Gordon Douglas : Sa brillante carrière
22 juin, 2012, 9:33
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Dans la famille des méchants, on a le choix entre celui qui terrorise pour rire et celui qui crée le malaise. Tous deux ont existé devant la caméra de Gordon Douglas (1907-1993), un cinéaste américain qui s’est illustré dans tous les genres, malheureusement bien oublié aujourd’hui.
La sortie en DVD, il y a quelques mois, du Tueur au visage d’ange (The Fiend Who Walked the West, 1958) et celle, plus récente, de Zenobia (1939), est une bonne occasion de se replonger dans une riche filmographie.

Avec une centaine de titres au compteur, notre gaillard s’est illustré dans tous les genres, dans le giron de toutes les grandes compagnies hollywoodiennes : westerns, comédies, polars, musicals tournés sous les fourches caudines de la Fox, Columbia, Warner, etc. Chagrins comme le sont les mauvais esprits, d’aucuns diront que Douglas est un homme à tout faire, un de ces yes men qui ont tant encombré les bureaux des majors américaines. Faux, car la marque de fabrique est là : qu’ils portent des stetsons ou des costumes trois pièces (ou parfois les deux), ses personnages sont caractérisés par la même rudesse et le même sens de l’humour. Au plus fort du drame, toujours un sourire se dessine chez le spectateur. Tout n’est pas bon, chez Gordon, mais on trouve régulièrement un plan construit au millimètre : souvenez-vous, dans Tony Rome est dangereux, de Frank Sinatra éclusant une bière, les pieds sur une table de jardin, la caméra légèrement en contreplongée laissant apparaître, à l’arrière-plan, Richard Conte qui s’affaire. Et plus le temps passe, plus le cinéaste acquiert une nonchalance sympathique, telle celle justement qui habille les trois films de détective avec Sinatra. Douglas plante également des jalons qui, comme ceux d’un grand maître, seront récupérés. On a souvent parlé de l’admiration qu’éprouvait Sam Peckinpah pour John Ford, mais a-t-on remarqué à quel
point les deux frères de The Nevadan (1950, Gordon Douglas) annonçaient les rapports aussi fraternels que tordus de Warren Oates et Ben Johnson dans Wild Bunch (1969, La horde sauvage, Sam Peckinpah) ? Et cette mitrailleuse Hotchkiss avec laquelle, dans le même film, le général mexicain aux yeux fous (ahurissant Emilio Fernandez) assourdit le spectateur éberlué de cette modernité ? N’est-elle pas l’écho de cette autre mitrailleuse de Fort Invincible (1951), sans doute une Gatling, qui étonne tout autant ? Quant au western 3D The Charge at Feather River (1953), il est souvent rapproché de Major Dundee que Peckinpah tourne douze ans après.

Revenons donc aux débuts et au méchant pour rire précédemment cité. Lorsqu’il réalise Laurel et Hardy en croisière (Saps at Sea, 1940), dernier des longs-métrages que le célèbre duo a tournés pour Hal Roach, Gordon Douglas a déjà derrière lui six ans de carrière dont quatre à se faire la main, déjà chez Roach, sur les courts-métrages de la bande de gamins Our Gang, conjointement à Gus Meins, Paul Sloane ou Fred Newmeyer.

Son premier long, Zenobia (1939), invente un nouveau tandem qui ne fera pas long feu puisque qu’Oliver Hardy, délaissant Stanley, est ici flanqué de Harry Langdon. Il y est question d’une éléphante encombrante, tombée amoureuse d’Ollie. Rien que ça (le film est disponible chez Showshank Films, couplé avec Laurel & Hardy à Joujouville). En partant en croisière l’année suivante, Hardy retrouve son comparse et un évadé embarqué clandestinement sur le bateau. Malgré le nombre impressionnant d’auteurs (dont Harry Langdon et Charley Rogers, habituel metteur en scène des deux comiques), le scénario prend un peu l’eau. Mais Gordon continue d’apprendre son métier.

La série des Gildersleeve (quatre épisodes, de The Great Gildersleeve, 1942, à Gildersleeve’s Ghost, 1944) ne laisse aucun souvenir chez nous mais il semble que ce feuilleton radio (au départ), rapidement adapté pour le grand écran, ait obtenu un réel succès aux États-Unis.

Suivent un nombre impressionnant d’historiettes (dont une au titre assez fumeux, Zombies on Broadway, 1945, avec Bela Lugosi). Il faut dire qu’à l’époque, Douglas s’est spécialisé dans les comédies de bazar menées à train d’enfer par Wally Brown et Alan Carney, pâles copies d’Abbott & Costello. Il les réunit dans Girl Rush (1944, aux côtés d’un très jeune Robert Mitchum) et, l’année suivante, dans ces Zombies qui, Broadway ou pas, paraissent plus morts que vivants.

First Yank Into Tokyo (1945) fait partie de ces films choisis par Tarantino pour le premier festival qu’il a organisé à Austin. À lire le résumé, on comprend que le scénario lui ait plu : en pleine guerre, un Américain fait de la chirurgie esthétique pour prendre les traits d’un Japonais et infiltrer un camp de prisonniers, près de Tokyo, où est retenu un savant atomiste américain.

Dick Tracy vs Cueball (1946, disponible en DVD dans la collection Les films de ma vie, PVM) reprend Morgan Conway, déjà héros du Dick Tracy (1945) de William Berke, dans le rôle du détective dessiné par Chester Gould. Ralph Byrd avait créé le rôle dans le serial de William Witney et John English, Dick Tracy vs Crime Inc. (1941) et il le sera encore dans une série TV des années cinquante. Les fans de bédés savent que Tracy est un type brutal, jamais avare de ses poings. Curieusement, Douglas n’en profite pas pour laisser filer ses penchants sadiques. Il transforme ce petit film de détective tourné pour la RKO en comédie policière sympathique, peuplée de personnages amusants, de Pat Patton (Lyle Latell), le bras droit de Tracy, à l’étonnant Vitamin Flintheart (Ian Keith), tout à la fois précieux et coureur de jupons. Un plan reste saisissant : le premier du film, qui passe du crâne tondu de Cueball, le méchant croqué par Gould, au visage de Dick Wessel, l’acteur qui lui donne chair. La signature du film porte le nom de Gordon M. Douglas. D’où vient le M ? Mystère, lui qui s’appelle en réalité Gordon Douglas Brickner.

Interprété par l’impressionnant Lawrence Tierney (qui a incarné Dillinger l’année précédente), San Quentin (1946) reste dans le polar et est la première apparition de Raymond Burr dans le genre. On aurait toutefois tort de penser que Gordon Douglas a trouvé sa voie. Il enchaîne avec une comédie (If You Knew Susie, 1948), un film de cape et d’épée (The Black Arrow, toujours 1948), vaguement inspiré par Robin des Bois comme le sera Rogues of Sherwood Forest (La revanche des gueux, 1950) dans lequel John Derek se glisse dans la défroque verte du plus célèbre archer du cinéma. Et comme le sera encore, bien plus tard, Robin and the Seven Hoods (Les sept voleurs de Chicago, 1964), une comédie musicale interprétée par le célèbre Rat Pack (la bande de copains de Frank Sinatra, aux côtés duquel on retrouve Dean Martin, Sammy Davis Jr, Bing Crosby et Peter Falk), lointainement adaptée des aventures de Robin des Bois.

Cette même année 1950, et toujours dans le style cape et épée (version pirates), le cinéaste récupère le personnage du capitaine Blood, immortalisé par Errol Flynn quinze ans plus tôt, et lui donne les traits de Louis Hayward dans Fortunes of Captain Blood (Les nouvelles aventures du capitaine Blood). Je ne sais pas comment était Gordon Douglas dans la vie mais il semblerait que ses héros lui ressemblent, à ne jamais prendre de pincettes. Il faut voir le capitaine Blood se saisir de la charmante Dona Drake pour la balancer dans la flotte du haut du bastingage pour comprendre de quoi je veux parler. Douglas retrouvait là Louis Hayward. Le héros de The Black Arrow et de ce Captain Blood, a aussi été dirigé par Douglas, aux côtés de Raymond Burr, dans Walk a Crooked Mile (La grande menace, 1948), une histoire d’espionnage dans la mode de l’époque, filmée comme un documentaire.
Comme un bon artisan, Douglas poursuit une filmographie diverse et variée, avec pour l’instant rien de bien marquant, le meilleur restant à venir.

The Nevadan (L’homme du Nevada, disponible en DVD chez Sidonis) est, après Girl Rush et The Doolins of Oklahoma (Face au châtiment, 1949, dans lequel apparaît encore Dona Drake), la troisième incursion de Gordon Douglas dans le monde du western. Il reprend Randolph Scott, l’un des Doolin du film précédent, comme vedette aux côtés de Dorothy Malone.
Gordon Douglas est loin d’être un tâcheron et c’est peut-être avec The Nevadan (1950) qu’il va le prouver pour la première fois. On admirera la concision avec laquelle, dès le début du film et en quelques plans enchaînés, il raconte l’histoire d’un hold-up. On sera ébahi par toutes les idées qu’il a mises dans le film, tel le look de Randolph Scott, débarquant à cheval… en costard cravate. Il y a aussi les deux frères (Frank Faylen et Jeff Corey, le second beaucoup plus abruti que le premier) et les rapports mêlés de moquerie et d’amour qui les lient. Citons encore un shérif dentiste et quelques autres personnages secondaires, tels ce gros Mexicain qui s’égosille après la fuite du hors-la-loi Forrest Tucker, qui prouvent bien qu’avant de maîtriser parfaitement les polars et les westerns, Gordon Douglas a démarré par la comédie. Tous ces personnages se nourrissent des dialogues de Rowland Brown, cinéaste légendaire des années trente qui, pour avoir cassé la gueule à un producteur, fut relégué au rang de scénariste. D’après Tavernier et Coursodon (Cinquante ans de cinéma américain), le producteur en question ne serait autre qu’IrvingThalberg, grand patron de la MGM. De là à foutre au rencard le castagneur, il n’y avait qu’un pas que Thalberg ne s’est pas privé de franchir.

Dans The Nevadan, apparaissent les premières séquences brutales signées par Gordon Douglas. On se souviendra de la violence de l’impact de la balle qui touche Frank Faylen au front : c’est sans doute la première fois qu’un personnage meurt ainsi en direct face à la caméra, frappé par un projectile, avec le sang qui dégouline de son front.

On en arrive aux choses vraiment sérieuses avec Kiss Tomorrow Goodbye (Le fauve en liberté, 1950) où une violence sèche explose dans la filmographie jusque là chaotique de l’ami Gordie. Elle n’est pas présente seulement dans les faits mais dans la façon de les filmer. Telle contreplongée donnera beaucoup plus d’effet à une scène de meurtre. La bande-annonce ne s’y trompe d’ailleurs pas qui annonce les “trois plus dynamiques performances de l’année” et un plus laconique “Cagney in action”. On remarquera en outre le titre original épatant qui sonne beaucoup plus anodin en français. Ajoutons que l’histoire est adaptée par Harry Brown d’un récit de Horace McCoy, l’auteur de They Shoot Horses Don’t They (On achève bien les chevaux).

Après un détour par les frères James (The Great Missouri Raid, en français Les rebelles du Missouri, 1951), Douglas signe la même année Fort Invincible (Only the Valiant, disponible en DVD chez Artus Films), western âpre dans lequel Gregory Peck et Gig Young se disputent les beaux yeux de Barbara Payton face aux Apaches. Mais l’histoire d’amour n’est pas l’essentiel du récit. On reste étonné aujourd’hui par la force de ce film. Officier droit dans ses bottes, Gregory Peck est accusé à tort, par tout le fort, de la mort de son rival, alors qu’il n’y est pour rien. Le silence dans lequel il s’enferme, pensant que les actes valent mieux que les mots, l’entraîne à composer un bataillon de têtes brûlées, une patrouille perdue qui va se retrouver dans un bastion isolé, séparé des Indiens par un défilé tout aussi rocheux que minimaliste.

Les portraits que Douglas grave dans la pellicule à la pointe sèche, ces forts en gueule sympathiques ou abjects, interprétés par d’excellents seconds rôles (Ward Bond, Lon Chaney Jr, Neville Brand, Warner Anderson, Steve Brodie) marquent fortement le film de leur présence. Aucun stéréotype n’est ici utilisé, le scénario prenant des allures de tragédie shakespearienne qui nous conduit de rebondissement en surprise. Comme cette spectaculaire séquence de pugilat entre les deux soldats prisonniers, sous le regard de centaines d’Indiens. Quant au traditionnel happy end, imposé ou pas par le producteur William Cagney (le frère de James, par ailleurs acteur aux côtés de son frangin dans Le fauve en liberté), en est-il vraiment un ? Gregory Peck accomplit là le geste que son devoir de militaire lui interdisait de faire au début du film. Et pensez-vous que l’ami Gordon se place du côté de ces rafales qui aplatissent au sol des tripotées d’Indiens, aussi méchants soient-ils, armés seulement de flèches ? Rafales assassines lancées par tout juste deux hommes, un qui tient le canon et l’autre qui tourne la manivelle de la mitrailleuse ? Je ne crois pas. Il signale juste qu’à toute époque, y compris celle des guerres indiennes, les machines à tuer ont fait des progrès.

Nous sommes toujours en 1951 et Hollywood, pris les doigts dans le sac à bonbons du communisme, veut prouver au monde entier que cette idéologie ne vaut rien. Entre deux dénonciations devant la Commission des activités anti-américaines, le monde du cinéma se met à collaborer avec le sénateur Joseph McCarthy et ses sbires anti-rouges. Seuls quelques-uns résistent à la pression, envoyés directement en taule ou à l’étranger. Ce qui n’est pas le cas de Gordie. Rien de tel, pour se dédouaner, que de tourner I Was a Communist for the FBI, tiré du récit autobiographique de Matt Cvetich. L’histoire raconte l’itinéraire de Frank Lovejoy qui se fait passer pour un communiste mais qui n’est pas (ouf, on a eu peur) un de ces sales rouges.

À cette époque, l’ennemi n’est pas que dans les meetings progressistes. C’est aujourd’hui de notoriété publique, il prend les traits d’envahisseurs ou d’insectes géants, enfin tout ce qui en veut à l’intégrité américaine. Tandis que la bannière étoilée flotte aux quatre vents de la propagande, Douglas signe Them ! (Les monstres attaquent la ville, 1954), considéré comme un des chefs-d’œuvre de cette SF guerrière produite dans les années cinquante. Et c’est vrai que le film tient le choc (de la même manière que ceux, contemporains, de Jack Arnold ou Don Siegel), avec cette ouverture étonnante d’une petite fille courant affolée dans le désert. D’ailleurs, plutôt qu’anticommuniste, le film apparaît davantage aujourd’hui comme une méfiance envers la politique militaire du gouvernement, puisque l’action se déroule à Alamogordo (Nouveau-Mexique), où eut lieu le premier essai nucléaire.

C’est certain, Gordon Douglas est en pleine possession de ses moyens et les films qu’il tourne à l’époque, de The Iron Mistress (La maîtresse de fer, 1952, sur la vie de Jim Bowie, inventeur du couteau Bowie-Knife et l’un des héros de Fort Alamo) à la trilogie western interprétée par Clint Walker (Fort Dobbs en 1958, Le géant du Grand Nord l’année suivante et Le trésor des sept collines en 1961), ne démentiront pas cette affirmation.

Qu’est-ce qui déplaît aux critiques dans l’interprétation de Robert Evans, futur grand producteur des seventies, dans The Fiend Who Walked the West (Le tueur au visage d’ange, 1958, disponible en DVD chez Sidonis) ? Il y incarne le compagnon de cellule fielleux du héros, Hugh O’Brian, un petit être réellement tête à claques et infantile que l’on ne peut que prendre en pitié. Certes, Evans grimace un peu, certes il lui arrive d’en faire un peu trop, façon Actor’s Studio, mais le personnage réclame ces regards torves et cette bouche mielleuse. On aurait tort de croire que la pénurie de scénarios originaux est un travers de notre époque.

En cette fin des années cinquante, Hollywood se met à recycler les grands sujets de polars pour les transformer en westerns. High Sierra devient ainsi, toujours devant la caméra de Walsh qui a signé la version précédente, Colorado Territory. Douze ans après le mythique Kiss of Death de Henry Hathaway, révélation de Richard Widmark dans le rôle du tueur, la Fox a donc demandé à Douglas de reprendre le sujet avec ce Tueur au visage d’ange. Et le western garde malgré tout tous les ingrédients du film de gangsters, avec le braquage (superbement filmé) qui ouvre le film, la taule, la rémission, les meurtres, la trahison, etc. Bob Evans incarne ici Felix Griffin, un personnage incroyable, un de ceux que Gordon Douglas affectionne : vicelard, cruel et lâche, préférant tabasser les jolies filles que d’affronter les virils cowboys. Il faut le voir, tic qu’il garde tout au long du film et qui est une formidable idée, taillader le bois (des piliers du lit de prison, des poutrelles qui soutiennent une maison), il le faut le voir aussi refuser l’affrontement avec le héros ou faire de sales coups (le verre pilé dans la bouffe d’un forçat) pour comprendre toute la pourriture que trimballe en lui Griffin. Revenons à Douglas et ses scénaristes, Harry Brown et Philip Yordan, dont Tavernier a toujours mis en doute les qualités d’écriture, lui donnant plus facilement le statut de prête-nom pour les écrivains blacklistés, en cette période maccarthyste. Ils cherchent à innover et ils ont dû se casser la tête pour remplacer certaines séquences du film original, la plus connue étant celle où Tommy Udo (Widmark) balance dans les escaliers une mémée en fauteuil roulant. La scène filmée par Douglas est forcément moins forte mais reste néanmoins à la hauteur. Et la façon qu’a Evans de harceler et maltraiter la pauvre Dolores Michaels vaut son pesant de sparadraps.

Pour Gordon Douglas, les années soixante sont mouvementées. Il revient à la comédie, j’allais écrire inepte, en dirigeant Elvis Presley (Le shérif de ces dames, 1962), Bob Hope (Call Me Bwana, 1963) et Jerry Lewis (Tiens bon la rampe Jerry, 1966). Tourne un biopic sur Jean Harlow en 1965 et un remake très décrié par ceux qui l’ont vu du Stagecoach de Ford (La diligence vers l’Ouest, 1966). Et la suite des aventures d’un pseudo James Bond, F comme Flint (1967), interprété par James Coburn. Un de ces films dont doit raffoler Mike Myers, source d’inspiration certaine pour ses Austin Powers. C’est aussi la décennie où il nous livre deux nouveaux westerns, Rio Conchos (1964, disponible en DVD chez Sidonis) et Chuka le redoutable (1967). À revoir le premier, on comprend l’intérêt qu’il a suscité à l’époque de sa sortie, avec ses personnages plutôt barrés, tel Edmond O’Brien en officier sudiste vivant dans une somptueuse demeure en construction, qui n’existe que par sa façade.

Tony Rome (Tony Rome est dangereux, 1967) marque les retrouvailles de Gordon Douglas et Frank Sinatra treize ans après Young at Heart (Un amour pas comme les autres), trois ans après Les sept voleurs de Chicago. Ce sera le début d’une trilogie poursuivie avec The Detective (Le détective ) et Lady in Cement (La femme en ciment), tous deux de 1968. Ce film est typique des polars de la fin des années soixante (on pense également aux deux films mettant en scène Harper, que jouait Paul Newman) : de la violence, des filles sexy, beaucoup d’humour et un héros qui ne se prend pas réellement au sérieux quand il risque beaucoup plus que sa paie. Outre le plaisir que l’on prend à suivre le scénario de Marvin Albert et Richard Breen, outre la technique confondante (les prises de vues de Joseph Biroc qui, à la même époque, travaille beaucoup pour Robert Aldrich), outre la filière Sinatra (Frankie lui-même et sa fille Nancy, qui chante le générique sur une musique de Lee Hazlewood), on appréciera le casting avec son trio de beautés (Jill St. John, Gena Rowlands et Sue Lyon) et le coup de main/coup de chapeau au grand boxeur Rocky Graziano, dont Robert Wise a retracé les débuts dans Somebody Up There Likes Me (Marqué par la haine, avec Paul Newman), qui apparaît ici très fugitivement.

The Detective (Le détective, 1968), bien que toujours incarné par Frank Sinatra, marque une rupture dans le ton, ici plein d’amertume. C’est à peine si l’humour légendaire de Gordon Douglas apparaît çà ou là. Le flic qui se trouve au cœur du récit se confronte à un monde de moins en moins adapté à ses principes. Ses collègues de travail sont brutaux et homophobes, ce qui lui déplaît fortement. Son chef pratique la culture du résultat, ce qui met à mal l’honnêteté foncière de notre héros. En cette époque de troubles estudiantins, des cinéastes commencent à remettre en cause certains principes fondamentaux de la police. Fait nouveau ici : l’enquête traite de façon précise d’homosexualité (on entend même le mot vaseline) et la nymphomanie est également de la partie (Lee Remick, dans le rôle de l’épouse de Sinatra, va dans les hôtels coucher avec le premier venu). Plus le film avance et plus le personnage joué par Sinatra est en décalage, pas cynique pour un dollar : il se désole ainsi que beaucoup de jeunes filles de 19 ans soient droguées, prostituées et aient déjà été emprisonnées. Côté mise en scène, Douglas met une fois encore toute son énergie à filmer des séquences de poursuite, comme celle où Sinatra course Tony Musante sous les pontons d’une plage. Et prend plaisir à montrer le sadisme policier, représenté par Robert Duvall et Ralph Meeker : l’interrogatoire de Musante est assez ahurissant, suivi par celui d’un vieux concierge que l’on met à poil, suivant en cela les méthodes employées dans les camps de concentration. Le pire est que cette dernière idée vient d’un jeune flic noir (Al Freeman Jr). Écrit par Abby Mann (qui a beaucoup travaillé pour Stanley Kramer et signera plus tard les scripts de la série Kojak), le scénario décline ainsi tout au long du film cette désillusion.

Après la parenthèse de The Detective, Sinatra réendosse la décontraction d’Anthony Rome, le privé de Miami, dans Lady in Cement. On ne change pas une équipe qui gagne : même vedette, même scénariste, même équipe technique. La musique très sixties de Hugo Montenegro emballe l’enquête, traitée encore plus sur le mode de la comédie. Yachtman fauché, Sinatra se balade parmi les riches (tous acoquinés à la mafia) et va, de temps en temps, écluser une bière et goûter au barbecue de son ami le flic intègre (Richard Conte). Ce lieu de vie, une maigre pelouse entourée de grillage au bord d’un canal, tranche avec les somptueuses villas avec piscine peuplées de jolies filles dans lesquelles Rome pousse ses investigations. Gag : Dan Blocker, célèbre participant de la série télévisée Bonanza, est ici un sympathique colosse. Une scène le montre face à la télé. On ne voit pas ce qu’il regarde mais la musique est celle de… Bonanza. Une autre private joke, dans le flot de la conversation amusante écrite par Marvin Albert et Jack Guss : Sinatra évoque une femme qui aimait les toréadors, allusion directe à son ex Ava Gardner. Signalons encore la présence, sur une autre télévision, de la série Daniel Boone, écrite par… Jack Guss.

They Call me MISTER Tibbs (Appelez-moi MONSIEUR Tibbs, 1970) redonne à Sidney Poitier le rôle du détective Virgil Tibbs qu’il avait créé dans le pamphlet anti-raciste qui n’a pas pris une ride aujourd’hui, Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night, 1967, de Norman Jewison). Tibbs délaisse la campagne redneck dans laquelle il s’était paumé dans le précédent film pour le décor urbain de San Francisco (un an avant Dirty Harry). Ici, Douglas ne décrit curieusement aucune tension raciale mais des tensions sociales entre la rue et la police. Lorsque le détective noir récupère dans un tripot le concierge noir (Juano Hernandez) qu’il recherche, ce dernier est défendu par des malfrats blancs. Rien n’est monochrome : les flics sont noirs et blancs, les prostituées noires et blanches, les enfants qui jouent noirs et blancs,
les gens dans la rue, les amis noirs et blancs et, à travers un récit d’apparence somme toute assez banale, le cinéaste nous livre une vision du monde beaucoup plus progressiste que les films contemporains. Douglas ajoute aussi à l’histoire policière la chronique de la vie privée de son héros. Voir les très belles scènes de Sidney Poitier avec son jeune fils (George Spell), surpris à fumer ou à ne pas vouloir ranger sa chambre.

Homme de son temps, prêt à se saisir des modes cinématographiques, Douglas filme son scénario comme les nombreux polars de ces années soixante-dix : avec une image sale, pas très bien éclairée, dans un style qui rappelle la blaxploitation. Ce qui ne l’empêche pas, loin de là, de faire émerger, tels des icebergs révélateurs d’un talent sûr, quelques images surprenantes : filmé par-dessous son bureau, Anthony Zerbe se penche : son visage apparaît face à la caméra qui surprend, en le suivant, Sidney Poitier, assis dans un canapé, et dont l’image surgit entre le bureau et le sol. Ou ce plan tarabiscoté de l’accident de voiture, caméra renversée, le blessé filmé droit avec le volant à gauche. Ajoutons à cela la musique de Quincy Jones qui ponctue alertement l’enquête pour comprendre que la seconde aventure de Tibbs est tout à fait fréquentable.

Ultime western dirigé pour le cinéma (laissons de côté le remake de Nevada Smith confectionné pour la télé), Barquero (1970) est, lui aussi disponible en DVD chez Sidonis. Si l’on en croit le site américain Imdb, c’est un réalisateur de télévision, Robert Sparr, qui aurait dû diriger le film. En repérage avec le chef op Gerry Finnerman (celui de Mister Tibbs) au-dessus du Colorado, son avion se crasha et Sparr y laissa la vie. Gordon Douglas fut appelé à la rescousse pour reprendre les commandes de Barquero et Finnerman, rescapé de l’accident, continua d’en assurer la photographie.

Avec ce film, le héros douglassien s’affirme pour ce qu’il est : un empêcheur de tourner en rond, voire de traverser en long. Bref, un Emmerdeur majuscule. Ses premières lignes de dialogue campent d’entrée le bonhomme. Un gamin, admiratif de la façon dont il tire sur la corde pour faire avancer sa barge, voit sa carabine. “Vous avez tué des Indiens ?Non, lui répond gentiment le barquero. Mais j’ai scalpé des petits rouquins dans ton genre.”

Mettons les choses géographiquement au point. Nous avons, à gauche sur l’écran, cette bande de pilleurs de banque qui cherchent à se mettre à l’abri du shérif. Jusque là, rien de plus logique. A droite sur l’écran, s’étend le paradis mexicain, d’où personne ne viendra les déloger, du moins dans un premier temps. Entre les deux, une rivière à franchir. Il existe en Amérique, les chansons en parlent, beaucoup de rivières à traverser. Tellement que ça en devient un symbole. Donc, sur ce symbole (et le Rio Grande est LE symbole américain), règne en maître, tel Charon sur le Styx, le Barquero (Lee Van Cleef). Ce barge sait mener la sienne, qui refuse le passage aux bandits en allant se réfugier sur l’autre rive et en tirant sur les radeaux que ceux-là construisent. Dans ces années soixante-dix, les critiques ont déjà écrit que La horde sauvage avait signé le crépuscule du western américain, genre dont les Italiens faisaient à présent les délices de leurs spectateurs. Depuis le milieu de la décennie précédente, les ragazzi regardaient de haut leurs cousins d’outre-Atlantique le sourire aux lèvres, renouvelant à grands coups de cache-poussière, de gros plans et de techniscope les codes sacrés de leurs aînés. Barquero serait donc, à en croire la publicité notée sur la jaquette du DVD, “le plus italien des westerns américains”. Qu’il ressemble à un western spaghetti est indiscutable, d’autant plus que Lee Van Cleef s’est illustré dans pas mal d’entre eux. Mais Barquero se place aussi dans la lignée de ceux réalisés par Sam Peckinpah que plusieurs noms, au générique du film de Gordon Douglas, évoquent : Warren Oates, Mariette Hartley, John Davis Chandler. Comme les forts en gueule de Peckinpah, Lee Van Cleef voit se profiler le futur sans sympathie aucune : bientôt, lui dit-on au début du film, vont se construire ici une église et une école. La civilisation arrive à grands pas. De même, le personnage interprété par Forrest Tucker (déjà embauché par Douglas dans The Nevadan) ressemble à celui qu’incarne Edmond O’Brien dans La horde sauvage.

Signé par George Schenk (qui travaille aujourd’hui sur la série NCIS) et William Marks, le scénario va comme un gant à Gordon Douglas qui donne ici le meilleur de lui-même. Mais, curieusement, ce sera son chant du cygne. Son film suivant, Skin Game (1971), est un modeste western plein d’humour que signe le seul Paul Bogart (Douglas n’aurait-il donné qu’un petit coup de pouce ?). Quant à Slaughter’s Big Rip-Off (1973, L’exécuteur noir), c’est la suite de Slaughter de Jack Starrett, deux films réalisés en pleine mode de la blaxploitation. Mais ni le western ni le film d’action black n’apportent du crédit supplémentaire à Gordie.

Une ultime aventure cinématographique prouvera que les fins de carrière sont souvent surprenantes et qu’il n’est pas donné à tout le monde de livrer, en guise de dernières images, Frontière chinoise ou Les gens de Dublin. Douglas tente en 1977 Viva Knievel et finit sur un vague polar interprété par un motard plutôt ridicule… et Gene Kelly. Barquero est déjà loin et le petit père nous laisse sur notre faim. Un sadique, je vous dis.



« Mondwest » de Michael Crichton : la petite course autour du monde

Mondwest raconte, vingt ans avant Jurassic Park de Steven Spielberg (dont Michael Crichton a écrit le scénario adapté de son propre roman), comment un rêve d’idéaliste se transforme brutalement en un terrible cauchemar, avec pour décor un parc d’attractions hyper-technologique. Si le film de Spielberg s’attachait à développer des problématiques liées à des peurs gravitant autour de la génétique, celui de Crichton mettait en relief les craintes de son époque : progrès de l’électronique, évolution de la robotique, accroissement des besoins humains en loisirs et attractions en tous genres, et un thème que reprendra son futur avatar : prédominance de l’hubris humaine face à une nature qui s’avère plus efficiente. Les dinosaures de Spielberg étaient, deux décennies avant, remplacés par des robots qui finissaient eux aussi par combattre leur déterminisme et affronter leurs ennemis les hommes, dans un jeu soudain devenu réalité.

Dans Mondwest, cela dit, le rêve n’est pas personnifié par un brouillon de John Hammond, et Crichton choisit de faire un film plus direct et pragmatique que ne le sera son roman Jurassic Park. L’idéalisme candide du créateur n’a pas ici de raison d’être : le monde de Mondwest ressemble à l’Univers vu par les astrophysiciens, né d’une impulsion peut-être intelligente mais abandonné depuis par celui qui en est à l’origine. Les visages anonymes qui se succèdent derrière les écrans d’ordinateur, les vidéosurveillances et les outils de réparation des robots ne font pas longtemps illusion : le parc d’attractions montré par le réalisateur est un lieu mort, peuplé de figures vides, de pantins animés par une foi vacillante. Ils pourraient être substitués par d’autres visages tout aussi anonymes ; et rien ne prouve par ailleurs que les techniciens humains qui s’affairent dans les coulisses ne sont pas eux-mêmes de complexes machines laissées là en héritage pour donner l’illusion du contrôle.

L’histoire nous propulse en 1983, avenir pas si lointain de l’époque de production du film. Le village-vacances de Délos – en référence à l’île grecque dédiée à Poséidon – propose à ses participants, au prix exorbitant de 1 000 dollars la journée, de devenir les acteurs de mondes pittoresques tirés d’époques révolues : western, Moyen-Age et Rome antique. Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin) choisissent de vivre une semaine dans le décorum du western. La particularité de ce parc d’attractions d’un nouveau genre tient en ce que les habitants des mondes sont partagés entre les visiteurs et des robots d’apparence humaine, ceux-ci jouant leur rôle au mieux pour plaire aux riches touristes – ils se battent en duel, se blessent, meurent, couchent, selon les besoins et les envies. Dans les premières heures, le sceptique (et limite benêt) Peter Martin se plaint du monde-western : « C’est du chiqué ! » lance-t-il en arrivant au saloon avec son compagnon. Mais l’apparition soudaine du « Gunslinger » sans nom et le premier duel contre Martin achèvent de prouver à celui-ci qu’à Délos, le faux ressemble furieusement à du vrai.

Dans le rôle du Gunslinger, Yul Brynner reprend les codes vestimentaires du personnage célèbre qu’il incarnait dans Les Sept mercenaires de John Sturges (1960), la parole en moins. Sa rigidité, son mutisme, sa détermination – toute robotique – ne laissent entrevoir aucun espoir lorsque le mécanisme se met en branle pour tuer. Du fait d’un dysfonctionnement qui s’étend comme un virus chez les machines, causant d’abord des pannes inexpliquées avant de les rendre agressives, les principaux adversaires de chaque monde – Gunslinger pour le western, chevalier noir au Moyen-Age – perdent les pédales et s’en prennent aux visiteurs jusqu’à la mort. Les engins implacables imaginés par Michael Crichton préfigurent l’inflexibilité du Terminator dans les deux films éponymes de James Cameron (1984 et 1992) : insensible aux prières et aux regrets, le monstre de métal et de boulons continue inlassablement sa route vers la cible qu’il s’est choisie. La peur provoquée par le Gunslinger provient en outre du fait que, non content d’avoir une visée quasi-parfaite, il suit constamment Martin au ralenti, marchant les doigts dans la ceinture tandis que sa proie s’épuise à la course – et le retrouvant toujours. On pense aussi au Predator de John McTiernan (1987) lorsque la caméra nous fait pénétrer pour quelques plans à l’intérieur du cerveau du Gunslinger : ces images représentant le point de vue du robot procèdent d’une technologie de synthèse tout à fait inédite au début des années 70, et chacune d’elles pouvait réclamer un travail de huit heures. (Dans sa suite réalisée par Richard T. Heffron en 1976, Les Rescapés du futur, des images 3-D seront utilisées pour la première fois au cinéma.)

Le cinéaste Crichton possède la précision et les vertus narratives du romancier. On retrouve dans Mondwest, comme plus tard dans Runaway, l’évadé du futur (1984), cette ambition scientifique et ce goût pour la technologie qui font ou feront le sel de ses livres – Le Mystère Andromède (adapté par Robert Wise en 1971), Jurassic Park, L’Homme terminal, Sphère (porté à l’écran, avec moins de bonheur, par Barry Levinson en 1998). Médecin et chercheur en biologie, Crichton n’a jamais hésité à poser des questions précises et angoissantes sur le devenir biologique des êtres vivants, et ce n’est sans doute pas un hasard s’il commençait, dans Mondwest, son premier long-métrage en tant que réalisateur, par s’interroger sur la place prise progressivement par les machines dans notre société – thématique à nouveau développée dans Runaway.

Revoir le film aujourd’hui en DVD permet encore d’apprécier l’avant-gardisme dont fait preuve Crichton dans le domaine des univers virtuels. Si l’on se réfère simplement au principe du village-vacances de Délos – trois mondes-époques destinés à l’immersion du participant – en regard des loisirs qui dominent la scène mondiale depuis vingt ans, on pense tout de suite à l’importance prise par le jeu vidéo dans le domaine ludique, et on constate combien l’idée de Crichton trouve son prolongement dans l’enjeu de ce loisir : l’intégration d’un joueur à un espace-temps virtuel choisi parmi les grands moments de l’Histoire comme autant de véhicules d’un puissant imaginaire pédagogique. On tue à Délos de la même manière qu’un avatar se débarrasse d’une entité artificielle dans n’importe quel jeu vidéo ; on s’habille et on choisit ses accessoires (une scène où Martin et Blane sélectionnent chapeaux et pistolets avant de pénétrer de plain-pied dans le « Westworld ») comme le joueur avant que le jeu ne commence véritablement, notamment dans les jeux massivement en ligne qui réclament la construction complète d’un personnage ; enfin, on se moque ici des conséquences de ses actes, à la façon des joueurs de Grand Theft Auto (dans lequel le joueur incarne un brigand commettant larcins et autres actes délictueux dans une métropole) projetant dans l’écran leurs fantasmes les plus indicibles, depuis le meurtre jusqu’à la fréquentation de filles de joie. Crichton ne se rendait évidemment pas compte alors du chemin que suivrait, des années plus tard, l’industrie du loisir électronique (pour rappel, Pong date de 1972 et la console familiale Attari de 1976), mais il intégrait néanmoins les éléments ludiques de la comédie burlesque façon La Grande course autour du monde (Blake Edwards, 1962), notamment lors de la scène de pugilat au saloon, et ceux, angoissants, du thriller scientiste (sur le mode : si la technologie nous échappe elle risque de se retourner contre nous). Rares sont les films qui fusionnent aussi bien passé et futur, tradition du cinéma de genre et avancées techniques de l’image, discours conservateur (seuls les riches peuvent se payer ce genre de vacances) et visées progressistes. Un constat qui rend de facto Mondwest parfaitement indémodable, en DVD comme dans sa version inédite Blu-ray.

Eric Nuevo

DVD et Blu-ray Aventi, sortie le 3 avril



Il était trois fois dans l’Ouest : sur La reine des rebelles, Les rebelles de Fort Thorn et Le juge Thorne fait sa loi (Sidonis)

C’est un rendez-vous désormais très attendu par tous les amateurs de westerns : la sortie régulière, chez Sidonis, de petites perles ou de films totalement inédits sur nos écrans. Regardons de plus près trois d’entre eux.

La reine des rebelles

Il existe de nombreuses raisons à l’envie de voir un film : le sujet, le réalisateur, les acteurs… Pour La reine des rebelles (Belle Starr, the Bandit Queen, 1941), ce n’est pas tant le réalisateur, Irving Cummings, qui suscite la curiosité que la présence au générique de ce film de la Twentieth Century Fox de Gene Tierney et Dana Andrews, le coupe vedette mythique de Laura et de Mark Dixon détective. Tous deux avaient déjà figuré dans un film de John Ford cette même année (Tobacco Road) et se retrouveront encore dans Iron Curtain en 1948. Mais ici, Dana Andrews n’a encore qu’un rôle subalterne, celui d’un officier nordiste amoureux de la flamboyante Belle Shirley (Gene Tierney), une sudiste convaincue qui tombera dans les bras de Sam Starr, farouche rebelle sudiste (Randolph Scott). Dans ce triangle amoureux, la caméra n’a d’yeux que pour une déesse. Patrick Brion, dans le bonus, fait remarquer que Belle Starr se place dans la lignée d’Autant en emporte le vent, sorti deux ans auparavant. Même paysage sudiste, même demeure aux colonnades, même femme forte qui ne veut pas s’en remettre au sort et décide de prendre son destin à deux mains. Dans ce rôle, Gene Tierney est aussi flamboyante que ne l’était Vivien Leigh.

Comme le conseillera John Ford quelques années plus tard, Cummings et son scénariste Lamar Trotti choisissent d’imprimer la légende. Dans la réalité, Belle Starr, mariée une première fois à un voleur abattu par le shérif à sa poursuite, rejoint le gang de Sam Starr, l’épouse et planifie plusieurs vols de chevaux et autres méfaits. Rien de bien ébouriffant et surtout pas grand chose à voir avec ce côté sudiste et rebelle que le film lui octroie, même si la belle Belle a vu son frère tué par les nordistes et a servi d’agent aux troupes sudistes, fréquentant d’ailleurs, au passage, Quantrill, les frères James et les frères Younger, autant de personnages de l’ouest pas forcément recommandables.

Dans La reine des rebelles, c’est donc Gene Tierney qui règne d’une main de fer sur la troupe. Méritant totalement le prénom de son personnage, Gene est un atout de taille dans la vision de ce film qui, convenons-en, reste assez conventionnel si ce n’est, toutefois, l’originalité de la place accordée aux femmes. Elizabeth Patterson, par exemple, en mégère que personne n’a jamais réussi à apprivoiser, pas même son mari (Chill Wills), n’hésite pas à tirer au fusil sur tout ce qui bouge. Belle Starr est de cette trempe-là, tout en étant bien entendu beaucoup plus féminine que la trouble-fête précitée.

La reine des rebelles repose sur une jolie idée de légende et d’immortalité, qui démarre et clôt le sujet. Elle est très certainement à mettre au crédit de Lamar Trotti, un scénariste qui savait jongler avec bonheur entre le mythe et la réalité (voir le très beau Vers sa destinée qu’il écrivit pour Ford sur la jeunesse de Lincoln). Il conclut son histoire par une séquence particulièrement réussie, que l’on me gardera bien de dévoiler ici.

On peut convenir que Gene Tierney est l’une des plus belles actrices des années quarante à Hollywood. Elle n’est bien sûr pas la seule et Linda Darnell, héroïne des Rebelles de Fort Thorn, se pose là. Cette piquante brune texane, souvent vouée aux rôles exotiques (Mexicaines, Indiennes) avait déjà, à l’époque du tournage des Rebelles, affronté plusieurs démons, liaisons terribles avec Howard Hughes et Joe Mankiewicz, alcoolisme, etc.
Les rebelles de Fort Thorn (1950, Two Flags West, Robert Wise) a le même point de départ que Major Dundee (1964) de Sam Peckinpah : prisonniers dans les geôles nordistes, des soldats sudistes acceptent de porter l’uniforme de l’Union pour combattre les Indiens… en pleine guerre de Sécession. Ce qui semble motiver Robert Wise dans ce western atypique, c’est le rejet de la guerre, quelle qu’elle soit. Pas plus les combats fratricides des soldats blancs que ceux qu’ils livrent contre les Indiens ne trouvent grâce à ses yeux. D’où le superbe finale qui transforme un happy end traditionnel en une victoire au goût amer.

Trois grandes figures masculines traversent le film : le colonel sudiste (Joseph Cotten), qui trahit son uniforme dans l’espoir d’une fuite vers le Sud ; le commandant du fort (Jeff Chandler), un major que sa claudication (due à une blessure de guerre ?) a éloigné des combats de la guerre civile, ce qui lui fait vouer une haine aussi farouche que commune envers les Confédérés et les Indiens ; un capitaine au cœur noble (Cornel Wilde) qui, bien que nordiste, fait confiance à Cotten et à ses hommes. Entre ces trois là, se dresse une silhouette : la belle Elena, veuve du frère du major. Les trois, c’est flagrant, sont amoureux d’elle mais aucun ne peut avouer ses sentiments : le premier est son beau-frère et dirige le fort, le second hésite à se déclarer tout en roucoulant. Le troisième, enfin, qui trouve la donzelle lui aussi à son goût, a d’autres chats à fouetter et cherche à reprendre l’uniforme gris, celui des sudistes, qu’il regrette d’avoir ôté.
Dans ce festival de non-dits, Robert Wise affirme haut et fort, à cinq ans du grand conflit mondial, son dégoût de la guerre. L’héroïsme n’est pas spécialement mis en valeur et la manière qu’a Jeff Chandler de traiter les Indiens est tout sauf honorable. Le choix de l’acteur est d’ailleurs judicieux : Il vient de tourner cette même année 1950 La flèche brisée (Broken Arrow de Delmer Daves), film dans lequel il incarne le grand chef apache Cochise et pour lequel il obtiendra l’Oscar du meilleur second rôle. Chandler reposera sur sa tête la longue chevelure blanche de l’Indien dans Au mépris des lois (The Battle at Apache Pass, 1952, de George Sherman) et Taza, fils de Cochise (Taza, Son of Cochise, 1954, de Douglas Sirk). Le voir ici interpréter un officier raciste en dit long sur l’état d’esprit de Wise.


La violence de l’attaque du fort et la mort hors cadre de deux des principaux personnages (ne comptez pas sur moi pour que je vous révèle lesquels), hors cadre et glaçante surtout pour l’un des deux, prouvent également combien Wise est un libéral, bousculant les idées toutes faites. Sa grande force est aussi de ne pas rendre monolithiques tous ces êtres qui se débattent dans cette aventure. Tous ont des zones d’ombres, ce qui les rend encore plus passionnants.
Comme d’habitude dans cette collection de westerns de légende, Patrick Brion et Bertrand Tavernier interviennent dans les bonus et enrichissent nos connaissances, tant sur le film que sur la période. Tavernier fait remarquer que le film présente quelques incohérences et des problèmes de géographie (la situation du fort par rapport à l’espace environnant). Il va de soi que, loin d’être parfait, ne postulant pas au rang de chef d’œuvre, Les rebelles de Fort Thorn n’en est que plus intéressant.

Dans l’Ouest lointain, les forts ne sont pas les seuls à s’appeler Thorn. Les juges aussi, surtout lorsqu’ils ont la carrure de Joel McCrea. Le juge Thorne (avec un E), héros de Stranger on Horseback (1955, Jacques Tourneur), prête son nom au titre français que l’on a donné au film, Le juge Thorne fait sa loi. Un titre aussi ridicule que les couleurs sont bizarres (elles sont en Ansco Color et non dans l’habituel Technicolor). Cet étranger qui arrive en ville comme il en repartira, à dos de cheval, est dans la lignée du héros de western tel qu’on se le représente dans les années cinquante, seul contre le groupe. C’est Gary Cooper qui, dans Le train sifflera trois fois (1952, High Noon, Fred Zinnemann), se voit refuser l’aide de tous face aux méchants qui veulent lui trouer la peau. C’est John Wayne qui, pour des raisons diamétralement opposées, refuse dans Rio Bravo (1959, Howard Hawks) l’aide de quiconque, si ce n’est un vieux boiteux, un ivrogne et un freluquet pour tenir tête à une bande de malintentionnés. Les spécialistes soulignent d’ailleurs que Zinnemann était de gauche et antimaccarthyste, ce qui n’était pas forcément le cas de Hawks. Doit-on poser sur Stranger on Horseback de Tourneur une telle grille de lecture politique ? On a beau essayer, on n’y arrive pas. Par contre, comme l’explique Bertrand Tavernier dans un des bonus, Joel McCrea était un membre de la Christian Science et, en tant que tel, non-violent. C’est pour cette raison que son imperturbable juge Thorne ne porte pas d’arme, sait se défendre d’un seul coup de poing contre le premier emmerdeur venu, et n’utilisera son fusil qu’en dernier recours. Car le juge ne fait pas sa loi mais applique LA loi, celle qui dit qu’un homme accusé de meurtre (le fils du potentat local) doit être jugé par un tribunal. On peut comprendre Tavernier lorsqu’il raconte qu’il avait été déçu par sa première vision du film. Il est vrai que Jacques Tourneur, avec des films d’épouvante comme La féline ou Vaudou, avec des films noirs tels que La griffe du passé ou Nightfall, avec des westerns comme Le passage du canyon ou des films de guerre dans la lignée de Berlin Express nous a habitués à beaucoup mieux. Or, Tavernier nous donne une magistrale démonstration du talent de Tourneur dans Stranger on Horseback, avec une mise en scène en sourdine, des acteurs formidables (en particulier John Carradine) et des séquences très belles : celle de l’arrivée de McCrea qui longe un enterrement ou le moment où il traverse la ligne des ennemis et fait s’éparpiller leur groupe.

Il est clair que Stranger on Horseback est un film qu’on ne peut se contenter d’avaler pour passer au suivant. Si on le fait, il risque de ne pas laisser de grandes traces dans la mémoire. Il mérite au contraire qu’on prenne le temps de mieux l’analyser, de le revoir, de ne pas s’intéresser qu’à l’action principale mais plutôt à la manière dont elle est racontée, sans coup d’éclat mais avec une maîtrise étonnante.

Jean-Charles Lemeunier

DVD parus le 17 janvier 2012



"Hindenburg : l’ultime odyssée" de Philipp Kadelbach

Le 6 mai 1937, au terme d’une traversée de l’Atlantique sans encombres, le dirigeable Hindenburg prend feu. En quelques minutes, ce joyau des airs, fierté et emblème de la nouvelle Allemagne Nazie, disparaît dans les flammes, provocant la mort de 35 personnes sur les 97 qu’il transportait, voyageurs et membres d’équipage.

Le traumatisme causé par la perte de ce géant, politique pour le IIIeme Reich qui en avait fait une vitrine, autant que sociale par l’impact qu’eurent les images capturées sur place par les agences d’actualités, ont fait entrer la petite histoire dans la grande. Le Hindenburg marquera l’inconscient collectif mondial, précipitera la disparition des zeppelins, remplacés par les avions de ligne qui s’écraseront de temps à autre, encore aujourd’hui, sans que cela ne remette en cause leur exploitation.
Déjà abordée en 1975, en pleine période du film catastrophe, par Robert Wise (The Hindenburg, avec George C.Scott), la catastrophe est revisitée en 2011 par un téléfilm de luxe produit par la chaine RTL qui nous arrive aujourd’hui en dvd et Bluray.

Alors que l’Allemagne négocie âprement la levée de l’embargo qui l’empêche d’acheter aux Etats-Unis des matières premières essentielles, notamment l’hélium qui permettrait aux engins de la compagnie zeppelin de ne plus voler à l’hydrogène, plus dangereux, l’ingénieur Kröger apprend qu’une bombe a été introduite à bord du Hindenburg. Il embarque à bord du vaisseau, bien décidé à prévenir la catastrophe et par là même, sauver la jeune Jennifer dont il est tombé amoureux et dont le père, un richissime homme d’affaire américain, semble en savoir long sur le complot.

Sur un canevas classique, maint fois éprouvé, ce nouvel Hindenburg déroule son histoire avec une certaine efficacité, sans génie mais avec un vrai savoir faire et se laisse suivre agréablement.
Un budget conséquent de 10 millions d’euros est mis au service d’une reconstitution historique de qualité, qui n’est pas sans rappeler le travail de la télévision britannique sur les adaptations de ses classiques littéraires, le point fort de ces 2×90 minutes, encore que la coupe de cheveux du héros, qui faisait à l’époque Führer, ne se révèle à la longue agaçante.
Les scénaristes s’amusent avec les faits et les interrogations historiques (la thèse de l’attentat fut longtemps envisagée par les commissions d’enquête et d’ailleurs retenue par le film de Wise comme cause de la catastrophe), tressant un écheveau de lignes narratives dans lequel ils finissent malheureusement par se perdre, certaines histoires n’étant pas vraiment bouclées, ou de façon trop brusque. De même, l’oeuvre peine à s’achever, un dernier rebondissement vite expédié rallongeant inutilement une oeuvre qui aurait sans doute gagné à être un peu plus ramassée.

Il n’empêche que malgré ces défauts, cet Hindenburg ambitieux se laisse regarder sans déplaisir et que la copie proposée rend honneur au travail de reconstitution. Gros point noir toutefois, pourquoi ne présenter au spectateur que la version française et faire l’impasse sur la piste originale ? Sur un Blu-ray vendu au prix fort, c’est inexcusable.

Julien Taillard

Hindenburg : l’ultime odyssée est disponible à la vente, en DVD et Bluray, depuis le 1er février 2012

Bande-annonce :



La Martienne diabolique + Fusée pour la Lune (Bach Films)

S’il ne fallait retenir qu’une chose de Devil Girl from Mars (La Martienne diabolique de David MacDonald, 1954), ce serait bien sûr la silhouette de son actrice principale, Patricia Laffan. Hiératique, vêtue de cuir noir, imperturbablement méchante, elle est cette Martienne qui, fraîchement débarquée de sa soucoupe, parle d’enlever un Terrien et de détruire la planète entière.

Ce film de science-fiction britannique est un peu le chaînon manquant entre ce qui se faisait outre-Manche dans les années trente (l’étonnant Things to Come, écrit par H.G. Wells) et ce qui démarrera quelques années plus tard sous l’égide de la Hammer (la série des Quatermass). A ceci près que Patricia Laffan apporte à La Martienne diabolique ce que n’avait pas Things to Come et n’aura pas Quartermass Xperiment : une dimension sexuelle certaine, mâtinée de SM. Car Nyah, le personnage qu’interprète Patricia, n’a pas que la parure de la dominatrice, elle l’est totalement.

La Martienne diabolique est un film statique et ce n’est pas dans ses péripéties qu’il faut chercher la fascination qu’il peut exercer aujourd’hui. Il se déroule dans une auberge de la campagne écossaise, lointain écho des 39 marches de Hitchcock. Dans ce huis-clos s’agitent plusieurs personnages stéréotypés : les patrons de l’auberge, elle radine et lui porté sur la boisson alcoolisée (Sophie Stewart et John Laurie, justement l’un des interprètes du film de Hitchcock). La sémillante employée de l’auberge est incarnée par Adrienne Corri. Remarquée dans Le fleuve de Renoir, elle sera, vingt ans après, la femme violée dans Orange mécanique de Kubrick. Son amoureux (Peter Reynolds), plutôt brave type, est recherché par la police. La belle Hazel Court joue un mannequin réfugiée ici pour se cacher d’une déception amoureuse. Après quelques films d’horreur tournés dans son pays natal, quelques-uns signés par Terence Fisher, elle fera une escapade hollywoodienne le temps de s’inscrire aux génériques de trois films du cycle Edgar Poe, réalisés par Roger Corman.

Il y a encore un vieux professeur (Joseph Tomelty) débarqué là à la recherche de météorites, flanqué d’un journaliste beau gosse, séducteur, donnant facilement le coup de poing comme le sont tous les journalistes et parfois les critiques de cinéma (Hugh McDermott).

Contrairement aux films américains de la même époque, les extraterrestres ne symbolisent pas ici les communistes. Il existe toutefois une parenté certaine avec The Day the Earth Stood Still (Le jour où la Terre s’arrêta, Robert Wise, 1951), non pas pour le message (en pleine guerre froide, Wise ne signe pas un film anticommuniste) mais pour certains éléments : la soucoupe volante, un seul occupant humain (anglais, nez long, imperturbable), un robot. Parlons-en, du robot ! Celui de La Martienne diabolique fait sourire. Reconnaissons malgré tout qu’il arrive deux ans avant le fameux Robby de Forbidden Planet (Planète interdite de Fred McLeod Wilcox, 1956).

Sur Mars, explique Nyah, les hommes et les femmes se sont faits la guerre et les hommes ont perdu. C’est bête, d’autant plus que la diabolique Martienne insiste pour repartir chez elle avec un spécimen mâle de l’espèce humaine avant de détruire la Terre. Les mecs, dans le film, font semblant de ne pas se bousculer au portillon pour y aller. Mais tous, à part un gamin d’une dizaine d’années qui ne pipe mot, prétextent le sacrifice pour embarquer, seul homme, sur une lointaine planète peuplée de gonzesses. Et pas des plus moches. Ben voyons ! Il était malin Howard Hawks qui, trois ans plus tôt, s’époumonait « Watch the skies », pas forcément pour la menace rouge comme on l’a cru jusqu’ici.

Dans Fusée pour la Lune (Missile to the Moon, Richard E. Cunha, 1958), les choses sont encore plus claires pour Tommy Cook et Gary Clarke. Ces évadés qui, pour fuir les flics à leur poursuite, se cachent dans une fusée, sont deux petits veinards. Pour des raisons qu’il est inutile d’expliciter, la fusée décolle avec nos deux gaillards et va se poser sur la Lune habitée, je vous le donne en mille, par Miss Floride, Miss New Hampshire, Miss État de New York, Miss Minnesota, Miss Illinois, Miss Allemagne, Miss Yougoslavie et Miss France. Rien que ça !

Bon, il y a bien aussi quelques hommes de pierre et une croquignolette araignée géante à mourir de rire. Remake de Cat-Women of the Moon (1953) d’Arthur Hilton, que l’on peut également se procurer chez Bach Films, Fusée pour la Lune est produit par Astor Pictures et mollement dirigé par Richard Cunha. Malheureusement pas par le grand Jack Arnold qui, lui, s’y connaissait en arachnides turpides (Tarantula, L’homme qui rétrécit).

Inutile d’ajouter que c’est un grand plaisir que de pouvoir découvrir enfin des films rendus mythiques par des bouquins comme “Craignos Monsters”. Le manque de moyens donne de l’imagination au moins créatif des hommes. Les effets spéciaux sont certes… très spéciaux mais admirez les costumes. Les coiffures (ah ! la coiffure de la reine !).

Et la façon de pouvoir respirer lorsque la fusée décolle et qu’on est malencontreusement bloqués dans le compartiment inférieur ? Il faut voir Cathy Downs et Richard Travis porter à leurs nez un simple masque à oxygène et s’en sortir. Neil Armstrong peut bien rouler des mécaniques, il n’a pas fait tout ça !

Je pense toujours à cette réaction du grand Vittorio Cottafavi qui, de mélos en péplums, n’a jamais pu porter à l’écran les vrais sujets qui lui tenaient à cœur. Il était venu présenter Les légions de Cléopâtre à Valence et les cinéphiles ravis le harcelaient de questions sur ses films. “Comment voulez-vous que je vous parle d’eux ? C’est comme si vous demandiez à un père de vanter son fils qui est boiteux et bossu, qui ne voit pas bien ? Je les aime mais j’ai des difficultés à le faire.”
Fusée pour la Lune est certes un peu bancal. Et sans doute qu’il ne pisse pas loin. Ni qu’il en fout plein la vue. Autant de raisons suffisantes pour apprécier ces petits films sympathiques et symptomatiques de leur époque.

Jean-Charles Lemeunier

DVD sorti le 1er février 2012



« TOUTE MA VIE [EN PRISON] » DE MARC EVANS : ACCUSÉ, TAISEZ-VOUS !

Soixante secondes… C’est la durée pendant laquelle – grâce à un compteur placé dans le coin droit en bas de l’écran – le spectateur est mis dans la peau d’un condamné à mort attendant l’exécution de sa sentence, lors du générique de début de Toute ma vie [en prison], coproduit entre autres par l’acteur Colin Firth et sa femme Livia Giuggioli Firth. Puis le compteur s’accélère… Et atteint plus de douze millions de minutes, soit le temps durant lequel Mumia Abu Jamal est incarcéré depuis son arrestation pour le meurtre d’un policier, crime qu’il n’a jamais reconnu.

Deux mois après l’exécution médiatisée en Géorgie de Troy Davis le 22 septembre dernier, qui a également toujours clamé son innocence, le documentaire de Marc Evans (Snow Cake, Trauma, My Little Eye) relate le cas d’un autre afro-américain, lui aussi symbole de la lutte contre la peine capitale aux États-Unis. Coïncidence heureuse, le métrage sort quelques semaines après le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France par François Mitterrand et son Garde des Sceaux d’alors, l’avocat Robert Badinter. Trente ans que la « guillotine » ne fonctionne plus dans l’hexagone. Trente ans qu’un prisonnier américain patiente en attendant le couperet tant redouté. Un prisonnier politique selon beaucoup d’observateurs, l’homme étant un journaliste noir, militant, et membre du parti politique Black Panther.

Malgré la pléthore de films sur le sujet (des documentaires comme le récent Honk ou encore Made In The USA, mais surtout la multitude de fictions, comme ces deux chefs d’œuvre que sont Je veux vivre de Robert Wise et La Dernière marche de Tim Robbins), Toute ma vie [en prison] parvient à trouver un angle d’attaque original par le point de vue de son narrateur, un jeune Anglais, William Francome, né le 9 décembre 1981, soit le jour où Abu Jamal est arrêté à Philadelphie pour le meurtre de l’officier de police Daniel Faulkner. La mère de William, dotée d’une conscience politique aiguë, n’aura de cesse de lui parler de ce prisonnier politique d’outre-atlantique, et c’est tout naturellement que le jeune homme choisira de traverser l’océan afin de tourner un documentaire sur le cas Mumia Abu Jamal, mais débordant de ce cas particulier pour livrer une réflexion plus générale sur la peine capitale et les États-Unis. Malheureusement, à son arrivée à la prison de Green en Pennsylvanie,  William Francome est surpris de ne pas avoir la possibilité de filmer des images du prisonnier, suite à la promulgation d’une loi interdisant l’enregistrement et la diffusion de photos ou de vidéos de prisonniers. La preuve que l’outil législatif est capable de se mettre en marche pour faire disparaître une personnalité gênante que l’on ne veut pas voir occuper l’espace public et médiatique.

Faux témoignages, non respect des règles de préservation de la scène du crime, indices volontairement écartés, sous-représentation de la communauté noire parmi les jurés alors que celle-ci représente presque la moitié de la population de Philadelphie, et – last but not least – un juge raciste qui oublie son devoir de réserve et de neutralité : l’observateur extérieur ne pourrait imaginer qu’il n’y ait pas une révision du procès, tant la première audience manquait d’impartialité. Amnesty International a d’ailleurs qualifié ce procès de parodie judiciaire qui bafoue la constitution fédérale américaine, ce qui théoriquement devrait invalider le procès et, de fait, annuler la peine encourue par Mumia Abu Jamal. Mais l’impressionnant lobbying politique et policier afin de ne pas rouvrir l’enquête synonyme de nouvelle procédure judiciaire ne permet pas d’entrevoir une telle issue à cette affaire. Après l’impossibilité d’un procès un révision (la Cour d’appel a en effet confirmé la culpabilité de l’accusé aux yeux de la justice), le seul enjeu de la lutte concerne la peine : Mumia Abu Jamal sera-t-il condamné à mort ou sa peine sera-t-elle commuée en une peine de prison à perpétuité ?

Le réalisateur Marc Evans.

L’affaire Abu Jamal-Faulkner semble être une plaie que Philadelphie ne souhaite pas rouvrir, comme si la ville préférait vivre dans la fiction de la culpabilité de l’activiste afro-américain plutôt que d’affronter la réalité. Toute ma vie [en prison] fait d’ailleurs un parallèle intéressant et pertinent, en rappelant que la municipalité a préféré honorer – par la construction d’une statue à son effigie – le boxeur fictif (blanc) Rocky Balboa au détriment de ses sportifs locaux (noirs) bien réels, à savoir Joe Frazier et Sonny Liston. L’affaire judiciaire donne d’ailleurs l’occasion à Marc Evans et son équipe d’offrir au spectateur un petit aperçu de l’histoire de la ville principale de l’État de Pennsylvanie : un racisme endémique – et toujours d’actualité – dans une mégalopole qui compte 44 % d’afro-américains ; la brutalité policière « légendaire » à Philadelphie (un procès a d’ailleurs été lancé contre la municipalité) ; le maccarthisme et le procès des époux Rosenberg, dont le fils apparait à l’écran. Le métrage s’intéresse plus particulièrement à la répression du « mouvement noir », à travers les manœuvres pour contenir et surveiller le Black Panther Party ainsi que le procès intenté contre Angela Davis, militante communiste et proche de ce parti radical qui fut à la pointe du mouvement Black Power.

Moins connue, la communauté MOVE (The Christian Movement For Life) fondée par John Africa fut elle aussi victime de la répression politico-judiciaire. Certains de ses membres furent jugés à perpétuité lors d’un procès obscur et sentencieux. Plus grave, en 1985, l’implication d’officiels politiques dans un bombardement en hélicoptère (!!!) mystérieux qui provoqua un incendie, dans lequel moururent les familles de ce mouvement de libération revendiquant le retour à un mode de vie plus proche de la nature. Onze personnes moururent, dont cinq enfants. La vision insoutenable des corps calcinés de ces derniers n’est pas épargnée aux spectateurs, des images nécessaires pour les habitants de Philadelphie afin qu’ils n’oublient pas cette répression quasi-systématique de la contre-culture américaine. Une répression devenue « instinctive » de la part des forces de l’ordre, comme le fait remarquer le rappeur/acteur Mos Def qui se fait embarquer alors qu’il improvise un concert sur la voie publique. L’artiste protestait contre l’administration Bush qui – lors de l’ouragan Katrina – laissa à l’abandon les victimes (essentiellement des pauvres issus de la communauté noire) qui perdirent foyers et quelquefois des proches (l’ouragan fit près de deux mille morts, rappelons-le).

Angela Davis, en compagnie de William Francome.

Au-delà du propos sur les errements du système judiciaire étatsunien et de l’histoire de l’affaire Mumia Abu Jamal, Toute ma vie [en prison] séduit par le dynamisme de sa mise en scène, qui emprunte autant aux codes du film documentaire (images d’archives, interviews de personnalités telles le linguiste et philosophe Noam Chomsky, les rappeurs Snoop Dogg et Mos Def, l’écrivain Alice Walker, etc.) qu’il innove en utilisant différents effets visuels et esthétiques (collages, animation, etc.) combinés à une bande son appropriée du plus bel effet (Hip Hop, Soul, Funk et Jazz).

Alors que depuis la fin du tournage un nombre inimaginable de minutes se sont encore écoulées pour Mumia Abu Jamal dans le couloir de la mort (un « enfer » selon ses propres mots), le prisonnier se rappellera de la date d’anniversaire de William Francome le 9 décembre – une date qui doit être gravée dans sa mémoire – et pensera lui passer un coup de fil pour le lui souhaiter. Un condamné à mort qui parvient à oublier sa condition de mortel en sursis et est capable d’empathie. Sans doute la plus belle preuve d’espoir pour les plus de trois mille prisonniers en attente d’exécution aux États-Unis d’Amérique, considérée aujourd’hui encore par certains comme la « plus grande démocratie du monde ».

Fabien Le Duigou.

Sortie le 23 novembre 2011 (distribué par Lug Cinéma)

Bande annonce (Vostfr) :



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