“LIVIDE” DE JULIEN MAURY ET ALEXANDRE BUSTILLO (EN DVD) : DANSE MACABRE ET ROBE DE SANG

S’il est toujours délicat pour un cinéaste d’aborder le cap du deuxième long-métrage, le défi des deux compères Julien Maury et Alexandre Bustillo était d’autant plus difficile que leur premier film, À l’intérieur (2007), avait fortement marqué les esprits des amateurs de cinéma de genre, retournés par une œuvre où la violence – graphique et psychologique – se disputait avec les émotions les plus intimes et profondes : violation de l’intimité et de l’intégrité humaine, instinct maternel, sentiment d’insécurité, mais une insécurité s’écartant des clichés les plus éculés et n’ayant rien à voir avec la propagande médiatique sur des banlieues françaises transformées en véritables « zones de guerre » !

Quoique très différent de leur premier long, Livide – sorti en DVD et Blu-ray au début du mois – parvient à faire oublier leur premier film « coup de poing ». Essai confirmé donc, même si le métrage semble avoir déçu nombre de critiques (dont la revue Mad Movies pour laquelle a travaillé Bustillo dans le passé) n’appréciant pas à sa juste valeur – à notre sens – le travail de réappropriation cinématographique des codes des films de genre par les deux coréalisateurs, également auteurs du scénario original comme c’était déjà le cas sur À l’intérieur.

Durant les vingt premières minutes, Maury et Bustillo s’attachent à exposer leurs personnages et leur intrigue prenant pour cadre un petit coin de Bretagne pittoresque, à Douarnenez dans le Finistère, soit la limite extrême de l’ouest de la France, un finistère symbolisant la « Fin de la terre ». Un cadre  pertinent tant l’ouverture du film baigne dans une ambiance délétère de quasi fin du monde : ciel ombragé et gris ne laissant percer aucun rayon de soleil, tête ensanglantée et putréfiée gisant au milieu d’algues sur le sable des plages bretonnes, etc. Au premier abord, la photographie et la mise en scène font un peu craindre un métrage « télévisuel » (les scènes dans un abri de bus, dans un café, …) : mais cette tonalité permet d’ancrer le film dans une réalité palpable et concrète, qui tranche avec la suite du métrage se déroulant dans une grande maison, lugubre et mystérieuse, qui n’est pas sans rappeler les demeures victoriennes des films classiques d’épouvante anglo-saxons. Le contraste entre les deux ambiances se révèle très efficace, tant le spectateur est perturbé lorsque l’intrigue s’implante définitivement dans la résidence morbide mais d’une beauté époustouflante, cinématographiquement parlant.

Disons le d’emblée, Livide est un métrage qui se ressent plus qu’il ne se raconte (trois jeunes adultes, deux frères et la petite amie de l’un des deux, pénètrent dans une maison espérant y trouver un trésor caché par la propriétaire, Deborah Jessel – incarnée par Marie-Claude Pietragalla – une ancienne danseuse étoile, plongée dans un coma et placée sous respiration artificielle). Si le scénario est solide malgré un schéma convenu dans ses grandes lignes, la force du film provient de ses qualités formelles – ambiance, décors, photographie, effets visuels, etc. – davantage que des enjeux de l’intrigue.

Multipliant les références plus ou moins évidentes (1) (de Suspiria pour l’univers de la danse aux Innocents de Jake Clayton pour le clin d’œil à l’actrice Deborah Kerr à travers le nom du personnage de la vieille Jessel), Livide convoque plusieurs motifs récurrents du cinéma fantastique : les figures spectrales, la maison hantée, les morts-vivants (Deborah Jessel en a l’apparence même si elle est encore de ce monde), le vampirisme, la taxidermie, etc. Même si la jaquette du DVD évoque ouvertement la filiation (certaine) du métrage avec Dario Argento et celle (moins éclatante) avec David Cronemberg, l’univers du film de Maury et Bustillo se rattache davantage à ceux de Lucio Fulci et de Clive Barker. Le premier pour le cadre de l’histoire centrée sur un lieu quasi unique faisant office de porte vers le monde des ténèbres et rappelant en cela La Maison près du cimetière, les effets gore très visuels et sans concessions, mais surtout l’atmosphère macabre teintée d’émotions et de touches de poésie enchanteresses et fascinantes (la « poupée mécanique » effectuant un numéro de danse préprogrammée par la vieillarde Deborah Jessel). Le second pour son univers onirique et malsain qui contamine l’ensemble du métrage, et l’esprit du spectateur avec.

À l’instar de l’œuvre du réalisateur de L’Au-delà et de Frayeurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo semblent avoir érigé le motif de la transgression au cœur de l’ensemble de leur métrage. L’intrigue n’existe que parce ses protagonistes transgressent la loi en commettant une effraction de domicile avec tentative de vol. Un délit qui se double pour la jeune Lucie (Chloé Coulloud) d’un renoncement à ses principes et convictions, elle qui initialement refusait de pénétrer dans cette demeure. Une transgression morale et éthique donc, qui s’explique par son désir ardent de quitter le domicile familial et fuir un père souhaitant se remettre en couple huit mois seulement après le suicide de sa femme (Béatrice Dalle). Transgression des genres également : Livide n’aurait pu être qu’un énième film hommage aux cinématographies dont il s’inspire. Fort heureusement, le métrage s’émancipe de ses modèles et transfigure son côté référentiel en une œuvre très personnelle. Le dépoussiérage du film de vampire – par exemple – opéré par les deux réalisateurs fait de Livide une relecture novatrice et fascinante du vampirisme.

Plus fondamentalement, le motif de la transgression culmine avec la perméabilité de deux univers  apparaissant a priori comme antinomiques : le monde réel et celui de l’imaginaire. D’un côté, les trois personnages principaux, prisonniers des contingences matérielles et d’une vie quotidienne désespérante (une envie de nouveau départ, un ras-le-bol d’une situation ne leur laissant pas entrapercevoir un avenir meilleur à Douarnenez). De l’autre, une résidence regorgeant de mystères et d’horreurs. Un monde de fantasmes et de cauchemars sans aucune limites. Mais progressivement, au fur et à mesure que les jeunes s’enfoncent dans les profondeurs de la demeure, les frontières s’effacent – comme chez Lucio Fulci (2) – jusqu’à ce que le réel et le fantastique fusionnent pour former un univers original et cohérent, à la fois éblouissant et terrifiant.

Choix éminemment pertinent que celui du conte pour traiter du motif de la transgression. S’éloignant du conte initiatique classique et souvent ennuyeux, Livide propose un conte fantastique et cruel (imaginez les  contes les plus macabres des frères Grimm revisités par Clive Barker) qui se conclut par l’éclosion d’une nouvelle vie, une renaissance inespérée. Avec un symbolisme très appuyé (le papillon et le cocon), Maury et Bustillo font renaître la petite Anna Jessel (Chloé Marcq), qui parvient à s’émanciper de ce corps-prison sans conscience – réveillé par Lucie et ses amis -, de la prison de chair et de mécanique dans laquelle elle était enfermée depuis des décennies.

Petit regret cependant quant à la distribution en salles du métrage. Avec seulement 17 copies sur l’ensemble du territoire français, une programmation écourtée par les exploitants, difficile pour les cinéphiles d’assister à une projection sur grand écran d’un métrage pourtant attendu par beaucoup (le film dépasse péniblement les cinq mille entrées au final). Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du désamour entre un système de distribution rétif au cinéma de genre francophone et des artistes qui s’engagent pour la promotion et le développement d’un cinéma d’horreur français de qualité et ne cherchant pas à singer bêtement ses modèles anglo-saxons ou espagnols. Dommage que Julien Maury et Alexandre Bustillo (qui font désormais parti des représentants les plus prometteurs de ce cinéma de genre) en fassent les frais sur ce long métrage qui aurait amplement mérité une exposition plus importante.

Fabien Le Duigou

Sorti en DVD (et en Blu-ray) le 3 mai 2012 chez M6 Vidéo.

(1)    Voir le commentaire audio des réalisateurs sur le DVD, pour les nombreuses citations et références qui émaillent le film.

(2)    Et d’autres après lui. Relire notre article sur le réalisateur espagnol Nacho Cerda, dans Versus n°11.



“Cloclo” de Florent-Emilio Siri : L’ombre de la lumière


Contre toute attente, le biopic Cloclo a bien plus à voir avec la maestria d’Ali de Michael Mann, Aviator de Scorsese ou Coco Chanel et Igor Stravinski de Jan Kounen qu’avec les quelconques Ray de Taylor Hackford, La Môme d’Olivier Dahan ou Coco avant Chanel d’Anne Fontaine (passons, oublions même, le Podium de Yann Moix). Pourtant, l’annonce de la mise en chantier d’un film sur Claude François ne suscitait que l’indifférence, au pire la crainte d’une hagiographie désuète et illustrative de ce monument de ringardise kitsch. Mais le fait que cela soit Florent-Emilio Siri à la barre éveilla l’intérêt et titilla la curiosité des cinéphiles avertis. Cependant, un tel choix pour son cinquième film ne laissait pas d’interloquer tant nous sommes très éloignés de son univers habituel riche en action et confrontations généralement assez violentes, que ce soit dans le milieu des mineurs en grève d’Une minute de silence (où la violence s’égrène sur un mode plus social et structurel de par la mature des personnages), le film de siège avec Nid de guêpes (formidable relecture-hommage à l’Assaut de Big John Carpenter), le polar explosif avec Otage ou l’évocation d’un pan de l’Histoire française, la guerre d’Algérie avec L’Ennemi intime. Non seulement Cloclo est un régal de construction scénaristique, de précision du découpage et surtout de mise en scène virtuose et élégante mais le film s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Siri, de par les correspondances thématiques et de certains motifs. Une intégration dont l’absence n’amoindrirait en rien les qualités esthétiques et narratives et le plaisir prit à sa vision mais qui en accroît la richesse. A chaque film, Siri franchit un palier supplémentaire dans son art ce qui en fait de très loin le meilleur réalisateur français. Son intérêt pour le cinéma américain est évident et transparaît avec force mais ne saurait être réduit à une simple entreprise de duplication. Le classicisme hollywoodien dont il se réclame, il nourrit son cinéma pour mieux se l’approprier et servir ses intérêts. Avec ce film, il se rapproche un peu plus de la maîtrise de John McTiernan. Oui, carrément. Un rapprochement aucunement hasardeux ou abusif car comme le paria américain, le français façonne un cinéma sensitif où l’émotion, la compréhension et l’implication proviennent avant tout des images et de leur agencement, de leur association. McT a l’habitude de dire que les dialogues ne sont qu’un bruit de fond, ce qui compte c’est la musicalité des séquences. C’est éminemment le cas ici et pas seulement parce que le film est rythmé par les chansons de l’artiste. Bien que traitant de nombreux évènements de la vie personnelle de Claude François, et de fait multipliant les séquences et les ellipses, Siri démontre une fluidité, une limpidité incroyable, parvenant toujours à relier les plans, les temporalités de manière harmonieuse grâce à des raccords aussi disparates que discrets et pourtant prégnants tels des images, des sons, de la musique, une phrase de dialogue ou des mouvements de caméra. A ce titre, le raccord opéré au moment de sa mort est sans doute les plus marquant : alors qu’un flash blanc figure l’électrocution, l’image suivante est une nappe déployée à contre jour par la mère de Claude sur une table. Reliant ainsi dans un même élan cet instant dramatique à la personne pour qui cet homme représentait tant.
Si l’on compare Siri à McTiernan, c’est parce que les deux ont tendance à être catalogués comme d’habiles faiseurs d’actioner pétaradants sans véritable âme alors que ces esthètes ne perdent jamais de vue leur public, n’aimant rien moins que parfaire le cinéma populaire dans lequel ils œuvrent. Pour leurs partitions, ces cinéastes utilisent toutes leurs palettes techniques pour raconter au mieux leur histoire. L’esbroufe n’y a pas sa place.

Cœurs musicaux
Populaire, c’est également le statut acquis par Claude François ? Quelquesoit l’appréciation que l’on a de ses chansons, il n’en reste pas moins qu’elles font partie de la culture populaire, reconnaissables et fredonnables par tous, même trente ans après sa mort. Outre cette particularité, ce qui a attiré Siri pour un tel film est que finalement, Claude François est un vrai personnage de cinéma, un homme aux multiples facettes qui a littéralement mis sa vie en chansons. C’est particulièrement flagrant dans les choix opérés par Siri et son scénariste Julien Rappeneau de ne pas respecter foncièrement la chronologie de ses tubes afin de coller au plus près avec sa vie, avec leur vision du personnage (par exemple, Cette année là est antérieure à Belles, belles, belles), chacun de ses plus célèbres tubes illustrant, mettant en perspective les moments qu’il vient de vivre. Un procédé qui pourrait apparaître exagérément sur-signifiant, comme un grossier coup de stabilo mais qui s’avère plus habile et complexe qu’au premier abord. Ainsi, la chanson « Le mal aimé » composée au moment de ses ennuis fiscaux, de sa mésentente avec Isabelle, la mère de ses deux fils, le concerne bien sûr au premier chef mais est tout aussi bien assimilable au sort de Marc, ce deuxième enfant resté longtemps caché, pire pratiquement absorbé par l’ombre du premier, Cloclo junior dit Coco. Le moment où il interprète cette chanson sur un plateau télé débute par un plan de Cloclo assis sur un tabouret au milieu de la scène et tout en poursuivant le même mouvement de caméra enchaîne sur Isabelle venant border ses enfants, les paroles entendues sur les images de la mère embrassant la tête blonde de Marc résonnant alors différemment. Et puis, il y a bien entendu LA chanson de Claude François « Comme d’habitude », pivot de sa vie intime et artistique et donc du film. Là aussi, Siri associe des images différentes aux quatre interprétations de cette chanson (dans sa version originale ou la reprise de Sinatra), donnant des tonalités différentes à ces séquences et jouer avec les émotions procurées (déchirement, désespérance, froideur, accomplissement, amour…). Et pour bien signifier l’importance de ce titre, le compositeur Alexandre Desplat créé une ritournelle s’inscrivant dans « Comme d’habitude ».

Le travail de cet autre fidèle de Siri en particulier et du son en général sur le film dans son ensemble sont à saluer (profitons en pour louer la superbe photo de Giovanni Fiore Coltellacci, autre proche de la famille « Siri » en termes cinématographique). Comme les images de Siri, la musique de Desplat s’efface derrière l’histoire à raconter tout en s’immisçant subrepticement pour produire du sens. Le thème entendu lors de l’enfance « dorée » en Egypte lorsque le père de famille rejoint sa demeure (son domaine, même) est reproduit lors de la scène où Claude François présente à sa mère et sa sœur les aménagements envisagés sur la propriété défraîchie dont il vient de faire l’acquisition et qui deviendra à terme Le Moulin, la nouvelle résidence familiale. Ces quelques notes induiront alors la volonté de Cloclo de recréer un univers familial perdu où planerait la présence de ce père déjà absent finalement, même avant sa disparition. Plus que le faste dont la famille a été dépossédée lors de l’annexion du Canal de Suez par l’Egypte, il s’agit d’invoquer une ambiance familiale non pas idéale mais où il était encore possible de trouver une certaine harmonie, même soumise aux diktats du paternel. Un thème musical que l’on ré-entendra en toute fin de métrage dans le rêve/souvenir post-mortem montrant la réunion au père dans cette enfance égyptienne, bouclant ainsi la boucle.
Quant au son, soulignons entre autres le magistral passage extra et intra diégétique lors du plan-séquence de la réception au Moulin. Tandis que la caméra s’aventure, à la suite d’Isabelle, parmi les convives, on entend « Le Lundi au soleil ». On pense alors qu’il s’agit une fois encore de l’utilisation d’une chanson aux fins d’illustration et de rythme, or, alors que Claude François pénètre dans la maison, le son nous en parvient désormais amoindri, étouffé par les murs de la bâtisse. Ainsi, cette chanson était jouée à l’intérieur de la fiction. Mais génie de la mise en scène de Siri, du fait que cette scène amène à la révélation de la présence de Marc le second fils dissimulé au cœur de la maison Cloclo, et que ce dernier se rend seul à l’intérieur pour rejoindre l’étage aménagé en salle de jeux (ludiques mais aussi sur les apparences), on peut interpréter cette atténuation sonore dès le seuil de la porte franchi comme la pénétration dans l’espace mental de Claude François. Une interprétation symbolique et métaphorique rendue possible par ce jeu entre images et son, la ressemblance de Marc et Claude François au même âge et la relation compliquée (tordue même) au père.

Au nom du père
Outre l’irrespect nécessaire de la chronologie, Siri et Rappeneau ont réussi un formidable travail d’adaptation, rejetant une exhaustivité de toute façon impossible à respecter, pour se concentrer sur le drame de ce personnage haut en couleurs qui à travers sa renommée publique recherchait avant tout la reconnaissance de son père. Une volonté à jamais inassouvie puisqu’il est mort avant que son fils ne commence à avoir du succès. La volonté d’acquérir le pardon, le respect, la fierté, l’amour de ce patriarche, Claude François l’exsude de tout son être et sans l’appuyer outre mesure, Siri parvient à la formaliser subtilement de sorte que même sans l’évoquer ou le montrer, la présence du père se fait insistante, presque permanente. Ce sont d’abord bien sûr les deux figures paternelles de substitutions que représentent le patron de patron de la maison de disques Phillips (chez qui il tape l’incruste de manière assez drôle, revenant toujours à la charge armé d’une boîte de délicieux chocolats) et le producteur célèbre Paul Lederman (Benoît Magimel, fidèle de Siri, dont l’interprétation et le grimage sont à la limite du grotesque mais fonctionnent dans l’ensemble plutôt bien). Comme on l’a vu plus haut, le travail sur la musique, le rappel de quelques mesures associées au père en invoque le souvenir. Il transparaît ainsi de la mise en scène de Siri qu’à travers son art, Claude François tente pratiquement en permanence de renouer une relation, la communication interrompue avec son père ? Ce qui est très fort, est que ce n’est pas flagrant à chaque détour de scène, il s’agit plutôt d’une humeur, d’une sensation. Et pour la rendre palpable, Siri dissémine parcimonieusement et à intervalles réguliers un dialogue, une image, une référence discrète y renvoyant. Pour le chanteur (le réalisateur), chaque détail compte. Quand il s’emporte contre son jardinier n’ayant pas respecté ses directives précises pour l’emplacement de fleurs, il crie à Isabelle tentant de relativiser l’importance accordée à ce détail que « Dieu est dans les détails ! ». Mais il aurait tout aussi bien pu dire « Mon père » à la place tant il semble se référer en permanence au regard désapprobateur de son géniteur. Comme si sa maniaquerie était un moyen de conjurer cette absence pesante. Claude François en vient d’ailleurs à reproduire et accentuer les manières du père. Comme lui s’apprêtait, une fois rentré à son foyer, en se parfumant notamment, pour parfaire son apparence avant d’aller saluer sa femme conversant avec des amies puis ses enfants, Cloclo fait de même au début de la séquence « Bellinda ». Il se parfume de la même manière tout en démultipliant les gestes. A travers les façons d’agir, de se comporter de Claude François, on devine celles de son père. Et le seul moment où le chanteur est montré apaisé, enfin réconcilié avec lui-même et le souvenir imposant de son père (sa statue du commandeur ?), c’est lors de la fabuleuse séquence onirique débutant par la réception d’un enregistrement de « My Way » de Franck Sinatra. The Voice a repris sa chanson, lui le chanteur français insignifiant ? Une séquence dont les images s’accorderont à la perfection avec le rythme de la chanson, allant crescendo dans les émotions ressenties par Claude François et qui se reportent sur les spectateurs réceptifs.

Bio épique
Il convient alors de souligner un peu plus significativement les merveilles de la réalisation, le talent de Siri, qui livre toute une flopée de séquences mémorables dont le premier mérite est de transcender le kitsch des costumes à paillettes et l’énergie scénique de Claude François, transformant le statisme de la réalisation télévisuelle d’époque et les sautillements du chanteur pour faire de ses prestations de grands moments de dynamisme. Toute la scénographie est soumise à ses mouvements de danse, le découpage variant les plans (moyens, en contre-plongée, d’ensemble, isolé, etc.) pour imprimer un rythme effréné. Et à mesure que Cloclo absorbe tout ce qu’il voit (le concert de Johnny, celui d’Otis Redding) et entend, la mise en scène intègre cette évolution du personnage en étant alors plus élaborée.
Autre exploit, le film parvient à retranscrire avec une grande authenticité les différentes ambiances associées aux années cinquante, soixante et soixante-dix, trois décennies traversées par l’ouragan blond. Ce souci de contextualisation, on le retrouve dans tous les autres films de Siri et se voit ici porté à son paroxysme. Un regain de crédibilité rendu possible grâce au casting – Jérémie Renier dans le rôle titre en tête (à la fois d’une ressemblance troublante et préservant sa singularité pour livrer son interprétation du personnage) et une mention spéciale aux grappes de jolies filles représentant les groupies de la star, toutes plus belles les unes que les autres, celles mises en avant rivalisant alors de beauté mais surtout de charisme – et à la manière de façonner la réalité du film en mêlant dans un même montage images d’archives et fictives pour l’occasion « maquillées » comme celles d’époque, ce qui contribue à parfaire l’illusion (on peut ainsi mettre en exergue une affiche de concert montrant Claude François dans une célèbre pose ici prise par l’acteur). Surtout, Cloclo, de par sa mise en scène est avant tout un film de cinéma. Le terme biopic employé par beaucoup pour définir la catégorie d’appartenance du film de Siri apparaît même terriblement réducteur quand il conviendrait de parler plutôt de bio épique tant la réalisation imprime une ampleur aux images, entre les mouvements de foule et l’élargissement du cadre dans les même proportions des scènes où Claude François se produit.

La virtuosité dont le réalisateur fait preuve à chaque instant et plus particulièrement à travers de superbes plan-séquences est loin d’être vaine ou tapageuse comme certains ont pu le déplorer. Soumis au rythme soutenu imposé par le chanteur dans sa vie quotidienne comme sur scène (le film épouse la même cadence pour traduire une sorte d’urgence, une agitation qui semble être le seul remède trouvé par Cloclo pour conjurer un mauvais sort qu’il craint menaçant à chaque instant), ces plan-séquences, par leur relative durée, permettent de formaliser des plages de repos où le spectateur peut reprendre son souffle. Siri en profite alors pour montrer l’envers du décor et révéler quelques côtés peu aimables de Claude François. Le jour où il trouve l’inspiration pour composer ce qui deviendra « Comme d’habitude » coïncide avec la première visite d’Isabelle au Moulin, future mère de ses deux fils mais à ce moment jeune et jolie jeune fille qu’il tente de conquérir. Mal à l’aise dans ce milieu aussi étranger à sa condition de simple danseuse d’arrière-plan, elle s’en va mais Claude François la poursuit de ses avances, la submergeant de fleurs (son salon est saturé de bouquets de roses) et l’appelle au téléphone. Une forme de harcèlement (à ce titre, on bascule imperceptiblement dans le registre de l’angoisse et pire lorsque la pauvre Isabelle est prise en tenaille, menacée par les sonneries stridentes et oppressantes du téléphone et de la porte d’entrée) qui se concrétise par une violence inédite jusque là. Le plan-séquence débute lorsqu’Isabelle, stressée, sort de chez elle pour monter dans sa voiture et manque de défaillir à la vue de Cloclo l’attendant au volant de la sienne, plein phare pour attirer son attention. Nous sommes alors aux côtés du chanteur, la caméra littéralement à la place du passager, regardant avec effarement le chanteur suivre la voiture d’Isabelle, puis la percuter pour lui faire quitter la route et terminer sa course sur le trottoir. Contre toute attente, cela se termine par les deux s’embrassant au milieu de la chaussée tandis que la chanson vedette, qui avait commencé à retentir en début de séquence, résonne de plus belle. Ainsi, le réalisateur nous donne à voir toute l’ambivalence du personnage, aimant avec fougue et passion mais capable de réactions disproportionnées si tant est que l’on se refuse à lui. On en avait eu un aperçu lorsqu’une France Gall éplorée se couche devant sa porte mais cela restait une domination psychologique. Là, nous sommes passés dans un versant plus actif. L’angoisse ressentie par Isabelle et partagée par le spectateur se mue même en peur tant la mise en scène accentue les effets, Siri opérant alors dans ce court moment dans le registre de la terreur. Il s’agit d’un biopic mais le réalisateur n’oublie pas qu’il s’agit d’une fiction et qu’il dispose d’outils permettant de jouer avec les émotions en passant d’un genre à l’autre selon les séquences et ce qu’il veut exprimer.

Le registre de l’horreur ou du moins du fantastique sera encore accentué lors du plan-séquence où la caméra suit les pas d’Isabelle passant parmi les invités d’une énième réception donnée au Moulin car il en conclura le mouvement, tel une ponctuation en forme de point d’exclamation. L’élégant mouvement d’appareil, qui, tour à tour, suivra la trace de l’hôte de maison puis semblera la chercher (l’attendre ?) en prenant du recul lorsqu’elle disparaîtra momentanément du cadre, aura comme point d’orgue la révélation de la présence du deuxième fils caché, celui-ci étant filmé comme une apparition spectrale. Épiant à la fenêtre de l’étage, il est cadré légèrement en contre-plongée et seule sa tignasse blonde le distingue de l’ombre. Soit une image renvoyant immanquablement aux films de fantômes espagnols ou anglais. Plus que ce qui est caché, ce plan-séquence cette fois-ci permet de révéler le refoulé (la scène qui suit voyant Claude François rejoindre Marc dans les tréfonds de la demeure en souligne cette interprétation de par l’effet d’exploration psychanalytique instauré par la réalisation, comme écrit plus haut).
Cet aspect purement fantastique, tous les films de Siri le cultive ave plus ou moins d’emphase (les agresseurs informes et sans visages de Nid de guêpes, la transformation voire la transmutation du troisième preneur d’otages dans Otage) et même le convoque car se sont quasiment des huis-clos (la mine et la condition sociale des mineurs d’Une minute de silence, l’entrepôt de Nid de guêpes, la maison d’Otage, le petit groupe commandé par Magimel dans L’Ennemi intime vit en vase clos et malgré l’apparente ouverture (très fordienne) de l’espace paraît écrasé, emprisonné par ces grandioses paysages rocailleux). On peut même dire que dans les films de Siri, il s’agit pour ses héros de se confronter aux fantômes du passé ou de leur passé (la confrontation finale de Willis face aux commanditaires dans Otage est la plus éloquente et emblématique).
Il en va de même pour Cloclo, le chanteur se mesurant sans cesse au fantôme de son père et son enfance déchue tout comme il est prisonnier des contingences, celles du vedettariat (incarnées par Lederman lui rappelant constamment qu’il ne peut se contenter de jouir du succès présent et sans relâche chercher à innover sous peine d’être dépassé, pire oublié) et la masse du public avide de le toucher, de le caresser, l’embrasser et l’absorber. Voir la superbe scène où il se jette dans la foule bordant la scène et semble s’y noyer. A plusieurs reprises, on ressent ce désir de s’abandonner complètement, de ne plus s’appartenir, de se dissoudre dans la mer humaine à ses pieds (ce qui renvoie à cette image de lui enfant regardant passer au bord du ponton ce cargo, promesse d’un ailleurs à défricher). Soit la fin de l’Ego.

Enfant du soleil
Cet égo qu’il aura pourtant nourri, développé pour façonner la vedette qu’il est. C’est une manière de neutraliser l’envie de s’abandonner complètement à son public hystérique constituant son horizon. Comme le montre la conclusion de cet autre plan-séquence le voyant quitter son appartement, grimper en voiture, conduire le long d’une route bordée de groupes pour atteindre quelques centaines de mètres plus loin sa maison de disque où l’attend d’autres filles : dans le rétroviseur se reflète les fans courant après lui tandis que le cadre du pare-brise est saturé lui aussi de belles pépées.
Et comme le début de séquence le montre, il est maintenant en représentation constante. Le montage dévoile des plans parcellaires où ses mains s’affairent pour se parfumer, se coiffer, s’apprêter comme avant un concert sauf qu’un plan d’ensemble révèle qu’il est en train de se préparer pour sortir de chez lui et aller au travail. D’ailleurs, toute la séquence rythmée par la chanson « Bellinda » montre la confection de cette chanson et de tout le barnum l’accompagnant, des mémos laissés sur dictaphone aux répétitions de la chorégraphie en passant par le choix de l’image qui l’illustrera pour finir par des plans de la prestation en plateau télé : en deux temps, trois mouvements, c’est emballé.
Tous les héros de Siri, finalement, ne recherchent qu’une chose, c’est parvenir à leur manière, à s’élever, à se libérer de leurs conditions d’existences imposées ou qu’ils ont sciemment embrassées. Chacun sa méthode, chacun son chemin. Celui de Claude François (his way) passe par une constante mise en scène de sa personne (son faux malaise, la révélation tardive au public de l’existence de son deuxième fils, …). Dès lors, la chanson « Comme d’habitude » et sa reprise par Sinatra, « My Way », entre d’autant plus puissamment en résonnance avec ce qui Siri donne à voir. His way, c’est comme il le dit à Isabelle lors de sa première venue au Moulin, « 50% le coeur et 50% la tête ». Suivre son inspiration, ses envies, tout en tenant compte de ce que les autres attendent. Être le centre d’attention de tous, tout en se laissant griser par cette adoration.

Claude François est un astre autour duquel son entourage gravite. Une source lumineuse, un soleil. C’est particulièrement remarquable lorsque au cours de la séquence où il écoute l’arrangement de sa chanson par The Voice, on le montre s’ébrouer au ralenti puis se placer au centre du cadre sous les yeux admiratifs des assistants en passant par les clodettes. Ceci, juste avant que le rideau ne se lève et qu’un grand éclat de lumière n’enveloppe tout. Cette symbolique du soleil est ainsi associée de diverses manières au chanteur et toujours parcimonieusement, sans forcer le trait. Il est originaire d’Egypte, dont le Dieu du soleil dans l’antiquité était Râ, la diseuse de bonne aventure énonce à sa mère qu’elle voit le nom de son futur fils écrit en lettres de feu, sa chevelure blonde et étincelante au soleil ou sous les feux des projecteurs, les lettres couleurs flammes de son nom lorsqu’il se produit à l’Olympia, les reflets des strass et paillettes… Le soleil, symbole de création, de puissance, d’éternité. Autant que la reconnaissance, l’acceptation de son père, Claude François recherche cette éternité apaisante. Et la correspondance visuelle entre les reflets des paillettes et ceux de la lumière mordorée sur les flots de la méditerranée (en début et fin de métrage, dans un parfait encadrement) en traduit l’acuité et la volonté. Et renvoie à ce que Rimbaud dans son poème L’Eternité écrit dans ses derniers vers :
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.

Le film peut alors se conclure sur cette image figée d’un Claude François pas encore Cloclo ou ne l’étant plus mais où il est cet enfant regardant le chemin accompli ou restant à parcourir. Un retour à l’origine en somme, comme l’Ouroboros, ce serpent se mordant la queue et symbole du cycle de la vie et de la mort, soit de renaissance.
Siri en y mettant énormément de lui-même et plus encore de son talent est parvenu à rendre émouvant ce personnage foncièrement antipathique. Sa quête impossible d’absolu le rachetant puisqu’il s’y perd pour mieux se retrouver.

Nicolas Zugasti



« Titanic 3D » de James Cameron : la place du passager


En 2009 avec Avatar, James Cameron ne remettait pas seulement au goût du jour la stéréoscopie longtemps envisagée comme ultime effet spectaculaire mais décuplait l’immersion en imposant de repenser la mise en scène et la narration à l’aune de cette technique pas si nouvelle pour un résultat éblouissant (la véritable révolution sur ce film est le cinéma virtuel – performance capture et dématérialisation de la caméra engendrant une nouvelle liberté de création – mais ceci est une autre histoire). Le réalisateur ouvrait ainsi la boîte de Pandora d’où émergeraient principalement des films 3D-éisés mal fichus qui, summum de l’arnaque, le seront en post-production, sans aucune plus value visuelle et sensitive pour le spectateur. Ce qui eut le don de passablement irriter Cameron qui fustigera une telle démarche avant tout mercantile. Or, le 04 avril 2012 est ressorti sur les écrans Titanic qui, quatorze ans après une première sortie couronnée par un déferlement d’Oscar, s’est vu appliqué un régime épaississant. Est-ce à dire que Big Jim aurait succombé et n’en aurait qu’après notre porte-monnaie, profitant de l’opportunité du centième anniversaire du naufrage le plus célèbre de l’Histoire pour soutirer tout l’argent qui peut l’être ? Négatif Mon Capitaine !
Bien sûr, la démarche n’est pas désintéressée, le cinéma est une industrie avant tout mais plusieurs choses permettent d’établir que l’explorateur des fonds marins ne badine pas avec son intégrité artistique. Premièrement, l’équipe en charge de convertir les trois heures quinze aura sué sang et eau pendant soixante semaines et Cameron réputé pour sa précision maladive n’aura changé aucun plan quand bien même la possibilité d’améliorer certains rendus et gommer quelques imperfections aurait pu prévaloir (pas comme certain révisionniste…). Enfin presque puisqu’un seul plan a été retouché sur l’insistance d’un astronome américain déplorant l’erreur de positionnement des étoiles lorsque Rose dans l’eau gelée regarde le ciel.
Le plus incroyable est que sans rien changer par ailleurs, la conversion 3D change tout. Non pas que l’on soit en présence d’un nouveau film mais de nouvelles sensations. Ou du moins, des sensations augmentées. On se retrouve presque dans le même état euphorique de Jake Sully recouvrant l’usage de ses jambes grâce à son avatar. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le plus spectaculaire n’est finalement pas toute la partie naufrage proprement dite avec les trombes d’eau surgissant des coursives et autres chutes des corps et destruction des décors, mais provient de la proximité presque physique avec les personnages dans laquelle nous sommes immergés. Cette romance devient plus intime et résonne avec plus de force en chacun des spectateurs. Ce petit miracle ne provient pas exclusivement de cette 3D qui par enchantement magnifierait tout (rappelons nous de l’horreur qu’était, à tous points de vue, le Alice de Tim Burton). Il convient d’apposer ce procédé sur une mise en scène ad hoc et le cinéma de Cameron s’y prête merveilleusement : importante profondeur de champ, lignes de fuite et autres éléments et vecteurs géométriques parcourant ses cadres amoureusement ouvragés. Autant d’éléments sur lesquels le Titanic version 1998 est « construit » et dont la cinégénie est révélée, magnifiée par la 3D. Le film fonctionne toujours aussi bien à plat mais cette version donne une nouvelle dimension à l’expérience sensorielle et émotionnelle que constitue le film.

Comme le souligne, entre autres, la remarquable analyse du film signée Alexandre Tylski, Titanic joue et accorde une grande importance à nos sens. La vue bien évidemment, l’ouïe avec la superbe partition de James Horner s’accordant à merveille aux séquences qu’elle illustre, qu’elle enlumine, ou aux personnages auxquels on s’identifie et plus étonnant, le toucher avec les nombreux plans de mains (Jack d’ailleurs est un amoureux des mains qu’il aime dessiner) et la mise en scène de sensations purement tactiles. Les mains qui sont un motif puissant et récurent dans la filmographie de Cameron (la main mécanique du Terminator, qu’il répare ou constituant la dernière partie de son corps à être immergé dans la fournaise dans le final de Terminator 2, la main blessée de Bishop révélant sa véritable nature d’androïde dans Aliens, Ripley dans le même film s’harnachant à un exosquellette pourvu de mains mécaniques qui lui permettront de lutter plus équitablement avec la reine alien, le doigt de Lindsay Brigman initiant un premier contact avec la colonne d’eau à visage humain provenant des abysses…) et surtout dans Titanic : les pinces du batiscaphe, véritables extensions mécaniques manuelles, les propres mains de Cameron s’affairant sur la planche à dessin, la « main » chanceuse au poker permettant à Jack et Fabrizio de gagner deux allers sans retours sur le paquebot, la main de Rose sur la vitre embuée et qui au moment de l’embarquement était la première partie de son corps sortant de la voiture …
La sensation tactile qui en découle trouvant un incroyable accomplissement avec Avatar lorsque Jake (tiens ? Un lien possible, une correspondance, à établir avec Jack Dawson ?) lors de son premier éveil dans un corps bleu filiforme retrouve le plaisir simple des orteils s’enfonçant dans la terre. Ce contact tactile, c’est Titanic qui l’aura brillamment placé au cœur de son récit, après tout n’est ce pas en touchant certains objets récupérés dans l’épave, et lui ayant appartenu, que Rose se remémore l’histoire de son amour perdu (mais sa liberté retrouvée) ? De même que le film s’ingénie à formaliser le vent de la liberté ressenti par les deux amis puis les deux amoureux à la proue du navire. L’intimité naissante et ce souffle symbolique déjà parfaitement retranscris à l’origine par Cameron voient leurs effets s’accroître grâce à la 3D.

Et puis, cette ressortie est l’occasion de voir ou revoir sur grand écran cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Histoire d’amour oui, illustration succincte de lutte de classes aussi mais d’avantage un récit mythologique d’élévation et de libération où les amants archétypaux auront dû parcourir les enfers (la poursuite par l’âme damnée de Cal faisant traverser l’infernale salle des machines ; le fonds de cale où est retenu prisonnier Jack), affronter une colère divine figurée par la mère, le fiancé éconduit et puis évidemment les flots diluviens s’engouffrant dans les coursives, avant de s’extirper du « ventre de la baleine » après que le bateau se soit brisé en deux, pour retrouver le paradis perdu et la félicité qu’il procure et symbolise (la dernière séquence en vue subjective où Rose rejoint son ange blond protecteur sous la coupole luxueuse et lumineuse, sorte de re-vision de la séquence en milieu de métrage qui marquait véritablement le premier seuil franchi par la jeune femme pour rejoindre son amour naissant et tourner le dos à sa condition étriquée et déterminée).
L’occasion également de se rendre compte de la construction narrative précise dont fait preuve Cameron, révélant la limpidité et la fausse simplicité de son scénario. Toutes les séquences s’imbriquent harmonieusement. Mieux, chacune est un petit film à elle seule avec intro, développement, climax et conclusion d’où découlent éléments qui lanceront la suivante. C’est parfaitement identifiable lors de la séquence voyant le bateau de luxe s’élancer réellement sur les flots et où Jack exulte d’être le roi du monde et l’on peut s’amuser à détailler de la sorte le reste du métrage, de l’exploration de l’épave où l’existence d’une survivante se révèle et se concluant par l’arrivée de la vieille Rose, en passant par l’embarquement des personnages (présentation des différents milieux sociaux, partie de cartes décisive, course folle contre la montre de Jack et Fabrizio pour embarquer et se terminant avec eux sur le pont supérieur) ou le dîner de Jack en compagnie de riches convives aboutissant à la fête des troisièmes classes, etc.
L’occasion aussi de prendre conscience que Cameron traite de l’art, la manière dont il touche et personnifie différemment les gens (la peinture, le dessin, l’art de raconter oralement une histoire, le cinéma…)

On l’a dit, la proximité est réellement accrue avec la 3D, le spectateur se retrouvant quasiment projeté aux côtés des passagers submergés par les flots (les spectateurs étant eux submergés par l’émotion des drames se nouant) ou prenant conscience avec force du carcan dans lequel Rose est engoncée. Voir la scène où la mère de Rose met les points sur les « i » à sa fille tout en serrant son corset. Une scène à priori anodine et pourtant doublement marquante tant dans sa signification immédiate pour la conduite du récit que sa puissance symbolique implicite. D’ailleurs, le fait d’accentuer ainsi l’immersion du spectateur au cœur de l’histoire permet d’en questionner l’importance et surtout de s’apercevoir avec une extatique satisfaction que Cameron nous avait aménagé une place, nous impliquant personnellement dans le récit par un procédé d’identification remarquable et dont la révélation est à chaque fois à la limite de briser la dynamique imprimée voire le sacro-saint quatrième mur.
Bien sûr, nous sommes tour à tour Rose, Jack, le couple d’amant, la mise en scène nous  faisant partager leurs émotions mais le véritable référent du spectateur est ailleurs, c’est en fait les membres de l’équipe explorant l’épave à la recherche du cœur de l’océan. Mieux, on on s’aperçoit que Cameron a carrément inclus dans son récit le regard du spectateur porté sur l’histoire qu’il est en train de raconter. L’équipage emmené par Brock Lovelett (Bill Paxton) est plus qu’une mise en abyme des propres recherches de Cameron. Toute cette partie introductive est une habile mise en place des enjeux à venir comme de l’intronisation du spectateur dans le film puisque nous partageons la fascination, l’excitation face à ce que découvre à l’écran le mini sous-marin. L’identification se fait donc subtilement et sûr de sa puissance narrative, Cameron n’hésite pas à nous renvoyer par deux fois le reflet de nos propres réactions. La première fois après le baiser sur la proue du navire concluant une séquence où le capitaine est averti de la présence d’icebergs à proximité de sa trajectoire. La caméra opère un traveling arrière, l’image se transformant tout aussi progressivement pour faire apparaître la proue rouillée gisant au fond de l’eau, la caméra poursuit son mouvement et révèle que l’image provient de l’écran que la vieille Rose regarde. Cette dernière se tourne alors et on passe à un plan de l’équipe réagissant vertement et avec incompréhension à la non-réaction du Capitaine. Soit exactement ce que le public pense en son for intérieur. Après ce court interlude, Cameron reprend son histoire avec la séquence où Jack dessine Rose posant langoureusement nue sur un canapé, le coeur de l’oécan autour du cou. Un instant d’une extrême intimité où les mains de Jack parcourent le corps de Rose sur le papier et pourtant, la sensualité est à son comble. Et rebelote, Cameron enchaîne avec un nouveau retour inopiné à la réalité, cette fois-ci plus abrupt, en montrant l’équipage complètement fasciné, absorbé, attendri. Un plan provoquant immanquablement le rire de la salle car l’on prend conscience implicitement à cet instant que Cameron vient de nous tendre un miroir et nous montre nos propres attitudes et postures face à son film.

Encore une fois, cette interruption est risquée car elle nous sort momentanément du cours du récit, neutralisant la suspension d’incrédulité par un réveil un peu brusque. Cependant, le réalisateur parviendra à nous replonger dans la fiction qui se poursuivra désormais jusqu’à son terme sans autre interruption. Le public maintenant inextricablement lié au récit, le très grand spectacle peut continuer et se permettre d’être poussé jusqu’à son paroxysme sans que l’on ne lâche prise.

Nicolas Zugasti



” LES BANNIS DE LA SIERRA ” DE JOSEPH M. NEWMAN : EN DEHORS DES SENTIERS BATTUS

Sorti en DVD au mois de janvier dernier par l’éditeur incontournable Sidonis, Les Bannis de la Sierra (1952) est la troisième adaptation de l’une des plus fameuses histoires de l’écrivain Brett Harte – The Outcasts Of Poker Flat, également titre original du métrage – après celle réalisée par l’inconnu Christy Cabanne en 1937 et celle de John Ford en 1919. La Twentieth Century Fox confie cette fois la mise en scène du projet à Joseph M. Newman, réalisateur méconnu mais talentueux à qui l’on doit le très réussi et culte Les Survivants de l’infini (1955), Le Cirque fantastique (1959) et une poignée de westerns : Tonnerre Apache avec Richard Boone en 1961, Fort Massacre en 1958, ou La Dernière flèche avec Tyrone Power et Cameron Mitchell (1952). Formé à bonne école (l’homme a été assistant réalisateur pour les plus grands, tel Ernst Lubitsch sur La Veuve joyeuse), Newman nous livre un très bon western tourné dans un noir et blanc classieux, alors que la couleur a envahi les écrans cinématographiques depuis quelques années déjà.

Le jeu sur le contraste binaire entre les deux couleurs primaires imprègne l’histoire qui repose sur la dichotomie s’opérant au sein de la population de la petite ville de Poker Flat. Après le braquage de sa banque (très belle ouverture du métrage, sans aucune paroles durant cinq minutes), la communauté décide de faire le ménage en excommuniant ses indésirables : un joueur solitaire (Dale Robertson), un vieil alcoolique aux tendances cleptomanes, une « Duchesse » excentrique et sans doute un brin libertine, et une femme (Anne Baxter) qui s’était acoquinée avec l’un des brigands responsables du hold-up de la banque. Le kärcher n’existant pas à l’époque de la conquête de l’Ouest, les malheureux sont simplement et prestement bannis de la « Cité » et doivent quitter Poker Flat en plein hiver, alors que la neige s’abat continuellement sur les contrées de la Sierra. Un ostracisme synonyme de mort certaine donc, mais qui révèle la constance de la stratégie du bouc-émissaire au fil de l’« Histoire » (la campagne présidentielle actuelle est là pour le prouver une nouvelle fois…), dont l’objectif est de rassurer une population rongée par une angoisse entretenue par le discours volontairement anxiogène du pouvoir en place. Le vol des chèques, lettres de change et bons au porteur qui étaient consignés à la banque n’est que le prétexte – bien utile – pour se débarrasser des marginaux devenus trop gênants aux yeux des habitants.

Après une longue et difficile journée de chevauchée, les bannis de Poker Flat trouvent refuge dans une petite chaumière au milieu de la forêt enneigée, en compagnie d’un jeune couple, marginal lui aussi car illégitime – la femme est tombée enceinte alors que sa famille n’a jamais approuvé le jeune prétendant au mariage. Très vite, Les Bannis de Poker Flat se transforme donc en un passionnant huis-clos, en même temps qu’il transforme cette cabane en une sorte de cercueil collectif tant la destinée funeste des six héros du métrage nous semble inévitable : une nourriture insuffisante et qui fond comme neige au soleil, des chevaux ayant pris la fuite pendant la tempête qui faisait rage dehors et n’en finit pas, empêchant les reclus de reprendre la route et d’atteindre la ville la plus proche.
Malgré les erreurs de certains (Jake Watterson – le vieillard, incarné par William H. Lynn – est responsable de la fuite des chevaux), la petite communauté reste solidaire et fait preuve d’une cohésion sans failles, ce qui la rend éminemment plus sympathique que ces « huiles » de Poker Flat ayant décidé de leur sort. Car en décrivant des « asociaux » – selon l’expression de Patrick Brion dans sa présentation du film dans les suppléments du DVD – capables de s’organiser et d’instituer une micro-société soudée et viable (si l’on excepte les conditions d’existence matérielles des plus précaires), Joseph M. Newman contredit la vision sartrienne de l’humanité selon laquelle « l’enfer, c’est les autres ». Ici, au contraire, les rapports sociaux sont gouvernés par la solidarité et la conscience d’être scellés par un destin commun. Lucide et bien décidé à s’en sortir sans faire preuve d’individualisme, John Oakhurst (Robertson) accepte de sacrifier son unique revolver pour réparer la cheminée obstruée de la maisonnée, une cheminée symbole de l’espoir de survie de la communauté.

Après le départ d’un de ses membres part chercher du secours, surgit un élément qui va bouleverser la quiétude du groupe : le retour de Ryker (très bon Cameron Mitchell), seul rescapé des braqueurs de la banque de Poker Flat, revenant chercher son butin qu’il avait confié à sa compagne Cal (Anne Baxter). L’arrivée du bandit va complètement déstabiliser la petite communauté. En s’appropriant le peu de nourriture qu’il reste et en menaçant ses congénères, l’homme impose sa loi et n’hésitera pas à abattre deux d’entre eux, jusqu’à ce que ce que Oakhurst parvienne à récupérer son arme, ce qui amorcera la fin de la tyrannie de Ryker mais aussi celle de la communauté. La cheminée – privée de son « attelle » de fortune – enfume la petite cabane, figurant la dislocation du groupe. Ne souhaitant pas suivre le jeune couple et retourner dans la ville qui les a chassés, les deux survivants des bannis de Poket Flat préfèrent tenter leur chance dans une ville voisine, qu’il espèrent plus accueillante et tolérante. Une touche finale d’optimisme pour conclure un métrage dont le motif principal – l’apologie et la célébration des marginaux et des déviants de tout poil – détonne dans le western classique hollywoodien.

Fabien Le Duigou.

DVD sorti le 17 janvier 2012 chez Sidonis.

Un extrait du film en version originale (non sous-titrée) :



“The Crash” de Dante Lam


Depuis 1998 et son électrisant Beast Cops, Dante Lam s’est quelque peu fourvoyé dans des œuvres au mieux passables si l’on prête un œil indulgent à The Twin Effects ou Snipers (au moins les séquences d’action apportent-elles leurs lots de satisfaction à défaut d’être transcendantes). Celui que l’on pouvait un temps considérer comme un fer de lance du renouveau de l’actionner made in HK hors du landernau de la Milkyway de Johnnie To n’a jamais vraiment confirmé son potentiel. Du moins jusqu’à ce qu’en 2011 The Insider (chroniqué dans le DVD Park n°7) vienne redorer son blason avec un polar hargneux où un ex-taulard (Nicolas Tse) tentait de s’affranchir du milieu du gangstérisme duquel il est issu ainsi que d’un policier (Nick Cheung) un brin manipulateur l’utilisant comme nouvel indic. Si la narration pêchait par une certaine outrance dramatique, la tension progressive se développait autant par le biais de séquences à l’action brutale que plus intimistes où les liens entre les différents protagonistes se révélaient et se raffermissaient de manière inattendue. Une structure reprise de The Crash qui bien que disponible en DVD depuis le 04 avril 2012 chez Wildside est chronologiquement antérieur à The Insider. Une étrangeté de l’exploitation et de la distribution puisque The Beast Stalker (titre initial non conservé) avait tourné dans de multiples festivals, notamment celui de Beaune en 2009, récoltant quelques récompenses mais surtout des avis positifs. Un accueil mérité, même si là encore, tout n’est pas parfait, The Crash parvenant à surprendre malgré des situations rebattues par ailleurs. Surtout, Dante Lam développe une ambiance et s’appuie sur un traitement renvoyant (voire préparant) à The Insider, faisant de ce dernier un intriguant complément à ce faux diptyque. Et pas seulement parce que leurs interprètes principaux en viennent à presque échanger leurs rôles d’un film à l’autre : Nick Cheung interprète ici un bad guy salement amoché physiquement (cicatrices sur le visage, œil droit devenu aveugle suite à une blessure qui a également irrémédiablement endommagé l’œil gauche) et Nicolas Tse joue ici un flic intègre particulièrement méticuleux acceptant mal l’approximation de ses hommes.

Ce policier perfectionniste va être rudement mis à mal lorsqu’au cours d’une course poursuite se concluant par un impressionnant accident de la route (sur lequel le titre français se focalise justement) il va flinguer malencontreusement une petite fille. Voulant stopper la fuite des bandits s’étant emparé, après le choc de tôles froissées, de la voiture d’une femme s’étant garée sur le bas côté, il tire à plusieurs reprises dans leur direction, atteignant le coffre où était enfermée ladite fillette. Ce carambolage formellement ébouriffant s’avère également le point de fuites de lignes narratives s’appuyant sur des coïncidences improbables flirtant avec le ridicule. La jeune femme dont la fille a été accidentellement tuée est justement l’avocate chargée d’instruire l’accusation du gangster pourchassé, sa deuxième fille est la jumelle de la défunte et elle va se lier avec le flic traumatisé alors en convalescence. Ce dernier s’impliquera particulièrement lorsque pour faire pression sur la mère, elle sera enlevée par le personnage de Nick Cheung. Partant à priori sur les traces d’une histoire balisée de rédemption, The Crash va articuler son récit autour de la solitude et l’isolement de ses trois principaux protagonistes et peu à peu imprégner son histoire d’une touchante mélancolie (après avoir dangereusement taquiné un pathos larmoyant). Le crash s’imposera ainsi comme la séquence fondatrice de leurs transformations respectives et lorsque le réalisateur y reviendra par trois fois à l’aide de flashbacks, se sera pour révéler une nouvelle facette des liens les unissant.

Le personnage du kidnappeur est le plus réussi car difficilement cernable au premier abord. L’économie de mots et de mouvements dont il fait preuve rendent opaques ses profondes motivations et sentiments. Un homme hiératique qui dégage un puissant sentiment de malaise (et non, ce n’est pas une question de délit de faciès !) mais qui peut faire preuve dans la même séquence d’une déstabilisante compassion. En tous cas, il est très déterminé, que ce soit dans l’accomplissement sans fioritures et sans état d’âme (l’ordre de couper un bras à la fillette ne le fait même pas tressauter) de sa mission ou les soins quotidiens prodigués à sa femme paralysée en position allongée sur un lit médicalisé. Et son handicap, la vision de son œil valide se détériore, n’est pas un obstacle insurmontable bien qu’il mette en danger sa compagne (comment reconnaître la bonne couleur de médicament à donner lorsque l’on ne voit plus qu’en noir et blanc ?) comme lui-même (comment gérer un champ de vision drastiquement réduit dans les affrontements avec le flic ?).
Outre l’incroyable présence de Nick Cheung dont les apparitions font toutes froid dans le dos, The Crash vaut largement le détour pour ses séquences d’actions, Lam gérant habilement un filmage en caméra portée. Alors que l’on aurait pu craindre un salmigondis de plans à l’enchaînement incompréhensibles, la réalisation nous plonge au cœur des poursuites (à pied ou en véhicules) haletantes dans les rues hongkongaises et les corps à corps rapprochés et rapides sont suffisamment lisibles et distinguables sans avoir besoin d’en passer par la touche pause de la télécommande. Faisant preuve d’un jusqu’au boutisme confinant presque au nihilisme (le sort final de la petite fille est à ce titre emblématique d’une indécision retorse), The Crash pourra dans le même temps décevoir par certaines relations ampoulées presque gnan-gnan. Mais son rythme soutenu et sa réalisation nerveuse, s’ils n’en font certes pas un classique du genre, sont suffisamment réjouissants pour que l’on s’intéresse de nouveau d’un peu plus près à la carrière de Lam.

Nicolas Zugasti

The Crash de Dante Lam est distribué par Wildside et disponible en DVD depuis le 04 avril 2012



“John Carter” d’Andrew Stanton : Le monde de Burroughs

A l’instar de Brad Bird, son compère de chez Pixar, Andrew Stanton est passé à la direction d’un film avec des personnages en chair et en os, réussissant lui aussi avec brio l’examen de passage. Tout n’est certes pas parfait mais leurs réussites sont indéniables et probantes car ce n’était pas chose aisée de conserver une ligne artistique personnelle en se frottant au mastodonte Tom Cruise pour Bird et sa Mission : Impossible – Protocole fantôme et aux écrit d’Edgar Rice Burroughs pour Stanton qui adapte avec John Carter une partie du Cycle de Mars (onze volumes) du romancier. Ainsi, les deux artistes sont parvenus à conserver leurs personnalités puisque la quatrième aventure d’Ethan Hunt rappelle les précédents travaux de Bird dans la représentation de figures héroïques tout comme John Carter renvoie dans la découverte et l’intégration d’un nouveau monde à Wall-E et au Monde de Némo.

Véritable source d’inspiration pour tout un pan de la littérature de fantasy science-fictionnelle (Dune, Chroniques martiennes,…), les aventures du soldat confédéré John Carter auront également influencé largement Flash Gordon, les Star Wars de Lucas ou Avatar de Cameron, entre autres, ceux-ci se retrouvant forcément cités au gré des séquences.  Œuvre emblématique et fondatrice par excellence, Disney a pourtant montré un désintérêt et une incompréhension patente du matériau en or qu’ils avaient entre les mains.

Perdu dans les limbes du development-hell depuis quatre vingt ans (John McTiernan avait même un temps envisagé d’adapter Princess of Mars), le projet abouti finalement sous l’égide de la firme aux grandes oreilles mais cette dernière semble gênée aux entournures pour en exploiter l’immense potentiel, ne sachant quelle cible ou catégorie de public le film pourrait toucher. Ainsi, alors que le premier trailer diffusé sur les ondes en juillet 2011 montrait un large panel d’images attirantes et intrigantes, la promo change de braquet en décembre de la même année pour ne conserver que les exploits martiens et la monstration de créatures extra-terrestres fabuleuses. Les nouvelles bandes-annonces occultent désormais la partie se déroulant sur Terre, réduisant considérablement le champ d’action d’un film qui n’apparaît plus que comme un blockbuster familial de plus, plein de bruit et de fureur contrôlés, avec sidekick humoristique et une princesse en danger à sauver. Ce qu’il est assurément mais pas exclusivement. Parmi ce patchwork de plans, impossible pour des non familiers de l’oeuvre du papa de Tarzan de définir même sommairement le héros et ses motivations. En l’état, on pense invariablement à un assemblage improbable entre L’Attaque des clones, 300 et Avatar (certes en plus beau pour les deux premiers) où un jeune premier effectue des bonds saisissants pour foutre la rouste de leur vie à tout ce qu’il rencontre. Or, le personnage de John Carter est un peu plus complexe que ça. Seulement, en éludant de la promo son origine terrienne, son déracinement est évacué alors qu’il est un élément fondamental de sa progression. Il ne faut pas en révéler trop mais l’omission d’un contexte original s’avère préjudiciable pour l’exploitation en salles. De même, que penser du fait que le titre du film se voit amputé de la mention importantissime « of Mars » ? Couplé à une affiche teaser passe-partout, difficile de déceler la moindre promesse d’aventure épique. Sans compter que le nom de Stanton n’apparaît même pas et encore ses précédentes œuvres pourtant gages d’une certaine qualité. Une stratégie étonnante, surtout pour un budget aussi conséquent (250 millions de dollars). Alors que le moindre succédané aseptisé de Battle Royale et Running Man porté par des têtards insipides en tête d’affiche (Hunger Games pour ne pas le nommer) a droit à tous les égards, la grande aventure populaire John Carter est appréhendée avec des pincettes.

Evoquer cet aspect économique de l’œuvre est habituellement accessoire pour sa compréhension ou son appréhension et peu représentatif de sa qualité mais le cas présent est plus problématique tant cette ligne promotionnelle engendre de sensibles répercussions. Sur son accueil déjà, le film n’ayant pas eu le succès qu’il méritait malgré le bouche à oreille très favorable qui a fait remonter sa courbe de fréquentation d’un week-end à l’autre. A priori, le film n’atteindra pas le seuil de rentabilité qui permettrait la mise n chantier de séquelles qui auraient permis de développer les multiples éléments narratifs introduits et non explicités nature et fonction du neuvième rayon ; origine, pouvoirs, rôle précis des Therns…). A propos de box-office, on peut légitimement s’interroger sur la communication faite par Disney, à peine dix jours ( !) après sa sortie, sur le bide commercial annoncé du film (il est question d’une perte sèche pour le studio pouvant s’élever à 120 millions). A croire que le film était condamné voire sacrifié d’avance…
Cependant, ce contexte de quasi non-communication et de frilosité ne saurait complètement expliquer les lourdeurs narratives étonnantes de la part de Stanton, même si l’on ne peut s’empêcher d’y voir une certaine influence. D’emblée, le prologue se situant sur Mars et introduisant les adversaires à venir pose divers problèmes. Cette séquence balancée en début de métrage est décontextualisée puisque l’on poursuivra avec la partie terrienne du récit. Ensuite, elle semble la résultante de la disparition des bandes-annonces de l’action sur Terre, de sorte que pour ne pas décontenancer outre mesure les spectateurs, on débute aussitôt sur la planète rouge.  Enfin, ce commencement amoindri considérablement l’impact de la découverte du nouveau monde de Mars en même temps que le personnage référent du spectateur.

Tout ceci n’est pas préjudiciable en soi mais s’avère regrettable car les vingts minutes qui suivent sont un modèle d’exposition ? John Carter nous est ainsi présenté au travers d’un enchaînement de séquences misant avant tout sur une compréhension visuelle. On le voit dans le Londres du dix neuvième siècle déjouer la filature d’un homme mystérieux (il est donc rusé et sûr de lui) avant de regagner son domicile où il sera découvert mort. Entre alors en scène le personnage original de son neveu, Edgar Rice Burroughs lui-même. Une mise en abyme très réussie puisque ce dernier va prendre connaissance du journal de son oncle qui a consigné tous les évènements l’ayant amené de Terre jusqu’à Barsoom, nom donné à Mars par ses habitants, et les aventures qu’il y a vécu. On poursuit alors avec un Carter en capitaine confédéré désabusé, hirsute, ne pensant qu’à sa prospection d’or et refusant le retour forcé dans l’armée imposé par un officier. A cette occasion, Stanton, par le biais de l’humour, défini d’autres caractéristiques du héros, comme son impulsivité ou sa propension au rejet de toute cause et autorité (voire même sa capacité à bondir pour échapper au danger, ici esquissée de manière très slapstick lorsqu’il se jette à deux reprises sur les soldats pour finir par sauter à travers une fenêtre). Il parvient finalement à s’évader et sa fuite le mène dans une grotte indienne ornée de signes étranges d’où émerge un homme tout aussi étrange, porteur d’une amulette. Cette dernière, couplée à une formule cabalistique permet d’utiliser l’accès troglodyte vers Barsoom que représente cette caverne.
Détaché des contingences de son monde, recherchant l’isolement, ne craignant pas la plongée dans l’inconnu, si John Carter n’était pas prédestiné au moins était-il prédisposé à répondre à l’appel de l’aventure.

Par la suite, le film se montre tout aussi habile dans la description des évènements et la formalisation d’un monde fantastique mais crédible. Et s’il quitte un monde en proie à la guerre civile pour en gagner un autre tout aussi déstabilisé par une guerre fratricide, il ne s’agira pas pour lui d’un éternel et usant recommencement mais l’occasion d’une renaissance aussi bien physique que morale. Issu d’un monde où la gravité est plus forte, il voit ses forces décuplées sur Mars, de sorte que le moindre pas le propulse à quelques mètres de distance. Il va devoir en premier lieu maîtriser cette nouvelle habileté pou réapprendre à marcher. Le parallèle avec les larves humaines de Wall-E est d’ailleurs assez amusant puisque John Carter va débuter à plat ventre, éprouvant toutes les peines du monde à se tenir debout et se déplacer normalement. Une venue au monde d’autant plus accentuée que l’on se trouve dans un paysage sauvage vierge de toute présence et d’une clarté éclatante. De plus, au moment de son premier contact avec un représentant de la race des Tharks, géants verts filiformes à quatre bras, son patronyme sera confondu avec son état d’origine, la Virginie. Finissant ainsi d’instituer John Carter comme un homme à la virginité retrouvée et dont l’action dans ce monde va lui permettre de se construire une nouvelle trajectoire, une nouvelle destinée. Notons pour conclure sur cette naissance à nouveau tout le passage dans le village des Tharks où John Carter est traité comme les nouveau-nés de cette race (lavé, talqué, nourri).

Dommage que les diverses lignes narratives et éléments secondaires foisonnant fassent patiner par moments le rythme du récit car l’évolution progressive du héros est vraiment remarquable. L’intrigue du mariage forcé de la princesse Déjah Thoris (Lynn Collins) avec celui qui veut dominer ce monde est nécessaire à l’implication et l’imbrication de l’histoire mais elle souffre d’une certaine conventionalité. Cependant, ce personnage de princesse farouche est d’une superbe complémentarité avec celui de Carter et leurs relations sont entremaillées d’agréables moments comme le sauvetage de Déjah en guise de premier contact.
Une séquence d’action, la première, qui intervient après une heure de métrage. Les morceaux de bravoure ne manquent pas mais ils ne concernent pas seulement des exploits athlétiques mais également la découverte, l’exploration d’endroits inconnus. La longue partie située dans le village Tharks est un véritable précis d’anthropologie puisque l’on y apprend énormément de choses sur son organisation, les rapports de forces des membres les plus influents comme ses rites et ses croyances. De même, la traversée du désert puis la remontée du fleuve pour trouver un moyen de renvoyer Carter chez lui sont l’occasion de contempler des cadres d’une beauté à couper le souffle. Tout comme Avatar, John Carter institue un rapport quasiment fusionnel du spectateur avec le héros auquel il s’identifie, découvrant à travers ses yeux les merveilles qui l’entourent.

Et évidemment, ce sont deux récits éminemment initiatiques où deux handicapés dans leur ancien monde vont revivre dans le nouveau. Si John Carter n’est pas physiquement diminué comme Jake Sully, il n’en demeure pas moins tout aussi tragiquement un homme coupé en deux. Non seulement il n’a plus de cause à laquelle croire ou se rattacher mais il a perdu sa femme et sa fille. C’est un homme intérieurement anéanti qui ne se bat que dans son propre intérêt, refusant aussi bien de prendre fait et cause pour les Tharks dont le chef (Willem Dafoe sous le masque de la performance capture) voit en lui leur champion, ou pour Déjah.
Ce n’est qu’au terme d’un combat – grandiose d’intensité, graphiquement splendide car renvoyant aux illustrations du regretté Franck Frazetta et émotionnellement très surprenant – contre un clan Tharks manipulé par un Thern, qu’il retrouvera de meilleures dispositions. On le verra à l’issue renaître une fois de plus puisqu’on l’extirpe d’une montagne de corps l’ayant enseveli. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière naissance figurative, preuve que tout le film se consacre essentiellement à façonner ce personnage hors du commun. A chaque fois, cette naissance lui procure un regain d’expérience, un nouveau statut lui permettant d’intégrer cette contrée lointaine.

On peut regretter le final assez expéditif où les séquences s’enchaînent un peu trop vite, oubliant de donner plus d’ampleur à la bataille finale. Mais ce ne sont que des peccadilles car là encore, l’important réside dans la manière de conclure et le choix de se focaliser une fois de plus sur le destin de son principal protagoniste. Celui-ci est brutalement arraché à son rêve d’une vie meilleure et entreprendra tout pour la retrouver. De la vie à la mort, il n’y a parfois qu’un seuil à franchir, et seul John Carter semble capable de l’emprunter en sens inverse, s’endormant pour un repos éternel pour le commun des mortels mais synonyme pour lui de réveil. Pour renaître à nouveau en tant que John Carter de Barsoom.

Nicolas Zugasti



“Le Territoire des loups” de Joe Carnahan : The walking dead


De prime abord, Le Territoire des loups avec son intrigue minimaliste semble se contenter de suivre le sillon tracé par Les Survivants mâtiné de série B bien rythmée. Ce qui en soi n’est pas déshonorant tant que le spectacle s’avère de qualité. Seulement le film de Joe Carnahan est bien plus que cela et révèle progressivement une puissance narrative et émotionnelle imparables.
John Ottway (Liam Neeson) est un homme esseulé assurant la sécurité d’ouvriers œuvrant pour une compagnie pétrolière sur un site isolé d’Alaska. Une fois la mission terminée, ils embarquent pour un retour vers la civilisation et leurs proches à bord d’un avion. Malheureusement, celui-ci est pris dans une violente tempête de neige et se crashe au milieu des montagnes. Ottway et les sept rescapés vont alors unir leurs forces pour se sortir de cette situation inextricable puisqu’au froid et au manque de vivres viennent s’ajouter les attaques régulières de loups défendant leur terrain de chasse. Un argument de départ pour le moins limité et qui ne laisse présager rien d’autre qu’un survival de plus avec comme originalité ici de se situer dans les espaces enneigés de l’Alaska. Lutte territoriale, Nature vs Hommes, bestialité Vs humanité, autant de figures de styles plus ou moins bien travaillées ailleurs et que tente de s’approprier Joe Carnahan. Et contre toute attente, le réalisateur y parvient de manière magistrale tout en dépassant la simple évocation de cette lutte archétypale pour invoquer un parcours aux confins de l’abstraction. Il ne s’agit pas seulement de trouver un moyen pour survivre à cette contrée hostile mais également de déterminer en chacun ce qui le fait avancer, résister. Sans cette motivation, à quoi bon continuer à vivre… Ainsi, les émois intimes frappent aussi durement que les morsures des loups traquant la troupe de survivants et chargent émotionnellement les dommages physiques subis. Faisant de la sorte vibrer le spectateur sur plus d’un ressort dramatique.

Carnahan retrouve ainsi ce qui faisait la force de Narc et surtout du très mal aimé Mise à prix, deux autres incursions dans des genres très codifiés (le polar sec tendance seventies, le film de gangsters choral et foutraque – pour vraiment résumer au plus large) dont les oripeaux référentiels, violents, barges, esthétiques ou grandiloquents laissaient peu à peu poindre des histoires d’hommes confrontés durement à leur quête de soi. Le Territoire des loups détourne de la même manière le genre dans lequel il s’inscrit, le respectant amoureusement pour mieux servir son véritable propos. D’emblée, Carnahan nous place aux côtés du personnage d’Ottway et nous introduit dans ce récit par une exposition remarquable de concision et de précision. En quelques plans et séquences, nous comprenons, mieux, nous ressentons la solitude de cet homme et ses conditions de vie dans cette région reculée d’Amérique. On poursuit par l’embarquement dans l’avion, toujours selon le même rythme atone, où une certaine résignation semble avoir gagné tout ce petit monde. Puis survient l’accident, la dislocation aérienne de la carlingue est vécue de l’intérieur et s’avère réellement impressionnante, l’immersion est totale. Après ces purs moments de panique, place au calme précaire d’une vision éphémère de son épouse couchée à ses côtés lui murmurant de rassurantes paroles avant que le réalisateur nous replonge brutalement au sein de l’évènement. Un enchaînement des images, une science du découpage diablement efficace qui dénote dès ce premier quart d’heure d’une maîtrise retrouvée et surtout augmentée, ce qui est quasiment inespéré après une Agence tous risques sympathique mais sans fulgurances.

Si le danger est omniprésent et les survivants se font décimer un à un, le cinéaste ne s’engage pas sur la voie du slasher-like ou de l’action trépidante tous azimuts. D’ailleurs, une des rares réserves du film concerne les séquences de combats rapprochés trop confuses entre les hommes et les bêtes. Le procédé de caméra secouée amoindri leur impact alors que juste avant la cinégénie du réalisateur adoptait le point de vue adéquat pour faire grimper en flèche l’adrénaline. Et puis, c’est véritablement dans ses moments de relative tranquillité que Le Territoire des loups déploie sa substantifique moelle. Plus que des pauses narratives permettant de préciser les caractères des protagonistes survivants, les scènes de discussion autour d’un feu exposent des systèmes de pensées et croyances différentes auxquelles Carnahan nous intime de reconsidérer la validité et la pertinence. Dans cette situation critique, le point de vue de chacun se vaut et ne peut être évalué à l’aune de nos propres valeurs. La proximité instaurée n’est pas le seul fait des dialogues mais également de la tension extrême omniprésente créée par le biais de la mise en scène qui formalise un hors-champ d’une remarquable prégnance. Finalement peu présents à l’écran, les loups n’en demeurent pas moins une menace constante, hantant aussi bien l’obscurité entourant les protagonistes que leurs esprits et celui du spectateur. Il y a bien longtemps qu’un danger aux contours aussi intangibles ne s’était pas immiscé et imposé avec une telle force. En effet, les loups surgissent à plusieurs reprises de l’arrière plan délimitant l’horizon du cadre ou de la nuit environnante soit pour attaquer, soit pour jauger de très près l’adversaire. Et s’ils demeurent la plupart du temps invisibles, le bruit de leurs déplacements dans les fourrés, leurs grognements et leurs hurlements à glacer le sang instillent une angoisse, un effroi qui parcourt l’échine, rappelant puissamment l’impasse dans laquelle ils sont plongés. Le feu qu’ils s’évertuent régulièrement à faire leur permet de former une clarté rassurante en butte aux ténèbres prêtes à les absorber. Un espace vital favorisant l’échange de paroles entre les survivants et qui constitue ainsi un ultime îlot d’humanité isolé au sein de cette nature sauvage. Carnahan plonge le spectateur au cœur de cette immensité comme au cœur de ce groupe dont il devient membre à part entière.

Une intégration d’autant plus réussie que le spectateur partage les confidences du groupe. Bien sûr, le principal point d’ancrage demeure John Ottway mais Carnahan n’oppose jamais sa conception du monde à celle des autres. Si Ottway s’impose comme le leader naturel, ce n’est pas seulement par son charisme ou sa connaissance des loups qui les pourchassent. Il est un guide sur ce territoire sauvage mais également au-delà.
Ottaway est présenté comme un véritable chef de meute, les correspondances avec celle des loups sont remarquablement discrètes mais n’en sont pas moins significatives. Il exerce son autorité de manière similaire, n’hésitant pas également à employer la force face à celui qui voudrait lui ravir le commandement. Seulement, Ottway ne s’y résout pas pour préserver un rang mais bien parce que l’aboyeur représente une menace pour l’unité du groupe, donc sa survie. Ce lien entre deux organisations équivalentes est renforcé cinématographiquement lorsque la lutte humaine vient illustrer l’affrontement des loups que l’on a pu seulement déduire des cris et sons émanant de la forêt un peu plus tôt.
La mission principale d’Ottway est de mener le reste de la troupe en lieu sûr. Une action qu’il s’est assigné naturellement puisqu’elle découle de la tâche pour laquelle il avait été engagé, soit protéger les résidents du site de forage des bêtes rôdant autour ou pénétrant dans le périmètre. Or, son véritable objectif est tout autre. C’est un guide certes mais pour les âmes égarées que sont ses compagnons d’infortune. Non pas avec la finalité de les mener vers une certaine forme de rédemption ou de transformation humaniste par la prise de conscience de ce qui importe vraiment mais pour les entraîner vers une acceptation de leur fin prochaine. Ottway est un passeur, il les oriente vers l’état d’esprit adéquat pour accueillir sereinement la mort. C’est particulièrement probant au moment de la fin du calvaire d’un homme gravement blessé au ventre retrouvé au milieu des décombres de l’avion en miettes. Alors que l’on s’attend à ce qu’Ottway tente de rasséréner par des paroles convenues mille fois entendues ailleurs qui lui aurait fait oublier son proche trépas, au contraire, il veut qu’il se concentre sur les dernières sensations, sur la chaleur enveloppante qui monte, sur le dernier souvenir agréable. Il l’aide tout simplement à passer de l’autre côté. Une séquence poignante qui inscrit d’emblée Ottway dans un parcours mythologique puisqu’il apparaît ainsi comme un Charon moderne. Le fait qu’il fasse ramasser les portefeuilles des morts alentour afin de perpétrer leurs mémoires renforce cette figuration.

Le survival se mue alors en marche funèbre, une véritable élégie même d’une intensité grandissante et rythmée par le poème écrit par le père d’Ottway et qu’il a mémorisé au plus profond de son être.
Once more into the fray
Into the last good fight I’ll ever know
Live and die on this day
Live and die on this day
Quatre vers dont la répétition illustreront le renversement de perspective pour faire peu à peu accepter également au spectateur l’inéluctabilité finale.
Encore une fois, une discussion autour d’un feu s’avère essentielle au récit, Ottway lors de la dernière d’entre elles exhorte les autres à exprimer ce qui les motive à poursuivre la lutte, à survivre. Une manière de renforcer leur motivation, leur unité, mais aussi et surtout de fixer dans leur esprit ce qui leur permettra de se laisser partir apaisé. Une superbe et bouleversante illustration advient après la chute mortelle de l’un d’eux alors qu’ils traversaient le gouffre les séparant de sapins protecteurs. Des mots d’amour apaisant, une caresse chevelue sur le visage, un environnement sonore assourdi puis Carnahan enchaîne soudainement avec un retour percutant à la réalité et les loups s’emparant du corps. Un contraste appliqué à plusieurs reprises à Ottway lui-même, des visions de sa femme venant parasiter les évènements traumatisants vécus.

Ottway se retrouve à chaque fois auprès de ses frères d’armes au moment de leur dernier souffle. Même si sa présence physique ne les veille pas constamment, c’est lui qui aura un dernier contact tactile (une tape sur l’épaule, une poignée de main…). Il peut être ainsi envisagé comme un archange de la mort dont la matérialisation auprès des survivants annoncerait au fur et à mesure leur disparition. Le titre de la nouvelle de Ian McKenzie Jeffers dont Carnahan en a tiré une adaptation éclaire en ce sens cette interprétation. Intitulée Ghost Walker, on ne peut nier en effet la figuration fantomatique adoptée par Carnahan pour représenter à diverses reprises son « héros ». La confrontation finale avec ce qui semble être le chef des loups a ainsi tout de l’affrontement éminemment symbolique. Le réalisateur l’envisage d’ailleurs sans fard de cette manière, que ce soit dans la scène précédente où Ottway s’adressant au ciel défie une potentielle présence divine puis sa préparation à la bataille où agenouillé il dépose devant lui les portefeuilles de ses amis et le sien, formant un mausolée improvisé et définitif. Ainsi débarrassé des dernières contingences qui le retenaient encore ici bas, il peut empoigner ses armes pour peut être le dernier combat…


Nicolas Zugasti

Le Territoire des loups est en salle depuis le 29 février 2012



Roujin Z de Hiroyuki Kitakubo


Contrairement à certains de ses personnages principaux, Roujin Z n’a pas pris une ride. La sortie d’une version remasterisée en DVD et Blu-Ray, par Kazé, du film de Hiroyuki Kitakubo en témoigne. Visuellement chatoyant, bénéficiant d’une animation fluide et rythmée et porté par un propos – le vieillissement de la population et l’alternative machinique – encore aujourd’hui pertinent, ce film datant de 1991 ne souffre pas de la comparaison avec les fleurons de l’animation moderne.
Preuve de son indéniable réussite, le film vaut plus que la somme des noms prestigieux qui y sont associés, tels que Kitakubo (Robot Carnival, Blood, The Last Vampire) à la réalisation, Katsuhiro Otomo au scénario ou encore un jeune débutant alors bien loin du génie qu’il deviendra par la suite, Satoshi Kon, ici un des animateurs clé et concepteur des décors. Outre la reconduction d’une bonne partie de l’équipe technique de l’adaptation animée d’Akira, l’influence du mangaka Otomo se ressent à tous les niveaux. Difficile dans ces conditions de déceler les apports de Kitakubo tant Roujin Z s’apparente à une extension d’Akira, une sorte de variation minimaliste, plus intime, où Otomo trouve à développer ses préoccupations selon une autre perspective. Cependant, se placer sous l’égide du maître n’avait pas forcément pour conséquence de brider les multiples talents engagés mais était surtout une bonne occasion de profiter de son inestimable expérience.

Roujin Z aborde le vieillissement de la population japonaise, problème majeur à l’époque et toujours d’actualité, et ses conséquences (comment continuer à prendre soin des aînés ? Comment dépasser l’indigence et la raréfaction des structures adaptées ?) en envisageant l’alternative proposée par un développement technologique de la prise en charge physique. Un lit robotisé est ainsi mis au point par le ministère de la Santé, associé à une officine privée fournissant le cœur machinique du prototype qui soulagera aussi bien le patient que les proches parfois dépassés. Pour tester ce Z-001, le ministre de la Santé jette son dévolu sur monsieur Takazawa, un vieillard impotent en état de dépendance avancée (la première séquence nous le montrant gémissant à l’aide dans le lit qu’il vient de souiller). Le vieil homme est ainsi arbitrairement et sans ménagement enlevé de son appartement où une jeune aspirante infirmière, Haruko, venait bénévolement s’occuper de lui. D’un environnement sécurisant, il passe à une claustration certes médicalisée mais qui détériore progressivement les derniers liens de sa vie. Car comme le fait justement remarquer l’infirmière lors de la séance de démonstration de l’engin, la présence humaine est aussi, sinon plus, importante pour le maintenir en état de conscience, en vie, d’autant que son domicile recelait le souvenir de sa défunte épouse. Monsieur Takazawa est ainsi coupé de tout tandis qu’il est de plus en plus fermement relié à cette machine de survie. Haruko n’aura alors de cesse de tenter de l’arracher à cette cellule sophistiquée semblant régénérer, du moins maintenir en vie, ce corps rabougri seulement pour en utiliser l’énergie. La vision funeste de cocons matriciels renfermant l’humanité n’est pas loin. Ce prototype Z-001 en propose une prémisse auquel va s’opposer l’énergie et la volonté de l’infirmière, véritable vecteur d’une liberté de conscience à retrouver.

Ce qui est remarquable dans Roujin Z est que ces évènements dramatiques traités sérieux ne se départissent jamais d’un humour, voire même parfois de situations burlesques, infusant tout le métrage, que ce soit dans les réactions ou la monstration outrancièrement cartoonesque des visages. Et pourtant, ce traitement décalé, satirique, ne mets jamais en péril la crédibilité et la gravité du sujet.
Si l’animation et le design des personnages paraissent parfois rudimentaires, le foisonnement graphique et la mise en scène particulièrement soignée de Kitakubo font rapidement oublier les menus défauts. D’autant que la qualité de l’image du master ici proposé est de toute beauté. Alors que dans les productions Amblin chères à Steven Spielberg le récit était pris en charge par une jeunesse se débattant dans un univers incompréhensible et étranger aux adultes, ici c’est la vieille génération qui va s’évertuer à rétablir l’équilibre. Ainsi, la jeune Haruko après avoir échoué avec ses amis et collègues soignants à libérer Takazawa, elle trouvera de l’aide parmi le club restreint de vieux hackers hospitalisés dans son service. Ces derniers, grâce à des bidouillages informatiques sur des ordinateurs tout aussi obsolètes d’apparence, vont parvenir à entrer en contact avec Takazawa via l’I.A qui en a désormais la charge. Et par leur dialogue et leurs efforts stimuler l’esprit de Takazawa, ils vont éveiller la conscience de la machine qui en se connectant au souvenir prégnant de sa femme disparue, en deviendra une incarnation artificielle.

Ce robot d’un genre nouveau va donc s’autonomiser et s’évader pour répondre à la volonté du vieux monsieur, rejoindre la plage où lui et son épouse ont partagé d’inoubliables instants. Dans sa course, le lit-transformer va absorber, agréger les divers objets et véhicules rencontrés pour croître afin de résister aux tentatives conjuguées des ministres de la Santé et de la Défense pour l’arrêter, utilisant à cette fin des mechas belliqueux. Sans être aussi apocalyptiques et impressionnants que le combat fratricide entre Kanéda et Tetsuo, les affrontements sont tout de même marquants et l’on sent indéniablement la patte d’Otomo notamment par le biais de la formalisation d’appendices étranges en expansion, constituant ainsi autant de prolongements mécaniques à un corps organique en péril. De même, après Akira, Roujin Z raffermit l’une des thématiques d’Otomo partagée par nombre d’anime, soit le risque de dévoiement d’une technologie initialement développée à des fins progressistes.
Au final, le film de Kitakubo est une perle poétique, drôle et incisive où les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d’une simple balade sur la plage en compagnie de l’être aimé.


Nicolas Zugasti

Roujin Z est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 22 février 2012 chez Kazé



“En un clin-d’oeil” de Walter Murch – « David Fincher ou l’heure numérique » de Guillaume Orignac


Le monteur Walter Murch aura participé a quelques uns des plus célèbres films de l’Histoire du cinéma et notamment ceux de Francis Ford Coppola dont il fut l’un des plus essentiels collaborateurs sur Conversation secrète, Le Parrain et Apocalypse Now. C’est à partir de cette dernière expérience hors-norme que Murch a élaboré des théories, des méthodes, des questionnements sur son travail en particulier et l’Art du montage en général. Ses réflexions, d’abord livrées au cours d’une conférence, il les a compilés dans un livre édité une première fois en 1988, réactualisé et complété de la deuxième partie sur le montage numérique en 1995, cette dernière ayant été réécrite et développée par Murch en 2001, la prédominance et l’usage accru du montage numérique redéfinissant certaines règles et méthodologies. Le voilà réédité depuis l’année dernière par les bons soins des éditions Capricci qui, en 2011, se seront clairement imposées comme la société inctouonrnable d’édition d’ouvrages sur le cinéma. Une réédition indispensable tant la pratique unique de cet artiste permet de saisir l’évolution actuelle du support et son langage ainsi qu’envisager les perspectives d’avenir du montage mais aussi plus généralement du cinéma.
Comme il le défini lui-même en s’appuyant sur le cas exceptionnel d’Apocalypse Now, « le montage n’est pas tant un assemblage que la découverte d’un chemin ». Un cheminement que Murch nous fait partager au gré des expériences professionnelles, personnelles et intimes qu’il dévoile, nous permettant de mesurer l’évolution de son travail à l’aune des évolutions techniques des machines qu’il utilise.

Murch s’interroge ainsi sur ce qu’est une bonne coupe, pourquoi les raccords fonctionnent-ils, comment faire plus avec moins, le travail d’équipe, l’étroite collaboration avec le metteur en scène… très vite dans son récit (un peu moins du quart), il livre les règles à respecter pour effectuer un bon raccord. Six points qui doivent permettre d’évaluer le meilleur chemin parmi les possibilités, parfois infinies, offertes par la matière filmique. Selon Murch, le raccord idéal doit pouvoir remplir ces six critères que sont, par ordre d’importance, l’émotion, l’histoire, le rythme, le point de vue, la planéité et l’espace tridimensionnel de l’action. Un classement subjectif, fruit de théorie appliquée, et qui pourtant révèle un même schéma directeur que les réalisateurs devraient appliquer à leur mise en scène afin d’obtenir le meilleur film possible et que les plus grands cinéastes ont intuitivement adoptés. En un clin d’œil n’est pas un livre théorique sur l’Art du montage, de fait il ne s’adresse donc pas exclusivement aux apprentis professionnels mais aux cinéphiles en général car c’est un remarquable récit d’aventures cinématographiques. Walter Murch s’impose avec force et limpidité comme notre guide dans cette antichambre du cinéma qu’est la salle de montage, parvenant presque à nous faire entendre le cliquetis des coupes, nous faire ressentir la vitesse de défilement des rushes que l’on passe et repasse. Une passion pour ce métier obscur et complexe extrêmement communicative, notamment grâce aux métaphores dont use Murch. Ainsi, évoquant une projection test de Julia de Fred Zimmermann, il parle de « transfert de douleur » pour qualifier les réactions à chaud des spectateurs et élabore des correspondances médicales pour parler des coupes à effectuer afin de soigner au mieux le film voire de cordon ombilical lorsqu’une scène jugée importante à la naissance du projet devient problématique par la suite pour son propre fonctionnement et qu’il convient donc de sectionner.
Et pour rester dans le domaine organique, Murch redéfini sa question du pourquoi les raccords fonctionnent en « qu’est-ce qui nous fait cligner des yeux ? ». Il explique ainsi que la lecture d’une interview donnée par John Huston en 1973 a mis en évidence le parallèle entre mécanisme physiologique (le clignement d’yeux) le mécanisme machinique (la coupe). Il assimile ainsi le clin d’œil à un raccord naturel qui peut expliquer notre prédisposition à la discontinuité visuelle et temporelle d’un film. « Assis dans la pénombre d’une salle de cinéma, nous reconnaissons dans le film monté une expérience (étonnamment) familière. « Plus proche de la pensée que quoique ce soit d’autre », pour reprendre les mots de Huston ». Une théorie au développement fascinant et qui trouve une aussi passionnante ramification dans le langage des signes américains.

L’heure numérique
Avec l’arrivée des logiciels de montage numérique, Murch n’en a pas pour autant fini avec ses réflexions, bien au contraire. Le remplacement progressif des Moviola et KEM par des Avid a engendré une révolution du métier de monteur. Murch se livre alors à un aussi captivant compte-rendu de cette avancée technologique, les résistances rencontrées comme les implications sur un cinéma du tout numérique.
Si Coppola, Lucas, Stone, Fincher ou Cameron sont des ardents défenseurs et pratiquants du numérique, c’est moins pour faire des économies qu’accélérer le rythme de montage et multiplier les options créatives. En revenant plus spécifiquement sur les modes de fonctionnement des tables de montage Moviola, KEM, Avid, en détaillant leurs caractéristiques (accès direct, accès linéaire, capacité de stockage, etc.), il trace la transition qui s’est opérée au fil du temps pour dégager les avantages d’une telle ®évolution, tout en soulignant les limites et les perspectives d’avenir. Et si, comme souvent, chaque médaille a son revers, les possibilités offertes par le numérique, bien que pouvant être dévastatrices si non maîtrisées, n’effacent en rien les stratégies élaborées pendant des décennies par les monteurs. Comme pour Murch d’abord réticent au clavier Avid car nécessitant une approche moins intuitive, moins tactile, moins physique, c’est une question d’adaptation.
Ainsi, Murch passe en revue et examine les avantages que l’on peut tirer d’un montage numérique (accès direct et rapidité, réduction du temps de classement, du nombre d’assistants,…) tout en concédant des limites nécessitant de revoir les méthodologies. Les questions soulevées sont aussi passionnantes que les différences et qualités mises en exergue par Murch. Et donnent à voir les bribes d’un avenir exaltant où plus que jamais le cinéma deviendrait un Art total. Et non pas totalitaire, comme le renforcement de la seule vision de l’auteur par une utilisation aveugle du numérique pourrait en former une possible dérive.
Dans cette seconde partie retravaillée en 2001, Murch évoque Spielberg comme l’un des derniers grands cinéastes préférant le montage analogique sur Moviola.Désormais, il faut prendre en compte qu’avec Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, le wonderboy est entré dans la danse, performance capture oblige. Ultime preuve que recours au numérique est une étape incontournable qui participe pleinement à l’évolution de l’Art cinématographique.

Une évolution sur la manière de réaliser, de construire son récit, de composer ses cadres qui est au cœur de l’œuvre de David Fincher depuis ses débuts avec Alien 3 mais que n’arrive pas déterminer précisément Guillaume Orignac dans son essai David Fincher ou l’heure numérique, lui aussi édité par Capricci. L’auteur revient sur quelques thèmes fondateurs de la filmographie de l’ancien clippeur mais n’évalue qu’ à de rares occasions son travail à l’aune d’une utilisation des images numériques que l’on peut désormais considérer comme pleinement constitutives de la mise en scène de Fincher. Que ce soit dans son approche narrative, esthétique et réflexive.

Orignac évoque ainsi surtout Benjamin Button, Zodiac et The Social Network mais son étude reste en surface, n’allant jamais très profondément dans la réflexion que devait nécessairement entraîner l’immixtion toujours plus importante des images contrôlées numériquement dans le travail du réalisateur. Le livre n’est pas pour autant inintéressant mais il n’arrive à s’accorder que très peu avec son objet. Dommage car il y en a effectivement beaucoup à dire sur le cinéma de David Fincher, cet explorateur de l’image numérique.

Nicolas Zugasti

Dans son numéro 11, la revue Versus auscultait déjà les thèmes de Fincher et revenait sur ses films les plus décriés (The Game, Panic Room). Dans le numéro 20 une double-page critique de The Social Network s’insérait dans le dossier « Informatique et mondes virtuels ».

En un clin d’oeil de Walter Murch – 176 pages – 14 euros
David Fincher ou l’heure numérique de Guillaume Orignac – 96 pages – 7,95 euros

Bande-annonce d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Bande-annonce de Zodiac de David Fincher



“Tucker et Dale fightent le mal” d’Eli Craig


Cette année, la nuit spéciale concoctée par le festival a clairement jouée le décalage total en oubliant les sempiternels slashers et autres DTV en solde pour enfin renouer avec l’esprit festif des cinéphiles qui ne demandaient qu’à se lâcher. Et dans cette optique, la Nuit Fantastique composée de Tucker et Dale fightent le mal, New Kids Turbo (film hollandais anar et complètement chtarbé du bulbe où toutes les transgressions sont permises et hilarantes, donc absolument indispensable !) et Juan of The Dead, remplit parfaitement son office, proposant trois bandes axant avant tout leur intérêt sur la manière de libérer les zygomatiques des spectateurs.
Tucker et Dale fightent le mal, premier film d’Eli Craig ouvre ainsi le bal et propose de suivre un délirant détournement de tous les codes en vigueur dans les traditionnels films d’horreur où des étudiants partis faire la fête en pleine forêt obscure se font décimer un à un par des rednecks dégénérés. Le film joue ainsi à fond sur le décalage qui s’installe dans la perception des évènements par des jeunes complètement formatés par des décennies de Vendredi 13 et ses ersatz. Des motifs et codes tellement bien intégrés qu’ils définissent à leurs yeux la réalité d’un monde totalement étranger à leur milieu protégé. En clair, ce sera la cambrousse Vs les bobos urbains et l’affrontement sera riche en étincelles.

Dale et Tucker sont deux bouseux américains qui viennent de faire l’acquisition d’une résidence de vacances qu’ils vont retaper afin de profiter eux aussi de leur temps libre pour s’adonner à leur loisir favori, la pêche. Alors qu’ils chargent leur camionnette de tout l’outillage nécessaire (tronçonneuse, faucille, cisailles, marteau, clous, essence, débroussailleuse, etc) acheté à la station service/supérette du coin, ils croisent le pick-up d’un groupe de jeunes venus se ravitailler au même endroit. Ces derniers émettent d’emblée un jugement faussé par leur conditionnement culturel et voient dans ce duo, certes bourru et peu avenant, les représentants des spécimens responsables de tous les faits divers sanglants inimaginables. Pourtant, Tucker et Dale sont sympas et n’aspirent qu’à un peu de tranquillité, voire un soupçon d’amour pour Dale, le plus nounours des deux, qui s’est entiché de la sculpturale Alison. Mais sa manière de l’aborder elle est ses amies pour entamer la discussion et créer un premier contact révèle une maladresse que les donzelles prendront de facto pour l’expression d’un dérèglement comportemental. Les rapports entre les deux groupes vont rapidement s’envenimer lorsqu’au cours du bain de minuit des adolescents Dale plonge pour sauver de la noyade Alison, ses amis croyant alors à un enlèvement alors que Tucker et Dale ne l’ont emmené avec eux que pour la soigner. Le leader des jeunes, Chad, persuade ses potes de retrouver les deux péquenauds et leur faire la peau pour libérer leur amie. Malheureusement, un des leurs se tue accidentellement (se croyant poursuivi par Tucker armé d’une tronçonneuse rugissante, il s’empale sur une branche), renforçant aux yeux des autres le statut de psychopathes des deux campagnards. Les quiproquos et autres malentendus ne vont faire que s’accentuer, par des actions mal comprises ou des bribes de paroles entendues hors de leur contexte, et engendrer de nombreux gags très drôles malgré le résultat tragique pour les victimes. Tucker et Dale fightent le mal renvoie ainsi à l’excellent Shawn of the Dead dans sa volonté de rendre hommage au genre en y appliquant une grille de lecture délirante et rafraîchissante. Mais au contraire du film d’Edgar Wright, Eli Craig ne parvient jamais à dépasser son postulat de base et demeure engoncé dans son approche au second degré, n’engendrant aucune réflexivité ou émotion. Dommage mais en l’état, le film est parfaitement réjouissant, jouant adroitement sur les contrastes entre les personnages d’étudiants excessivement apeurés, Chad complètement obtus jusqu’à l’obsession, Alison la compréhensive et les attachants Tucker et Dale. Sans être un futur classique en puissance, Tucker et Dale fightent le mal est plus qu’une simple comédie potache en plongeant nos deux loosers eux-mêmes dans la fiction d’horreur balisée dont ils ignorent les codes, la sincérité de leurs réactions s’avérant aussi touchantes qu’amusantes.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Tucker et Dale fightent le mal d’Eli Craig, en salles le 1er février 2012




Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.