explication soit viable.

Et le film, alors ? La projection de Predators fut à l’image de cette introduction, à savoir pleine de frustration et de mécontentement. La première image signale par avance le problème de ce long-métrage, problème qui est aussi celui d’une grande partie de la production : la vitesse. Le film s’ouvre sur Adrien Brody ouvrant les yeux et se découvrant en chute libre, au milieu des airs. Un parachute sur le dos. Il essaie à plusieurs reprises de le déclencher, tape férocement sur son plastron, rien n’y fait. De l’autre côté de la couche nuage épaisse qu’il traverse : une forêt, à perte de vue, qui se rapproche à très grande vitesse. Parvenant finalement à ouvrir sa toile, subissant quelques égratignures dû à la chute dans les arbres, l’inconnu finit sa course sans trop de dégâts, la fin sur le fusil d’assaut. C’est ce cette façon que nous sommes lancés dans la fiction, sans préliminaires, pénétrés à sec par l’air brûlant de la chute libre. Pas de commencement. C’est qu’il ne faudrait pas traîner : la traditionnelle présentation des protagonistes peut aussi bien se dérouler sur une toile de fond mystérieuse. Principe propre à l’excellent Cube (et au huis clos sartrien en général) : les personnages, ici tombés du ciel, se découvrent au fur et à mesure, apprennent à se connaître, car ils ne se sont jamais vus. Tous sont des militaires armés jusqu’aux dents. Tous ont l’air de pros. Là début l’addition consciencieuse des clichés : il y a le Black balèze, combattant dans une armée de libération en Sierra Leone (Ali) ; le Mexicain primitif (l’indispensable Danny Trejo, sidekick de Rodriguez) ; le Russe gentil mais à la tête toute vide (Taktarov) ; la jeune et belle soldate de Tsahal (Alice Braga, compagnon de survie de Will Smith dans Je suis une légende) ; le fou dangereux, tueur en série notoire (Goggins) ; et, parmi les perles rares de la distribution, un yakuza inexpressif et muet, habillé en garde du corps de luxe, qui contemple stoïquement le ciel en prenant une pose soi-disant intelligente ; ainsi qu’un intrus, simple professeur, qui détonne forcément dans ce groupe de tueurs professionnels. Et, bien entendu, il y a Royce (Brody), le monsieur-j’ai-un-secret-qui-tue-et-je-le-dirai-pas, et dont nous ne révélerons pas le métier, non par crainte de spoiler une donnée importante du film, mais parce qu’il nous semble si ridicule d’avoir entouré ce détail de non-dit et de suspense qu’il fallait bien accepter de garder le silence sur ce point, par pure provocation. Tout ce petit monde découvre rapidement la vérité sur leur présence : les predators aimeraient bien leur tailler un short et garder leurs crânes en guise de trophées.

Tous ces bonshommes virils (plus une sympathique demoiselle) tentent dès lors de comprendre où ils se trouvent, et pourquoi ils y sont. Interrogations légitimes qui se traduisent par des répliques d’une gratifiante imbécillité. Surtout à travers le personnage de l’Israélienne (cliché, cliché, cliché !) qui affirme, avec un parfait sérieux, ne pas reconnaître cette jungle dans laquelle ils évoluent. Mention spéciale, donc, à cette jeune femme qui connaît à la feuille près toutes les jungles de la planète Terre et qui s’estime capable, à la seule vue de quelques branchages, de décréter la bizarrerie du lieu. Avant de lancer à Royce, qui garde le mystère sur ce qu’il fait, quand bien même tout le monde a joyeusement évoqué son activité meurtrière au moment où ils ont été « déportés » vers un ciel inconnu : « Tu connais bien la jungle ». Intéressant. Passionnant. Autre perle des dialoguistes (permettons-nous ici de révéler un secret qui, on s’en doute, n’en sera pas un pour qui aura simplement vu la bande-annonce) : la bande arrivant près d’une falaise, dans une partie dégagée de la jungle, et apercevant, dans le ciel, un paysage de planètes qui ne ressemble en rien à une vue depuis la Terre. Royce : « Il va nous falloir un plan B ». Votre serviteur reconnaît ici sa mauvaise foi : la réplique n’est pas ridicule, et prononcée dans d’autres circonstances, d’autres films, par d’autres protagonistes, elle eût sans doute été très différente. Mais les conditions de sa prononciation la rendent absurde, ainsi que le contexte. Que serait devenu un film tel que Pitch Black si, apercevant le triple soleil, les personnages avaient pareillement ironisé ? Je suis plutôt favorable à l’humour dans les films d’action et de science-fiction, même si, ces dernières années, Hollywood tend à privilégier des plaisanteries de plus en plus tartes. Mais avouez que les punch lines du Predator de McTiernan avaient plus de gueule !

Il n’est pas indispensable de poursuivre longuement cette critique sur un tel modèle. Laissons-là répliques, situations absurdes et incompétences. Soulignons simplement que l’objectif de Predators est triple : d’abord, construire un film qui conjugue le meilleur des deux premiers opus, entre la jungle de Predator et l’exploration du vaisseau spatial de Predator 2. Antal ne dissimule pas sa volonté de filiation avec ses prédécesseurs ; il l’affiche même, faisant relater à l’un de ses personnages l’histoire du premier film, sur le mode de l’information ultra-secrète. Ensuite, proposer une suite jouissive et enthousiasmante, loin des ratages que furent les deux Alien VS Predator, en essayant de devenir par rapport aux deux précédents épisodes ce que Alien, le retour fut à Alien, le 8e passager. Seulement voilà : Rodriguez et Antal, même réunis, ne sont pas James Cameron. Dont acte. Enfin, Predators voudrait se développer en parabole intelligente sur l’humanité, décrétant, par son titre à double fond, que si les humains sont les proies des méchants extraterrestres belliqueux, ils sont aussi, eux-mêmes, leurs propres prédateurs. Cette idée, qui pourrait se résumer par une phrase bien idiote du type « l’homme est un prédateur pour l’homme en même temps qu’une victime du Predator qui finalement n’est pas aussi méchant que l’homme », est tout entière illustrée par un rebondissement final d’une gratuité et d’une imbécillité sans nom, avec le retournement de personnalité de l’un des personnages. Cela veut dire, grossièrement, qu’après avoir subi les assauts répétés de la sottise généralisée de ces soldats sans cervelle, les répliques schizophréniques d’un Lawrence Fishburne bouffi et complètement à côté de la plaque, et une succession de péripéties sans intérêt, Predators se conclut sur ce twist absurde et viscéralement inutile qui confine à l’agression intellectuelle. Et le tout pour quelques millions de dollars, dépensés pour des clopinettes en temps de crise. Je n’irai pas plus loin, et j’espère simplement que ce film ne donnera surtout pas lieu à une énième suite, sans quoi il faudra ressortir les mêmes armes au prochain épisode.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 14 juillet 2010



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"Iron Man 2" de Jon Favreau

L’effet puissance 2 est-il un gage de plaisir et d’intérêt décuplés ? Dans l’industrie cinématographique, rien n’est moins sûr si l’on considère qu’un grand nombre de suites, appelées aussi "séquelles" à juste titre, se révèlent souvent moins intenses, profondes, intéressantes, soignées, et on en passe, que leur original. Ceci, exceptions faites de productions inscrites dans un projet de cinéaste cohérent où le bouleversement iconoclaste prévaut sur l’achalandage et le confort du tout spectaculaire sans profondeur thématique : Die Hard 3 (Une Journée en enfer), Toy Story 2, Spider-Man 2 (et 3 dans une certaine mesure, véritable autodestruction jouissive d’une saga vouée à la répétition ; d’ailleurs ils la "rebootent", c’est dire comme les voilà embarrassés…), et dans des temps déjà plus reculés, Le Parrain II, tous exemples types de suites (directes ou indirectes) surpassant leur n° 1 pourtant jugés a priori indétrônables.
Film événement de ce premier semestre, Iron Man 2 n’est jamais allé jusqu’à susciter une attente similaire ; mais la bonne surprise du premier film réalisé par Favreau (dont personne ne soupçonnait l’aptitude technique et plastique à mettre en scène les aventures de Tête de fer) créa suffisamment d’enthousiasme pour que tous les espoirs d’un numéro 2 encore plus jouissif, plus doté d’effets, plus mordant (ou au moins tout autant), surtout, sur la question des multinationales menant les guerres au Moyen-Orient, de l’affairisme du complexe militaro-industriel et des enjeux géostratégiques de la prolifération des armes, soient automatiquement placés sur un blockbuster un seul, ludique à souhait, léger mais conscient de sa tâche. Un plaisir aussi coupable que dénonciateur, symbole d’une industrie encore capable de se sentir concernée, de tirer à vue sur les institutions sous couvert de simple divertissement de masse.

C’était sans compter sur les velléités d’exécutifs finalement trop enclins à l’esbroufe pour être honnêtes. À leur décharge, on peut dire que le "marché" du film d’action, de surcroît super-héroïque, se révèle aujourd’hui d’une telle dureté concurrentielle et le public, si fortement influencé par l’ostentation et la débauche de moyens (ça a son charme spontané en matière de spectacle, reconnaissons-le), qu’il est difficile de résister à la tentation d’en faire toujours plus en surface (mais pas en profondeur, car plus vous creusez les thèmes, moins il vous reste de temps pour l’action pure ; sauf si vous vous appelez McTiernan, Greengrass ou Twohy). N’empêche : sitôt vu (non sans déplaisir), Iron Man 2 s’oublie, se dilue dans la rutilence moyenne des grosses productions du moment, l’éclat des armures filmées par Jon Favreau ne scintillant que le temps d’une première heure ébouriffante à défaut d’être réellement captivante. Il faut dire que le film commence avec des gros sabots, ou plutôt avec ce méchant Russe veillant son paternel sur son lit de mort dans un taudis et qui jure, en serrant les poings, en plongée archétypale et la larme de pacotille à l’œil (c’est pourtant Mickey Rourke qui s’y colle, et quand on voit The Wrestler, l’on se dit que l’homme peut tout jouer, avec une profondeur émotionnelle iinouïe), qu’il se vengera de Stark (prétexte d’une légèreté, pour ne pas dire d’une bêtise, confondante), non sans avoir poussé un cri de rage prévisible. Ces premières secondes nous font douter d’emblée de la profondeur psychologique et narrative de l’ensemble, mais il n’est pas exclu que Favreau comme son scénariste Justin Theroux, d’ailleurs pas du tout du sénacle de films du genre (le réalisateur colérique qui fracassait la voiture du mafieux à coups de batte dans Mulholland Drive, c’était lui), s’adonnent au second degré amusant, pillant dans les James Bond et actioners de la plus mauvaise époque les postures et leitmotiv du méchant de service. Qu’à cela ne tienne, la suite s’enchaîne avec dynamisme, Favreau s’affranchissant de la platitude occasionnelle qui caractérisait sa mise en scène très fonctionnelle, lisible et appréciable mais sans talent délectable ni grande acuité visuelle. Plus fluide, plus casse-gueule aussi dans ses mouvements de caméra, le réalisateur prend de l’assurance et tient à respecter un cahier des charges compétitif qui se donne les moyens de surpasser les grosses productions du moment ; dans la course à la surenchère, Favreau œuvre en bon petit soldat du studio qui le paie sans doute assez cher pour ça (après tout c’est son job…). Il en résulte une succession de scènes alternant entre comédie fantastique cool (mais molle, soyons clairs) et batailles rangées de bon(s) en armure contre un homme au fouet impressionnant dans son entrée en scène (la première confrontation entre Stark/Iron Man et Ivan Vanko/Whiplash sur le circuit du Grand Prix de Monaco constitue le meilleur morceau du film, assurément) mais mal exploité et expédié ensuite, puis contre des drones.

Autour de cette intrigue réduite à la plus simple expression vengeresse, gravitent des figures et situations plaquées sur la pâte du récit pour la faire gonfler sans autre ingrédient que la destruction massive et les réactions explosives en chaîne (où l’œil d’abord flatté finit par se lasser…). C’est pyrotechniquement très appréciable, mais les limites thématiques de l’entreprise freinent notre enthousiasme surtout si l’on compare (et on n’y coupe pas) avec le premier opus. Plutôt que de poursuivre dans une veine pamphlétaire sur la collusion entre fabricants d’armes et gouvernants étatsuniens, Favreau se perd dans la déclinaison mythologique des surhommes et femmes de la Marvel : ainsi la scène de discussion entre Nick Fury, Iron Man et la Veuve Noire (Scarlett Johansson, Oscar de la potiche en combinaison moulante) autour d’un café et d’un donut, complètement dénuée d’enjeux stratégiques, vire-t-elle au bal costumé qui jure avec la légitimité cinématographique acquise du chef du S.H.I.E.L.D et de l’homme en armure dans la pellicule originale.
À ce stade du film, où les héros déguisés n’ont rien d’autre à se dire que le monde est méchant et la vie souvent injuste (avec des étranges relents de guerre froide anachronique), le costplay n’est pas loin. Vacuité que confirme la totale inutilité du personnage de Natasha Romanoff, presque aussi sacrifié sur l’autel d’une éventuelle franchise à exploiter en parallèle que celui d’Elektra dans l’affreux Daredevil de Mark Steven Johnson (Oscar du réalisateur le plus inutile du genre "adaptation de comics"). Le point culminant de cette aberration étant la prise d’assaut de l’immeuble où Vanko dirige ses opérations contre les Iron Men Stark et Rhodey : une scène prétexte à des combats incompréhensibles où Scarlett Romanoff justifie son cachet de gymnaste cinégénique. Dispensable, voire pathétique.

Et la guerre et les marchands de mort dans tout ça ? Par endroits, le film retrouve un peu de sa lucidité originelle, surtout dans cet intéressant mais inexploité débat entre Stark et des instances gouvernementales désireuses de réquisitionner ce qu’elles considèrent comme une arme là où son inventeur de génie la voit comme un bouclier. Paradoxe sur lequel reposait le premier Iron Man et qui soulevait la question de l’imposition de la paix par la force, de l’offensive par une arme(ure) de protection massive. Hormis la bouffonnerie inspirée de Sam Rockwell en industriel de l’armement peu scrupuleux et une déclaration de Tony Stark signifiante sur ce qui pourrait être le cœur passionnant du film ("j’ai privatisé la paix mondiale" : belle métaphore / critique des SMP à la mode en Irak comme ailleurs) ; hormis bien sûr cette incroyable séquence à Monaco où de très bonnes idées de mise en scène (Happy conduisant à contresens sur le circuit pour venir en aide à son "boss", Whiplash découpant la Formule 1 de Stark comme une motte de beurre), concourent à une véritable festivité rétinienne, rien (ou presque, donc) dans cet Iron Man 2 ne peut nous consoler de passer à côté du plaisir qu’avait su créer, en toute modestie, le premier volet des aventures de l’homme en armure. Étonnant qu’avec un matériau de cette trempe, tout puisse être aussi léger, voire toc.

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 28 avril 2010

> Lire aussi notre dossier sur les multinationales et les fabricants d’armes dans VERSUS n° 17, disponible à la vente sur le site, ainsi que la chronique de Iron Man dans VERSUS n° 13, également disponible.

Iron Man 2 – Bande-annonce




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