" LES BANNIS DE LA SIERRA " DE JOSEPH M. NEWMAN : EN DEHORS DES SENTIERS BATTUS

Sorti en DVD au mois de janvier dernier par l’éditeur incontournable Sidonis, Les Bannis de la Sierra (1952) est la troisième adaptation de l’une des plus fameuses histoires de l’écrivain Brett Harte – The Outcasts Of Poker Flat, également titre original du métrage – après celle réalisée par l’inconnu Christy Cabanne en 1937 et celle de John Ford en 1919. La Twentieth Century Fox confie cette fois la mise en scène du projet à Joseph M. Newman, réalisateur méconnu mais talentueux à qui l’on doit le très réussi et culte Les Survivants de l’infini (1955), Le Cirque fantastique (1959) et une poignée de westerns : Tonnerre Apache avec Richard Boone en 1961, Fort Massacre en 1958, ou La Dernière flèche avec Tyrone Power et Cameron Mitchell (1952). Formé à bonne école (l’homme a été assistant réalisateur pour les plus grands, tel Ernst Lubitsch sur La Veuve joyeuse), Newman nous livre un très bon western tourné dans un noir et blanc classieux, alors que la couleur a envahi les écrans cinématographiques depuis quelques années déjà.

Le jeu sur le contraste binaire entre les deux couleurs primaires imprègne l’histoire qui repose sur la dichotomie s’opérant au sein de la population de la petite ville de Poker Flat. Après le braquage de sa banque (très belle ouverture du métrage, sans aucune paroles durant cinq minutes), la communauté décide de faire le ménage en excommuniant ses indésirables : un joueur solitaire (Dale Robertson), un vieil alcoolique aux tendances cleptomanes, une « Duchesse » excentrique et sans doute un brin libertine, et une femme (Anne Baxter) qui s’était acoquinée avec l’un des brigands responsables du hold-up de la banque. Le kärcher n’existant pas à l’époque de la conquête de l’Ouest, les malheureux sont simplement et prestement bannis de la « Cité » et doivent quitter Poker Flat en plein hiver, alors que la neige s’abat continuellement sur les contrées de la Sierra. Un ostracisme synonyme de mort certaine donc, mais qui révèle la constance de la stratégie du bouc-émissaire au fil de l’« Histoire » (la campagne présidentielle actuelle est là pour le prouver une nouvelle fois…), dont l’objectif est de rassurer une population rongée par une angoisse entretenue par le discours volontairement anxiogène du pouvoir en place. Le vol des chèques, lettres de change et bons au porteur qui étaient consignés à la banque n’est que le prétexte – bien utile – pour se débarrasser des marginaux devenus trop gênants aux yeux des habitants.

Après une longue et difficile journée de chevauchée, les bannis de Poker Flat trouvent refuge dans une petite chaumière au milieu de la forêt enneigée, en compagnie d’un jeune couple, marginal lui aussi car illégitime – la femme est tombée enceinte alors que sa famille n’a jamais approuvé le jeune prétendant au mariage. Très vite, Les Bannis de Poker Flat se transforme donc en un passionnant huis-clos, en même temps qu’il transforme cette cabane en une sorte de cercueil collectif tant la destinée funeste des six héros du métrage nous semble inévitable : une nourriture insuffisante et qui fond comme neige au soleil, des chevaux ayant pris la fuite pendant la tempête qui faisait rage dehors et n’en finit pas, empêchant les reclus de reprendre la route et d’atteindre la ville la plus proche.
Malgré les erreurs de certains (Jake Watterson – le vieillard, incarné par William H. Lynn – est responsable de la fuite des chevaux), la petite communauté reste solidaire et fait preuve d’une cohésion sans failles, ce qui la rend éminemment plus sympathique que ces « huiles » de Poker Flat ayant décidé de leur sort. Car en décrivant des « asociaux » – selon l’expression de Patrick Brion dans sa présentation du film dans les suppléments du DVD – capables de s’organiser et d’instituer une micro-société soudée et viable (si l’on excepte les conditions d’existence matérielles des plus précaires), Joseph M. Newman contredit la vision sartrienne de l’humanité selon laquelle « l’enfer, c’est les autres ». Ici, au contraire, les rapports sociaux sont gouvernés par la solidarité et la conscience d’être scellés par un destin commun. Lucide et bien décidé à s’en sortir sans faire preuve d’individualisme, John Oakhurst (Robertson) accepte de sacrifier son unique revolver pour réparer la cheminée obstruée de la maisonnée, une cheminée symbole de l’espoir de survie de la communauté.

Après le départ d’un de ses membres part chercher du secours, surgit un élément qui va bouleverser la quiétude du groupe : le retour de Ryker (très bon Cameron Mitchell), seul rescapé des braqueurs de la banque de Poker Flat, revenant chercher son butin qu’il avait confié à sa compagne Cal (Anne Baxter). L’arrivée du bandit va complètement déstabiliser la petite communauté. En s’appropriant le peu de nourriture qu’il reste et en menaçant ses congénères, l’homme impose sa loi et n’hésitera pas à abattre deux d’entre eux, jusqu’à ce que ce que Oakhurst parvienne à récupérer son arme, ce qui amorcera la fin de la tyrannie de Ryker mais aussi celle de la communauté. La cheminée – privée de son « attelle » de fortune – enfume la petite cabane, figurant la dislocation du groupe. Ne souhaitant pas suivre le jeune couple et retourner dans la ville qui les a chassés, les deux survivants des bannis de Poket Flat préfèrent tenter leur chance dans une ville voisine, qu’il espèrent plus accueillante et tolérante. Une touche finale d’optimisme pour conclure un métrage dont le motif principal – l’apologie et la célébration des marginaux et des déviants de tout poil – détonne dans le western classique hollywoodien.

Fabien Le Duigou.

DVD sorti le 17 janvier 2012 chez Sidonis.

Un extrait du film en version originale (non sous-titrée) :



« La Lettre du Kremlin » de John Huston : là où règnent le cynisme et la trahison

La Lettre du Kremlin, qu’Opening a la très bonne idée de sortir pour la première fois en DVD en France le 13 septembre, fait partie de ces chefs-d’œuvre discrets qui émaillèrent les années 60 / 70 aux USA, dont la discrétion s’explique par un contexte de production peu favorable aux films anachroniques tels que les aimait John Huston. Pas facile, pour un réalisateur venu du cinéma classique hollywoodien, à l’aise dans tous les genres, de trouver sa place auprès des jeunes loups du Nouvel Hollywood ou des vieux de la vieille, comme Lumet ou Peckinpah, qui s’adaptèrent aux exigences du nouveau système de production. Caractériel et bourru, presque baroque, Huston n’était pas du genre darwinien, prêt à se fondre dans un moule qui ne l’arrangeait pas. En conséquence, ses longs-métrages sont restés délicieusement désuets dans la forme et joliment universels dans le propos, non pas dans l’absolu, mais relativement aux films plus abrupts, immersifs, violents et subversifs qui alors attiraient un public plus jeune dans les salles. Huston était une sorte de Vercingétorix du cinéma américain, toujours prompt à défendre ses convictions de mise en scène. En tant que comédien, il a assumé jusqu’au bout le rôle du patriarche en peu rude et conservateur, incarnation d’un monde en décrépitude dont la flamme menaçait sans cesse d’être soufflée, par exemple dans Le Convoi sauvage de Richard Sarafian ou Chinatown de Roman Polanski.

Dans La Lettre du Kremlin, qu’il réalise en 1969, Huston se réserve d’ailleurs un minuscule rôle particulièrement symbolique, celui d’un amiral de l’ancienne école qui démet Charles Rone (Patrick O’Neal) de ses fonctions d’officier de la marine en apprenant que celui-ci est approché par une organisation espionne nationale. Sans que Rone comprenne pourquoi il est ainsi traité, Huston lui oppose, au travail fourbe d’agent de renseignements, l’honneur et la grandeur du soldat qui se bat en pleine lumière pour sa patrie, fustigeant ses « nouveaux amis de Washington, les CIA, CIC ou je-ne-sais-quoi ! » Remplacez Rone par un quelconque jeune producteur de la fin années 60 et appréciez la discrète métaphore d’un cinéaste qui estime n’avoir aucun compte à rendre à la nouvelle école. En regard de ce dialogue, La Lettre du Kremlin impose son classicisme et son refus de la modernité, préférant, aux jeunes acteurs montants de la génération des Redford et Nicholson, une troupe de vieux briscards piochée dans les archives des studios : Bibi Andersson et Max Von Sydow (venus de chez Ingmar Bergman), Richard Boone (figure secondaire du cinéma américain bourru, notamment aux côtés de John Wayne), Nigel Greene (Jason et les Argonautes, Ipcress danger immédiat), Patrick O’Neal (comédien de théâtre et physique à la James Coburn, qui fut par ailleurs le premier choix de Huston pour le rôle-titre), George Sanders (Eve ou Les Contrebandiers de Moonfleet, pour ne citer que ceux-là, mais également nombre de films d’espionnage des années 40) ou encore Orson Welles, qu’on ne présente pas.

Pour ne pas que toutes ces grands figures se marchent dessus, Huston leur réserve, à sa manière, des rôles compartimentés, faisant d’eux les pièces d’un vaste et complexe puzzle d’une incomparable richesse. Après la mort d’un agent double assassiné en Union soviétique alors qu’il s’apprêtait à ramener une mystérieuse lettre d’un intérêt vital, un groupe d’agents américains s’introduit dans le pays de Brejnev pour s’installer au cœur de Moscou, s’intégrer au sein des acteurs de cette partie d’échecs bipolaire, et retrouver la trace dudit courrier. Rapidement, le rôle de chacun se met en place : lier des liens, entrer en relation avec ceux qui gravitent autour des deux figures du renseignement soviétique que sont Rosnov (Von Sydow) et l’impondérable Bresnavitch (Welles). La narration est délicieusement complexe, les enjeux sibyllins, le style visuel d’un classicisme épuré et d’une beauté à couper le souffle ; le génie des acteurs fait le reste. La Lettre du Kremlin s’intègre logiquement dans la longue liste des chefs-d’œuvre du film d’espionnage dressée par l’historien du cinéma Christophe Champclaux dans l’un des bonus du DVD.

Rien de classique, pourtant, dans le traitement proposé par Huston. A mille lieux des films d’espionnage des années 40, grande décennie de la lutte cinématographique contre le régime nazi (visée propagandiste qui généra néanmoins certains des meilleurs films d’Hitchcock et de Lang), ou des aventures naissantes de James Bond, élégantes et soyeuses, La Lettre du Kremlin fait régner le cynisme et la trahison, reléguant le métier si raffiné d’espion au rang du plus vile des boulots de seconde main. Il n’est qu’à voir comment Huston et Gladys Hill, sa co-scénariste, transfigurent un sujet d’un sérieux absolu en farce parfois grotesque, par exemple lorsque B.A. (Barbara Parkins) fait la démonstration de ses talents de casseuse de coffres en n’utilisant que ses pieds, séquence absurde et ironique qui, en outre, fait l’éloge d’une géniale aptitude qui ne lui servira jamais au cours de sa mission. De la même manière, pour faire pendant au succès de la série Mission : Impossible lancée en 1966, Huston joue le jeu du recrutement des agents : les chefs de Rone l’envoient ramasser ici et là ses futurs compagnons de mission, tous aussi délirants les uns que les autres, qui se cache à Acapulpo et passe son temps à regarder des demoiselles court vêtues se rouler dans le sable, qui joue du piano dans un bar gay travesti en fatale blonde (incroyable apparition de George Sanders : on savait se moquer de soi-même, à l’époque !), qui ne peut plus ouvrir de coffres à cause de son arthrite. Ce cynisme, côté américain, contrebalance la gravité qui règne côté soviétique ; autant les chefs de la fondation Tillinger ont des réactions saugrenues (Ward proposant à Rone un mano a mano pour lui donner une brève, très brève leçon !), autant les responsables soviétiques, Rosnov en tête, ne prêtent pas à rire. Cet angle narratif pourrait avoir pour conséquence de décrédibiliser l’enjeu du film en annihilant toute sensation de danger ; mais la force de Huston réside justement dans la surprenante succession des péripéties, et surtout dans le basculement des relations entre les nombreux protagonistes.

Car le sujet de La Lettre du Kremlin n’est pas, ne peut pas être, dans son thème principal. La lettre du titre, un obscur accord entre Américains et Soviétiques autorisant le bombardement d’usines chinoises, n’est qu’un fantasme impalpable qui échappe à tout le monde ; bref, un vrai MacGuffin à l’ancienne, dont Huston nous pousse à nous désintéresser, si ce n’est pour le seul plaisir de faire apparaître cet hallucinant personnage de médecin chinois, Kitaï, version stoïque des grands méchants à la James Bond, et qu’on ne peut atteindre qu’en versant de généreux pots de vin à son secrétaire. Non, il faut lire le film de Huston à la façon de Huston, c’est-à-dire en adoptant le point de vue de l’ambiguïté et de l’échec.

Ambiguïté, parce que le film décline une ribambelle de dualités sexuelles qui se révèlent être les véritables enjeux de la mission moscovite : si l’aptitude de B.A. dans l’ouverture de coffres ne lui est d’aucune utilité, c’est parce que la jeune femme a pour objectif de s’acoquiner avec une petite frappe locale, de vivre et de coucher avec lui, dans le but d’obtenir des renseignements. Ses camarades ne sont pas en reste. Charles Rone se fait prostitué russe pour satisfaire les besoins d’Erika (Andersson) et ainsi être au plus près des secrets de Rosnov, dont elle partage officiellement la vie ; le Sorcier (Sanders), qu’on a découvert coiffé d’une perruque blonde, tente de séduire un ancien amant de Polakov et lui tricote de jolies chaussettes en laine ; et même l’impressionnant Bresnavitch dissimule un secret sexuel. L’ambiguïté des rôles, véritable sujet des films d’espionnage de la guerre froide, est traduite par l’ambiguïté de la vie sexuelle. Au début du film, Polakov, l’agent double américain, est présenté comme fils et mari – ses parents et sa femme, Erika, ont été faits prisonniers comme lui. Mais rapidement, il s’avère qu’Erika n’était sa femme que par intérêt idéologique, et que Polakov lui préférait la virilité masculine. Même la fille sage de Potkin, diplomate soviétique vivant à New York que Rone et les siens font chanter, manifeste des penchants homosexuels.

Échec, parce que le cynisme ambiant du film mène certes à la réussite de la mission, mais d’une mission différente de celle du départ, et que cette relative réussite est payée par la perte de plusieurs agents que le cerveau de toute l’affaire assume avec une bonhomie éhontée, plaisantant joyeusement sur la conséquence de tous ces morts : au moins leur part du gâteau financier sera-t-elle plus élevée ! On ne sera pas surpris en se rappelant que la notion d’échec forme la structure implicite de nombreux longs-métrages de Huston (personne ne sait qui possède finalement la vraie sculpture du Faucon maltais ; le Trésor de la Sierra Madre n’est qu’un fantasme qui détruit les relations humaines ; les péripéties de Daniel et Peachy dans L’Homme qui voulut être roi ne les ont menées qu’à la mort pour l’un et la pauvreté pour l’autre ; etc.), et que l’argent est souvent la seconde face de la médaille.


Eric Nuevo

DVD Opening
Sortie le 13 septembre 2011

Bonus
Documentaire « John Huston et l’enfer de l’espionnage », 24mn : analyse de l’œuvre de Huston par Patrick Brion, Pierre Murat et Jean-Baptiste Thoret.
Documentaire « Petite histoire du film d’espionnage », 20mn : Christophe Champclaux, historien du cinéma, dresse le portrait de l’histoire du genre, d’Hitchcock jusqu’à Jack Bauer.




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