"The Cat"de Seungwook Byun – "The Moth Diaries" de Mary Harron – "Babycall" de Pal Sletaune (competition)

Rarement les films en compétition cette année à Gérardmer auront soulevés aussi peu d’enthousiasmes. Si La Maison des ombres, Hell et Pastorela se détachent humblement (on peut aussi y adjoindre Eva mais pour ce dernier, le bel ouvrage esthétique oeuvre surtout à masquer les défaillances du récit) grâce à un classicisme de la narration fourbissant quelques vignettes et séquences étonnantes, on aura pas, loin s’en faut, été transporté d’extase. Et ce ne sont pas les dernières cartouches tirées par la section "Compétition" qui contrediront ce déprimant constant (pour retrouver la pêche, il fallait en passer par les sections parallèles où l’on a pu apprécier The Day, Chronicle et surtout LA claque de cette édition, The Woman de Lucky McKee, sur lequel nous reviendrons plus longuement une fois le décalage horaire imposé par le marathon du festival aura été digéré !). .. Comme chaque année, nos avons droit à notre film fantastique coréen mais il semble que l’on ai bouffé notre pain blanc l’année dernière avec les remarquables J’Ai rencontré le diable ou Bedevilled, The Cat de Seungwook Byun réussissant l’exploit de réunir en un seul métrage absolument tout (mais alors TOUT !) ce qui peut horripiler dans les histoires de fantômes asiatique. Une toiletteuse pour chiens et chats recueille le matou d’une cliente retrouvée morte, apparemment, d’une crise cardiaque dans un ascenseur. La présence du félin semble attirer le spectre d’une petite fille venant hanter les lieux de travail et de vie de Seyeon tout en tuant les unes après les autres les personnes de son entourage. Le rythme indolent est une caractéristique de ce cinéma mais ici il sombre dans une totale neurasthénie, le réalisateur parvenant difficilement à maintenir l’attention avec les lentes déambulations de son héroïne à travers des couloirs qui semblent ainsi interminables, sa capacité à tourner les poignées puis ouvrir les portes en plus de trois minutes, les apparitions convenues et attendues du fantôme (et vu la vitesse affichée par les victimes pour tourner la tête, on a laaargement le temps de le voir venir), les personnages pittoresques ou grotesques mais pas trop, le traditionnel flashback explicatif, etc.
Sans compter que la claustrophobie et le trauma dont souffre l’héroïne ne sont jamais véritablement exploités autrement que pour former les pires clichés et que le film emprunte le même sillon tracé par Dark Water d’Hideo Nakata (sans la puissance émotionnelle) et autres versions de The Grudge sans aucune plus-value, modifiant à peine certains motifs.

Autre séance particulièrement pénible, celle de The Moth Diaries de Mary Harron. On n’espérait pas grand-chose de la part de la réalisatrice ayant commis American Psycho et bien elle a dépassé nos attentes tant son film est d’une pauvreté scénaristique peu commune. Et encore, c’est se montrer indulgent avec un récit multipliant les incohérences criardes et stupides. Cette histoire d’amitié fusionnelle entre Rebecca et Lucy, virant à la passion amoureuse et perturbée par l’arrivée de l’étrange Ernessa (la plantureuse Lily Cole) lorgne vers une romance gothique à tendance saphique mais le talent d’Harron pour aseptiser le matériau en main trouve ici matière à s’exprimer avec une force incroyable puisque les tensions sexuelles entre jeunes filles sont inexistantes. De même que le moindre suspense ou rebondissement intéressant. Et comme si ce n’était pas suffisant que la nature d’Ernessa soit évacuée en deux temps, trois photos noirs et blanc et un flashback médiant éventant la révélation finale (!), Harron livre à intervalles réguliers des explications sur l’histoire en cours au moyen d’une voix-off (journal intime de l’héroïne oblige) ou du prof de littérature anglaise (Scott Speedman) étudiant avec ses élèves les passages clés de livres éclairant sur la signification de ce que Rebecca est en train de vivre au moment présent.

La sélection "Compétition" se clôture avec le passable Babycall voyant une jeune femme (Noomi Rapace) emménageant dans un nouvel appartement en compagnie de son fils Anders pour fuir un mari violent. Anna est une mère extrêmement anxieuse et possessive, à tel point qu’elle contraint son fils à dormir avec elle et à étudier au domicile plutôt qu’à l’école. Le postulat de départ sur cette dépendance imposée dans les relations mère-fils est intéressant mais le récit ne s’y appuie jamais vraiment si ce n’est pour trouver un écho lourdingue dans les relations similaire nourries par Helge (futur ami d’Anna) et sa mère mourante. Le film préfère embrayer rapidement vers une nouvelle histoire de trauma et de fantôme ne reposant pas en paix et de long couloirs, etc, de sorte que l’on a la bizarre sensation de se retrouver face au remake norvégien de The Cat. Un sentiment certes exagéré mais il faut dire que le réalisateur ne fait rien pour formaliser une intrigue brillant encore par son absence de cohérence, préférant s’appesantir sur l’inquiétante étrangeté que certaines séquences tentent maladroitement de créer. De plus, le babycall du titre est aussi mal exploité que le reste des éléments laborieusement mis en place, ne parvenant jamais à jouer sur la corde sensible d’un amour maternel presque fusionnel que ce lien technique aurait pu s’amuser à raffermir et exhorter intensément.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de The Cat de Seung Wook Byun

Bande-annonce de Babycall de Pal Sletaune (competition)



"Portrait d’une enfant déchue" de Jerry Schatzberg

Présenté dans une copie numérique par Jerry Schatzberg lui-même, Portrait d’une enfant déchue prenait parfaitement part, et presque de façon programmatique, dans la sélection « Le temps retrouvé » du Festival Lumière 2011, compte tenu du découpage temporel du récit opéré par le cinéaste.

Un mot, pour commencer, sur le titre original du film, Puzzle of a Downfall Child. Puzzle plutôt que portrait, pour souligner qu’une grande partie du travail de Schatzberg consiste à retracer la vie d’un mannequin sous la forme d’un… puzzle narratif. Pour son premier long-métrage, Schatzberg, qui vient de la photographie (et principalement de la mode), impose à son film une structure à la Citizen Kane. Et à défaut de Xanadu, c’est une petite maison au bord de l’eau, sur une île, qui renferme un être solitaire. L’être en question, c’est Lou Andreas Sand (Faye Dunaway), un top model retiré du milieu, qui vit désormais le plus loin possible de l’agitation new-yorkaise, trop néfaste pour elle. Lou reçoit son ami de toujours Aaron (Barry Primus), l’un des premiers photographes à l’avoir shootée, et avec qui elle a toujours voulu entretenir une relation platonique. Autour d’un magnétophone et de coupures de presse, ils remontent le fil du temps et reviennent aux origines du mal : Lou ayant été toute sa vie durant, une personne solitaire, rarement comblée, souvent perdue dans un monde d’adultes qu’elle pensait pouvoir apprivoiser.

Portrait d’une enfant déchue est bien évidemment un portrait de femme, on y reviendra, mais c’est aussi un film autobiographique. Schatzberg ayant tiré la trame de son récit d’une de ses expériences vécues avec un mannequin (Ann Saint-Marie), qu’il avait longuement interviewée. De ces archives sonores est né un scénario, refusé par certains studios, puis adoubé par Faye Dunaway (qui avait déjà tourné chez Arthur Penn et Norman Jewison). Nous sommes en 1970, les artistes américains sont influencés par le cinéma européen, et Schatzberg, lui, avoue une attirance pour le néo-réalisme italien, et dans un autre registre, le Blow-Up d’Antonioni. Les deux métrages brodent d’ailleurs leur intrigue autour de l’univers de la mode et de la photographie. Et si le cinéaste italien théorise sur le pouvoir et le poids des images, Schatzberg s’attache à filmer l’office du temps sur les personnages et leurs relations. En découle donc une narration décomplexée et audacieuse qui cisaille le temps, tout en le remontant au fil des rencontres que fait Lou dans sa vie. C’est là qu’il faut voir Aaron comme un double du cinéaste, troquant son habit de photographe (un photographe sans appareil n’est plus un photographe) pour celui de l’ange-gardien désirant réaliser un film sur un mannequin qui est aussi son amie.

Tout, ici, tient du registre de l’intime. Schatzberg ne nous dit pas grand-chose de la mode. Comme tout bon « portrait » qui se respecte, celui-ci colle si bien à la peau de son personnage que la mise en scène finit par ne faire plus qu’un avec lui. Et le réalisateur de disperser dans son film des gros plans toujours bien sentis sur des parties du corps de son actrice magnifique. Lors d’une séance photos, ce sont les lèvres, rouges et pulpeuses de l’actrice/mannequin qui sont filmées en très gros plan pendant qu’elle discute avec le photographe. Le morcellement du récit contamine la façon dont est filmé le corps du personnage, avant que ce ne soit son cerveau qui devienne la proie d’une certaine folie, d’un morcellement. La séquence, magistrale, de l’internement de Lou, en est une parfaite illustration. Dans sa chambre, d’un blanc immaculé, elle dialogue avec un médecin qui prend l’apparence de plusieurs hommes, connus ou pas du personnage et du spectateur. Comme si les hommes en général représentaient le cœur du problème, et non pas un ou deux en particulier. Amoureuse et jalouse sans le savoir d’Aaron, Lou est pourtant mariée à un autre homme, après avoir connu un premier amour très précoce avec un homme d’âge mur, dont une relation forcée marquera l’origine du mal, la perte de l’innocence et de la confiance en soi.

Peu à peu, Lou sombre dans la paranoïa, ne veut pas être seule. Elle court après les hommes sans les désirer, couche avec ceux qui la répugnent, et se fait évincer du milieu de la mode par plus jeune qu’elle. Sa vie part en lambeaux, et rares sont les branches auxquelles elle peut se raccrocher pour ne pas sombrer dans la folie. Ce qui finira donc par arriver, après qu’elle ait su se mettre tous ses amis et collaborateurs à dos. Pourtant, Schatzberg, à l’inverse d’un Cassavetes dont la démarche était plus extrême avec Gena Rowlands dans Une femme sous influence, arrive à transmettre plus que de la compassion pour son personnage de plus en plus isolé. Au point d’en faire la victime d’un monde cruel qui ne l’épargne jamais. A travers sa mise en scène, le cinéaste provoque ainsi, en de brefs instants, des piqûres de rappel régulières des scènes traumatisantes pour Lou (avec le vieil homme qui abusa d’elle, puis à l’école chez les Sœurs).

Au cœur d’une intrigue déjà éclatée, ces scènes font encore un peu plus exploser le personnage et le récit, le rendant, au fur et à mesure qu’il avance, cliniquement fou et passionnant, comme on peut être fasciné par quelque chose de beau (Faye Dunaway), perdu au milieu de son contraire (l’espèce humaine). Portrait d’une enfant déchue annonce à sa manière le cinéma américain des années 1970 par la modernité de sa mise en scène et son sujet si peu consensuel. Il n’en demeure pas moins que Schatzberg signe là un très beau film, profondément humain et créatif, tirant au passage de la beauté de Faye Dunaway, un charme obsédant et envoûtant. A l’image du film, tout simplement beau.

Julien Hairault

Le film est ressorti en salles depuis le 28 septembre 2011, distribué par Carlotta Films.




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