« Comment réussir (ou presque) à Hollywood » : portrait en creux d’Holly (Ed) Wood

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« Que dire au juste sur Hollywood ? J’y ai vécu de nombreuses années. On y trouve de tout, du bon comme du mauvais. Où qu’on soit, on a toujours besoin des deux, car le mauvais permet de juger le bon. Mais Hollywood, ce n’est pas n’importe où – on a dit que c’était la capitale du monde du spectacle. En vérité, Hollywood est plus controversée. » (p. 164)

Aussi étrange que cela puisse paraître, Ed Wood se pose en sage observateur. Perché au sommet de son montagneux ego, au moins égal à l’Olympus Mons martien, il surveille les allées et venues des jeunes recrues qui, comme des milliers d’entre elles chaque année, viennent fouler le sol d’Hollywood pour tenter de forcer les portes des studios de cinéma et devenir des stars. Tous ces jeunes gens espèrent un jour obtenir leur propre étoile sur Hollywood Boulevard, auprès de celles des meilleurs acteurs et actrices de la grande famille du cinéma. Mais comme ils risquent surtout de finir écrasés sur le trottoir sous les pieds de producteurs, agents et autres personnages potentiellement véreux qui ont fait leur nid dans la vaste mégapole californienne, Ed Wood s’est donné pour mission, depuis ses confortables hauteurs, de prodiguer ses conseils à travers ce guide de survie « pour les Nuls ». Pourtant, pour celui qui connaît déjà, au moins de réputation, le nom d’Ed Wood, le doute ne tarde pas à s’installer : est-ce un guide pour les nuls ou un guide rédigé par un nul ?

Le nom d’Ed Wood., réalisateur, scénariste, producteur, acteur, écrivain et monteur américain, est soudain devenu célèbre avec la publication, en 1992, de l’ouvrage de Rudolph Grey, Nightmare of Ecstasy : The Art and Life of Edward D. Wood Jr., puis la sortie du film que Tim Burton en a tiré en 1994, Ed Wood. Dans cette œuvre remarquable, filmée en noir et blanc, Johnny Depp incarne avec enthousiasme ce réalisateur récompensé, en 1980 et de façon posthume, du Golden Turkey Award en tant que « pire cinéaste de tous les temps ». Avec tant d’enthousiasme, d’ailleurs, que le film de Burton a fait naître un intérêt nouveau et inédit pour l’œuvre inqualifiable de ce grand raté du cinéma, à tel point qu’un coffret contenant quelques-uns de ses forfaits filmiques est paru cette dernière décennie en DVD chez l’éditeur Side Street.

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Perçons de suite l’abcès quant au travail de monsieur Wood : s’il est sans doute abusif de l’avoir qualifié de « pire cinéaste de tous les temps », dans la mesure où l’on pourra toujours trouver un quidam tournant des longs-métrages proches du zéro absolu dans son garage avec la caméra du grand-père paternel, il n’empêche que le cinéma d’Ed Wood est objectivement une catastrophe. Si ce n’est pour pouvoir dire qu’on l’a vu, il n’y a pas beaucoup d’autre intérêt à voir (ou pire : revoir) son film le plus connu, Plan 9 From Outer Space (1959), avec ses trois décors et demi (dont une cabine d’avion furieusement proche d’une banale chambre dotée d’un rideau et de deux sièges) et son scénario abracadabrantesque déroulé par les pires comédiens des années 50. Le plus attrayant, dans ce film, reste finalement sa fabrication, d’ailleurs relatée avec humour dans le film de Burton et en partie dans cet ouvrage : des financiers chrétiens désireux de gagner de l’argent avec une production horrifique pour pouvoir ensuite réaliser une série d’œuvres sur les apôtres, l’équipe de tournage forcée de se faire baptiser dans une piscine, le comédien principal (Bela Lugosi) décédé plusieurs semaines plus tôt et remplacé par un chiropracteur dont le visage reste soigneusement dissimulé dans sa cape, et même, parmi le casting, la présentatrice d’un show télévisé nommée Vampira (incarnée par Lisa Marie chez Burton).

Quand on sort d’une projection de Plan 9 From Outer Space, peut-être plus que n’importe quel autre film d’Ed Wood (Glen or Glenda, Orgy of the Dead, Night of the Ghouls et autres titres si réjouissants), et qu’on prend dans les mains cet ouvrage censé prodiguer des conseils pour les acteurs, actrices et scénaristes désireux de réussir à Hollywood, on ouvre grands ses yeux d’étonnement. En effet, Wood peut se targuer d’avoir au moins réussi quelque chose d’important : il n’était pas si facile, dans les années 50, de tourner un film à Hollywood sans posséder aucun talent de metteur en scène. De nos jours, il suffit d’emprunter une petite caméra HD, voire un téléphone portable dotée d’un appareil d’enregistrement, pour s’improviser réalisateur et filmer sa maison sous toutes les coutures ; mais à Hollywood, a fortiori avant la fin du système des studios, il faut écrire un scénario, le soumettre à des producteurs, sinon trouver de l’argent soi-même, constituer une équipe technique et artistique, faire preuve d’une inventivité de tous les instants pour contrevenir aux impondérables d’un tournage, puis, dans le cas d’une production indépendante (en marge des grands studios qui dominent l’industrie), convaincre un distributeur de ne pas laisser pourrir les bobines dans quelque tiroir obscur. Disons que cet enchaînement, toujours valable après les années 60, était plus contraignant encore avant. Ed Wood souligne d’ailleurs à quel point il est frustrant de devoir faire une croix sur son film parce qu’aucun distributeur ne souhaite en prendre le risque, et se félicite d’avoir vu toutes ses réalisations trouver le chemin de l’écran – même pour un temps relativement bref.

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D’ailleurs, Ed Wood parle ici en tant que producteur plus qu’en qualité de scénariste : « Je dis “nous” car je dois nous ranger, mes associés et moi, du côté des producteurs indépendants » ; « Nous avons dû introduire dans nos films certains éléments de nudité et une violence réaliste » (p. 142) ; « La majorité d’entre nous qui œuvrons dans le métier depuis un moment peur flairer le mensonge à des kilomètres » (p. 72) ; « Je dois avouer que lorsque j’ai commencé à travailler dans l’industrie du cinéma… » (p. 67), etc. De facto, l’objectif de Wood est de nous faire partager son expérience d’artiste à Hollywood, lui qui a suivi autrefois ces chemins de traverse dissimulés entre les grandes avenues de la Cité du cinéma – quelque part entre Sunset et Hollywood Boulevard. Mais en vertu du nombre de « je » qu’il utilise, Ed Wood a aussi, avec cet étrange ouvrage, envie et besoin de nous parler de lui et de sa carrière : nombreux sont les passages où il se met franchement en avant, évoquant son métier, ses romans (le chapitre « Donc vous voulez être écrivain ? »), ses films, relevant ici ou là comment il a sauvé la carrière déclinante de tel ou tel comédien – Bela Lugosi bien sûr, son amitié avec le cinéaste étant le nœud autour duquel est édifié le film de Burton, mais aussi un acteur de westerns sur le retour, Tom Keene, qu’il a ramené soi-disant sur le devant de la scène en le faisant jouer dans Crossroad Avenger (1953), avec cette géniale rhétorique du héros sauveur d’innocents en péril : « Le 21 mars 1951, je suis intervenu de manière déterminante dans la vie de Tom Keene » (p. 89). Notez la référence précise à la date, moment T choisi par ce personnage au grand cœur ; il n’y manque plus que l’heure, les minutes, les secondes ! Quel homme vaniteux et superbe, qui sort de la boue des cabotins has been pour leur donner une ultime chance dans une production à quelques dollars que personne ne verra jamais !

Cela dit, cette mise en scène d’Ed Wood par Ed Wood laisse entrevoir, à plusieurs reprises, un véritable intérêt historique. Sa vie et sa carrière accompagnent les profonds changements qui ébranlent l’industrie du cinéma hollywoodien, et pas seulement parce que les films deviennent plus violents, ouvertement sexuels et grossiers, mais parce que l’émergence de la télévision et des studios indépendants atteignent durement le système tel qu’il existait depuis le début du siècle. Son regard sur le travail de Tom Keene est en cela édifiant : « ce n’est pas Tom qui n’a pas su suivre le courant, mais le western lui-même qui a changé » (p. 88). Au détour d’un dernier chapitre plus émouvant, Wood fait l’éloge de tout ce qui a disparu dans cette Hollywood qu’il aimait tant autrefois : les fameuses « premières » de films (on pense à celle, très chaotique, de La Fiancée du monstre dans le film de Burton avec des spectateurs à deux doigts de transformer la salle en désert post-apocalyptique), les vraies stars remplacées progressivement par des acteurs éphémères de séries TV, la disparition des night-clubs de Sunset Boulevard – bref, une ville devenue comme les autres. Mélancolique, il écrit : « En réalité, Hollywood n’existe plus » (p. 167). L’image donnée ici de la capitale du cinéma n’est pas reluisante et l’on peut s’interroger sur son authenticité. Mais il ne faut être dupe de rien : cette vision négative d’Hollywood correspond d’abord à l’état d’esprit de l’observateur, Ed Wood lui-même, baigné dans la frustration face à une industrie dont il n’est pas parvenu à maîtriser suffisamment les codes.

Le fait est que ce guide hollywoodien suinte d’une rancœur qui est celle de son auteur. Cette rapide prise de conscience à la lecture évite de se demander, à chaque page, s’il faut prendre son ouvrage au premier degré (auquel cas Ed Wood est définitivement fou à lier) ou au centième (auquel cas il s’avère très drôle). En fait, Comment réussir à Hollywood dessine le paysage d’un échec et d’une dépossession qui sont ceux d’un jeune homme bourré d’idéaux et venu, comme tant d’autres avant et après lui, tenter sa chance dans la société du spectacle. Ed Wood décolle de Poughkeepsie, New York, et plonge vers la ville du cinéma en forçant le chemin, de la même façon qu’on essaye de faire entrer un triangle dans un carré : avec acharnement et inconscience. Sa personnalité singulière le pousse à tourner Glen or Glenda en 1953, film inspiré de l’histoire du changement de sexe de Christine Jorgensen, et révélant une partie truculente de sa psychologie : son propre goût pour les vêtements féminins qu’il porte avec gourmandise. Ed Wood perçoit Hollywood comme le lieu par excellence de l’indétermination des genres, un espace où hommes et femmes peuvent se confondre parce qu’ils déambulent, chacun, dans les habits de l’autre. « Seule la crainte du procès m’empêche de donner des noms » affirme-t-il avec un incroyable culot (p. 136), avant de certifier que si vous marchez sur Hollywood Boulevard, quel que soit le moment de la journée, « vous ne pourrez pas distinguer les filles des garçons » (p. 138). Plus qu’une vérité, il faut y voir là un fantasme. La fantaisie d’un garçon que les vêtements féminins émoustillent à tel point qu’il conseille, dès les premières lignes, aux jeunes filles de se munir pour leur voyage à Hollywood d’un « beau pull en angora rose très doux qui [leur] a coûté très cher » (p. 14), le même pull que l’on retrouvera plus loin, dans le chapitre « Le Hollywood du sexe et vous », moulant le corps d’ingénues trompées par des producteurs véreux et pervers qui n’ont en guise de studio de cinéma qu’un canapé en cuir dans un appartement de location afin de mieux piéger les naïves vestales.

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La psychologie d’Ed Wood explique pourquoi ses conseils tendent surtout à dissuader ceux qui voudraient tenter leur chance dans cette Sodome moderne. À cet égard, son premier chapitre est édifiant : depuis le succès triomphal au spectacle de l’école jusqu’à la misère dans les rues d’Hollywood, il esquisse en quelques pages le parcours courant des acteurs et actrices en herbe, persuadés d’avoir du talent mais rejetés par un système qui ne garde qu’une infime partie d’entre eux. Il enchaîne les descriptions de difficultés : travailler dur, avoir de la chance, trouver un agent digne de ce nom, convaincre un producteur, s’inscrire à la Screen Actors Guild (ce qui est impossible sans avoir signé un contrat avec un producteur, ce qui n’arrivera pas non plus sans être préalablement présenté par un agent, etc.). Et encourage franchement à ne pas bouger de chez soi (« Cela dit, il y a une option bien plus simple – celle de rester chez vous » [p. 20]), à imaginer un autre métier (« Réfléchissez. Faites preuve de bon sens. Devenez secrétaire, mécanicien ou boulanger » [p. 84]), ou à profiter sans hypocrisie de ses avantages corporels pour s’installer durablement dans la ville (« Les filles auront plus d’opportunités que les garçons [de se faire repérer]. Il y a toujours des postes de vendeuses, serveuses topless ou danseuses nues de watusi » [p. 91]). Il n’hésite pas à révéler tout ce qui fait d’Hollywood une mécanique de perversion, de mensonge et de tromperie, en multipliant les anecdotes sur les agents véreux, les producteurs mythomanes faisant le tour du pays pour repérer des jeunes talents qu’ils dépouillent de leurs économies, les arnaqueurs en tous genres qui font passer des essais bidons devant des caméras dénuées de pellicule, ou les huissiers qui n’oublient jamais de venir saisir vos meubles si vous ne payez pas vos factures. Il raconte avec gravité ces histoires de comédiens menteurs qui ont manqué se tuer parce qu’ils affirmaient savoir monter à cheval (« Cela arrive presque toutes les semaines (…) Des proches en deuil vous le diront » [p. 75-76]), les expériences de ces reines de beauté ayant remporté un concours dans un bled paumé qui sont laissées sur le carreau devant un studio de cinéma avant d’acheter un billet retour avec leurs fonds de poche. Il promet de vous apprendre à vivre à Hollywood sans argent, en profitant des promotions organisées par les magasins sur les boîtes de haricots, en allant jusqu’à conseiller (avec ironie, on l’espère) de se glisser, la nuit, dans Griffith Park pour y dormir gratuitement, en prévoyant « tout de même plusieurs couvertures » parce qu’il y a fait froid (p. 96) – pour finalement avouer qu’il n’a aucune idée de la manière de fonctionner sans deniers.

Cet ouvrage, qui tient sans cesse un double discours, entre cynisme et hyperréalisme, a au moins le mérite d’être très amusant à lire. Et d’éclairer, d’un jour nouveau, la psychologie d’un cinéaste que l’on connaît finalement assez mal, et que le film de Tim Burton a contribué à présenter comme un honnête bonhomme dénué du talent le plus élémentaire. Au fil des pages, on découvre aussi un modèle de réactionnaire, bouffé par sa nostalgie, pince-sans-rire et profondément pessimiste pour son industrie, un homme dépourvu d’angélisme mais prisonnier de la fantaisie dès qu’il parle de lui ou de ses proches – il soutient par exemple que Bela Lugosi « a toujours été constamment sollicité, et ce jusqu’à son dernier souffle » (p. 49), alors que c’est Wood et seulement lui qui lui a offert de tourner jusqu’à la fin de sa vie. Se révèle un producteur-réalisateur-scénariste dont le rapport au cinéma est contaminé par cette plaisante ambiguïté qu’une ambivalence de traduction révèle avec humour, lorsqu’on lit, dans la langue de Molière, la phrase suivante : « [Tom Keene] a tenté de revenir à la comédie pour l’un des rôles principaux de mon film Plan 9 From Outer Space » (p. 90). « Comedy », en anglais, définit le jeu d’acteur dans son ensemble, mais en français, « comédie » possède un sens propre qui résonne curieusement ici, faisant de Plan 9 ce que le film est réellement quand on le regarde sans a priori : une œuvre comique, pas risible mais tordante. Cette ambivalence détermine une lecture plus légère de l’ouvrage et le transforme en chronique humoristique de son temps, en même temps qu’en regard émouvant sur la personnalité d’Ed Wood. « Que dire au juste sur Hollywood ? » se demande l’auteur dans son ultime chapitre. Permettons-nous de modifier légèrement l’énoncé pour le faire correspondre à la réalité du livre : « Que dire au juste sur Edward D. Wood Jr. ? »

 

Eric Nuevo

 

Comment réussir (ou presque) à Hollywood. Les conseils du plus mauvais cinéaste de l’histoire

Par Ed Wood

Traduction de Marie-Mathilde Burdeau et Pauline Soulat

Éditions Capricci

En librairie le 28 mars 2013



Gabriel Pelletier, réalisateur de "La Peur de l’eau"

Gabriel Pelletier, réalisateur du polar La Peur de l’eau, aux côtés de Nicole Robert, productrice du film

Officiant derrière la caméra depuis exactement vingt ans, Gabriel Pelletier s’est forgé, au Québec, une solide réputation d’auteur à succès critique et public. Une carrière en somme partagée entre récompenses prestigieuses et excellents résultats au box-office : tout en rassemblant un public nombreux, son film culte Karmina (1996) a récolté de nombreux prix dans les festivals de cinéma fantastique d’Europe et d’Asie ; et, pour n’en citer qu’un autre, sa Vie après l’amour, en 2000, a remporté la Bobine d’Or des prix Jutra et le prix du public au festival Juste pour Rire. Avec La Peur de l’eau, le réalisateur se frotte aujourd’hui au genre qu’il déclare préférer mais n’avait encore jamais approché, même de loin. Un polar sympathique voire parfois drolatique où sa maîtrise de l’humour et de la parodie innervent un récit à toile de fond criminelle, celle-là noire à souhait.

Revue Versus : Assez vite, on ressent La Peur de l’eau comme une tragi-comédie noire grinçante. Le film policier classique se double ainsi d’une dimension que je qualifie pour ma part de "parodique". Vous revendiquez cette intention ?

Gabriel Pelletier : Je revendique l’humour, oui. Grand amateur des frères Coen, je me suis demandé, au moment d’adapter le roman de Jean Lemieux, quel ton nous devrions adopter selon cette influence. Dans le roman, le personnage de Surprenant possédait un côté très pince-sans-rire. À l’écran, nous en avons fait un flic timide, qui n’a pas confiance en lui : ceci permet une identification, un intimisme rassembleur. La Peur de l’eau propose un mélange des genres à la Fargo – c’est le modèle que nous nous sommes fixés. Une enquête à hauteur d’homme, donc de anti-héros, avec une vie et une enquête se déroulant à un rythme très lent.

Revue Versus : Justement, en voyant l’agent Savoie (interprété par Brigitte Pogonat) afficher une mine ahurie et admirative devant son collègue au début du film, j’ai pensé à Frances McDormand dans Fargo.

Gabriel Pelletier : C’est voulu. Il y a aussi ses répliques pleines de silence (contrairement aux polars urbains), comme chez les Coen.

Revue Versus : En parlant de polars urbains… La séquence du policier débarquant de Montréal pour reprendre l’enquête à grands renforts de théorie dignes d’un "profiler" fait, elle, basculer le film dans la parodie. C’est à la fois une critique des clichés du genre et une belle façon de déplacer les enjeux, puisqu’un crime qu’on a l’habitude de voir dans les métropoles a été commis en pleine campagne.

Gabriel Pelletier : Oui, sur ce point précis, c’est parodique. Je voulais prendre mes distances, de façon ludique, avec tous ces CSI : Les experts et autres polars ostentatoires où la technologie et l’esthétique du vidéoclip prennent outrageusement le dessus sur le travail de terrain. Je voulais revenir à de l’humain, de la déduction, de l’intelligence. Et du relationnel : Surprenant se rend compte qu’il ne connaît pas vraiment les gens aux Îles-de-la-Madeleine.

Revue Versus : Oui et plus il enquête, plus son regard s’affine.

Gabriel Pelletier : Surtout, plus il se rapproche de la victime en reconstituant le cours des événements, plus il s’ouvre à la vie. C’est un doux paradoxe.

Revue Versus : C’est un anti-héros total, ce Surprenant. Voilà quelque chose de peu courant dans le polar, en tout cas.

Gabriel Pelletier : Ce qui fait l’originalité du personnage, c’est que c’est un exilé et qu’il a peur d’affronter les défis. Pourquoi aller vivre et exercer en tant que policier aux Îles-de-la-Madeleine quand on vient de la ville ? Cette question sous-tend aussi l’intérêt du film et de son intrigue : dans la réalité, il n’y a jamais eu aucun meurtre aux Îles-de-la-Madeleine. C’est dire le manque d’ambition du personnage, en tout cas par rapport à une investigation criminelle de haute tenue.

Revue Versus : Ce que l’on retient du film, c’est surtout sa peinture d’une communauté repliée sur elle-même, avec les portraits inquiétants – ou drôlement inquiétants – que cela induit.

Gabriel Pelletier : C’est un huis-clos naturel : nous sommes sur une île – donc enfermés, en quelque sorte. J’exploite l’opposition entre les gens d’en dehors et les gens du milieu. L’enquête, ce faisant, devient le prétexte à du tourisme dramatique. Considérons ceci comme un polar excentré. Comme disait David Lynch : "It’s a place". C’est presque ethnographique, le personnage comme le spectateur sont confrontés à une réalité exacerbée par différents milieux.

Revue Versus : Après la ville et sa condescendance via le personnage de Gingras, vous riez aussi de la campagne et de ses gens qui s’espionnent les uns les autres cachés derrière le rideau de leur fenêtre.

Gabriel Pelletier : Oui, tout à fait ! En fait, je trouvais intéressant de mettre en scène la rumeur. Elle est presque un personnage à part entière : la standardiste du poste de police, Majella (jouée par Sandrine Bisson). Et au-delà du film, on a vu aussi comment se propageaient les on dit pendant le tournage. Tout le monde a su rapidement quel acteur interprétait quel personnage. Les habitants de l’île se sont tous passés le mot à propos du film, des rôles…

Revue Versus : C’est un peu comme dans les romans mettant en scène Miss Marple : une communauté ravagée par les jalousies…

Gabriel Pelletier : Tout à fait. Le film est un vrai "whodunit". On distribue les indices au fur et à mesure. Même quand il a toutes les cartes en main, le spectateur reste surpris par la révélation. Je reste un grand lecteur et spectateur de polars.

Revue Versus : Au-delà des frères Coen et d’Agatha Christie, quelles sont vos influences ?

Gabriel Pelletier : David Lynch. Il y a un petit côté Twin Peaks dans La Peur de l’eau. J’aime aussi le surréalisme de Blue Velvet. Et sinon, la série The Klling, qui exploite elle aussi l’élément liquide, la pluie…


Propos recueillis et mis en forme par Stéphane Ledien

> La Peur de l’eau est sorti en salles au Québec le 27 janvier 2012. Lire aussi notre chronique du film




40e Festival du Nouveau Cinéma : on y sera !

Du 12 au 23 octobre prochain se tiendra la 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma, à Montréal. On pourra y voir entre autres Behold the Lamb de John McIlduff, Les Géants de Bouli Lanners, The Last Christeros de Matias Meyer, Shame de Steve McQueen (on l’attend avec impatience !), Without de Mark Jackson, Le Policier de Nadav Lapid, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Another Silence de Santiago Amigorena avec Marie-Josée Croze, et de nombreux autres – la liste est longue et alléchante.
Côté compétition canadienne, il y aura aussi de quoi voir avec Amy George de Yonah Lewis, La Fille au manteau blanc de Darrell Wasyk, Survivre au progrès de Mathieu Roy… On n’est pas exhaustif là non plus, le programme est d’un foisonnement qui peut donner du fil à retordre à notre agenda de spectateur.
D’autant que l’événement ne s’arrête pas à cette compétition : on notera aussi les séances spéciales dites "horde sauvage" avec du Takashi Miike, du Tsukamoto, du Sion Sono, du Koji Shiraishi, du Marie Losier, du Laurent Bernier, du Romain Gavras, du Julia Leigh (Sleeping Beauty, relire ici, souvenez-vous), du Justin Kurzel (…Snowtown, relire ici)…
La revue est partenaire de cet événement majeur dans une ville décidément très animée côté ciné. On y reviendra, mais en attendant le coup d’envoi, découvrez la bande-annonce ci-dessous.

La programmation du festival est disponible sur le site http://www.nouveaucinema.ca



"Vincente Minnelli" d’Emmanuel Burdeau

En intitulant son ouvrage « Vincente Minnelli », Emmanuel Burdeau laisse entrevoir une biographie ordinaire de l’un des plus grands cinéastes hollywoodiens. Seulement l’apparence est trompeuse, et les premières pages du livre donnent le ton, un ton tout sauf « ordinaire » tout compte fait. L’essentiel ici, ce n’est pas Minnelli, ce sont ses films. Ce qui revient au même, ou presque. Ainsi, sur les premières pages se dressent des photogrammes de certains films du cinéaste, avec le grain presque sale de la pellicule. Le détail a son importance. Préférer ces images (des copies d’écran ?), à celles, plus lisses et officielles, des éditeurs et distributeurs, c’est réaliser un premier geste critique, le premier d’une longue série. Et cela amorce la démarche de Burdeau de partir du cœur des films pour bâtir son analyse. Car il n’y a finalement rien de tel pour parler d’un cinéaste, que de se « plonger » littéralement dans ses films, dans l’image, dans le grain et les aspérités du noir et blanc des Ensorcelés, ou du formidable scope de Gigi.

Le résultat final est d’autant plus remarquable que sa radicalité (on y reviendra), se greffe sur la plume d’un véritable auteur, qui derrière le plaisir qu’il éprouve à disséquer l’œuvre de Minnelli, n’en n’oublie pas non plus de se faire plaisir dans la forme même de son écriture, de son style. Si bien que la forme de l’analyse de l’œuvre du cinéaste devient œuvre également. C’est ainsi que de nombreux chapitres débutent par la description de scènes de films. Descriptions romancées avec un style qui n’est propre qu’à l’écrivain. Car Vincente Minnelli est aussi et surtout, finalement, un livre d’Emmanuel Burdeau, au sens où sa prose sait parfois se démarquer de son sujet pour offrir, comme un bonus au lecteur, de quoi rendre l’achat de l’ouvrage encore plus indispensable. Vincente Minnelli est donc un livre personnel, dont la réussite résulte du dialogue intime entre l’auteur et les films de Minnelli. Il n’est alors pas étonnant de ne trouver ici aucune anecdote de tournage, peu de détails sur la vie du metteur en scène, et, luxe suprême, aucune référence à un autre texte critique sur le sujet. Burdeau dialogue avec Minnelli, comme s’ils voyageaient tous les deux au fil du temps à travers la filmographie si extraordinaire du réalisateur. Seul(s) au monde, pour notre plus grand plaisir.

L’exercice est radical, sinon exigeant. Le lecteur pourrait s’y perdre s’il n’a pas vu tel ou tel film analysé. L’approche thématique du Cinéma de Minnelli choisie par Burdeau relève elle aussi d’une ambition qui irait à l’encontre de la biographie chronologique. Et, il n’était pas question non plus de s’enfoncer dans le cliché type à propos du cinéaste, Vincente Minnelli n’étant pas qu’un auteur de comédies musicales ! L’étude précise et précieuse des films de Minnelli s’attarde non pas sur des détails, mais sur tout ce qui fait ou peut faire sens dans ces films. Et ce « tout » en question finit par proposer un ensemble de thèmes qui de film en film s’épaississent, dressent des passerelles, forment une œuvre beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît. À ceux qui pourraient ainsi prétendre que Minnelli n’était qu’un « esthète sans profondeur » (pour reprendre la quatrième de couverture), Burdeau réplique, pléthore d’arguments à l’appui, qu’au contraire, il faut voir en lui et en ses films, une œuvre d’une richesse incroyable, englobant tout ce que le cinéma Hollywoodien (du règne des studios et de Broadway à la fin de l’hégémonie des majors), a pu offrir au monde.

Au sujet des Ensorcelés (sur lequel Versus est revenu longuement dans son dernier numéro, consacré, entre autres, aux méta-films), Burdeau dit que c’est un film « généreux ». Le terme s’accommoderait très bien également à cette monographie impeccable, qui donne envie de se replonger dans la filmographie de Minnelli et son de jeu de pistes. Surtout, pour tout passionné de cinéma, ce livre ouvre l’horizon nouveau d’études plus poussées, voire définitives (comme c’est le cas ici), sur les grands auteurs du septième art qui n’ont pas encore reçu, à ce jour, un tel hommage critique.

Julien Hairault

> Disponible chez Capricci. 22 €

Bande-annonce des Ensorcelés



"Submarine" de Richard Ayoade

Les émois et la créativité de l’adolescence constituent sans aucun doute deux des sujets les plus rebattus de la cinématographie contemporaine. Inutile de vous renvoyer par exemple au dossier "teen movies" de notre (fort vieux) numéro 5 (d’ailleurs épuisé) pour en avaliser le constat. La jeunesse projetée dans tous ses états restera spectacle majeur de notre temps (d’ailleurs pas seulement filmique). L’évocation d’une énième crise de maturité où se mêlent l’obsession de la perte de la virginité, l’imagination débordante et l’immixtion dans les problèmes du couple parental ne fera donc pas l’effet d’une bombe dans le paysage audiovisuel saturé d’imageries sur ce point. Pourquoi dans ce cas revenir sur le planant Submarine de Richard Ayoade, acteur, scénariste, réalisateur britannique inconnu de notre bataillon (filmeur, notamment, d’un concert des Arctic Monkeys, et surtout d’épisodes de séries obscures pour les Français : The IT Crowd et Man to Man With Dean Learner ; quelqu’un connaît ?) ? Tout simplement parce que sa formalisation dynamique, mi-hallucinée, mi-poétisée et véhicule d’une signature visuelle prometteuse, mérite que l’on s’y attarde avec enthousiasme.
Co-produit par Red Hour Productions, la société dirigée par Ben Stiller, Submarine tourbillonne autour des lubies du jeune Oliver Tate (Craig Roberts, un talent à suivre), un ado de 15 ans qui transcende sa marginalité en cool-attitude et se met en tête de coucher avec l’insaisissable Jordana, une lycéenne aimant jouer avec le feu mais qui déteste qu’on lui prenne la main et qu’on utilise à son endroit des petits mots doux. En parallèle, notre attachant héros qu’on qualifierait de lunaire s’il ne préférait pas s’immerger (parfois même littéralement) dans un imaginaire aquatique et sous-marin, joue les entremetteurs auprès de ses parents alors sur le point de se séparer. Tout un programme existentiel pour un rêveur marginal qui se verrait bien génie littéraire, figure artistique d’un monde délirant que sa mort plongerait dans la plus inconsolable des tristesses (drolatiques processions et éloges funèbres fantasmés en ouverture du film).

Évidemment résumée ainsi, la trame du film de Richard Ayoade (par ailleurs fort acclamé lors de ses passages aux festivals de Sundance, Toronto, Berlin et Londres) peut paraître quelque peu usée avant même d’arriver à son terme, mais ce serait, encore une fois, sous-estimer l’inventivité et la mobilité des images de son auteur, et même la qualité de son script puisqu’il est aussi scénariste de l’entreprise (d’après un roman de Joe Dunthorne). Comme dans l’esthétique chahutée que déploient — ou qu’ont déployée un jour… — ses aînés les plus déchaînés ou inspirés de la Perfide Albion (puisqu’il faut des noms, listons-en quelques-uns : Danny Boyle, Guy Ritchie, Peter Cattaneo, Edgar Wright, Neil Marshall, Christopher Smith…), la mise en images de Richard Ayoade privilégie la distorsion temporelle, vectrice de dramatisation ludique du moindre petit événement dans la vie de son protagoniste : personnages et actions figés à un instant T avant une chute précipitée, raccords dans l’axe houleux et agités, fluidité coulante des mouvements de caméra, travellings circulaires pour encadrer un baiser fougueux… Autant d’effets constitutifs d’un maniérisme plaisant à voir mais surtout signifiant. Chez Ayoade, le corps adolescent, habité d’émois contradictoires et d’une vie intérieure chaotique, s’appréhende dans l’effervescence, le mouvement continu. D’où l’abolition de toute fixité pesante, choix de réalisation qu’on aurait volontiers vu développé dans un film "d’ôteur", heu, français par exemple. Ayoade irrigue son récit d’images vacillantes, oscillantes, ambiance immersive dont la ligne de flottaison s’élève au fur et à mesure que notre héros se noie dans les tracas de son entourage (le cancer de la mère de Jordana, la relation de sa propre mère avec le voisin gourou Graham Purvis — excellent Paddy Considine —, un type qui possède à peine plus d’épaisseur que la silhouette en carton qui sert de publicité à sa douteuse activité new age). Ayoade multiplie ainsi les jeux sensoriels, jusqu’à mettre en opposition les éléments à titre de caractérisation inspirée : Lloyd (Noah Taylor, sympathique), le père d’Oliver, chercheur/biologiste spécialiste de la faune et de la flore sous-marines, captive son auditoire en pleine clarté du jour et en parlant de profondeurs obscures. Graham le gourou évoque quant à lui la lumière qui irradie de chacun de nous dans une salle plongée dans le noir et devant un auditoire fermé sur lui-même. Des trouvailles de mise en scène que la voix off monocorde d’Oliver, l’humour dérisoire de situations tragiques (la mort "programmée" du petit chien — qui n’aura pas lieu comme Oliver l’avait prévue — pour faire oublier celle, imminente, de la mère de Jordana), et le rythme hypnotique du métrage enveloppent d’une ondulation supplémentaire (au passage, les chansons du film sont signées Alex Turner, leader des Arctic Monkeys). Submarine laisse une agréable sensation de flottement, quand bien même il est aussi traversé par des moments de cruauté adolescente qui rappellent un cinéma britannique plus cru, plus social. C’est habité, soigné, imaginatif.
Le monde selon Oliver Tate est un aquarium géant (prisme rectangulaire, panoramique, au travers duquel nous voyons finalement s’écouler les épisodes marquants de sa quinzième année d’existence) et notre héros tente d’y trouver sa place, au-delà du bocal où le confinent sa solitude et sa peur des émotions. Richard Ayoade, lui, se meut dans l’univers de la réalisation avec l’aisance d’un poisson dans l’eau.



Stéphane Ledien

> Film sorti en France le 20 juillet 2011 et à Québec le 19 août 2011




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