Versus fête ses dix ans ! Numéro anniversaire et bilan de la décennie 2002-2012

En cette toute fin décembre 2012, Versus a le plaisir de présenter son nouveau numéro : une édition « spéciale 10 ans » particulièrement étoffée et accompagnée d’un livret collector de 172 pages !
Longtemps attendu, ce numéro représente surtout l’occasion de dresser, dans un esprit de célébration et de rétrospective, le bilan d’une décennie de visionnages et d’essais critiques sur le cinéma…

Composée de réflexions sur les meilleurs films et séries télévisées de la décade 2002-2012, cette 22e parution – sans compter les hors-séries – de Versus fait aussi le point sur les révélations de cette époque passée, focus sur les dernières figures émergentes d’Hollywood et d’ailleurs : réalisateurs (Lucky McKee, Quentin Dupieux, Tomas Alfredson…), acteurs (Clive Owen, Rachel Weisz…), scénaristes, compositeurs, producteurs de séries, auteurs d’ouvrages sur le cinéma…

Également au sommaire : un tour d’horizon des polars français produits depuis 2002, un regard aiguisé sur les cinématographies d’Asie (Japon, Hong Kong, Corée du Sud) du nouveau millénaire et un dossier exclusif sur les adaptations, remakes, reboots, « préquelles » et autres « séquelles » en tous genres déployés sur nos écrans, des super-héros de comics aux jeux vidéo, en passant par les grandes sagas (Die Hard, La Planète des singes, Jason Bourne…).

Le numéro est accompagné d’un livret exceptionnel de 152 pages titré 10 ans – 11 textes choisis, collection de chroniques, d’entrevues et d’analyses sur des sujets aussi variés qu’intenses du cinéma d’hier et d’aujourd’hui :  Le Dahlia noir de Brian De Palma, la série MASH, les « films de président des Etats-Unis », la Société du spectacle de Guy Debord appliquée aux films d’action, la carrière du prolifique Gordon Douglas, les films de gangsters des années trente et quarante, le directeur de la photographie Michael Ballhaus, le duo Steven Spielberg / John Williams, l’éclatant Drive de Nicolas Winding Refn, un portrait de Koji Wakamatsu, et un retour sur le sous-estimé Speed Racer des Wachowski…

Préparée depuis plus d’un an, la publication de ce numéro anniversaire a été rendue possible grâce à un projet de financement participatif lancé en octobre dernier. Les généreux contributeurs sont remerciés en page 3 du numéro, des anciens de la revue viennent signer quelques articles, et deux lecteurs s’invitent dans les colonnes pour parler de leur « coup de cœur ciné des dix dernières années ».

Parution incontournable pour tout amateur de cinéma et de littérature critique, ce 22e numéro de Versus consacre aussi la résistance – et la survivance – d’un titre de presse culturel indépendant, non subventionné et doté de peu de moyens.

Passionnés de 7e art et d’essais sur le medium cinématographique, vous êtes tous conviés à prendre part à la fête qui se déroule le long de ces 228 pages !


VERSUS 22 / numéro anniversaire 2002-2012
Édition spéciale 76 pages + livret collector de 152 pages
Disponible depuis le 22 décembre


15 € en librairies – 12 € sur le site de la revue : http://www.revueversus.com.
En couvertures : Mad Men & Drive



« Wrong » de Quentin Dupieux : le chien-chien quotidien

Un beau matin, Paul, le chien de Dolph, disparaît. Dans l’entourage de Dolph naviguent un jardinier français envahissant, une livreuse de pizza au cœur d’artichaut, un gourou fasciné par les animaux domestiques et un détective privé en retard de deux métros sur tout le monde. Mais le pire, pour Dolph, c’est bien que son chien a disparu…

Chez Quentin Dupieux, le spectateur navigue à vue : les voiles sont hissées et la mer est dégagée, mais il est impossible de dire où le vent de l’absurde va porter le navire dans les minutes qui suivent. Dupieux est homme à briser les sextants et déchirer les cartes. C’est ce qui fait à la fois l’intérêt de son cinéma, et sa limite. Car si sa liberté de ton a quelque chose de vivifiant au milieu d’une production cinématographique qui reste, pour l’essentiel, assez consensuelle, le projet de faire de l’absurde pour l’absurde n’est pas nécessairement le plus passionnant. Non pas que Wrong manque de panneaux signalétiques, mais ceux-ci sont délibérément placés aux mauvais endroits et induisent en erreur ceux qui tenteraient de s’en servir comme balises. Il n’est qu’à considérer la séquence d’ouverture, dans laquelle un pompier défèque allègrement sur le bitume, magazine en mains, tandis qu’en arrière-plan un camion en feu laisse indifférent ses collègues. Faut-il vraiment en tirer quelque chose pour la suite de la fiction ? Ou se contenter d’observer que le principe de l’irraisonné (« No reason ») qui ouvrait son précédent film, Rubber, est devenu un truisme qui se confond avec le cinéma de son auteur ?

Wrong pousse ce truisme jusqu’à la tautologie. Sur un canevas simpliste et purement émotionnel – un maître a perdu son chien, visiblement son unique repère dans l’existence, son « panneau signalétique » du quotidien – Dupieux déroule plusieurs lignes de fuite aussi extravagantes les unes que les autres que l’on pourra suivre, ou non, selon ses envies. On voit bien que le travail esthétique et émotionnel intéresse plus le réalisateur que la vraisemblance narrative et les enjeux dramatiques, désintéressement qui donne lieu à de merveilleux moments de poésie de l’absurde, des pointes d’impossible contaminant par surprise un réel pourtant bien installé (l’image est impeccable et la haute définition offre une impressionnante profondeur de champ, ce qui contribue à ancrer le film dans la réalité). On citera par exemple l’horloge digitale qui continue au-delà de la minute cinquante-neuf, le voisin qui nie faire du jogging ou le bureau d’entreprise soumis à une pluie perpétuelle. Les personnages, sains d’esprit ou eux-mêmes insensés, se déplacent dans un environnement qui ne répond plus aux règles du réel, avec temps distordu et résurrections intempestives. Il y a certes un plaisir certain à se laisser ainsi manipuler, mais ce qui fonctionne sur quelques détails ne peut impunément tenir la route sur une heure trente.

Malheureusement, Quentin Dupieux échoue à nous rendre cet environnement vivable à force de vouloir se (nous ?) prouver qu’il peut le remplir ou le vider à qui mieux mieux, radicalisant le principe d’aberration de ses films précédents en s’affranchissant de besoin narratif. Il faut souligner l’audace du positionnement de Dupieux, véritable OVNI flottant dans un univers trop lisse, et le féliciter pour la liberté qu’il met dans chacune de ses œuvres, réussies ou non. Toutefois, on conclura de Wrong qu’il ressemble moins au parcours du héros Dolph, en quête de son chien, qu’à celui de son étrange voisin, parti dans sa voiture pour une course à travers un infini désert : le film n’est qu’une route vers nulle part dénuée d’étapes, de vie et d’espérances. Quand Dolph retrouve bien son ami canin à la fin, le spectateur, lui, a définitivement quitté la chaussée.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 5 septembre 2012
UFO Distribution



Bref retour sur "Rubber" de Quentin Dupieux

Tandis qu’une partie de l’équipe est à Cannes, l’occasion se présente de revenir sur l’un des temps forts de la Semaine de la Critique de l’édition 2010, avec la sortie sur les écrans nord-américains de l’inénarrable Rubber de Quentin Dupieux (début avril aux US, et ce mois de mai à Québec). Mélange insaisissable de road movie, de thriller mâtiné d’horreur, de critique du rapport entre spectacle et spectateurs, et de narration expérimentale où s’entrechoquent absurdité du propos et univers référentiel, le second long-métrage de Dupieux peut s’appréhender comme le plus léger et le plus ironique des métafilms, concept d’ailleurs fort bien décrypté dans le numéro 21 de notre belle revue. Parti d’un questionnement fustigeant toute logique (ce discours que le shérif héros de l’histoire assène au public : celui, au premier niveau filmique, qui lui fait face dans le désert où vont se dérouler les aventures de Robert le pneu assassin et celui, au second niveau – "absolu" pourrait-on dire –, qui visionne le film de Dupieux), le métrage adopte un genre qu’il invente instantanément : le "no reason movie". En choisissant de se débarrasser de toute cohérence et d’identification (on suit à la trace un pneu aux pouvoirs télépathiques capables de faire exploser la tête de tous ceux qui se trouvent sur son passage !), Dupieux veut faire la preuve via un exercice ludique et graphiquement maîtrisé (photo impeccable dans des horizons archétypaux des grandes aventures et échappées belles hollywoodiennes) de l’inanité contemporaine d’une industrie qui se soucie de moins en moins de la qualité de ses scripts (et de ses sujets) tout en ne misant que sur la forme visuelle et des caractères à peine esquissés, caricaturaux, dont on sait qu’ils ne déplairont pas à un public "de base" venu se divertir. On peut y voir une charge cynique (plus que méchante) contre les série B, les remakes ou les reproductions en série de franchises d’action ou horrifiques de plus en plus ostentatoires et de moins en moins intelligentes (même si en principe, l’un n’empêcherait pas l’autre), concentrées sur l’effet et l’impact – avec suite au déploiement puissance dix, comme en attestent les géniales images de fin. Une attaque doublée d’un regard féroce sur le spectateur "moderne", celui qui fréquente les multiplexes et s’inscrit comme consommateur vorace, impatient, irrespectueux (les "convives" massés aux premières loges dans le film et visionnant toute l’histoire à travers leurs jumelles commentent sans vergogne l’action), littéralement animal (voir cette scène où ces mêmes spectateurs imbriqués se jettent sans retenue sur une dinde cuite – et empoisonnée – que "l’ordonnateur du spectacle" jette à leurs pieds pour les rassasier), des produits que l’industrie hollywoodienne livre à son appétit basique, primaire, dénué ou presque de sens critique (le spectateur survivant finit lui aussi par y passer lorsqu’il se retrouve in fine propulsé dans le premier plan du récit, au mépris de toute règle de distinction entré réalité et spectacle).

Dupieux n’ignore pas néanmoins que cette partie reptilienne du cerveau à laquelle font appel les films les plus sensitifs – ou choc – de l’histoire du cinéma de genre grand public (Mad Max, Terminator…) en sont aussi des moments clés, fondateurs. Sans ciseler des scènes renvoyant directement aux films qu’il peut avoir en tête, le réalisateur en véhicule (le mot n’est pas recherché pour le clin d’œil avec le pneu, promis) l’esprit dans une ambiance, des effusions et des accessoires emblématiques (Sugarland Express, Scanners et ses explosions d’encéphales, Shining et son tricycle anxiogène…).
Au-delà de ce stade référentiel, Rubber relève le défi d’un film capable d’attirer l’attention du spectateur à partir d’un protagoniste insignifiant, une entité sans psychologie et sans dialogues enfermée dans une coquille vide, un objet sans aspérité, inesthétique par excellence et tournant à vide. Le pari est osé mais pas complètement réussi : forcément, l’intrigue (le peu que le film cultive, disons…) finit par s’estomper d’elle-même (tout en commentant ce fait, via le shérif qui intime l’ordre à ses collèges de rentrer chez eux car la journée de tournage est terminée !). Comme la vacuité des films que Dupieux déploie avec talent pour s’en amuser autant que pour (dé)construire son 7e Art bien à lui, l’histoire de Rubber s’arrête là où commence la distanciation du spectateur venu visionner une fiction spectaculaire et non une réflexion sur celle-ci. Dynamique critique et ludique : objet filmique concentré sur une chose insignifiante (un pneu), Rubber explose les codes du cinéma de genre et les têtes d’un public qu’on pourrait dire abruti, écervelé, par les pires titres dans ce domaine. La limite du métrage n’en demeure pas une tant qu’on considère l’ouvrage avec second degré et d’un œil avisé, analytique. En somme, si le critique cinématographique devait illustrer l’essence de son art (car la critique est un art, comme en attestent les écrits de Baudelaire, Huysmans, Wilde…), il pourrait choisir Rubber comme représentation ultime, amusante et réflexive.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles à Québec le 6 mai 2011

> Lire aussi notre compte-rendu du festival de Cannes 2010 sur le blog, et la chronique du film dans Versus n° 20

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Festival de Cannes 2010 à chaud

Que retenir de Cannes 2010 ? Que la sélection officielle y était moyenne, assurément, et que les sélections parallèles, hormis la sous-estimée Semaine de la Critique (parce que située à 15 minutes du Palais des Festivals ?), n’ont pas franchement relevé le niveau. En attendant de revenir plus en détails sur cette 63ème édition dans notre prochain numéro (à paraître cet été, et dans lequel Hendy Bicaise vous dira tout le bien qu’il pense de la Palme d’Or attribuée au dernier film d’Apichatpong Weerasethakul, génial cinéaste thaïlandais), retour sur cinq très bons films présentés pendant le Festival.

ARMADILLO de Janus Metz – Danemark – Semaine de la Critique

Janus Metz, jeune réalisateur danois de 36 ans, a réalisé le meilleur film du Festival de Cannes, toutes compétitions confondues. Il a surtout apporté une pierre significative à l’édifice de l’Histoire du cinéma, en jouant sans se brûler avec la frontière documentaire/fiction, et en signant le meilleur film sur la récente invasion des troupes internationales en Afghanistan, et également le meilleur métrage de et sur la guerre de ces dernières années, exception faite de Redacted. Armadillo suit une demi-douzaine de jeunes danois, tous volontaires et engagés dans une mission qui les mène au camp Armadillo, en Afghanistan, tout près de la ligne de front avec les talibans. L’originalité et la puissance de ce documentaire résident dans un montage d’ordinaire utilisé par les fictions (musique omniprésente, champs-contrechamps…), où l’immersion du spectateur sur le terrain est le fruit d’un engagement jusqu’au-boutiste du réalisateur et de son équipe, qui sont allés sur le champ de bataille, risquant même leur vie dans une embuscade avec des talibans (séquence incroyable : la guerre, la vraie, comme si on y était, comme on ne l’avait jamais vue). D’où cette sensation de réel étouffante et grandiose, qui arrive même à faire passer les scènes de guerre du Soldat Ryan et Cie comme obsolètes et ringardes. Si formellement Armadillo est ambitieux et remarquable (les puristes d’une certaine esthétique documentaire se montreront outrés par le tour de force de Metz, qu’ils retournent s’extasier sur Alain Cavalier), le film est aussi imparable dans son discours, réussissant à dresser un portrait tout sauf moralisateur de ces jeunes hommes livrés à eux-mêmes face à l’horreur humaine, dont il est finalement impossible de critiquer les crimes qu’ils commettent au nom d’une guerre dont ils ne comprennent pas tous les tenants et les aboutissants. Janus Metz avait pour ambition de montrer comment ces soldats devenaient accrocs à la guerre, et à son adrénaline nécessaire pour tenir le coup. Le pari est réussi, et doublé par la fascination que peut éprouver le spectateur face à ce film sidérant et bouleversant.

(le film a reçu le Grand Prix de la Semaine de la Critique)

KABOOM de Gregg Araki – Etats-Unis – Sélection Officielle (Séance de Minuit)

Sur les conseils de son ami et mentor John Waters, Gregg Araki est revenu avec Kaboom à ses premiers amours : un teen-movie aussi féroce qu’en apparence futile et débile, mais au final terriblement jouissif. La question peut aussi se poser ainsi : la Croisette avait-elle jamais autant ri ? Pas certain, tant la monstrueuse farce d’Araki (sur un campus californien, des étudiants se retrouvent au milieu d’un complot nucléaire mené par une secte has-been dont les adeptes portent des masques d’animaux) cite et mélange pour notre plus grand plaisir, des influence diverses et variées : Un chien andalou, Twilight, American Pie, Twin Peaks, Donnie Darko, Larry Clark, YouPorn (remercié au générique !) ; le tout en dynamitant le teen-movie et ses codes avec une désarmante facilité et surtout beaucoup d’audace. Araki signe là un prodigieux film fourre-tout, où les rebondissements (sur la fin de plus en plus abracadabrants) s’enchaînent à vitesse grand V, et où les situations comiques comme érotiques (dans les deux cas du pur bonheur) font mouche à tous les coups. Mais Kaboom n’est pas qu’une grosse blague déguisée comme le trip éveillé d’un ado attardé qui fumerait trop d’herbe, c’est avant un tout un film malicieux sur l’adolescence et ses questions existentielles. Comme Gus Van Sant ou Larry Clark, Araki filme les corps de ses personnages avec tendresse, ce que les formidables dialogues rehaussent par ailleurs. On n’avait pas vu une comédie aussi intelligente et débridée à la fois depuis très longtemps. Kaboom a d’ores et déjà gagné ses galons de film culte, et de comédie de l’année. Il consacre aussi une troupe de jeunes acteurs à suivre de près : Thomas Dekker dans le rôle titre (vu dans Le Village des Damnés de Carpenter), Roxane Mesquida (à l’affiche de Rubber et de quelques films de Catherine Breillat), et surtout la délicieuse Juno Temple (Mr Nobody, L’An 1, Greenberg).

(le film à reçu la première Queer Palme de l’histoire du Festival de Cannes, décernée à film gay-friendly)

BEDEVILLED de Jang Cheol-soo – Corée du Sud – Semaine de la Critique

Le meilleur film de genre du Festival (une nouvelle fois découvert à la Semaine de la Critique) nous vient de Corée, ce qui n’est guère surprenant au vu de la production toujours prolifique et de qualité de ce grand pays de cinéma. Premier long-métrage de Jang Cheol-soo, Bedevilled est un film de vengeance qui prend place sur une très petite île près de Séoul, et sur laquelle habite une famille au mode de vie ancestral, que subit la pauvre Bok-nam, une jeune femme battue par son mari et violée par son beau-frère, sous les yeux indifférents et même complices du reste de la fratrie, et d’une amie d’enfance (une fille de la ville), venue lui rendre une visite surprise. Jang nous propose un scénario très simple, mais d’une belle pureté. Comment et pourquoi une amitié d’enfance peut-elle se rompre avec le temps, jusqu’à se terminer dans le sang et l’horreur ? Bedevilled est en effet un film de vengeance dans la veine old-school des pelloches de Sam Peckinpah, où l’explosion de violence finale est justifiée par une première partie glauque et terrible, où les pires déviances de la société coréenne (machiste par dessus-tout ; le film reprenant à son compte un thème à la mode en Corée : les rapports homme/femme) s’abattent sur un personnage faible et abandonné, qui prend alors le temps de ruminer sa haine et sa frustration. Quand vient le temps des représailles, le spectateur, convaincu de la nécessité de terrasser cette famille au comportement inqualifiable, prend alors son pied à voir les têtes voler, le sang couler, et apprécie que le cinéaste – par ailleurs auteur d’une très belle mise en scène – jusque là très proche des corps et de la nature, fasse durer le plaisir dans un finale à rallonge particulièrement jouissif. L’un des grands frissons du festival !

RUBBER de Quentin Dupieux – France – Semaine de la Critique (Séance Spéciale)

Devant la petite salle de la Semaine de la Critique (encore elle !), les festivaliers se pressaient pour découvrir le second long-métrage de Quentin Dupieux (après l’énorme Steak), montré lors d’une séance spéciale et unique qui valait donc beaucoup d’or. Et le jeu de la file d’attente en valait la peine, tant Rubber (caoutchouc en anglais) est un film étonnant et parfaitement maîtrisé. Rappelons que le film a été tourné avec un appareil photo numérique Canon (2600 euros pièce tout de même ; utilisé également dans le film d’horreur uruguayen La Casa Muda, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs). Caprice d’artiste indé ? Pas vraiment. Ce choix technique est motivé en premier lieu par d’évidentes raisons budgétaires, mais aussi par des questions esthétiques, puisqu’au final, le rendu du désert américain pris comme décors, est magnifique, si bien que l’on peut affirmer sans trop se tromper que Dupieux et son équipe ont accouché ici de l’une des plus belles photographies du Festival. Mais Rubber, ce n’est pas qu’un joli tour de force technologique. C’est aussi et surtout une réflexion très drôle sur la position spectatorielle au cinéma (sans spectateurs, il n’y a pas d’histoire : géniale trouvaille que de placer des spectateurs dans le film), et sur le « no reason », terme signifiant le manque de « cohérence » et l’absurdité des scénarios de cinéma (exemple à l’appui : « pourquoi le personnage du Pianiste doit il se cacher alors qu’il joue très bien du piano et pourrait en vivre ? »). Car Rubber raconte l’histoire d’un pneu télépathe et tueur, qui avance dans le désert en déboulonnant tout sur son passage, et avec à ses trousses un shérif et ses adjoints. Croisement futé entre No Country for Old Men, Gerry et Les Dents de la Mer, une bonne dose de fun en plus, Rubber réussit donc le pari de nous faire rire tout en parlant de cinéma avec intelligence. Dupieux ne signe pas qu’un film-trip entre amis (avec Gaspar Augé de Justice en caméo et au générique à la musique), il ouvre aussi et surtout une nouvelle porte de la production cinématographique, où avec un budget et un matériel réduits, on peut désormais – à condition de partir d’une grandiose idée – accoucher d’un grand film de cinéma.

CARLOS d’Olivier Assayas – France – Sélection Officielle (Hors Compétition)

Voir Carlos dans son intégralité, après déjà une semaine de projections, c’était un sacré pari à tenir. 5H30 signées Olivier Assayas, qui plus est ! De quoi faire peur, comme ça, sur le papier. Mais le sujet, lui, était terriblement excitant : revenir sur la trajectoire incroyable du terroriste Carlos, du début de son activisme dans les années 70 (en faveur de la cause Palestinienne), à sa déchéance des années 90 où en fuite, il trouvera l’asile au Soudan, avant que le Général Rondot ne vienne le cueillir pour l’extrader et le faire juger en France. La première réussite du film est de ne souffrir d’aucune longueur. Assayas a su mettre de côté son parisianisme pour coller au plus près de son « héros », faisant ainsi de son film, très romanesque par endroits, une sorte d’hommage aux meilleurs James Bond, où se mêlent romantisme, action, voyages, politique, et réflexion. Le tout, sans trop d’effets de style, mais avec un sens du montage suffisamment raffiné pour tirer le meilleur d’un script complexe et généreux. La présentation des personnages se fait ainsi à même l’écran, par des indications écrites qui empêchent d’avoir recours aux dialogues pour les introduire. Des détails de cet ordre, il y en a plein dans Carlos. L’autre qualité de ce film hors-normes est de revenir sans se prendre les pieds dans le tapis sur la situation géo-politique mondiale des années 70 à 90, en tirant notamment le meilleur des différentes langues des personnages et des comédiens (à voir absolument dans sa version originale). Dans le rôle-titre, Edgar Ramirez (Vénézuelien d’origine comme Carlos, aperçu dans Domino de Tony Scott) s’en sort admirablement, sans en faire des tonnes. À l’image, finalement, d’un métrage qui aurait pu facilement tomber dans certains excès spectaculaires.
(lire aussi notre dossier spécial "Cinéma Guérilla", dans VERSUS n° 15)

PS: S’il n’a pas été facile de ressortir cinq très bons films de ce festival, la chose aurait été plus aisée à l’autre extrême. Au chapitre des flops, on retiendra en particulier l’inconsistance du nouveau Hideo Nakata (Chatroom), ou encore la bêtise du Biutiful d’Alejandro Gonzales Inaritu, sans oublier la médiocrité des derniers films de Woody Allen (You will meet a tall dark stranger) ou d’Oliver Stone (Wall Street 2). Quelques petites productions ont aussi brillé par leur obstination à se cataloguer elles-mêmes en « films de festivals chiants et déjà vus des dizaines de fois », parmi lesquelles le trop indépendant Two Gates of Sleep, la Caméra d’Or mexicaine Année Bissextile, ou l’outil promotionnel Stones in Exile.

Julien Hairault

Rubber – Teaser

Kaboom – Extrait




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