Hell de Tim Fehlbaum de par son pitch s’apparente àan another Day in post-apo tant la thématique renvoie au film de Douglas Aarniokoski. L’action se situe sur une terre dévastée, les ressources vitales (nourriture, eau) se sont raréfiées et de cette apocalypse se sont élevés deux types de survivants, les proies et les prédateurs. Contrairement à The Day, Hell fournit quelques maigres explications sur la catastrophe (des tempêtes solaires ont ravagé les terres), le groupe auquel se rattache le spectateur va au-delà de la famille simplement symbolique mais c’est vraiment dans la narration que les deux divergent, Hell jouant la carte du road-movie ou du moins de pérégrinations en extérieur quand les héros de The Day s’enfermaient rapidement dans une masure abandonnée piégée.
Si Hell montre une certaine retenue dans les confrontations, moins graphiques, elles n’en demeurent pas moins agressives et percutantes. Ce qui fait l’intérêt du film sont principalement ses décors baignés dans une lumière aveuglante, donnant l’impression de se retrouver dans une fournaise incandescente permanente. Un aspect visuel primordial (hell, en allemand, signifiant lumière intense, donnant ainsi une double interprétation au titre de ce film d’origine allemande) parfaitement rendu. La surexposition (contrastant avec la sous-exposition de The Day) est ainsi magnifiquement exploitée lors d’une course poursuite haletante en terrain découvert. Tout aussi intéressante est l’évolution du trio, une jeune femme et sa sœur, et l’homme les ayant accueilli dans son véhicule, qui va progresser d’abord numériquement (un quatrième larron rencontré dans une station service vient se rajouter) mais surtout dans leurs relations fluctuantes de par la menace environnante mais également le positionnement moral de chacun. De plus, Fehlbaum contourne avec habileté les séquences attendues que faisaient se profiler l’arrivée dans le camp de la famille adverse (viol, torture, évasion, repas…) pour servir au mieux la transformation définitive de l’héroïne. Une bande diablement efficace qui fait encore plus regretter l’absence en compétition de The Day qui apparaît comme un pendant complémentaire.
Autre film en compétition, Eva de Kike Maillo est une bande d’anticipation précédée d’une bonne réputation méritée mais qu’il convient toutefois de minorer. Certes, la réalisation est soignée mais de multiples défauts narratifs révèlent les limites d’un script inabouti. Alex, un ingénieur en robotique, revient dans sa ville natale, dix ans après l’avoir quittée hâtivement, afin de terminer son projet d’une nouvelle génération de robots à notre effigie, aux comportements et aux sentiments évolutifs. Il retrouve également Lana son amour d’enfance et ex-collègue qui s’est consolée dans les bras de David, le frère d’Alex. Le couple élève dans l’allégresse la jeune Eva, dix ans, dont Alex se prendra rapidement d’affection, voyant en elle une enfant attachante mais surtout suffisamment indépendante de caractère pour servir de modèle à son robot en cours d’apprentissage.
Si Maillo décrit avec minutie un univers crédible où les nombreux et magnifiques robots de toutes sortes ne dépareillent jamais, il s’ingénie à tisser deux trames parallèles, la confection d’un garçon cybernétique et le réveil de sentiments endormis (ceux d’Alex et son entourage), sans qu’il y ait une interaction et des connexions suffisamment efficientes pour faire naître une certaine émotion. C’est d’autant plus dommageable que tout le métrage est structuré autour de la naissance, de l’activation ou la réactivation, des émotions justement, et que le réalisateur écarte parfois trop promptement. De même, on devine rapidement où il veut en venir, éventant les fausses pistes émotives pourtant subtilement mises en place. Eva est un bon film mais la mauvaise exploitation de son énorme potentiel est crispante et a tendance à faire déprécier une œuvre charmante dont la fulgurance poétique de certaines trouvailles visuelles est un véritable ravissement.
Ils ont bâti leur notoriété à la télé, maniant l’humour trash pipi-caca-vomi à coups de sketches made in « Groland ». Sur grand écran, de road-movies burlesques en ovnis dadaïstes, ils construisent depuis une dizaine d’années l’une de œuvres les plus singulières du paysage cinématographique français. Anarchistes dans le propos, inventifs dans la forme, les films de Benoît Délépine et Gustave Kervern ont pour héros des cul-de-jatte, des obèses, des cancéreux, des chômeurs et des retraités. Et le pire, c’est que c’est drôle. Retour sur leur premier film, Aaltra.
Délépine et Kervern tenaient à ce que le titre de leur premier film soit incompréhensible. Aaltra sort sur les écrans en 2004. Il met en scène deux voisins se vouant une haine commune : alors qu’ils en viennent aux mains, une pièce d’un tracteur tombe brutalement sur leurs jambes. Devenus paraplégiques, ils décident de traîner leurs fauteuils respectifs sur les routes conduisant en Finlande afin de demander des dommages-intérêts à l’entreprise Aaltra, fabricant de tracteurs, qu’ils tiennent pour responsable de leur accident. Tourné en noir et blanc, le premier road-movie en fauteuil roulant de l’histoire du cinéma se met en place, atomisant ainsi Une histoire vraie de David Lynch et sa tondeuse à gazon sur le plan de la lenteur du moyen de locomotion adopté. Aaltra applique ainsi les codes du genre, en mode burlesque. Le grincement des roues des fauteuils sur le bitume a remplacé le vrombissement des moteurs d’Easy Rider, mais l’esprit Born to be wild souffle sur le film. Ne disposant que de maigres ressources financières pour produire un long-métrage, Délépine et Kervern ont en effet adopté un vieil adage punk qu’ils connaissent par cœur: « Do it yourself ».
Tourné à l’arrache, avec une seule caméra super 16 et une dizaine de personnes dans un camion, le film est interprété par Délépine et Kervern eux-mêmes, et par toute une kirielle d’acteurs non-professionnels, pour certains rencontrés au cours du tournage. On pense évidemment à C’est arrivé près de chez vous, d’autant que Poelvoorde fait une apparition. La pauvreté des moyens n’entache pourtant en rien l’esthétique du film : les réalisateurs parviennent en effet à fabriquer de merveilleux plans larges,dans lesquels le grands espaces tranchent avec le confinement des paraplégiques dans leur fauteuil. Une beauté plastique qui n’a parfois rien à envier aux films réalisés par l’ange tutélaire d’Aaltra : le finlandais Aki Kaurismäki.
Dialogues rares, rudesse des paysages et des personnages, rythme lent, valeurs de solidarité et de fraternité servies avec deux litres de rouge et du gros rock qui tache : Aaltra est un hommage sans fard au réalisateur d’Au loin s’en vont les nuages. C’est vers Kaurismäki lui-même que mène la route parcourue par les deux estropiés à bord des fauteuils roulants. C’est lui qui les accueillera avec une cigarette au coin des lèvres et les prendra sous son aile. Ne doutant de rien, Délépine et Kervern sont en effet parvenus à convaincre le réalisateur d’interpréter le rôle du chef de l’entreprise Aaltra pour les derniers plans du film. Kaurismäki est le responsable d’Aaltra : une phrase dans laquelle le mot « responsable » revêt tout ses sens. S’escrimant à approcher la beauté des plans de Kaurismäki, Délépine et Kervern disent également vouloir faire un cinéma sur les laissés pour compte, suivant les traces du maître finlandais. Leur dernier film Mammuth aborde les maigres retraites, Louise-Michel la nouvelle condition ouvrière, et Avida peut se lire comme une incursion surréaliste dans la folie. Dans Aaltra, les handicapés sont au cœur du propos. Plusieurs films avaient déjà abordé le thème du handicap moteur, traité le plus souvent sous un angle dramatique. Pas de quoi se faire mal aux côtes avec une séance de Breaking the waves ou de Mar Adentro. Si la situation du handicap n’a rien de drôle, son exploitation par Délépine et Kervern se révèle très amusante : les deux paraplégiques du film sont des cons comme les autres, des êtres qui savent être vénaux ( ils profitent de leur handicap pour louer des places de parking réservées aux handicapés), ingrats (l’un d’eux dévorera à lui seul un repas servi à une famille de quatre personnes), voleurs (ils dérobent une moto de compétition lors d’un concours). De quoi donner une belle migraine aux organisateurs du Téléthon. Ces vices les rendent pourtant profondément attachants, car ils font des deux protaganistes des êtres vivants et libres. Aaltra prolonge ainsi tout ce que MacMurphy tentera de faire comprendre aux internés dans Vol au-dessus d’un nid de coucou : l’évasion est toujours possible. Nos deux camarades ne finiront pas lobotomisés, mais embauchés par Aaltra, cette entreprise qu’ils souhaitaient faire couler. Employés par un Kaurismäki toujours bienveillant…
Tandis qu’une partie de l’équipe est à Cannes, l’occasion se présente de revenir sur l’un des temps forts de la Semaine de la Critique de l’édition 2010, avec la sortie sur les écrans nord-américains de l’inénarrable Rubber de Quentin Dupieux (début avril aux US, et ce mois de mai à Québec). Mélange insaisissable de road movie, de thriller mâtiné d’horreur, de critique du rapport entre spectacle et spectateurs, et de narration expérimentale où s’entrechoquent absurdité du propos et univers référentiel, le second long-métrage de Dupieux peut s’appréhender comme le plus léger et le plus ironique des métafilms, concept d’ailleurs fort bien décrypté dans le numéro 21 de notre belle revue. Parti d’un questionnement fustigeant toute logique (ce discours que le shérif héros de l’histoire assène au public : celui, au premier niveau filmique, qui lui fait face dans le désert où vont se dérouler les aventures de Robert le pneu assassin et celui, au second niveau – "absolu" pourrait-on dire –, qui visionne le film de Dupieux), le métrage adopte un genre qu’il invente instantanément : le "no reason movie". En choisissant de se débarrasser de toute cohérence et d’identification (on suit à la trace un pneu aux pouvoirs télépathiques capables de faire exploser la tête de tous ceux qui se trouvent sur son passage !), Dupieux veut faire la preuve via un exercice ludique et graphiquement maîtrisé (photo impeccable dans des horizons archétypaux des grandes aventures et échappées belles hollywoodiennes) de l’inanité contemporaine d’une industrie qui se soucie de moins en moins de la qualité de ses scripts (et de ses sujets) tout en ne misant que sur la forme visuelle et des caractères à peine esquissés, caricaturaux, dont on sait qu’ils ne déplairont pas à un public "de base" venu se divertir. On peut y voir une charge cynique (plus que méchante) contre les série B, les remakes ou les reproductions en série de franchises d’action ou horrifiques de plus en plus ostentatoires et de moins en moins intelligentes (même si en principe, l’un n’empêcherait pas l’autre), concentrées sur l’effet et l’impact – avec suite au déploiement puissance dix, comme en attestent les géniales images de fin. Une attaque doublée d’un regard féroce sur le spectateur "moderne", celui qui fréquente les multiplexes et s’inscrit comme consommateur vorace, impatient, irrespectueux (les "convives" massés aux premières loges dans le film et visionnant toute l’histoire à travers leurs jumelles commentent sans vergogne l’action), littéralement animal (voir cette scène où ces mêmes spectateurs imbriqués se jettent sans retenue sur une dinde cuite – et empoisonnée – que "l’ordonnateur du spectacle" jette à leurs pieds pour les rassasier), des produits que l’industrie hollywoodienne livre à son appétit basique, primaire, dénué ou presque de sens critique (le spectateur survivant finit lui aussi par y passer lorsqu’il se retrouve in fine propulsé dans le premier plan du récit, au mépris de toute règle de distinction entré réalité et spectacle).
Dupieux n’ignore pas néanmoins que cette partie reptilienne du cerveau à laquelle font appel les films les plus sensitifs – ou choc – de l’histoire du cinéma de genre grand public (Mad Max, Terminator…) en sont aussi des moments clés, fondateurs. Sans ciseler des scènes renvoyant directement aux films qu’il peut avoir en tête, le réalisateur en véhicule (le mot n’est pas recherché pour le clin d’œil avec le pneu, promis) l’esprit dans une ambiance, des effusions et des accessoires emblématiques (Sugarland Express, Scanners et ses explosions d’encéphales, Shining et son tricycle anxiogène…).
Au-delà de ce stade référentiel, Rubber relève le défi d’un film capable d’attirer l’attention du spectateur à partir d’un protagoniste insignifiant, une entité sans psychologie et sans dialogues enfermée dans une coquille vide, un objet sans aspérité, inesthétique par excellence et tournant à vide. Le pari est osé mais pas complètement réussi : forcément, l’intrigue (le peu que le film cultive, disons…) finit par s’estomper d’elle-même (tout en commentant ce fait, via le shérif qui intime l’ordre à ses collèges de rentrer chez eux car la journée de tournage est terminée !). Comme la vacuité des films que Dupieux déploie avec talent pour s’en amuser autant que pour (dé)construire son 7e Art bien à lui, l’histoire de Rubber s’arrête là où commence la distanciation du spectateur venu visionner une fiction spectaculaire et non une réflexion sur celle-ci. Dynamique critique et ludique : objet filmique concentré sur une chose insignifiante (un pneu), Rubber explose les codes du cinéma de genre et les têtes d’un public qu’on pourrait dire abruti, écervelé, par les pires titres dans ce domaine. La limite du métrage n’en demeure pas une tant qu’on considère l’ouvrage avec second degré et d’un œil avisé, analytique. En somme, si le critique cinématographique devait illustrer l’essence de son art (car la critique est un art, comme en attestent les écrits de Baudelaire, Huysmans, Wilde…), il pourrait choisir Rubber comme représentation ultime, amusante et réflexive.
Alors que leur premier film, l’excellent Robert Mitchum est mort (chroniqué prochainement dans notre nouveau numéro), sortait en salles le jour même de l’interview, les réalisateurs et amis Olivier Babinet et Fred Kihn laissaient à leur distributeur le soin de récolter les premiers chiffres de fréquentation, loin de l’agitation parisienne. De passage à Lyon pour présenter leur film, les deux compères nous accordaient dans la bonne humeur un long entretien en tête-à-tête, histoire d’en savoir un peu plus sur la genèse de leur projet, et sur leurs nombreuses influences et raisons qui les poussent à s’aventurer dans le septième art. Retour sur une belle rencontre avec deux passionnés à suivre de près !
Versus :Comment vous êtes vous rencontrés ?
Olivier Babinet (OB) : Je faisais partie d’un collectif d’auteurs et de réalisateurs qui est à l’origine d’une série qui s’appelait « Le Bidule » sur Canal+, en 2000. Les acteurs de cette série, ainsi qu’une partie de l’équipe, étaient des amis de Strasbourg. Les personnages principaux étaient des membres d’un groupe de rock dont je faisais aussi parti. Et puis Fred est arrivé dans cette équipe consanguine, strasbourgeoise, et on s’est dit « qu’est ce que c’est que ce gars-là ? ». Et puis en fait on s’est très bien entendu, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup aimé travaillé, et qui a été la source d’aucune tension pendant deux ans. On s’est recroisé quelques fois après la fin de la série, et on s’est dit qu’on retravaillerait bien ensemble. En 2005, Fred avait fait une photo d’Aki Kaurismäki pour Libération, un portrait que j’avais repéré puisque j’aime beaucoup ce metteur en scène. La photo était marrante puisqu’il était assis dans un parking.
Fred Kihn (FK) : Ce n’était pas une prise de vue classique. Kaurismäki avait déjà quelques grammes dans le sang, il venait de piquer des bières au bar, dans un grand palace à Paris, et on s’est retrouvé dans le parking avec nos bières, à bloquer la circulation. Je le connaissais à peine, je n’avais vu aucun de ses films. Je me renseigne et là j’apprends qu’il a créée avec son frère un festival à Sodankylä dans le Cercle Polaire. C’est un festival qui a lieu pendant cinq jours, non stop, parce qu’il fait jour 24h sur 24, au mois de juin. La séance photo a lieu en mars, et je dis à Olivier qu’on pourrait partir tous les deux avec une caméra, en traversant l’Europe, à la recherche d’Aki, tout en sachant qu’on partait aussi à la recherche d’un fantôme. On se disait qu’en traversant l’Europe, en rencontrant des gens dans des lieux singuliers, qu’on pourrait les mettre en scène en leur demandant s’ils avaient vu Aki.
OB : On se dit que ça pourrait être un comédien et son manager qui partent rencontrer Kaurismäki. L’idée de départ c’est ça. On avait deux amis figurants comédiens qui pouvaient faire l’affaire, et on décide de partir pour faire un film très léger, avec une petite caméra, à quatre dans une voiture. Moi je sortais déjà de deux ans d’écriture après « Le Bidule », j’avais essayé de faire un long-métrage. J’avais vraiment envie de faire du cinéma depuis très longtemps. On a continué de se voir avec Fred, puis on a parlé de cette idée à Igor (Wojtowicz, ndlr), un ami d’enfance de Strasbourg qui s’était séparé de ses associés avec qui il avait produit « Le Bidule » (ce sera au final le producteur de Robert Mitchum est mort, ndlr). On a décidé de monter une boîte pour réaliser ce projet. Et après on a commencé à écrire, et plus on écrivait, plus ça devenait de la fiction. Pendant ce temps là on entend parler d’Altraa (de Delépine et Kervern), l’histoire de deux mecs qui partent, avec à la fin une apparition de Kaurismäki. Mais on ne sait pas grand chose de ce film, et malgré tout, on décide d’aller au bout du projet. On ne trouve pas suffisamment de financements pour faire le film, qui est encore à ce stade un petit film, mais en même temps, l’histoire, au fil des réécritures, ne devient et ne reste qu’une fiction. Et le festival au Pôle Nord approche, alors on décide de mettre le film de côté, et notre producteur Igor nous demande de partir là-bas tous les deux, avec sa voiture, pour que l’on y trouve de nouvelles idées, et que l’on commence les repérages. On connaissait les personnages principaux, le début et la fin de l’histoire, avec Arsène qui s’en va se perdre dans les steppes. On avait déjà le titre, un petit dossier et même une affiche, et on est partis. Fred prenait des photos, moi je filmais d’éventuels décors à 360 degrés.
FK : On cherchait des motels, des boutiques, des armuriers, des prothésistes dentaires puisqu’il y avait une scène où Arsène volait des dents en or à un dentiste. On prenait des contacts comme ça, pour étayer l’histoire.
OB : Et en route, j’essayais d’appeler pour avoir un rendez-vous avec Kaurismäki, mais on nous disait que sa boîte avait des problèmes, que ce n’était pas sûr qu’il vienne au festival, que sa femme ne voulait pas qu’il y aille parce qu’il buvait trop. Et il n’est jamais venu. C’est devenu En attendant Godot. En continuant l’écriture du film, on a fini par se débarrasser de Kaurismäki, qui ne faisait plus parti du scénario. Ce qui est bien d’ailleurs, puisqu’on basculait pour de bon dans la fiction. Même le festival a été réinventé parce que le vrai festival est en Finlande et qu’on a tourné en Norvège. Si ce voyage nous a donné des idées, tout n’était plus que fiction pour nous dans notre esprit par rapport au film que l’on voulait faire.
Versus :Quand vous avez fait ce premier voyage, vous aviez déjà vos comédiens en tête ?
OB : Non, quand on est partis, on pensait encore faire ce film avec ces deux amis, mais à force de travailler sur le scénario, les personnages ont évolué, sont devenus différents, et ce n’était plus possible de faire le film comme on l’avait imaginé à l’origine. Après le premier qui est venu c’est Olivier Gourmet (dans le rôle d’Arsène, ndlr), après six mois d’écriture.
FK : On s’est fait toute une gamme de comédiens, tout y passait, de Johnny Depp à Steve Buscemi pour le rôle de Franky. Et pour jouer Sarrineff à la fin, le réalisateur américain qui dirige le festival dans le film, on avait pensé à Michel Piccoli ou Michael Lonsdale.
OB : C’était toujours des acteurs américains que l’on cherchait, parce qu’aucun jeune acteur français ne nous plaisait et nous inspirait. Il y avait éventuellement Guillaume Depardieu, mais c’était toujours le comédien que l’on retrouvait dans ce genre de rôle décalé. On avait envie de trouver autre chose. Pour Francky, j’en avais marre d’attendre, de ne pas tourner, ça faisait longtemps que je voulais faire ce premier film de cinéma. On se heurtait à pas mal d’incompréhension à propos de notre scénario, surtout en France. Les gens avaient du mal à voir à quoi ça pouvait ressembler. Je suis resté un mois à Paris en partant à la recherche de gens un peu plus différents. Et par hasard, je suis tombé sur une performance devant une salle de concert dont Pablo Nicomedes était l’instigateur, très loufoque. Je me suis renseigné sur cette petite bande, et en voyant leurs vidéos, le travail de Pablo me rappelait beaucoup ce que je faisais quelques années auparavant, c’est-à-dire faire des films pour le plaisir de les faire, des travaux assez burlesques. J’ai proposé à Pablo le second rôle, mais il m’a répondu qu’il voulait essayer le premier rôle, qui n’était pas écrit pour quelqu’un comme lui. Les gens disent trop rapidement de lui qu’il n’a qu’une gueule, mais il sait aussi être très touchant, et on lui a finalement donné le premier rôle car il a su nous convaincre.
FK : Pour le rôle de Francky on avait fait d’abord un gros casting qui n’avait rien donné, on a vu beaucoup de monde. Et je n’ai d’ailleurs pas accepté Pablo tout de suite. On savait qu’il y allait avoir Gourmet en face, et on devait veiller à ce que l’équipage ne fasse pas préfabriqué, comme ça aurait pu être le cas avec Guillaume Depardieu pour y revenir. Il fallait que ce soit naturel.
OB : Je ne sais pas pourquoi mais les comédiens français donnent l’impression de ne pas travailler leurs personnages, ça fait vite formule. On aurait pris qui d’autre, Guillaume Canet… ?
FK : Ah non, dès le départ on n’en voulait pas ! On n’a vu que des jeunes hommes de 22 à 30 ans.
OB : Tu te souviens, on est même allés jusqu’à 50 ans, il y avait un vieux Francky.
FK : À un moment donné le casting aurait pu faire basculer l’histoire vers autre chose. Comme avec Guillaume Gallienne que l’on a vu également, alors qu’il n’était pas encore connu.
OB : Il était bien mais il était trop bourgeois, ce qui est un autre problème avec les comédiens français, mais pourquoi pas après tout.
Versus :Comment avez-vous travaillé à la greffe sur votre histoire, des nombreuses influences musicales et cinématographiques que vous revendiquez dans le film ?
FK : Pour la musique, quand on est partis lors de notre voyage de repérages, on avait avec nous énormément de disques. On écoutait deux styles de musique. Du psychobilly, et des musiques un peu plus étranges : Animal Collective, que l’on venait de découvrir, Air, et beaucoup de musiques de films. Quand on a fait le film ensuite, c’était tout naturel de retrouver ces deux styles de musique dedans, tout en sachant qu’Arsène était fan de psychobilly. Ensuite nos références cinématographiques et culturelles en générales, viennent quand même beaucoup des Etats-Unis. Dans la manière de présenter les plans, dans cette simplicité de raconter les histoires…
OB : Par rapport aux références, il y en avait encore beaucoup plus dans les premières versions du scénario. Ça pouvait devenir très lourd pour le film. Les citations font très « premier film » d’ailleurs. Finalement, avec le temps que l’on a pris pour policer le scénario, ces références se sont bonifiées et ont été absorbées. On les sent mais elles ne sont pas directes. On se les ait réappropriées et plutôt que de parler de « greffe », je pense que ces références sont devenues la matière qui a permis l’élaboration du film. Par exemple, pour Sarrineff, le personnage du réalisateur mythique, on s’est posé plein de questions sur ce type, au point de se demander si les personnages devaient ou pas le rencontrer à la fin. Mais malgré tout il fallait s’y confronter, et on a commencé par relire des entretiens de grands cinéastes, comme Renoir ou Bunuel. J’avais une photo avec Howard Hughes, je crois.
FK : C’était John Ford non ?
OB : Non, non, c’était Hughes, même s’il y avait le chapeau, l’œil bandé comme une célèbre photo de Ford, je suis certain que c’était Hughes.
FK : C’est marrant parce qu’en faisant les mêmes choses, on peut avoir des références différentes avec Olivier. Parce que moi je pense que c’était Ford.
OB : Au départ dans les textes, dans les dialogues de Sarrineff, on avait mélangé des phrases de Renoir, Bunuel, ou de De Toth. Et quand tu relis ça, tu te rends compte que tu ne peux pas mettre dans la bouche d’un personnage une citation directe. Ça ne marche pas, parce que les personnages ont une trajectoire qui doit être celle dont le film a besoin. Et en fait il ne reste qu’une phrase d’André de Toth qui est : « Aujourd’hui les films sont fait par des pharmaciens ». Mais après on a décidé que le personnage serait antipathique et aigri, même s’il a un côté un peu touchant. L’acteur qui l’incarne est comme ça. Cette rencontre devait faire l’effet d’une douche froide pour nos personnages. Tout ça pour dire que si au départ on travaillait avec du copier-coller de références, ce dernier devient vite une matière pour avancer vers quelque chose de plus propre au film.
Versus :À défaut d’avoir pu collaborer avec Aki Kaurismäki, vous avez travaillé avec son chef opérateur attitré, Timo Salminen. Comment est-il arrivé sur le film ?
FK : Comme on travaille à deux, on a beaucoup discuté dès le départ du type de cinéma que l’on voulait : des plans simples, assez aérés, avec des belles couleurs. Tirer de la fiction du réel, en passant par les couleurs, l’agencement de la décoration, des accessoires.
OB : Être dans un univers qui n’est pas la réalité exactement. C’est une réalité transformée, ré-habillée. On ne voulait pas d’une image documentaire. A partir du moment où on était dans la fiction, on n’en voulait pas, et aussi parce que c’est ce qu’on aime au cinéma. Dès qu’on pouvait repeindre un mur ou remplacer un fauteuil on le faisait. Timo Salminen est très porté sur la direction artistique.
FK : Il travaille sur l’image dans sa globalité. On cherchait quelqu’un qui pouvait faire des images comme ça.
OB : Autre chose d’assez pragmatique, le film est à la base une co-production européenne, donc il fallait trouver des chefs de poste à l’étranger. Et comme on allait tourner en Finlande, on s’est demandé ce que l’on pouvait avoir là-bas. Parce que pour obtenir de l’argent, il faut que l’on dise que l’on va travailler avec tel technicien, ou que l’on va faire le montage ou la post-production chez eux… Et de là on a demandé à Timo Salminen, dont on aime le travail et qui a une grande expérience du road-movie. Il a aimé le scénario, comme la toutes les personnes qu’on a sollicitées directement, et qui ont eu très vite envie de faire le film avec nous.
Versus :Avez-vous finalement rencontré Kaurismäki, et lui avez-vous montré votre film ?
OB : Je l’ai rencontré plusieurs fois depuis et je lui ai fait passé un DVD la dernière fois, mais je ne sais pas s’il l’a vu. Je crois que comme Arsène, il ne regarde plus de films depuis des années, sauf les Simpson, ce qui est une bonne idée, puisque cette série est géniale.
KK : Moi ça ne m’intéresse pas de savoir s’il a vu le film, mais ce qui m’intéresse, et j’espère que ça va se faire, c’est d’aller présenter le film au Festival de Sodankylä en juin prochain, ce qui serait pas mal pour boucler la boucle.
Versus :Vos prochains projets se feront à deux, ou chacun de votre côté ?
FK : Dans le train ce matin, je me disais que l’on a envie de faire quelque chose chacun dans notre coin, mais qu’on allait se filer rencard dans trois ans. Histoire de voir où l’on en est. Parce que notre rencontre a été complètement fortuite et hasardeuse, et mine de rien on a fait un sacré bout de chemin ensemble. Je me rends compte que dans les interviews on dit « qu’on va faire chacun notre truc »…
OB : C’est vrai que j’ai envie de faire des films seuls. Mais le cinéma c’est un travail d’équipe, et si ça se trouve on va retravailler ensemble d’une autre manière sur un autre projet. J’ai envie de faire de la mise en scène seul. Je me suis toujours projeté dans des choses qui finissent par arriver. Après ça ne se passe pas toujours exactement comme je l’avais imaginé. J’aimerais bien faire un film américain, en anglais, là-bas. Avoir un regard d’européen, un peu décalé, sur ce pays. Ça introduit quelque chose d’intéressant. J’aimerais bien vivre et faire des films là-bas. Je sais que quand je réfléchis à des scénarios de films, je me dis qu’il y en a certains que je ne peux pas faire en France, parce qu’on n’a pas de Johnny Depp ou de Steve Buscemi ici. Ne serait-ce que parce qu’il y a certains genres qui ne prennent pas. Si tu veux faire un film de science-fiction français, c’est difficile, les exemples réussis sont rares. Mais c’est souvent informe, ça pose problème, Gérard Jugnot dans un vaisseau spatial ça ne fonctionne pas.
FK : C’est comme pour le rock, en France on a qui à part Johnny ? (rires)
OB : C’est ça, c’est pas facile, comme dans la musique. Cheveu par exemple, que l’on entend dans le film et dont un de leur clip est une scène du film. C’est vachement bien ce qu’ils font. Mais finalement ils chantent en anglais, ils tournent aux Etats-Unis. Il n’y a pas de raison pour que des cinéastes Français n’arrivent pas à s’imposer aux Etats-Unis comme ont pu le faire des musiciens comme Daft Punk ou Air. Il y a Gondry qui l’a fait, puis plus tôt des européens comme Wenders ou Antonioni. Pour Jarmusch c’est le contraire. Pour Stranger Than Paradise, il disait qu’il voulait faire un film d’européen comme si lui venait d’un pays de l’est et qu’il faisait un film à New-York, parce qu’il aimait les films européens qui parlaient des Etats-Unis. C’est ce qui fait le charme de son film d’ailleurs.
FK : Je crois que le problème ne vient pas de la France, mais des frontières. Depuis quelques décennies, avec la notion de territoire, on s’enferme dans nos frontières. Et ce n’est pas pour rien qu’on voulait aller au Pôle Nord. On voulait filmer un grand territoire. On n’avait pas les moyens d’aller tourner aux Etats-Unis, enfin on n’a pas cherché à les avoir. Avec le Pôle Nord, on avait notre grand territoire et en même temps on n’avait plus de frontières. On s’est créé notre Far-West au fin fond de l’Europe. On voulait terminer le film sur ces images de grande immensité.
OB : La base de notre envie de faire ce film et de notre envie de cinéma, c’était de se tirer de la France. Nos deux personnages ils n’ont plus rien à faire là, ils partent. En même temps on voulait faire un cinéma qui ne singe pas les Américains. On cherchait à faire un film européen, français également. On voulait essayer de faire l’équivalent du cinéma indépendant américain, mais chez nous, et en français. Quelque chose qui en soit à la hauteur. J’aimerais aussi faire un film à Paris, mais qui ne se passe pas dans des appartements haussmanniens avec Mathieu Amalric en chemise blanche. Même si Amalric est très bien ! J’aimerais filmer un personnage un peu plus à la marge, tenter une aventure. Je voudrais bien faire l’équivalent en France d’un film comme Moi, toi, et tous les autres de Miranda July par exemple, un film décalé où la musique a son importance.
> Propos recueillis par Julien Hairault à Lyon le 13 avril 2011.
> Point de vue sur le film à lire dans le prochain numéro de Versus, disponible fin avril. Robert Mitchum est mort est en salles depuis le 13 avril.
Il n’y a pas plus surfaite ni finalement imprécise appellation que celle de "cinéma indépendant américain". Le terme a tellement été suremployé par les critiques/plumitifs désireux de le caser à tout-va dans des papiers reflets d’une pensée uniformisée, pré-formatée, qu’il s’est peu à peu vidé de sa substance et éloigné de sa conception d’origine. Indépendant par rapport à quoi, à qui, à quelles façons de faire ? La question, bien que la réponse ne soit pas très compliquée au final, mérite d’être posée eu égard aux raccourcis que prennent les chroniqueurs parfois trop pressés d’oublier que Lucasfilm Ltd par exemple (oui, oui, le studio du père de Star Wars) est un indépendant, un vrai, tandis que Miramax fut, jusqu’à l’an dernier tout au moins, le satellite des productions "auteurisantes" de la galaxie Disney (c’est désormais la compagnie Filmyard Holdings LLC qui le possède, ce qui lui coûta la bagatelle de 660 millions de dollars américains). Bref, sans tourner autour du pot artistique, force est de constater qu’aujourd’hui, pour peu qu’un film ne fasse pas la démonstration d’une galerie d’effets dispendieux tout en cultivant une facture "à fleur de peau" (caméra à l’épaule, secousse des images, lumière crue et/ou tonalités éteintes, interprétation impressionniste…), il se retrouve vite qualifié d’indépendant, comme si le terme avait valeur d’étiquette esthétique quand il ne s’agirait que d’une donnée technique parmi tant d’autres… Préférons, en conséquence, parler de cinéma américain intimiste et à petit budget, un 7e Art débarrassé des contraintes des majors, qui ne rechigne pas à miser sur une dramaturgie plus subtile et une véritable photogénie de l’émotion. Justement, cette fin de semaine sort au Québec un joli premier film, canadien celui-là mais qui s’inscrit parfaitement dans cette veine. Intitulé The Year My Mom Was Dolly Parton (Dolly Parton, Ma Mère et Moi en version française), ce long-métrage écrit et réalisé par Tara Johns (albertaine d’origine aujourd’hui établie à Montréal et signataire de quelques vidéoclips et publicités "remarqués" – ils le sont tous quand on lit les dossiers de presse… – et du court Killing Time, récompensé au Worldwide Short Film Festival de Toronto en 2001) s’intéresse au questionnement existentiel d’une jeune fille de onze ans impatiente de devenir adolescente et réglée qui, prenant conscience d’avoir été adoptée, décide de rejoindre celle qu’elle croit être sa mère biologique : la chanteuse de country Dolly Parton.
Déterminée à traverser à bicyclette une partie des Prairies canadiennes et des États-Unis qui la séparent du concert que la star s’apprête à donner à guichets fermés en cette année 1976, Elizabeth (Julia Stone, très douée, recrutée via des auditions publiques sur Facebook) s’engage dans un voyage initiatique où vont s’abolir momentanément les frontières entre territoires, cultures, enfance et adolescence, filiation et parentalité sur fond d’arpèges de guitare folk et de notes de piano égrénées comme chaque étape d’une balade au cœur du rêve nord-américain (compositions bucoliques et minérales de Luc Sicard). Une trame sonore faisant admirablement écho bien sûr à l’évolution de son héroïne à la recherche d’elle-même, et où les grands succès de la reine de la Country Music (chansons originales mais aussi réinterprétations de ses classiques par des artistes canadiens comme Martha Wainwright, Nelly Furtado ou encore l’auteure-compositrice franco-manitobaine Geneviève Toupin) résonnent comme les illustrations progressives des états d’âme des protagonistes ou de la tonalité/tournure sentimentale que prend cette randonnée poétique. Plus qu’une toile de fond captatrice des émotions du spectateur (pourvu qu’on aime ces chansons, mais enfin, c’est quand même mieux que du Daft Punk sur fond de techno-Disney teintée de rouge et de bleu), le choix d’une telle figure de la pop dote la thématique de l’enfance et du regard des autres abordée par le film de Tara Johns d’une aura de signification supplémentaire, si l’on garde en mémoire la chanson "Coat of Many Colors" dans laquelle Parton racontait comment les autres filles de son âge se moquaient du manteau qu’elle portait à l’école, un vêtement confectionné par sa mère à partir de différents morceaux de tissus. D’une époque à l’autre, la cruauté infantile demeure comme douloureux processus de reconnaissance identitaire, même si ici, la confrontation se fait non par les apparats de l’origine sociale, mais par ceux de l’origine biologique (les camarades de classe d’Elizabeth l’appellent "double bastard" – double bâtarde -, quand ils apprennent qu’elle est orpheline, adoptée).
Consciente du caractère hypnotique des horizons étirés qu’elle capture dans de beaux panoramiques et des cadres dont la composition rappelle, en passant, les images ciselées du cinéma scandinave contemporain ou, toutes proportions gardées, l’épure graphique et envoûtante des films de Kelly Reichardt (en moins marquant et moins innovant), Tara Johns ne se soucie pas du caractère fragile, presque incongru de son histoire sur le papier : l’idée telle que formulée par une Elizabeth soudain convaincue qu’elle est la fille de Dolly Parton peut facilement paraître un brin abracadabrante, mais de cet épithète à la magie, la nuance s’avère mince et la réalisatrice opère logiquement le glissement que permet son traitement sensitif, non sans envolées émotionnelles un peu trop classiques pour le genre (les distanciations puis rapprochements à répétition entre Elizabeth et sa mère, la prise de conscience finale, avec course en écartant les bras ou presque, au moment du concert). La beauté visuelle de l’ouvrage de Tara Johns, à défaut de se montrer originale (on ne compte plus, c’est vrai, les "petits films" nord-américains aux accents de road movie de l’âme et du corps adolescent), accroche le regard au détour de cadrages signifiants (Elizabeth à moitié hors champ, tentant de se faire toute petite, de disparaître aux yeux de ses camarades qui la traitent de bâtarde), d’embardées sensuelles et sensorielles (caméra à l’épaule épousant le vertige psychologique d’Elizabeth, tournis de l’objectif scrutant les nuages) comme illustrations du doute et du questionnement de et sur soi. Une déambulation que la réalisatrice agrémente d’une critique de la superficialité et du principe d’imitation servile comme affirmation de notre personnalité (Elizabeth maquillée comme une petite Barbie découvre dans la salle du concert une foule d’autres jeunes filles et femmes accoutrées et coiffées de la sorte).
Ces regards concernés sur une société du règne des apparences (règne dont fut aussi victime Dolly Parton, grande chanteuse dont une partie du public ne retient aujourd’hui que les "attributs mammaires", à l’instar du mari de Stella – la voisine coiffeuse – désignant l’artiste par un geste qui renvoie à ses formes et non à son talent) ne se départent pas d’une acuité formelle. La photographie (signée Claudine Sauvé, qui éclaira aussi The High Cost of Living, listé paraît-il dans le top ten des films canadiens de l’année 2010) légèrement décolorée nous (re)plonge sans nostalgie des seventies mais avec une temporalité suspendue – comme autant d’instantanés Polaroïd tirés sur grand écran -, au cœur d’une époque charnière pour le Canada, même si ce fut beaucoup plus à l’est – non dans ces contrées de l’Alberta, de la Saskatchewan ou du Manitoba mais au Québec -, que les choses bougèrent avec, en cette significative année 1976, l’entrée en vigueur de La Charte des droits et libertés de la personne du Québec, première loi au monde interdisant les discriminations basées sur l’orientation sexuelle, et surtout, la victoire aux élections provinciales du Parti Québécois et l’avènement de René Lévesque comme Premier Ministre de la province, dans la continuité de la "révolution tranquille" amorcée une décennie plus tôt. Loin du contexte du mouvement souverainiste du Québec et même de tout bouillonnement politique de l’époque, The Year Dolly Parton Was My Mom saisit à la volée quelques clés de lecture sociale de la période à laquelle il situe son histoire, principalement l’idée de contestation comme moyen d’affirmer son identité, surtout lorsque l’on est minoré (ici, femmes et orphelins) : voir le militantisme féministe de Stella Kowalski, puis celui d’Elizabeth déclamant, comme la mère de sa voisine/amie avant elle, ses idées progressistes devant les caméras de télévision et en guise de tribune publique.
Dans le film de Tara Johns, tout converge finalement vers l’idée d’émancipation et de modernisation. De là, ces portraits croisés, ces paradoxes que manie la réalisatrice avec un sens aigu de la narration : le père d’Elizabeth (Gil Bellows, attachant), désireux d’une certaine tradition familiale (il rentre du travail et met les pieds sous la table) tout en exprimant l’envie d’un papier peint plus actuel ; la mère, Marion (Macha Grenon, incarnée, troublante) prisonnière consentante de son statut d’housewife d’une autre époque en proie au dilemme du changement ; la voisine féministe et coiffeuse qui, malgré les apparences de maîtrise maritale, n’échappe pas au naufrage de son couple… Dans cette superposition de regards (tel Phil/Bellows observant ses voisins qui s’embrassent sous l’œil de sa femme décontenancée et devant l’objectif doucement ironique de la réalisatrice), Tara Johns accomplit un geste qui élève son film au-dessus du niveau – appréciable quoi qu’il en soit – de la simple peinture générationnelle. C’est la leçon universelle d’une belle production québécoise (même si typiquement "canadienne anglophone" dans ce qu’elle raconte) où, partie à la recherche l’une de l’autre, une mère et sa fille se retrouvent, et surtout avec leur propre moi.
Stéphane Ledien
> Dolly Parton, ma mère et moi prend l’affiche le 4 mars 2011 au Québec. Date de sortie inconnue en France.
2011 ne sera pas seulement l’année de ses 35 ans pour le réalisateur montréalais Dominic James ; ce sera aussi et surtout celle de la consécration de sa signature visuelle avec la sortie, en cette fin de mois de février, de son second long-métrage Angle Mort, thriller/slasher/road movie que nous avons chroniqué ici même la semaine passée. Cerise sur le sundae, Die, son film d’avant toujours inédit, devrait être distribué au Canada dans les mois qui viennent. Des incursions fortes, même si loin d’être des coups de maître, dans des genres où tension psychologique et horreur physique se télescopent selon les leçons dispensées par la mise en scène d’Hitchcock (référence avouée mais pas aussi clairement identifiable que l’homme le déclare), mais aussi par les études en arts dramatiques à New York puis les cours en cinéma que le jeune Dominic a suivis à Atlanta et Los Angeles avant sa solide carrière de réalisateur de vidéoclips, et avant le court mais très remarqué Lotto 6/66…
Brève rencontre avec un habile artisan du film de psycho-killer où le hors-champ l’emporte sur le gore et le jeunisme façon Dimension Films des années 2000.
Versus :Une question prévisible pour commencer : quelles sont tes influences ? Y compris par rapport au genre (thriller mais aussi slasher, je dirais) que tu abordes avec Angle Mort ?
Dominic James : Pour te répondre de façon indirecte, je dois te dire qu’avant Angle Mort, j’ai réalisé Die, un film très psychologique. Angle Mort rappelle quelque chose de plus physique. Un film de cinéma qui s’assume dans ses effets et qui trouve son équilibre. Je veux dire qu’il respecte les attentes de ses producteurs et de son public, mais avec un équilibre humain qui n’est pas forcément courant dans les thrillers. Tu lâches tes personnages sur une route rocambolesque et tu facilites l’identification du spectateur au couple de héros. Il fallait s’en tenir à une ligne directrice et livrer une véritable expérience de cinéma.
Versus :Et donc : tes références ? (sourire)
Dominic James : Je suis influencé par des films que je qualifierais "de signature", très visuels et qui amènent le spectateur dans un trip hypnotique. Hitchcock et son croisement d’histoires à la Fenêtre sur cour reste ma référence. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à Jaws (Les Dents de la mer), avec cette force plus "dark" qui s’acharne sur les personnages, et surtout avec le score musical associé au tueur.
Versus :Personnellement, j’ai beaucoup pensé au Halloween de Carpenter, qui reste un maître-étalon du genre ; je vois plus ton film comme un slasher, une variation sur le thème du psycho-killer sans visage dans ses meilleures illustrations. Carpenter disait qu’il n’est pas utile de montrer un couteau pénétrer la chair car on sait l’effet que cela produit, il jouait beaucoup avec le hors-champ et son film est l’exemple de l’horreur sans effusions de sang (ou très peu). Je trouve que tu rejoins cette approche, avec une volonté de laisser le spectateur imaginer le meurtre – ou alors tu montres ces meurtres sans spectacle excessif.
Dominic James : Je ne suis pas fan d’horreur ni de gore. J’aime le cinéma sans effusions. Ma référence première dans le genre "expérience de la peur" va vers le Alien de Ridley Scott et aussi vers le troisième volet réalisé par Fincher. Des films qui te laissent imaginer le monstre. Après il faut reconnaître qu’Angle Mort est un film à petit budget donc les limitations visuelles viennent aussi de ce défi économique. Le but est de faire monter la tension sans jamais trop en montrer. Je tenais à tout mettre en place autour du personnage de Miguel, le tueur interprété par Peter Miller. Avec plus de moyens, j’aurais sans doute poussé narrativement plus loin les exemples de tension.
Versus :Comme cette scène d’introduction qui aurait pu montrer le tueur pousser la voiture des jeunes sur le passage à niveau pour qu’ils se fassent écraser par le train…
Dominic James : Exactement.
Versus :Tu sembles accorder de l’importance à l’humanité de ton tueur ; on verrait presque des larmes perler dans son regard lorsqu’il s’attaque à ses victimes. Et en même temps, je le vois très froid, une machine à tuer à la Michael Myers qui suscite la plus grande peur rien qu’à travers un échange de regards, et pour cause…
Dominic James : C’est ce que je cherchais, oui, et c’est appréciable de savoir que le spectateur l’identifie et le ressente comme tel. Je voulais un équilibre entre sensibilité humaine et monstruosité. Sur le papier, tu as un monstre, un tueur mais qui est aussi un grand brûlé. D’ailleurs la première fois que nous avons tourné des essais caméra, quand Peter s’est promené maquillé, le regard des gens alentour était hallucinant, très troublé. Peter se sentait tout "croche", il me disait "ç’a pas d’bon sen’ !". La clef, l’attrape, vient de là. Il y a compassion en même temps qu’immense frayeur. Tu sens la douleur humaine dans les yeux d’un gars brûlé comme ça. On obtient ainsi un film qui génère une nouvelle énergie à chaque visionnement.
Versus :De là, l’importance des regards, et de la peur extrême que tu filmes finalement à travers ceux des victimes…
Dominic James : Oui, je suis parti du principe qu’il fallait créer une connexion des regards, d’où le tournage en anamorphique. je tenais à raconter cette histoire, aussi, depuis le point de vue du personnage de Stéphanie (Karine Vanasse).
Versus :C’est aussi à travers son point de vue que tu instaures véritablement ce climat de peur et que tu tords le concept du tueur masqué – puisque tu le "démasques", le dévoiles clairement dans un contrechamp qu’on pourrait dire subjectif, emprunté à la vision de Stéphanie.
Dominic James : Oui, pour moi tout tourne autour de cet échange de regards ; c’est ce qui provoque la poursuite, d’ailleurs.
Versus :En parlant de poursuite : il y a clairement un aspect road-movie, on roule avec les personnages sur les routes d’un paradis exotique qui devient rapidement un enfer. Mais pourquoi cette sortie de route, cette bifurcation narrative avec l’épisode de la ferme où l’on entend des cochons se faire égorger ? C’est hors-sujet en plus d’être hors-genre, non ?
Dominic James : L’intérêt vient des petites tournures qui changent le cours de l’histoire. Cette scène, c’est un cheminement pour que le tueur les rattrape, elle correspond au besoin de réalisme spatio-temporel. Je déteste ces films où pendant que des protagonistes s’enfuient, le tueur, scène suivante, n’a pas bougé d’un pouce : on le retrouve juste en train de se remettre en route !
Versus :D’accord, mais là, on tape dans le grand-guignol, quand même. J’ai trouvé ça dommage, et pas très approprié par rapport au reste du métrage. C’est une contrainte de scénario, de production, une volonté de plaire aux jeunes élevés devant les remake de Massacre à la tronçonneuse ?
Dominic James : Un choix personnel, vraiment. Cette séquence est très cubaine, on a trouvé cette ferme telle quelle, en faisant nos repérages. Je me suis dit que c’était propice à une atmosphère de perdition ; ça a de l’impact. Et j’aime les clins d’œil aux univers, oui. Ça te garde dans un genre qui déborde un peu ; les personnages sont dans le chaos total, ça n’a pas de bon sens ! Sur le papier, c’était beaucoup plus basique, sans détails "graphiques". Je crois que le tueur devançait les héros, donc j’ai pris le parti du défi logistique. Je tenais à ce qu’il y ait du sens, une logique de parcours.
Versus :Et concernant la toute fin du film, ce petit clin d’œil qui veut nous dire que "ça n’est pas fini" : même volonté personnelle ou respect d’une règle disons… plus commerciale ?
Dominic James : J’ai voulu finir le film sur la scène de l’antre – que j’aime beaucoup. Mais en visionnant cette fin initiale, je me suis rendu compte qu’il fallait que je privilégie un closure émotionnel, quelque chose qui nous permette de revenir aux héros. Tu as raison, ça ne sera jamais vraiment fini pour Éric et Stéphanie : chaque fois qu’ils entendront un diesel, ils ressentiront la peur qu’inspirait le tueur au volant de son pick-up. Je ne le vois pas comme un indice de sequel, c’est juste un petit truc pour finir sur un phénomène psychologique. Je considère que cela satisfait aussi les attentes du public qui veut savoir ce que le couple va devenir après cette épreuve. Tu sais, je revendique Angle Mort comme un film de commande qui se doit aussi d’être au service du public. Le tout est d’être capable de sortir de l’équation purement commerciale quand c’est nécessaire…
> Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien
> Angle Mort est sorti en salles au Québec le 25 février 2011
"Toute société a les films qu’elle mérite" avait dit Mathieu Kassovitz après la sortie en France de Seul contre tous. La déclaration, qui valait d’abord comme tour de passe-passe critique en guise de soutien au long-métrage enragé de Gaspar Noé, soulève en filigrane l’idée du genre de production qu’un cinéma national peut endosser, mises en chantier ou exploitations en phase ou non avec son Histoire, sa culture, son public. Si l’on sait le 7e Art français peu porté sur l’horreur ou même le thriller à tendance "images choc" (Haute Tension d’Alexandre Aja reste une exception, relativement récente, salvatrice), on peut en revanche voir d’un œil un peu plus optimiste l’approche du genre côté Québec, ce qui relève le niveau de "l’horreur francophone" sur grand écran (en plus de l’apport majeur du Belge Fabrice du Welz). 5150 rue des Ormes et Les 7 Jours du talion constituent les preuves récentes d’une cinématographie horrifique locale particulièrement marquante et compétitive au regard du foisonnement de productions que livrent à ce niveau les studios étatsuniens et asiatiques – pour ne parler que des plus dominants.
Nouveau titre venu apporter sa pierre à ce modeste mais notable édifice, Angle Mort de Dominic James (réalisateur originaire de Montréal qui signe là son second film après Die, un Killing Room-like avec Elias Koteas) propose une variation efficace sur les archétypes du slasher et du road movie meurtrier. Fait intéressant, Angle Mort est produit par André Rouleau, l’homme qui contribua précieusement à des films de genre français sinon très bons, au moins potentiellement subversifs (Mesrine : L’instinct de mort pour le très bon, Krach de Fabrice Génestal pour le reste) mais aussi aux pellicules mouvementées respectivement américaine et canadienne que furent Bataille à Seattle (Stuart Townsend, 2007) et Funkytown (2011), chronique des années disco à Montréal (réalisé par Daniel Roby, à qui l’on doit aussi La Peau blanche, vu à Gérardmer en 2005 et évoqué dans nos colonnes). S’agissant de la position du thriller dans le paysage cinématographique de la Belle Province, Rouleau comme son jeune réalisateur se montrent unanimes : "c’est un genre qui a très peu été exploité dans le cinéma québécois", un film "comme on en fait rarement au Québec"(1). La perception rejoint celle qu’amateurs éclairés et critiques curieux de la question émettent de l’autre côté de l’Atlantique pour le cinéma hexagonal, ce qui constitue une autre raison pour votre revue désormais franco-québécoise (eh oui !), d’aborder Angle Mort avec enthousiasme – mesuré car le film n’est pas parfait et recycle, il faut bien le dire, les poncifs habituels du genre.
Situé dans une république fictive de l’Amérique latine ("Santagio", qui évoque autant Cuba – où le tournage eut vraiment lieu – que le Chili) Angle Mort confronte un couple de Montréalais à la dérive, Stéphanie (Karine Vanasse, bientôt à l’affiche de Switch de Frédéric Shoendoerffer aux côtés d’Eric Cantona) et Éric (Sébastien Huberdeau, vu dans Les Invasions barbares) à un tueur pyromane (Peter Miller) qui les prend en chasse sur les routes désertiques de leur lieu de vacances, paradis ensoleillé devenu cauchemar de feu. L’idée en soi ne transpire pas l’originalité, le scénariste Martin Girard préférant se concentrer sur l’impact des attaques perpétrées par le croque-mitaine, cousin lointain et silencieux de Freddy Krueger et du cisailleur du calamiteux Cut (Kimble Rendall, 2000). Conscient des réminiscences graphiques que porte le projet, Dominic James choisit de filmer les meurtres de façon frontale mais les tempère par une utilisation étonnante du hors-champ, un parti pris qui contraste avec la surenchère gore d’ordinaire déployée dans ce domaine, et transgresse même les règles élémentaires des productions de cet acabit, puisque l’effet choc tant attendu dans l’exposition (séquence pré-générique qui retient les leçons du Halloween de John Carpenter et s’attarde sur l’instant d’avant le meurtre et non son "pendant" sanglant) n’irradie jamais l’écran. Dans sa volonté de ne pas affubler le tueur d’accessoires grand-guignolesques (tranchants par exemple) propices à un massacre en grandes pompes (autre choix judicieux), James prive bien évidemment le spectateur amateur du boogeyman Jason Voorhees ou de tout autre célèbre assassin masqué du cinéma – véritable cliché par ailleurs jouissif de l’horreur pelliculée (Scream et consorts) – d’une satisfaction premier degré et cathartique face à un spectacle de mort mis en scène avec l’hyperbole de rigueur. Conscient d’emprunter à de trop nombreux autres films (le pitch peut autant évoquer Duel qu’une Virée en enfer et l’excellent et récent Hush de Mark Tonderai, découvert dans la sélection géromoise de 2009), Dominic James resserre l’étau de brutalité sur les motivations de son pyromane et revisite le concept du psycho killer sans visage (les maquillage sont signés Adrien Morot, une pointure vue à l’œuvre sur Planète Hurlante de Christian Duguay ou The Fountain d’Aronofsky), inquiétant personnage défiguratif dont les agissements criminels rejoignent à la fois les origines (le commencement de tout), et la fin – bonne idée du feu comme fil rouge, leitmotiv anxiogène par lequel se propage la peur du tueur et du film tout entier, comme une traînée d’essence qui s’embrase avec le craquement d’une allumette, après celui, plus sec, d’une nuque brisée.
Si Angle Mort s’apprécie à l’aune de ses partis pris quelque peu décadrés par rapport aux slashers nord-américains, il s’engage aussi, il faut l’avouer, sur la voie d’une intrigue aux ressorts largement éprouvés, y compris dans le tout-venant de la production horrifique contemporaine. C’est toujours le réflexe du fameux "comme par hasard" qui saisit le spectateur face au grippement forcé de la mécanique narrative, quand Éric, par exemple, referme mal le coffre de la voiture, acte d’inattention qui pourrait bien lui coûter cher. C’est aussi l’incrédulité qui nous assaille face à des personnages secondaires, caricatures de victimes toutes désignées d’une force du mal supérieur à tout – sauf peut-être à leur bêtise monumentale : cette latina sexy vulgairement aguicheuse, trop "mouillée" (!) par l’orage qui éclate soudain pour ne pas finir trucidée dans les toilettes, ou ce poivrot au volant de sa voiture que l’objectif de la caméra pourtant dénué de morale apparente, condamne d’emblée à une mort certaine. Sans compter la passivité de son héros (le rôle d’Éric est moins bien écrit que celui de Stéphanie, c’est un fait), quand il ne s’agit pas de sa futilité dialogique ("la police !" s’exclame-t-il en voyant l’agent Pedro se ranger derrière lui…). Désireux de se conformer à un cahier des charges du genre très, trop, balisé (d’où ces indices appuyés, notamment lors du générique), James en ajoute là où il ne devrait pas avec cette scène "de la ferme", coup de coude avec clin d’œil appuyé au spectateur qui réclamerait (à tort !) sa dose de terreur bouseuse, une convocation inutile de l’iconographie redneck digne d’un Massacre à la tronçonneuse nouvelle génération (pas vraiment la meilleure, donc). De même, l’épilogue tente maladroitement de relancer une dernière fois la peur sensorielle qui habitait tout le film, en vain et pour cause : il n’apporte aucune suspension du récit, juste le sentiment d’un soubresaut obligé, tic de réalisation (et d’écriture ?) qu’on imagine disparaître de la technique du réalisateur avec le temps et l’expérience.
Ces scories, sans aller jusqu’à faire tâche, enferment un peu plus le métrage dans des apparats de série B, ce qui, paradoxalement, lui confère une aura de divertissement pulsionnel assumé, sans effusions de sang spectaculaires mais aussi sans second degré ni cynisme, une façon de payer modestement (quelques pièces…) son tribut à toute une mythologie routière barbare, effet que renforce la situation archétypale de protagonistes perdus dans un environnement hostile, étranger, caniculaire et vecteur de claustration – James cherchant à isoler de plus en plus ses personnages, jusqu’à l’enfermement pour une confrontation ultime. Dans ces moments stationnaires où proies et chasseur opèrent une sortie de route, le cinéaste suspend sa vision et pendant comme après cette première fois où il "démasque" (par le point de vue de Stéphanie) son tueur pour s’écarter de tout mystère identitaire (soit le contraire des références auparavant citées), il filme, projette la terreur telle qu’elle se définit comme essence même de ce cinéma : dans les yeux des victimes surprises par l’imminence de la mort (plutôt que dans les meurtres, en partie confiés à l’imagination du spectateur), dans le regard caméra du tueur qui n’a plus dans les siens aucun lueur de vie ni d’espoir, dans l’œil, enfin, du spectateur découvrant, en même temps que la police, quel terrible secret abritait l’antre du pyromane. Intéressante ouverture sur un autre sous-genre du thriller, preuve aboutie que Dominic James a de quoi faire tourner la roue de l’horreur, quand bien même il ne la réinventerait pas.
(1) Citations extraites du dossier de presse
Stéphane Ledien
> Angle Mort prendra l’affiche au Québec le 25 février 2011. Date de sortie inconnue en France.
> À propos des 7 Jours du talion et de 5150 rue des Ormes, lire aussi notre article dans Versus n° 19.
Bande-annonce de Angle Mort
Bande-annonce de Die, premier film de Dominic James
> Pour visionner des extraits du film, rendez-vous sur nos chaînes vidéo Youtube ou Dailymotion.
Chaque fois qu’une adaptation de roman est portée à l’écran, c’est la levée de boucliers : les fans s’insurgent, décortiquent les moindres détails, crient à la trahison. Force est de constater que suivre le texte initial au pied de la lettre n’est pas toujours gage de navet (Kubrick a pris quelques distances vis-à-vis du texte de Stephen King pour pondre le somptueux Shining)… Aujourd’hui, c’est à La Route de tracer son chemin sur l’autoroute décidément très chargée des adaptations. Tout d’abord, le roman de Cormac McCarthy, l’un des derniers dieux vivants, avec Jim Harrison, de la littérature made in US (Déjà deux de ses romans avaient été adaptés : No Country For Old Men par les Frères Coen et De si jolis chevaux par Billy Bob Thorton) a connu lors de sa sortie un grand succès mérité dans le monde et a notamment raflé le Prix Pultizer en 2007. On imagine la pression qui pesait sur les épaules de John Hillcoat… Et le réalisateur australien, connu pour ses clips d’INXS et pour son western australien The Proposition, scénarisé par le chanteur Nick Cave, s’en tire plutôt bien. Il est vrai qu’il a eu la chance de diriger un casting de premier choix : Viggo Mortensen (le père), Robert Duvall (le vieillard, totalement méconnaissable), Charlize Theron (la femme), Guy Pearce (le vétéran).
Dans cette fable à l’atmosphère post-apocalytique, notre bonne vieille Terre ressemble plus à un champ de ruines qu’à un jardin d’Eden, sans que l’on sache ce qu’il est advenu (une guerre d’envergure mondiale à la sauce nucléaire a éclaté ? une météorite a percuté la Terre ? une attaque extra-terrestre a eu lieu ?). Plus de végétation, plus de nourriture, juste des âmes errantes au milieu d’un monde en gris cendré qui cherchent simplement à survivre (le film est un peu moins sombre que le bouquin, à déconseiller aux dépressifs qui seraient tentés de s’en tirer une dans le ciboulot après la lecture de La Route). Et notamment, un homme et son fils qui poussent un caddie, rempli de loques, de boîtes de conserves ragoûtantes, de couvertures crades. Ils sont sur une route et cherchent juste à gagner la mer pour voir si un bateau ne peut pas les emmener ailleurs. Loin de ce monde perdu dans la barbarie. Bien sûr, c’est un véritable chemin de croix qui les attend. L’homme et l’enfant rencontrent des êtres singuliers : un vieillard, une bande de pillards madmaxienne, une famille classique (un homme, une femme, un garçon, une fille et un chien – il ne manque plus que le monospace !). Dans ce parcours initiatique, il transmet à sa progéniture des valeurs immuables (le courage, la méfiance, la connaissance) qui lui serviront plus tard et qu’il transmettra à son tour, tel est le cycle de la vie. Le père est d’ailleurs la seule famille qui lui reste. La femme (et donc la mère de l’enfant) est présente par des flashbacks traités sans dialogue, sans narration (des rêves éveillés quand la vie sur terre était belle, aux premières années de leur mariage façon super 8). Ces images idylliques maintiennent le père en vie et le rattachent à un espoir vain : faire découvrir à son enfant le monde tel qu’il était avant, et espérer qu’un jour, il puisse avoir la joie de le connaître.
La force de cette histoire est qu’elle parle à tout le monde : les protagonistes n’ont pas de patronyme (ils ont tout perdu, leurs illusions, leur âme) et s’appellent simplement l’homme, la femme, l’enfant, le vieillard, ainsi chacun peut se projeter à vau-l’eau, devenir l’un d’entre eux si l’avenir de la Terre tournait mal. Nous pourrions être des SDF en haillons, l’œil hagard et chapardant dans les maisons abandonnées. L’homme et l’enfant nous donnent une leçon de vie sur notre société de consommation qui nous a fait perdre la valeur des choses simples. Ici, prendre une douche est vécue comme un bonheur intense, découvrir un stock de boîtes de conserve et les manger prend la saveur d’un festin de Noël, vêtir des vêtements propres et trop grands est un bonheur intense. À l’approche des fêtes de fin d’année où l’excès et l’abondance sont monnaie courante, cela nous laisse quelque peu songeur… Tirons pour finir un grand coup de chapeau aux producteurs qui ont eu le courage de sortir un film pareil par les temps qui courent. En cette période de crise, les gens ont plus envie de payer pour une comédie à s’en tordre le ventre que de voir une fiction pessimiste. Nick Wechlser, producteur de La Route, ne manque pas de rappeler que « le livre était si sombre et si austère que tous les studios ont perdu du temps à se demander si le livre pouvait être adapté sous forme de film ». Saluons donc le courage des producteurs de cette trempe qui ne se laissent pas happer par les sirènes de la facilité…
Nicolas Domenech
> Film sorti en salles le 2 décembre 2009
> Lire aussi notre dossier « Films de survivant(s) » dans VERSUS n° 12.