"The Crash" de Dante Lam


Depuis 1998 et son électrisant Beast Cops, Dante Lam s’est quelque peu fourvoyé dans des œuvres au mieux passables si l’on prête un œil indulgent à The Twin Effects ou Snipers (au moins les séquences d’action apportent-elles leurs lots de satisfaction à défaut d’être transcendantes). Celui que l’on pouvait un temps considérer comme un fer de lance du renouveau de l’actionner made in HK hors du landernau de la Milkyway de Johnnie To n’a jamais vraiment confirmé son potentiel. Du moins jusqu’à ce qu’en 2011 The Insider (chroniqué dans le DVD Park n°7) vienne redorer son blason avec un polar hargneux où un ex-taulard (Nicolas Tse) tentait de s’affranchir du milieu du gangstérisme duquel il est issu ainsi que d’un policier (Nick Cheung) un brin manipulateur l’utilisant comme nouvel indic. Si la narration pêchait par une certaine outrance dramatique, la tension progressive se développait autant par le biais de séquences à l’action brutale que plus intimistes où les liens entre les différents protagonistes se révélaient et se raffermissaient de manière inattendue. Une structure reprise de The Crash qui bien que disponible en DVD depuis le 04 avril 2012 chez Wildside est chronologiquement antérieur à The Insider. Une étrangeté de l’exploitation et de la distribution puisque The Beast Stalker (titre initial non conservé) avait tourné dans de multiples festivals, notamment celui de Beaune en 2009, récoltant quelques récompenses mais surtout des avis positifs. Un accueil mérité, même si là encore, tout n’est pas parfait, The Crash parvenant à surprendre malgré des situations rebattues par ailleurs. Surtout, Dante Lam développe une ambiance et s’appuie sur un traitement renvoyant (voire préparant) à The Insider, faisant de ce dernier un intriguant complément à ce faux diptyque. Et pas seulement parce que leurs interprètes principaux en viennent à presque échanger leurs rôles d’un film à l’autre : Nick Cheung interprète ici un bad guy salement amoché physiquement (cicatrices sur le visage, œil droit devenu aveugle suite à une blessure qui a également irrémédiablement endommagé l’œil gauche) et Nicolas Tse joue ici un flic intègre particulièrement méticuleux acceptant mal l’approximation de ses hommes.

Ce policier perfectionniste va être rudement mis à mal lorsqu’au cours d’une course poursuite se concluant par un impressionnant accident de la route (sur lequel le titre français se focalise justement) il va flinguer malencontreusement une petite fille. Voulant stopper la fuite des bandits s’étant emparé, après le choc de tôles froissées, de la voiture d’une femme s’étant garée sur le bas côté, il tire à plusieurs reprises dans leur direction, atteignant le coffre où était enfermée ladite fillette. Ce carambolage formellement ébouriffant s’avère également le point de fuites de lignes narratives s’appuyant sur des coïncidences improbables flirtant avec le ridicule. La jeune femme dont la fille a été accidentellement tuée est justement l’avocate chargée d’instruire l’accusation du gangster pourchassé, sa deuxième fille est la jumelle de la défunte et elle va se lier avec le flic traumatisé alors en convalescence. Ce dernier s’impliquera particulièrement lorsque pour faire pression sur la mère, elle sera enlevée par le personnage de Nick Cheung. Partant à priori sur les traces d’une histoire balisée de rédemption, The Crash va articuler son récit autour de la solitude et l’isolement de ses trois principaux protagonistes et peu à peu imprégner son histoire d’une touchante mélancolie (après avoir dangereusement taquiné un pathos larmoyant). Le crash s’imposera ainsi comme la séquence fondatrice de leurs transformations respectives et lorsque le réalisateur y reviendra par trois fois à l’aide de flashbacks, se sera pour révéler une nouvelle facette des liens les unissant.

Le personnage du kidnappeur est le plus réussi car difficilement cernable au premier abord. L’économie de mots et de mouvements dont il fait preuve rendent opaques ses profondes motivations et sentiments. Un homme hiératique qui dégage un puissant sentiment de malaise (et non, ce n’est pas une question de délit de faciès !) mais qui peut faire preuve dans la même séquence d’une déstabilisante compassion. En tous cas, il est très déterminé, que ce soit dans l’accomplissement sans fioritures et sans état d’âme (l’ordre de couper un bras à la fillette ne le fait même pas tressauter) de sa mission ou les soins quotidiens prodigués à sa femme paralysée en position allongée sur un lit médicalisé. Et son handicap, la vision de son œil valide se détériore, n’est pas un obstacle insurmontable bien qu’il mette en danger sa compagne (comment reconnaître la bonne couleur de médicament à donner lorsque l’on ne voit plus qu’en noir et blanc ?) comme lui-même (comment gérer un champ de vision drastiquement réduit dans les affrontements avec le flic ?).
Outre l’incroyable présence de Nick Cheung dont les apparitions font toutes froid dans le dos, The Crash vaut largement le détour pour ses séquences d’actions, Lam gérant habilement un filmage en caméra portée. Alors que l’on aurait pu craindre un salmigondis de plans à l’enchaînement incompréhensibles, la réalisation nous plonge au cœur des poursuites (à pied ou en véhicules) haletantes dans les rues hongkongaises et les corps à corps rapprochés et rapides sont suffisamment lisibles et distinguables sans avoir besoin d’en passer par la touche pause de la télécommande. Faisant preuve d’un jusqu’au boutisme confinant presque au nihilisme (le sort final de la petite fille est à ce titre emblématique d’une indécision retorse), The Crash pourra dans le même temps décevoir par certaines relations ampoulées presque gnan-gnan. Mais son rythme soutenu et sa réalisation nerveuse, s’ils n’en font certes pas un classique du genre, sont suffisamment réjouissants pour que l’on s’intéresse de nouveau d’un peu plus près à la carrière de Lam.

Nicolas Zugasti

The Crash de Dante Lam est distribué par Wildside et disponible en DVD depuis le 04 avril 2012



Bref retour sur "Rubber" de Quentin Dupieux

Tandis qu’une partie de l’équipe est à Cannes, l’occasion se présente de revenir sur l’un des temps forts de la Semaine de la Critique de l’édition 2010, avec la sortie sur les écrans nord-américains de l’inénarrable Rubber de Quentin Dupieux (début avril aux US, et ce mois de mai à Québec). Mélange insaisissable de road movie, de thriller mâtiné d’horreur, de critique du rapport entre spectacle et spectateurs, et de narration expérimentale où s’entrechoquent absurdité du propos et univers référentiel, le second long-métrage de Dupieux peut s’appréhender comme le plus léger et le plus ironique des métafilms, concept d’ailleurs fort bien décrypté dans le numéro 21 de notre belle revue. Parti d’un questionnement fustigeant toute logique (ce discours que le shérif héros de l’histoire assène au public : celui, au premier niveau filmique, qui lui fait face dans le désert où vont se dérouler les aventures de Robert le pneu assassin et celui, au second niveau – "absolu" pourrait-on dire –, qui visionne le film de Dupieux), le métrage adopte un genre qu’il invente instantanément : le "no reason movie". En choisissant de se débarrasser de toute cohérence et d’identification (on suit à la trace un pneu aux pouvoirs télépathiques capables de faire exploser la tête de tous ceux qui se trouvent sur son passage !), Dupieux veut faire la preuve via un exercice ludique et graphiquement maîtrisé (photo impeccable dans des horizons archétypaux des grandes aventures et échappées belles hollywoodiennes) de l’inanité contemporaine d’une industrie qui se soucie de moins en moins de la qualité de ses scripts (et de ses sujets) tout en ne misant que sur la forme visuelle et des caractères à peine esquissés, caricaturaux, dont on sait qu’ils ne déplairont pas à un public "de base" venu se divertir. On peut y voir une charge cynique (plus que méchante) contre les série B, les remakes ou les reproductions en série de franchises d’action ou horrifiques de plus en plus ostentatoires et de moins en moins intelligentes (même si en principe, l’un n’empêcherait pas l’autre), concentrées sur l’effet et l’impact – avec suite au déploiement puissance dix, comme en attestent les géniales images de fin. Une attaque doublée d’un regard féroce sur le spectateur "moderne", celui qui fréquente les multiplexes et s’inscrit comme consommateur vorace, impatient, irrespectueux (les "convives" massés aux premières loges dans le film et visionnant toute l’histoire à travers leurs jumelles commentent sans vergogne l’action), littéralement animal (voir cette scène où ces mêmes spectateurs imbriqués se jettent sans retenue sur une dinde cuite – et empoisonnée – que "l’ordonnateur du spectacle" jette à leurs pieds pour les rassasier), des produits que l’industrie hollywoodienne livre à son appétit basique, primaire, dénué ou presque de sens critique (le spectateur survivant finit lui aussi par y passer lorsqu’il se retrouve in fine propulsé dans le premier plan du récit, au mépris de toute règle de distinction entré réalité et spectacle).

Dupieux n’ignore pas néanmoins que cette partie reptilienne du cerveau à laquelle font appel les films les plus sensitifs – ou choc – de l’histoire du cinéma de genre grand public (Mad Max, Terminator…) en sont aussi des moments clés, fondateurs. Sans ciseler des scènes renvoyant directement aux films qu’il peut avoir en tête, le réalisateur en véhicule (le mot n’est pas recherché pour le clin d’œil avec le pneu, promis) l’esprit dans une ambiance, des effusions et des accessoires emblématiques (Sugarland Express, Scanners et ses explosions d’encéphales, Shining et son tricycle anxiogène…).
Au-delà de ce stade référentiel, Rubber relève le défi d’un film capable d’attirer l’attention du spectateur à partir d’un protagoniste insignifiant, une entité sans psychologie et sans dialogues enfermée dans une coquille vide, un objet sans aspérité, inesthétique par excellence et tournant à vide. Le pari est osé mais pas complètement réussi : forcément, l’intrigue (le peu que le film cultive, disons…) finit par s’estomper d’elle-même (tout en commentant ce fait, via le shérif qui intime l’ordre à ses collèges de rentrer chez eux car la journée de tournage est terminée !). Comme la vacuité des films que Dupieux déploie avec talent pour s’en amuser autant que pour (dé)construire son 7e Art bien à lui, l’histoire de Rubber s’arrête là où commence la distanciation du spectateur venu visionner une fiction spectaculaire et non une réflexion sur celle-ci. Dynamique critique et ludique : objet filmique concentré sur une chose insignifiante (un pneu), Rubber explose les codes du cinéma de genre et les têtes d’un public qu’on pourrait dire abruti, écervelé, par les pires titres dans ce domaine. La limite du métrage n’en demeure pas une tant qu’on considère l’ouvrage avec second degré et d’un œil avisé, analytique. En somme, si le critique cinématographique devait illustrer l’essence de son art (car la critique est un art, comme en attestent les écrits de Baudelaire, Huysmans, Wilde…), il pourrait choisir Rubber comme représentation ultime, amusante et réflexive.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles à Québec le 6 mai 2011

> Lire aussi notre compte-rendu du festival de Cannes 2010 sur le blog, et la chronique du film dans Versus n° 20

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