Gabriel Pelletier, réalisateur de "La Peur de l’eau"

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de "parodique". Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un "profiler" fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : "It’s a place". C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai "whodunit". On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film



"La peur de l’eau" de Gabriel Pelletier

Tandis qu’à Gérardmer, Nicolas Zugasti et quelques joyeux contributeurs assistent au défilé des bonnes et mauvaises surprises du festival du film fantastique, l’actualité cinématographique est aussi marquée, du côté du Québec (où la neige ne manque pas en ce jour de tempête) par la sortie en salles du thriller La Peur de l’eau, sympathique polar adapté du roman On finit toujours par payer de Jean Lemieux (paru aux Éditions de la courte échelle, spécialistes du genre). Partant d’une intrigue criminelle classique qui se réclame du whodunit traditionnel, le réalisateur Gabriel Pelletier livre au premier plan une galerie de portraits saisissants, tantôt sombres, tantôt drôles, et finalement drôlement sombres. Ce n’est qu’en toile de fond que se déploient les motifs inquiétants du meurtre à caractère sexuel et du trafic de drogue, esthétique brutale dans un paysage de carte postale où dominent l’image de la plage et des falaises balayées par le vent. La Peur de l’eau peut ainsi se (conce)voir comme un polar touristique, l’incursion du crime urbain dans un univers paisible, attrayant et curieux – original ne serait pas le mot, convenons-en – jeu d’opposition entre sauvagerie humaine et beauté de la nature.
Tout commence par la découverte du cadavre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe, la gagnante de la deuxième édition de la Star Académie version québécoise, en 2004) la fille du maire des Îles-de-la-Madeleine. L’enquête échoit au timide agent de la Sûreté du Québec André Surprenant (Pierre-François Legendre en anti-héros attachant), un policier intuitif mais effacé, plus prompt à dresser des contraventions qu’à traquer un meurtrier. Il est secondé dans sa tâche par l’agent Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat), une jeune flic affublée d’un appareil dentaire et au visage figé dans une perpétuelle expression de surprise – ses mimiques rappellent la shérif Marge Gunderson, interprétée par Frances McDormand, dans le Fargo des frères Coen. Assez vite, Surprenant collecte, sous l’œil admiratif de sa collègue, les indices qui viennent brouiller la piste initiale du meurtre commis par un psychopathe, et déterre de sombres histoires de drogue, de chantage, de conflits d’intérêt entre habitants des îles. En reconstituant patiemment – et aussi à partir de rumeurs, illustrées avec un sens de l’à-propos visuel – les événements, Surprenant se dote d’un nouveau regard sur sa communauté. Une auscultation que viennent compliquer l’hostilité à son égard de notables et/ou de délinquants locaux, et le parachutage du sergent-détective Gingras (Normand D’Amour, l’inquiétant "ange exterminateur" de 5150, Rue des Ormes), une "huile" de la police de Montréal rompue aux nouvelles méthodes d’investigation et de profilage criminel. Raillé par l’expert venu de la métropole qui le voit comme le représentant typique d’une "police de campagne", bousculé par ceux qu’il questionne et ébranlé dans ses convictions, Surprenant va transcender son manque d’assurance et vaincre sa phobie de l’eau pour mieux naviguer dans celles, troubles, de l’affaire Rosalie Richard…

Comme dans les bons vieux Miss Marple de Dame Agatha Christie – influence revendiquée par Gabriel Pelletier – La Peur de l’eau égrène ses révélations et fait ses preuves, à l’instar de son policier anxieux, au fur et à mesure d’un récit fluide sachant user, sans en abuser, de flashes-back inventifs et dynamiques (comme cet étonnant "raccord parfait" entre la scène de la reconstitution du soir du meurtre et la soirée originale, dans le bar où Rosalie a bu son dernier verre). Mais aussi, de vignettes brutales insérées dans la narration comme autant de ruptures de ton destinées à rappeler que par-delà les manèges verbaux (Surprenant ne cesse de marmonner des "excellents" et des "exact") et les affectations de langage (confrontation ludique des accents), l’histoire reste celle d’une nature humaine éprouvée à l’aune des jalousies et des convoitises – exactement comme dans les Miss Marple où cette nature, disait la détective anglaise, "est partout la même" : on retiendra comme moment fort de mise en scène, le filmage du meurtre en plongée ce fameux soir fatidique, intensité d’une mort coagulée dans un bleu nuit profond cinglé par la pluie, comme dans les polars étasuniens les plus efficaces ; ou encore la sécheresse de la confrontation finale entre Surprenant et l’un des protagonistes de l’affaire, sur un bateau filant à toute allure vers les rives de la vérité et de la transfiguration de son personnage principal.
Tout en amenant, avec les tensions qui s’imposent, son récit vers la résolution d’une enquête primordiale pour la légitimité de son héros trop humain pour être iconique (même si, par son regard amoureux, l’agent Savoie tend à le sublimer), Gabriel Pelletier applique d’habiles coups de pinceau sur la toile. Cela, afin de livrer, plus qu’un simple polar, une peinture de caractères où, derrière le prétexte du "qui l’a tuée ?", pointent la parodie, l’humour noir et la satire grinçante de la condescendance de la grande ville et des mœurs parfois frustes de la campagne (crudités, indélicatesses et "on dit" à tout-va). Considérant que le réalisateur œuvra surtout pour les genres de la comédie (La Vie après l’amour en 2000, Ma tante Aline en 2007) et du fantastique (Karmina, 1996, comédie à effets spéciaux considérée comme culte dans la Belle Province, et sa suite, K2, en 2001), il n’y a là, a priori, rien de surprenant. Et pourtant, ça l’est.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012

> À lire prochainement : notre "brève rencontre" avec le réalisateur Gabriel Pelletier.



Benoît Pilon, réalisateur de "Décharge"

Quelques jours après la sortie en salles au Québec de Décharge, drame social qui manie les archétypes du polar urbain et la crudité du documentaire, rencontre avec son réalisateur, Benoît Pilon. Un auteur qui assume pleinement le pessimisme de son film et la position ambiguë de son style, au carrefour des genres.



Revue Versus : dans ta note d’intention, tu évoques "en toute modestie" les influences de James Gray et d’Andrea Arnold (note de la rédaction : son film "Fish Tank" avait été chroniqué dans Versus n° 16, toujours disponible). Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

B. P. : Chez Andrea Arnold, la caméra se veut très libre, très documentaire, naturelle. C’est très inspirant. Comme Ken Loach, pour citer une autre référence… James Gray, lui, n’a pas peur du drame, du tragique ; il ne cherche pas à gommer cette emphase et c’est ce que j’aime dans son cinéma. J’aime les sujets forts, où la tragédie peut s’inviter et éclater, sans pour autant en faire trop. Je tiens à un traitement sans fard de la réalité. Je me souviens à ce sujet du film Frozen River (de Courtney Hunt, 2007, chroniqué dans Versus n° 14, NDR) : l’ambiance est assez proche de ce que j’aime mettre en scène. C’est une histoire qu’on aurait volontiers pu voir traitée dans le cinéma québécois, donc de ce côté-ci de la frontière.

Revue Versus : Traitement sans fard mais pas sans symbolisme, alors. Pierre, le héros de "Décharge", est un vidangeur, et en même temps il n’a pas vraiment fait le ménage dans sa tête…

B. P. : Absolument. J’irais même jusqu’à parler de métaphore et de poésie de la poubelle ! Surtout via ce plan où tout se déverse derrière lui alors qu’il a la tête pleine de soucis…

Revue Versus : Un plan majeur selon moi, oui. Au-delà du symbolisme et de la topographie intéressante que propose le film, il y a un pessimisme, un côté sombre que le cinéma étatsunien aurait sans doute occulté. La fin du film est-elle celle à laquelle tu avais pensé dès le départ ?

B. P. : Oui, cette fin était présente dans les premiers synopsis. J’ai eu en tête ce plan final, une matrice à partir de laquelle j’ai ensuite construit le reste du récit. Ce plan renvoie à la mauvaise conscience, au constat d’impuissance. Face à ce qui dérange, on finit par se terrer dans sa bulle. Impuissance qui se transforme en indifférence. Cela renvoie à un constat plus global, celui sur l’état du monde.

Revue Versus : Je dois avouer que j’ai perçu le héros, plutôt un anti-héros en fait, comme un personnage toujours en retard sur l’intrigue et l’action (sauf dans la séquence de confrontation avec le chef de gang), et j’ai eu le sentiment que la mise en scène le plaçait aussi dans ce décalage. Il n’est pas vraiment au centre, toujours un peu décadré. Mais je me suis peut-être laissé influencé par ce fameux plan de la décharge, où le cadre l’aspire presque malgré lui tandis que tout se déverse…

B. P. : Hum… Je ne suis pas sûr du décalage. En tout cas ce n’est pas une démarche consciente de ma part. Ce personnage a un passé de délinquant. Il ferme les yeux sur ce qui se passe autour de lui mais dès que se produit une intrusion, dès que sa sphère familiale est menacée, il agit, notamment avec cette expédition punitive. Je vois Pierre comme un personnage versé dans l’addiction : il a vaincu sa dépendance à la drogue par une action sur lui-même. Il y a chez lui le culte du corps, il est sans cesse en mouvement, il bouge, donc il agit, voire devance le récit. Mais évidemment, il perd le contrôle.

Revue Versus : En parlant d’action, j’ai trouvé qu’il y avait dans certaines séquences un peu de l’esprit de série B qu’on aime tant à la rédaction. Des vignettes empruntées aux vigilante movies, avec un petit côté polar urbain viril, violent…

B. P. : Décharge est un film de références aux genres de par son sujet, où se côtoient les gangs de rue, la drogue, le vigilantisme. Ce fait est d’ailleurs inspiré de la réalité de certains quartiers de Montréal, quand les habitants en ont eu ras-le-bol de la criminalité environnante et qu’ils se sont mis à faire le "ménage" eux-mêmes. Mais au-delà de ces idées à l’impact cinématographique évident, je n’ai pas cherché à faire un film de genre prononcé avec une esthétique à l’avenant. Mon procédé se veut réaliste. Les scènes et images de genre sont inscrites dans une expression simple, crédible, voire d’intimité.

Revue Versus : Et concernant l’expérience de la drogue, j’ai remarqué une volonté de marquer quelques points esthétiques, justement…

B. P. : Quand la narration dictait des plans que je dirais lyriques ou stylisés, oui.

Revue Versus : Je pense à la première rencontre les yeux dans les yeux entre Pierre et Eve. Il y a ce ralenti, comme un trip

B. P. : Oui, mais on entre dans une dimension plus psychologique. La suspension ne fonctionne pas comme dans, par exemple, Requiem For a Dream. J’évite la suresthétisation. L’idée, avec ce ralenti, est de changer de perspective. On voit Eve à travers les yeux de Pierre puis c’est l’inverse, d’où ce flottement, cette perception bouleversée. Eve, même si elle plane, voit pierre comme un sauveur surgi de la ruelle. Plus qu’un effet de la drogue, c’est l’illustration d’un point de vue, la rupture du regard initial.

Revue Versus : Et le flashback avec l’overdose ?

B. P. : Là, je rejoins plus le côté sensoriel que tu évoques. Il y a dans cette scène une esthétique Ektachrome. ça bouge, on est sur un toit, c’est censé être cool, planant, mais évidemment, ça vire au tragique. Puis retour à la vie réelle.

Revue Versus : …Et donc à une image plus crue. Une caméra un peu plus rivée au sol.

B. P. : Oui mais sans aller jusqu’à rejoindre une école de la "réalité austère". J’attache de l’importance à la créativité cinématographique. Réalisme sans fard ne veut pas dire minimalisme. D’où ces mouvements de caméra, les plongées au-dessus des camions de vidange, etc.

Revue Versus : Comment te situes-tu par rapport à du cinéma d’auteur réaliste, avec tout ce que l’assertion a de limitatif et de flou ?

B. P. : Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi à la question et n’ai pas fait mon choix de mise en scène en vertu d’un positionnement sur ce qui serait l’échiquier du cinéma québécois. Ma question c’était surtout "comment être dur sans pour autant être austère ?". Je veux que l’on soit touché par les personnages, et il y a dans ma façon de faire, enfin je l’espère, un respect du divertissement.

Revue Versus : Tout à fait, je trouve que l’équilibre se tient entre deux ambiances, l’une intimiste, l’autre un peu plus tapageuse. La bande-annonce penche d’ailleurs plutôt du côté de la seconde. Comment perçois-tu cette mise sur le marché de ton film ?

B. P. : Avec toute l’ambiguïté que cela soulève. Je joue avec des thématiques contemplatives. L’affiche, la bande-annonce, elles, évoquent un film de genre, ce qu’il n’est pas vraiment. J’assume cette ligne ténue, ce tiraillement entre deux tendances, l’une aride, l’autre populaire.

Revue Versus : En même temps, cela génère un effet d’écho cohérent par rapport à la position morale du film. Tu choisis clairement de ne pas juger tes personnages. Tu illustres le dilemme mais ne cherches pas à le résoudre.

B. P. : C’est ça. L’ambiguïté de la position esthétique du film renvoie à l’ambiguïté morale du personnage et du récit. C’est un jeu de pulsions. Et donc, en tant que cinéaste, je sens et j’assume le décalage de positionnement.



Propos recueillis par Stéphane Ledien

> Décharge sera projeté lors de la 15e édition du Cinéma du Québec à Paris du 15 au 19 novembre 2011.



"Décharge" de Benoît Pilon

Sujet très peu évoqué dans le cinéma de fiction – aucun titre significatif, hormis quelques vignettes dans un Creepshow ludique ou un Frantic à l’ouverture ironique, ne nous vient en tout cas à l’esprit – l’univers du traitement des déchets ménagers, des éboueurs, vidangeurs et autres employés des décharges publiques renferme un potentiel esthétique qu’on n’aurait pas cru si marqué et si marquant avant de visionner Décharge. Réalisé par le Québécois Benoît Pilon, auparavant auteur d’un Ce qu’il faut pour vivre moult fois récompensé (quatre prix Génie et trois prix Jutra dont celui du meilleur film) et qui, en 2009, eut l’honneur de figurer parmi les neuf demi-finalistes dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Décharge vaut d’abord pour son incursion originale. Un plongeon direct, aussi brut que lyrique, dans la déliquescence du monde, état de pourriture, de décomposition avancé, que figure, c’est évident mais intelligent, la "décharge" du titre. Pour son second long-métrage de fiction, Benoît Pilon choisit de raconter l’histoire d’un ancien délinquant toxicomane menant aujourd’hui une vie rangée et paisible à Montréal avec femme (Isabelle Richer, que le public français a pu apprécier dans Les Trois petits cochons de Patrick Huard), enfants et entreprise de vidange des ordures. Rescapé plutôt que véritable repenti, Pierre Dalpé (David Boutin, entre autres vu dans Hochelaga et Histoire de Pen de Michel Jetté) s’affiche comme un homme heureux et à qui tout réussit. Jusqu’au jour où les spectres de la drogue et de la prostitution ressurgissent dans son quartier en la personne de Eve (Sophie Desmarais), une paumée que Pierre va vouloir, comme sa femme travailleuse sociale le fit pour lui en son temps, sortir de l’engrenage fatal. Quitte à se confronter aux chefs de gang qui contrôlent la vie de la jeune fille.

Film en équilibre stable entre drame social, polar urbain et récit opératique d’une redescente aux enfers, Décharge ne commet jamais le faux pas qui pourrait avoir raison de son numéro de funambule. Conscient de l’imagerie choc, spectaculaire, que véhicule aux yeux d’un public amateur de productions disons… tapageuses, les thèmes tels que l’usage des drogues et le gangstérisme de rue, Benoît Pilon choisit de ne pas privilégier un genre plus qu’un autre. Aux portraits de famille teintés de sobriété, se joignent des tableaux plus noirs, brèves expéditions punitives rappelant les vigilante movies, empoignade avec un chef de gang d’une brutalité furtive digne des polars les plus reptiliens, mauvais trip sous stupéfiants renvoyant à tout un pan du cinéma « junkie » : la dimension très aérienne – filmée sur un toit, avec l’intervention d’un « traceur » (un pratiquant du Parkour) – du flashback revenant sur le drame de jeunesse de Pierre, nous ramène aux traumas sensoriels et physiques que sont Requiem For a Dream d’Aronofsky et Las Vegas Parano de Gilliam. Dans la majeure partie du métrage, Pilon se charge cependant de désacraliser la représentation de l’état second, débarrassant son film de toute coolitude et de suresthétisation telles qu’en ont offertes des stupidités comme Blow (Ted Demme, 2001). En d’autres termes, pas d’overdose stylistique.

Dans la crudité de son constat sur la toxicomanie et la criminalité urbaine, Pilon réinsère sa part de regard documentaire (après tout, il vient de là), rejoignant, toutes proportions gardées, la veine photogénique d’un Drugstore Cowboy (Gus Van Sant, 1989), en alternance avec le dénuement abrupt typique d’un film comme Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… (Uli Edel, 1981). On peut voir dans ce statu quo formel entre petit film noir, peinture sociale et témoignage urbain, un refus de s’engager dans une voie très claire et catégorisée du cinéma québécois, une volonté de rester auteur là où d’autres se seraient engouffrés dans une veine plus commerçante, avec l’impact visuel et les compromis formels que la chose impliquerait. L’idée est à nuancer, car, en appliquant les recettes de cinéastes aussi intimistes que flamboyants dont il dit s’inspirer (James Gray et Andrea Arnold), Pilon apporte une mobilité particulière à son film, doublée d’une symbolique : le choix d’un héros vidangeur bien décidé à faire le ménage dans sa vie, son passé, son futur, archétype de « nettoyeur » sans cesse en mouvement à l’arrière de son camion-poubelle dans les rues de Montréal, permet le déploiement d’une topographie ingénieuse – on passe d’une ambiance urbaine à une autre, plans-séquences à l’appui – et une narration aux effets bien sentis, travellings et plongées exaltés qui contrebalancent l’immobile lucidité requise par moments. Autant de qualités formelles et thématiques qui propulsent le film au-delà du drame social cultivant la proximité dérangeante : avec Décharge, Benoît Pilon délivre sa vision de la condition humaine, une poétique de l’ordure existentielle.



Stéphane Ledien

> Film sorti au Québec le 21 octobre 2011



"Die" de Dominic James

Depuis que la franchise Saw (titrée Décadence au Québec) se déploie sur les écrans avec le succès (bien injustifié de notre point de vue) qu’on lui connaît, les copies carbone et autres ersatz parfois plus sadiques, parfois plus stupides, parfois plus sadiques ET stupides à la fois (I Know Who Killed Me de Chris Sivertson — son film The Lost était pourtant bon, nom d’un chien — grand gagnant des Razzie Awards 2008) que la pellicule originale de James Wan et Leigh Whannell, ne cessent d’envahir les salles obscures et les rayonnages des vidéo-clubs. Hostel d’Eli Roth, Captivity de Roland Joffé — pour ne citer que les plus "fameuses" de toutes ces déclinaisons absolument dépourvues de sens cinématographique — les torture-flicks s’enchaînent avec la régularité de la coupe d’une scie circulaire, s’évertuant à ne retenir du genre remis au dégoût du jour par le duo Wan-Whannell, qu’une surenchère graphique et une mise en perspective ludique de la cruauté humaine, aux relents, il faut bien le dire, moralisateurs particulièrement nauséabonds (sous couvert, un comble, d’offrir un divertissement d’horreur très basique et "décomplexé" : et si c’était justement tout le contraire ?). Bref, inutile d’en parler plus longuement, on l’aura compris, le gore et l’horreur "à la manière" de Saw constitue l’une des pollutions les plus nocives du paysage cinématographique fantastique actuel. La franchise mondialement exploitée (avec une cadence industrielle) chaque année par Lions Gate Entertainment ayant rapporté, au total, plus de 870 millions de dollars, on peut même parler d’une catastrophe écologique pour l’ensemble de "l’écosystème" du 7e Art.
Au petit jeu du sadisme auréolé d’une certaine morale réactionnaire et saupoudré du concept de "cobayisation" de l’être humain, le réalisateur canadien Dominic James, déjà croisé ici même lors de la sortie de son second long-métrage Angle Mort, se prête et se montre, non sans un savoir-faire visuel notable, d’une efficacité qui évite de le classer de facto dans la même catégorie que les tâcherons Darren Lynn Bousman, David Hackl et autres Kevin Greutert. Premier film du Montréalais, Die (Six en version française) sort ce vendredi 12 août sur les écrans de Québec et, gros handicap, ne peut empêcher le spectateur, dès le visionnement de sa première bobine, de songer à l’influence de Cube, des Saw et du plus intéressant Killing Room de Jonathan Liebesman. Co-production italo-canadienne où officient avec conviction malgré une écriture de caractères très artificielle Elias Koteas (au-dessus du lot) et Caterina Murino (vue dans la série XIII), Die s’intéresse à l’histoire de six protagonistes emprisonnés à leur insu et soumis au jugement d’un psychopathe omniscient. Ce dernier expérimente auprès d’eux un concept assez cruel du destin régi par le lancer du dé, un jeu de hasard pouvant conduire à la mort ou à la rédemption/renaissance prêchée par leur geôlier…

Personnages dépressifs et rongés par la culpabilité, tueur érigé en autorité morale suprême (et, entre nous, plutôt contradictoire, comme dans les Saw), règles d’un jeu fonctionnant comme piège mortel, précision achalandée du mécanisme de mise à mort, ambiance sombre post-Seven et forcément mortifère… : Die aligne les archétypes du genre avec une application évidente du manuel horrifique. Le Maître du Jeu se veut magnétique sous des dehors doux et inoffensifs à la manière d’un John Doe transcendé par Fincher mais ici brossé sans profondeur (l’acteur manque de charisme, ce qui n’aide pas) ; l’enquêtrice est déterminée "coûte que coûte" (comme toujours, n’est-ce pas) et résout l’intrigue alambiquée (pas si bête, en soi) en un temps record ; son chef passe quant à lui son temps à lui répéter "rentre chez toi", cliché du supérieur hiérarchique aveuglé par le confort de sa position, incapable de focaliser sur les indices et coïncidences probants que son agente rassemble sous son nez.
La faiblesse de Die provient assurément de son scénario (signé Domenico Salvaggio) troussé avec la ferveur d’un fan des franchises sus-citées (pour preuve, cette séquence des "litres de sang", qui rappelle furieusement le "clou" du 5ème opus sawesque) et très enthousiaste à l’idée de s’inscrire dans la tendance du torture-flick version plus psychologique (mais avec des mises à mal physiques quand même, sinon cela n’attirerait pas le chaland). Les dialogues comme le jeu des interprètes font obstacle à la crédibilité du récit, mais la formalisation soignée relève le niveau de l’ensemble. Au fond, comme pour Angle Mort dont l’originalité n’était pas la première qualité (depuis, le scénariste Martin Girard s’est d’ailleurs complètement désolidarisé du métrage : un signe ?), le style visuel de Dominic James ne fait pas défaut au genre qu’il sert avec pragmatisme et une très bonne connaissance des canons esthétiques de ce type de série B : cadrages adaptés à l’intensité (plus ou moins) dramatique, variété des plans, resserrages visuels sur le cœur de l’action au moment opportun, montage fluide, clair, tendu. Dire que c’est suffisant reviendrait à nier les faiblesses et largesses (c’est généreux mais pompeux, soyons clair) d’un script basé sur une histoire pourtant bien pensée (cette idée d’un gourou new age et fils de riche créant une idéologie confinant presque à une religion du hasard) ; mais : c’est filmé avec une grammaire appropriée et expurgée des excès chaotiques qu’on voit trop étalés sur la pellicule ailleurs (exit le hachis visuel plus en vogue que jamais), et qui ne demanderait qu’à pouvoir s’exprimer via un scénario à la hauteur de son vocabulaire.

S’inscrivant dans le courant des productions axé sur l’impact du machiavélisme mis en place plus que sur la profondeur d’un univers particulier (qui se résume, ici comme ailleurs, à une prison/salle de torture, lieu d’expression et d’expiation d’un salmigondis d’aphorismes sur l’existence et la justice humaine), Die occupe momentanément le terrain de jeu des Saw et des sous-réalisations qui entourent leur actualité. Pourquoi pas, mais le marché se révèle, on l’a dit, déjà bien trop saturé à notre goût. La production, non-américaine notons-le bien, s’avère en tout cas maligne (à défaut d’être intelligente) car assez concurrentielle alors que culturellement moins offensive. Techniquement, James tire parti d’un budget qu’on sent serré mais dévoué aux démonstrations de force de son protagoniste tortionnaire (et cela fonctionne, disons, à peu près correctement) et sait maintenir l’attention — et la tension, malgré une psychologie basique, primaire (pour preuve, la crispation réelle du spectateur face à l’impunité du tueur et face, aussi, à la passivité — exception faite du flic désillusionné — de ses prisonniers). Le tout forme donc un spectacle honorable (et, on le répète, de bonne facture visuelle), mais absolument pas mémorable, jusqu’à une déviation plus captivante vers l’idée d’un complot et d’une culture souterraine : aux trois quarts du film (sinon plus tard encore), ces vignettes inquiétantes de fidèles encapuchonnés rehaussent l’intérêt narratif du projet et lui permettent de sortir des codes préfabriqués du torture-flick. Dernière valeur ajoutée d’un petit film réalisé avec une véritable honnêteté technique et esthétique, quand bien même elles se révèlent insuffisantes à la postérité du titre, y compris dans son genre très codifié.

Stéphane Ledien

> Lire aussi notre "brève rencontre" avec le réalisateur Dominic James et notre chronique du film "Angle Mort".

> Die sort ce vendredi 12 août à Québec et sera distribué en France par Wild Side



Dominic James, réalisateur de "Angle Mort"

2011 ne sera pas seulement l’année de ses 35 ans pour le réalisateur montréalais Dominic James ; ce sera aussi et surtout celle de la consécration de sa signature visuelle avec la sortie, en cette fin de mois de février, de son second long-métrage Angle Mort, thriller/slasher/road movie que nous avons chroniqué ici même la semaine passée. Cerise sur le sundae, Die, son film d’avant toujours inédit, devrait être distribué au Canada dans les mois qui viennent. Des incursions fortes, même si loin d’être des coups de maître, dans des genres où tension psychologique et horreur physique se télescopent selon les leçons dispensées par la mise en scène d’Hitchcock (référence avouée mais pas aussi clairement identifiable que l’homme le déclare), mais aussi par les études en arts dramatiques à New York puis les cours en cinéma que le jeune Dominic a suivis à Atlanta et Los Angeles avant sa solide carrière de réalisateur de vidéoclips, et avant le court mais très remarqué Lotto 6/66
Brève rencontre avec un habile artisan du film de psycho-killer où le hors-champ l’emporte sur le gore et le jeunisme façon Dimension Films des années 2000.



Versus : Une question prévisible pour commencer : quelles sont tes influences ? Y compris par rapport au genre (thriller mais aussi slasher, je dirais) que tu abordes avec Angle Mort ?

Dominic James : Pour te répondre de façon indirecte, je dois te dire qu’avant Angle Mort, j’ai réalisé Die, un film très psychologique. Angle Mort rappelle quelque chose de plus physique. Un film de cinéma qui s’assume dans ses effets et qui trouve son équilibre. Je veux dire qu’il respecte les attentes de ses producteurs et de son public, mais avec un équilibre humain qui n’est pas forcément courant dans les thrillers. Tu lâches tes personnages sur une route rocambolesque et tu facilites l’identification du spectateur au couple de héros. Il fallait s’en tenir à une ligne directrice et livrer une véritable expérience de cinéma.

Versus : Et donc : tes références ? (sourire)

Dominic James : Je suis influencé par des films que je qualifierais "de signature", très visuels et qui amènent le spectateur dans un trip hypnotique. Hitchcock et son croisement d’histoires à la Fenêtre sur cour reste ma référence. Mais j’ai aussi beaucoup pensé à Jaws (Les Dents de la mer), avec cette force plus "dark" qui s’acharne sur les personnages, et surtout avec le score musical associé au tueur.


Versus : Personnellement, j’ai beaucoup pensé au Halloween de Carpenter, qui reste un maître-étalon du genre ; je vois plus ton film comme un slasher, une variation sur le thème du psycho-killer sans visage dans ses meilleures illustrations. Carpenter disait qu’il n’est pas utile de montrer un couteau pénétrer la chair car on sait l’effet que cela produit, il jouait beaucoup avec le hors-champ et son film est l’exemple de l’horreur sans effusions de sang (ou très peu). Je trouve que tu rejoins cette approche, avec une volonté de laisser le spectateur imaginer le meurtre – ou alors tu montres ces meurtres sans spectacle excessif.

Dominic James : Je ne suis pas fan d’horreur ni de gore. J’aime le cinéma sans effusions. Ma référence première dans le genre "expérience de la peur" va vers le Alien de Ridley Scott et aussi vers le troisième volet réalisé par Fincher. Des films qui te laissent imaginer le monstre. Après il faut reconnaître qu’Angle Mort est un film à petit budget donc les limitations visuelles viennent aussi de ce défi économique. Le but est de faire monter la tension sans jamais trop en montrer. Je tenais à tout mettre en place autour du personnage de Miguel, le tueur interprété par Peter Miller. Avec plus de moyens, j’aurais sans doute poussé narrativement plus loin les exemples de tension.

Versus : Comme cette scène d’introduction qui aurait pu montrer le tueur pousser la voiture des jeunes sur le passage à niveau pour qu’ils se fassent écraser par le train…

Dominic James : Exactement.

Versus : Tu sembles accorder de l’importance à l’humanité de ton tueur ; on verrait presque des larmes perler dans son regard lorsqu’il s’attaque à ses victimes. Et en même temps, je le vois très froid, une machine à tuer à la Michael Myers qui suscite la plus grande peur rien qu’à travers un échange de regards, et pour cause…

Dominic James : C’est ce que je cherchais, oui, et c’est appréciable de savoir que le spectateur l’identifie et le ressente comme tel. Je voulais un équilibre entre sensibilité humaine et monstruosité. Sur le papier, tu as un monstre, un tueur mais qui est aussi un grand brûlé. D’ailleurs la première fois que nous avons tourné des essais caméra, quand Peter s’est promené maquillé, le regard des gens alentour était hallucinant, très troublé. Peter se sentait tout "croche", il me disait "ç’a pas d’bon sen’ !". La clef, l’attrape, vient de là. Il y a compassion en même temps qu’immense frayeur. Tu sens la douleur humaine dans les yeux d’un gars brûlé comme ça. On obtient ainsi un film qui génère une nouvelle énergie à chaque visionnement.

Versus : De là, l’importance des regards, et de la peur extrême que tu filmes finalement à travers ceux des victimes…

Dominic James : Oui, je suis parti du principe qu’il fallait créer une connexion des regards, d’où le tournage en anamorphique. je tenais à raconter cette histoire, aussi, depuis le point de vue du personnage de Stéphanie (Karine Vanasse).

Versus : C’est aussi à travers son point de vue que tu instaures véritablement ce climat de peur et que tu tords le concept du tueur masqué – puisque tu le "démasques", le dévoiles clairement dans un contrechamp qu’on pourrait dire subjectif, emprunté à la vision de Stéphanie.

Dominic James : Oui, pour moi tout tourne autour de cet échange de regards ; c’est ce qui provoque la poursuite, d’ailleurs.

Versus : En parlant de poursuite : il y a clairement un aspect road-movie, on roule avec les personnages sur les routes d’un paradis exotique qui devient rapidement un enfer. Mais pourquoi cette sortie de route, cette bifurcation narrative avec l’épisode de la ferme où l’on entend des cochons se faire égorger ? C’est hors-sujet en plus d’être hors-genre, non ?

Dominic James : L’intérêt vient des petites tournures qui changent le cours de l’histoire. Cette scène, c’est un cheminement pour que le tueur les rattrape, elle correspond au besoin de réalisme spatio-temporel. Je déteste ces films où pendant que des protagonistes s’enfuient, le tueur, scène suivante, n’a pas bougé d’un pouce : on le retrouve juste en train de se remettre en route !

Versus : D’accord, mais là, on tape dans le grand-guignol, quand même. J’ai trouvé ça dommage, et pas très approprié par rapport au reste du métrage. C’est une contrainte de scénario, de production, une volonté de plaire aux jeunes élevés devant les remake de Massacre à la tronçonneuse ?

Dominic James : Un choix personnel, vraiment. Cette séquence est très cubaine, on a trouvé cette ferme telle quelle, en faisant nos repérages. Je me suis dit que c’était propice à une atmosphère de perdition ; ça a de l’impact. Et j’aime les clins d’œil aux univers, oui. Ça te garde dans un genre qui déborde un peu ; les personnages sont dans le chaos total, ça n’a pas de bon sens ! Sur le papier, c’était beaucoup plus basique, sans détails "graphiques". Je crois que le tueur devançait les héros, donc j’ai pris le parti du défi logistique. Je tenais à ce qu’il y ait du sens, une logique de parcours.

Versus : Et concernant la toute fin du film, ce petit clin d’œil qui veut nous dire que "ça n’est pas fini" : même volonté personnelle ou respect d’une règle disons… plus commerciale ?

Dominic James : J’ai voulu finir le film sur la scène de l’antre – que j’aime beaucoup. Mais en visionnant cette fin initiale, je me suis rendu compte qu’il fallait que je privilégie un closure émotionnel, quelque chose qui nous permette de revenir aux héros. Tu as raison, ça ne sera jamais vraiment fini pour Éric et Stéphanie : chaque fois qu’ils entendront un diesel, ils ressentiront la peur qu’inspirait le tueur au volant de son pick-up. Je ne le vois pas comme un indice de sequel, c’est juste un petit truc pour finir sur un phénomène psychologique. Je considère que cela satisfait aussi les attentes du public qui veut savoir ce que le couple va devenir après cette épreuve. Tu sais, je revendique Angle Mort comme un film de commande qui se doit aussi d’être au service du public. Le tout est d’être capable de sortir de l’équation purement commerciale quand c’est nécessaire…



> Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> Angle Mort est sorti en salles au Québec le 25 février 2011



Court-métrage Lotto 6/66 de Dominic James


Bande-annonce de Angle Mort



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"Angle Mort" de Dominic James

"Toute société a les films qu’elle mérite" avait dit Mathieu Kassovitz après la sortie en France de Seul contre tous. La déclaration, qui valait d’abord comme tour de passe-passe critique en guise de soutien au long-métrage enragé de Gaspar Noé, soulève en filigrane l’idée du genre de production qu’un cinéma national peut endosser, mises en chantier ou exploitations en phase ou non avec son Histoire, sa culture, son public. Si l’on sait le 7e Art français peu porté sur l’horreur ou même le thriller à tendance "images choc" (Haute Tension d’Alexandre Aja reste une exception, relativement récente, salvatrice), on peut en revanche voir d’un œil un peu plus optimiste l’approche du genre côté Québec, ce qui relève le niveau de "l’horreur francophone" sur grand écran (en plus de l’apport majeur du Belge Fabrice du Welz). 5150 rue des Ormes et Les 7 Jours du talion constituent les preuves récentes d’une cinématographie horrifique locale particulièrement marquante et compétitive au regard du foisonnement de productions que livrent à ce niveau les studios étatsuniens et asiatiques – pour ne parler que des plus dominants.
Nouveau titre venu apporter sa pierre à ce modeste mais notable édifice, Angle Mort de Dominic James (réalisateur originaire de Montréal qui signe là son second film après Die, un Killing Room-like avec Elias Koteas) propose une variation efficace sur les archétypes du slasher et du road movie meurtrier. Fait intéressant, Angle Mort est produit par André Rouleau, l’homme qui contribua précieusement à des films de genre français sinon très bons, au moins potentiellement subversifs (Mesrine : L’instinct de mort pour le très bon, Krach de Fabrice Génestal pour le reste) mais aussi aux pellicules mouvementées respectivement américaine et canadienne que furent Bataille à Seattle (Stuart Townsend, 2007) et Funkytown (2011), chronique des années disco à Montréal (réalisé par Daniel Roby, à qui l’on doit aussi La Peau blanche, vu à Gérardmer en 2005 et évoqué dans nos colonnes). S’agissant de la position du thriller dans le paysage cinématographique de la Belle Province, Rouleau comme son jeune réalisateur se montrent unanimes : "c’est un genre qui a très peu été exploité dans le cinéma québécois", un film "comme on en fait rarement au Québec"(1). La perception rejoint celle qu’amateurs éclairés et critiques curieux de la question émettent de l’autre côté de l’Atlantique pour le cinéma hexagonal, ce qui constitue une autre raison pour votre revue désormais franco-québécoise (eh oui !), d’aborder Angle Mort avec enthousiasme – mesuré car le film n’est pas parfait et recycle, il faut bien le dire, les poncifs habituels du genre.

Situé dans une république fictive de l’Amérique latine ("Santagio", qui évoque autant Cuba – où le tournage eut vraiment lieu – que le Chili) Angle Mort confronte un couple de Montréalais à la dérive, Stéphanie (Karine Vanasse, bientôt à l’affiche de Switch de Frédéric Shoendoerffer aux côtés d’Eric Cantona) et Éric (Sébastien Huberdeau, vu dans Les Invasions barbares) à un tueur pyromane (Peter Miller) qui les prend en chasse sur les routes désertiques de leur lieu de vacances, paradis ensoleillé devenu cauchemar de feu. L’idée en soi ne transpire pas l’originalité, le scénariste Martin Girard préférant se concentrer sur l’impact des attaques perpétrées par le croque-mitaine, cousin lointain et silencieux de Freddy Krueger et du cisailleur du calamiteux Cut (Kimble Rendall, 2000). Conscient des réminiscences graphiques que porte le projet, Dominic James choisit de filmer les meurtres de façon frontale mais les tempère par une utilisation étonnante du hors-champ, un parti pris qui contraste avec la surenchère gore d’ordinaire déployée dans ce domaine, et transgresse même les règles élémentaires des productions de cet acabit, puisque l’effet choc tant attendu dans l’exposition (séquence pré-générique qui retient les leçons du Halloween de John Carpenter et s’attarde sur l’instant d’avant le meurtre et non son "pendant" sanglant) n’irradie jamais l’écran. Dans sa volonté de ne pas affubler le tueur d’accessoires grand-guignolesques (tranchants par exemple) propices à un massacre en grandes pompes (autre choix judicieux), James prive bien évidemment le spectateur amateur du boogeyman Jason Voorhees ou de tout autre célèbre assassin masqué du cinéma – véritable cliché par ailleurs jouissif de l’horreur pelliculée (Scream et consorts) – d’une satisfaction premier degré et cathartique face à un spectacle de mort mis en scène avec l’hyperbole de rigueur. Conscient d’emprunter à de trop nombreux autres films (le pitch peut autant évoquer Duel qu’une Virée en enfer et l’excellent et récent Hush de Mark Tonderai, découvert dans la sélection géromoise de 2009), Dominic James resserre l’étau de brutalité sur les motivations de son pyromane et revisite le concept du psycho killer sans visage (les maquillage sont signés Adrien Morot, une pointure vue à l’œuvre sur Planète Hurlante de Christian Duguay ou The Fountain d’Aronofsky), inquiétant personnage défiguratif dont les agissements criminels rejoignent à la fois les origines (le commencement de tout), et la fin – bonne idée du feu comme fil rouge, leitmotiv anxiogène par lequel se propage la peur du tueur et du film tout entier, comme une traînée d’essence qui s’embrase avec le craquement d’une allumette, après celui, plus sec, d’une nuque brisée.

Si Angle Mort s’apprécie à l’aune de ses partis pris quelque peu décadrés par rapport aux slashers nord-américains, il s’engage aussi, il faut l’avouer, sur la voie d’une intrigue aux ressorts largement éprouvés, y compris dans le tout-venant de la production horrifique contemporaine. C’est toujours le réflexe du fameux "comme par hasard" qui saisit le spectateur face au grippement forcé de la mécanique narrative, quand Éric, par exemple, referme mal le coffre de la voiture, acte d’inattention qui pourrait bien lui coûter cher. C’est aussi l’incrédulité qui nous assaille face à des personnages secondaires, caricatures de victimes toutes désignées d’une force du mal supérieur à tout – sauf peut-être à leur bêtise monumentale : cette latina sexy vulgairement aguicheuse, trop "mouillée" (!) par l’orage qui éclate soudain pour ne pas finir trucidée dans les toilettes, ou ce poivrot au volant de sa voiture que l’objectif de la caméra pourtant dénué de morale apparente, condamne d’emblée à une mort certaine. Sans compter la passivité de son héros (le rôle d’Éric est moins bien écrit que celui de Stéphanie, c’est un fait), quand il ne s’agit pas de sa futilité dialogique ("la police !" s’exclame-t-il en voyant l’agent Pedro se ranger derrière lui…). Désireux de se conformer à un cahier des charges du genre très, trop, balisé (d’où ces indices appuyés, notamment lors du générique), James en ajoute là où il ne devrait pas avec cette scène "de la ferme", coup de coude avec clin d’œil appuyé au spectateur qui réclamerait (à tort !) sa dose de terreur bouseuse, une convocation inutile de l’iconographie redneck digne d’un Massacre à la tronçonneuse nouvelle génération (pas vraiment la meilleure, donc). De même, l’épilogue tente maladroitement de relancer une dernière fois la peur sensorielle qui habitait tout le film, en vain et pour cause : il n’apporte aucune suspension du récit, juste le sentiment d’un soubresaut obligé, tic de réalisation (et d’écriture ?) qu’on imagine disparaître de la technique du réalisateur avec le temps et l’expérience.

Ces scories, sans aller jusqu’à faire tâche, enferment un peu plus le métrage dans des apparats de série B, ce qui, paradoxalement, lui confère une aura de divertissement pulsionnel assumé, sans effusions de sang spectaculaires mais aussi sans second degré ni cynisme, une façon de payer modestement (quelques pièces…) son tribut à toute une mythologie routière barbare, effet que renforce la situation archétypale de protagonistes perdus dans un environnement hostile, étranger, caniculaire et vecteur de claustration – James cherchant à isoler de plus en plus ses personnages, jusqu’à l’enfermement pour une confrontation ultime. Dans ces moments stationnaires où proies et chasseur opèrent une sortie de route, le cinéaste suspend sa vision et pendant comme après cette première fois où il "démasque" (par le point de vue de Stéphanie) son tueur pour s’écarter de tout mystère identitaire (soit le contraire des références auparavant citées), il filme, projette la terreur telle qu’elle se définit comme essence même de ce cinéma : dans les yeux des victimes surprises par l’imminence de la mort (plutôt que dans les meurtres, en partie confiés à l’imagination du spectateur), dans le regard caméra du tueur qui n’a plus dans les siens aucun lueur de vie ni d’espoir, dans l’œil, enfin, du spectateur découvrant, en même temps que la police, quel terrible secret abritait l’antre du pyromane. Intéressante ouverture sur un autre sous-genre du thriller, preuve aboutie que Dominic James a de quoi faire tourner la roue de l’horreur, quand bien même il ne la réinventerait pas.

(1) Citations extraites du dossier de presse

Stéphane Ledien

> Angle Mort prendra l’affiche au Québec le 25 février 2011. Date de sortie inconnue en France.

> À propos des 7 Jours du talion et de 5150 rue des Ormes, lire aussi notre article dans Versus n° 19.

Bande-annonce de Angle Mort

Bande-annonce de Die, premier film de Dominic James

> Pour visionner des extraits du film, rendez-vous sur nos chaînes vidéo Youtube ou Dailymotion.

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