À propos de Nanni Moretti et de “Habemus Papam” : l’après-Cannes 2011 et l’avant-Cannes 2012

La planète cinéma s’en réjouit depuis des semaines, Nanni Moretti sera le Président du jury du prochain festival de Cannes. Un honneur légitime pour un réalisateur aussi prestigieux que subversif, véritable œil scrutateur et voix engagée dans un 7e art global où les paillettes s’immiscent parfois jusqu’au trop-plein d’apparat – et la Croisette, disons-le, n’atténue pas cette tendance à l’ostentation parfois la plus exagérément vaine. Le poids des responsabilités artistiques se serait-il transmué chez le cinéaste en omniscience suffisante ? Fort de la remise en question dont il a toujours usé avec brio dans ses œuvres, Moretti a récemment laissé parler son scepticisme, pour ne pas dire sa maigre considération, à propos des qualités du bijou (désolé pour la subjectivité) d’Hazanavicius, The Artist. Pour Moretti le cinéma a toujours été et restera une tribune d’empoigne jouissive, une scène théâtrale où déclamer sa vision bouffonne et tragique de la société – italienne mais pas seulement. Personne ne peut s’en plaindre considérant l’excellence pamphlétaire de ses pellicules, des déambulations à la fois physiques, intérieures et viscérales où l’amour de l’art ne se renie pas, soutenu par une technique inventive et captivante (la mobilité de Journal intime, le dépouillement / recueillement par l’image de La Chambre du fils…). La question du bien fondé de la “facilité” d’un film comme The Artist appartient évidemment à chacun. Le problème vient de ce que Moretti profite de sa position de Président du festival de cinéma le plus réputé et le plus respecté au monde, pour atomiser le travail d’un collègue qu’il juge, c’est évident, moins méritoire que lui – péché d’orgueil. Comme il s’agit d’un film qui, selon nous, n’est pas avare de qualités plastiques et émotionnelles, l’attaque ne nous en paraît que plus gratuite. Mais dépassons le stade de la réaction épidermique. En énonçant la prétendue facilité du film muet d’Hazanavicius, Moretti le Président brandit incidemment la supériorité d’une cinématographie correspondant aux canons discursifs de Moretti le réalisateur – et qu’on apprécie grandement, soyons clair. Pourquoi, cependant, s’acharner à opposer ces deux conceptions, qui, loin de s’annuler, se complètent finalement à merveille ? Moretti a droit à son opinion, comme chacun, au fond. Mais en s’exprimant dans la foulée de sa nomination cannoise, il agit en tacticien de la politique des auteurs chère à Cannes et préjudiciable à l’idée d’un cinéma capable d’échapper au contrôle de ses élites officielles.

Cela étant dit, l’assertion ne nous empêche pas de nous délecter de l’impertinence douce-amère de son “nouveau” film, Habemus Papam, salué l’année dernière à Cannes (mais pas autant que The Artist : voyez la manœuvre…) et distribué au Québec sous le titre Nous avons un pape. Ici Moretti reprend et prolonge ses thèmes favoris, la confrontation de l’intime à l’universel (du “je” à “l’autre” : alternance de gros plans sur le visage hagard de Piccoli et de plans larges où la foule s’étend à perte de vue), le questionnement existentiel et l’exultation du corps par l’activité sportive (le water-polo dans Palombella Rossa, le jogging du père et le basket-ball de la fille dans La Chambre du fils, le tournoi de volley-ball entre les cardinaux dans ce Habemus Papam en apparence grave mais au final léger – à moins qu’il ne s’agisse du contraire ?). En réunissant à l’écran un Cardinal fraîchement élu Pape par (et dans) le conclave soudain incapable de supporter le poids de ses responsabilités, et un psychanalyse athée, Habemus Papam dresse un pont thétique entre La Messe est finie et La Chambre du fils. Le traitement revêt néanmoins le masque de la comédie, Moretti prenant un malin plaisir à disserter sur la puérilité de grands hommes (ici, d’Église) au déclin de leur vie, le renvoi dos à dos de deux méthodes dogmatiques de sondage du for intérieur – ici, dénommé âme, là, appelé inconscient – et la préemption de l’imprévisibilité de l’esprit en contrepoint d’une nature humaine ordonnée par le divin. La subtilité de ces oppositions métaphysiques, d’ailleurs menées avec la légèreté d’une belle comédie à l’italienne (excellente idée que celle du tournoi de volley-ball où le Palais apostolique vire à la cour de récréation) dans une formalisation soignée (mouvements d’appareil discrets mais signifiants), ne s’annule que dans la regrettable insistance de gags agencés autour de l’absence cachée du Pape et des subterfuges employés par un garde pour faire croire que le souverain pontife se trouve encore dans ses appartements (tous ces plans où l’on voit le garde se bâfrer sont-ils bien utiles ?). On resterait volontiers bloqué sur ces dérives narratives si Moretti n’atteignait pas des sommets d’éloquence dans un dédoublement, voire une superposition des sens – le “je” devient aussi “jeu” : d’acteur et d’influences ; un acteur joue le rôle du Pape qui voudrait jouer le rôle d’un acteur – et de brillants parallèles qui démontrent l’essence de ces questionnements sans nécessite d’une joute verbale entre science (de l’esprit) et religion. À la cacophonie des pensées des cardinaux suppliant le ciel de ne pas les désigner comme Pape lors de l’élection, répond la polyphonie des voix des clients du restaurant révélant leurs goûts, leurs rêves, leurs plaisirs quotidiens et authentiques.
Finalement, c’est l’échec des doctrines et, par elles, des diagnostics et des remèdes qu’illustre la dualité d’Habemus Papam : l’irrésolution de Melville (Piccoli) devant des milliers de fidèles prend des allures d’apocalypse qu’aucune thérapie n’aura su guérir. Une désillusion qui prolonge celles du prêtre Don Giulio impuissant face à la désunion de son entourage dans La Messe est finie, et du narrateur Nanni atteint d’un lymphome de Hodgkin et déçu de l’incompréhension des médecins dans le troisième épisode de Journal Intime. Dans Habemus Papam, le seul medium, l’unique “guide” rescapé de l’aventure reste le cinéma, métamorphosé, métaphorisé dans le rapport qu’entretient le psychanalyste avec les cardinaux, c’est-à-dire le cinéaste avec ses personnages. Et si le seul Créateur que reconnaissait Moretti, c’était lui-même ?

Stéphane Ledien

> Le film prendra l’affiche au Québec le 4 mai 2012.
Lire aussi la chronique du film par Éric Nuevo lors du festival de Cannes 2011.



“L’exercice de l’État” en DVD & Blu-Ray chez Diaphana : JEUX DE POUVOIR

A défaut d’être une année véritablement faste, 2011 aura été un excellent cru pour le cinéma français que ce soit dans le domaine du film d’auteur (notamment grâce à La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli) ou de la comédie populaire (Intouchables bien sûr), mais également dans un registre rarement (pour ne pas dire jamais) exploré par le cinéma hexagonal : le film politique. Présenté à Cannes l’an dernier dans la section Un certain regard, aux côtés de Pater et de La conquête (tous deux présentés en sélection officielle), le long-métrage de Pierre Schoeller, L’Exercice de l’État, coproduit par les frères Dardenne, est une œuvre habile portant un regard subtil et lucide sur la pratique du pouvoir et la gestion de l’État. Mais alors que le magnifique opus d’Alain Cavalier, à l’image de ses précédents films (Irène notamment), tenait tout autant du journal intime que du film politique, et que celui de Xavier Durringer décevait, comme s’il était handicapé par la présence d’un modèle présidentiel beaucoup trop écrasant, Pierre Schoeller, libre de toute contrainte idéologique (on ne sait trop à quel parti politique appartiennent les différents protagonistes, même si le libéralisme constitue visiblement leur mode de pensée) signe une œuvre indubitablement crédible sur l’exercice du pouvoir ainsi que sur les diverses compromissions et malversations pour la conservation dudit pouvoir.

Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet) est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin et plusieurs victimes sont à dénombrer. Il n’a bien évidemment pas le choix : il doit se rendre sur place. Ainsi commence l’odyssée (concentrée sur trois / quatre jours) d’un homme d’État dans un monde toujours plus complexe et hostile. Vitesse de réaction à une époque où les médias sont omniprésents, lutte de pouvoirs inter-claniques, chaos social issu de la crise économique… Tout s’enchaîne et se percute dans un microcosme où une urgence balaie l’autre en un revers de main. À quels sacrifices ces hommes qui nous gouvernent sont-ils prêts ? Jusqu’où tiendront-ils, dans un État qui dévore jusqu’à l’os ceux qui le servent ? Répondant avec brutalité à toutes ces questions, débutant par une scène onirique « scotchante » voire carrément troublante, L’Exercice de l’État se conclut (quasiment !) sur une scène d’accident spectaculaire démontrant le savoir-faire de son réalisateur. Entre les deux, la puissance et la précision du scénario ainsi que les interprétations de Zabou Breitman, Michel Blanc (très convaincant en directeur de cabinet) et surtout d’Olivier Gourmet, excellent dans son rôle de ministre révélant par instant son côté humain (notamment lors d’une scène de pleurs) en se débarrassant de sa coquille technocratique, génère une œuvre intense et forte constamment sous tension, à la limite du thriller.

Critique du libéralisme au pouvoir où corruption, ambition personnelle, tractations politiques (tiens, je t’échange un plus grand ministère contre ton directeur de cabinet !) et soumission semblent être les fondations de ce type d’idéologie, L’exercice de l’état est sorti récemment en DVD et Blu-ray. L’occasion pour tous de (re)découvrir le long-métrage de Pierre Schoeller, deuxième volet d’une trilogie politique après l’excellent Versailles (meilleur rôle de Guillaume Depardieu). Film indispensable faisant indubitablement froid dans le dos, il installe,de plus, durablement son réalisateur dans la liste des carrières à suivre.

Fabrice Simon

Film sorti en DVD le 01 mars 2012 chez Diaphana.



“Contagion” de Steven Soderbergh

Le cinéma de Steven Soderbergh est plus que jamais, après la sortie de ce nouveau film, un cinéma de l’anecdote. Et le plus rageant, dans cette histoire, c’est que le réalisateur lui-même semble se complaire là-dedans. Contagion, sans être oubliable, revendique clairement un côté périssable et éphémère, qui est aussi celui de son principal sujet : le virus qui se propage d’un bout à l’autre de la planète. Mais la concordance des temps entre celui du film (cent minutes) et celui de l’action (plusieurs mois), est le principal défaut d’un métrage qui justement, ne prend pas son temps. Au petit jeu du « on aurait préféré que … », Soderbergh avait sans doute, avec sa dizaine de personnages et sa demi-douzaine de situations, matière à écrire une série plutôt qu’un film aussi peu long. Car passé un premier quart d’heure très efficace sur le début de la contagion, le rythme ne ralentit pas alors qu’au contraire, l’humanité toute entière semble piétiner : recherche d’un vaccin, atermoiements politiques, réflexes de survie, début d’apocalypse…

Ni vraiment un thriller (le suspense n’existe quasiment pas), encore moins un film politique (le tableau qui est esquissé des liens pouvant exister entre les laboratoires pharmaceutiques, les organisations nationales et mondiales pour la santé, et les gouvernements, est plutôt simpliste), et surtout pas un film de “fin du monde” (l’accumulation de victimes un temps efficace finit par ne plus toucher le spectateur, même quand l’un des “héros” est contaminé à son tour), Contagion est tout et rien à la fois. Pire, le film, qui semble dans un premier temps vouloir embrasser le monde entier comme lieu de son intrigue, ne quitte jamais le territoire américain à l’exception de faibles séquences à Hong-Kong, où Marion Cotillard se retrouve à faire la classe (en anglais !) aux enfants d’un village sous la protection du Christ… Voilà pour le niveau de ridicule que peut parfois atteindre le film. Dans le même registre, le flashback final sur l’origine du virus, nécessairement attribuée à l’Homme (la déforestation), reporte une grande partie de la cause de celui-ci sur les Asiatiques. On peut plaider la naïveté, ou bien un peu de bêtise, mais néanmoins, certains choix d’écriture (le scénario est de Scott Z. Burns, déjà auteur du plus intéressant The Informant !) ne sont pas sans conséquence.

Au-delà de ces scories idéologiques, le scénario du film est trop éclaté pour susciter un intérêt permanent de la part d’un spectateur baladé d’un bout à l’autre des Etats-Unis dans des scènes/situations qui ne dépassent pas les trois minutes. Du MidWest à San Francisco en passant par Atlanta, des laboratoires aux conférences de presse sans oublier l’insurrection de la rue, Contagion affiche un large éventail de situations et de personnages qui (sur)vivent et meurent devant nous dans un défilé de vignettes inégales. Si la partie scientifique de l’intrigue remplit plutôt bien sa fonction informative (exception faite d’une mise en scène qui nous fait vite comprendre qu’elle focalisera tout du long sur les contacts humains transmetteurs du virus), cela se fait au détriment du cinéma de genre, qui sonne plusieurs fois à la porte du métrage sans jamais que celui-ci ne l’ouvre. Les séquences d’évacuation et de pillage de et par la population (la partie Matt Damon du film, qui aurait mérité, comme toutes les autres, un long à elle-seule) sont bâclées et ne nous émoustillent pas. Pas plus que la « partie » Jude Law, qui incarne un bloggeur influent qui se méfie des autorités, n’arrive à instaurer le propos « altermondialiste » et critique qu’elle semble pourtant couver.

Si bien que l’on finit par ne pas s’attacher à des héros malmenés, non pas par l’intrigue, mais par leur créateur. Des actions naissent sans que l’on en sache la fin. Incroyable sentiment de tromperie quand lors des dernières minutes du film, les personnages interprétés par Jude Law et Marion Cotillard se lancent dans de nouvelles actions dont on ne connaîtra pas le fin mot (l’interview de citoyens en attente d’être vaccinés pour le premier, une course pour quitter l’aéroport et retrouver les enfants d’un village à qui l’on a promis de vivre mais que l’on a trompés). Comme si le cinéma n’était pas le bon medium pour un scénario si imposant, et qu’au bout du compte, la casse constatée était prévisible. Sans de bons comédiens et un sens plutôt alerte du montage, le film ne serait pas recommandable. Il l’est un petit peu pour l’énergie qu’il met en œuvre pour nous dépeindre un scénario qui pourrait très bien arriver aujourd’hui, demain, ou dans dix ans. Mais son absence de parti pris et de mise en garde en fait vite une œuvre mineure, qui à trop copier les faiblesses de son époque (vacuité, égoïsme…), finit par se parer de ces mêmes défauts.

Julien Hairault

Le film est sorti en salles depuis le 9 novembre 2011, distribué par Warner Bros.



« Les Marches du pouvoir » de George Clooney : que le cynisme l’emporte !

« Plus de soixante citoyens conspirèrent contre lui (…) Les conjurés se demandèrent d’abord s’ils l’assassineraient au Champ de Mars, pendant les élections, tandis qu’il appellerait les tribus à voter, les uns le précipitant du haut du pont, les autres l’attendant au bas pour l’égorger, ou s’ils l’attaqueraient sur la Voie Sacrée, ou encore à l’entrée du théâtre, mais lorsqu’on eut fixé que le sénat se réunirait aux Ides de Mars dans la curie de Pompée, ils n’eurent pas de peine à préférer cette date et ce lieu. »
(Suétone, Vie de César, LXXX)

The Ides of March, de son titre original, s’ouvre sur un micro au premier plan ; derrière, une estrade sombre et un rideau. Stephen Meyers (Ryan Gosling) s’en approche, dresse le cou vers le micro, et en guise d’essai technique régurgite les premières phrases du futur discours de « son » candidat, dont il est lui-même l’auteur. Il les prononce sans cœur et sans âme, de la même manière que l’on décrirait une balade au parc. Lorsque le gouverneur Mike Morris (George Clooney) arrive devant ses auditeurs quelques instants plus tard, il reprend les exacts mêmes mots ; mais avec une vigueur et une sincérité qui subliment immédiatement la seule musicalité des phrases ; avec une emphase et un style, avec une liberté et une audace qui gomment, sur-le-champ, toute la crainte du spectateur de ne voir en lui qu’un vulgaire pantin à la solde de son conseiller en communication et porte-parole. Morris s’affranchit de l’idée même de communication ou de buzz. Sa gestuelle simple extériorise son calme et son assurance ; son élocution sourde appuie sur les mots comme des pieds écrasent les marches de l’escalier menant au pouvoir. Et il parle sans regarder ses notes, la feuille n’existe plus, les mots se sont greffés à sa pensée depuis longtemps. « Je ne suis ni chrétien, ni musulman, ni juif, ni bouddhiste », serine-t-il. « Je crois en la Constitution des États-Unis d’Amérique. » Implacable argument. Imparable rhétorique. Cet homme qui semble attirer à lui les lumières de la salle, tel un aimant, jongle avec les propositions aussi aisément qu’il flingue toutes les idées reçues, arguant ici de sa volonté de redistribuer les richesses, prophétisant là une fin des moteurs à combustion avant le crépuscule de la décennie. Il y a du JFK dans cet enthousiasme et du Roosevelt dans cette énergie. Il y a aussi du César dans cet esprit conquérant. Et l’investiture démocrate, qui se tient une semaine après ce discours, est son Rubicon personnel. Osera-t-il le franchir pour un voyage sans retour vers le pouvoir suprême ?

Si l’on prend au pied de la lettre le titre choisi par George Clooney pour son quatrième long-métrage en tant que réalisateur, il faut aller chercher du côté de la prophétie, par les oracles, de l’assassinat de Jules César, en -44 avant J.-C., le 15 mars (Ides de Mars). Mike Morris, le gouverneur qu’il a recréé (avec ses coscénaristes Grant Heslov – déjà complice de Clooney sur Good Night and Good Luck – et Beau Willimon, d’après une pièce de théâtre de Willimon), qu’il met en scène et qu’il incarne, n’est pas destiné à mourir. Mais un coup fatal menace de lui être porté sur le chemin de la campagne, qui ressemble à une exécution symbolique. Et ce coup pourrait bien venir de l’un de ses plus proches collaborateurs, via une trouble affaire de mœurs. Ou il pourrait être le fait de son rival pour l’investiture démocrate, Pullman, candidat du ventre mou, si totalement dénué de charisme et de volonté qu’en comparaison Morris s’apparente au Messie. Mais voilà : Pullman s’est fait un allié d’un sénateur réputé, Thompson (Jeffrey Wright), devenu brutalement faiseur de rois depuis que ses quelques centaines de délégués peuvent changer l’avenir d’un des deux impétrants. Pullman a promis à Thompson un poste phare au gouvernement en échange de son appui et le sénateur réclame, de Morris, au moins l’équivalent. Morris n’aime pas Thompson parce qu’il ne correspond pas à son idéal politique ; mais doit-il se passer d’un soutien indispensable pour gagner l’investiture ? C’est là que les rouages de la déontologie et de la sincérité se grippent, réclamant une goutte d’huile de cynisme pour être remis en route.

En regard du consensuel Pullman – plébiscité par les républicains qui y voient une manière simple de remporter la victoire finale, rejeté par les démocrates qui le trouvent trop mou et indécis –, Mike Morris incarne le candidat idéal : franc, charismatique et éminemment rassembleur. Une synthèse de jeunesse et de fraîcheur (Obama), de beauté brute et secrète (Kennedy), de franc-parler et d’audace (à la façon d’un Montebourg en France). Morris prononce des discours progressistes, mettant en relief les causes les plus élémentaires avec l’assurance du candidat qui n’a pas besoin de prôner le conservatisme pour se gagner la sympathie d’un électorat effrayé par la nouveauté : redistribution des richesses pour remplir les caisses de l’État et ouvrir des programmes sociaux, déplacement du centre de gravité automobile du moteur à combustion vers un processus moins polluant, refus de répondre lorsque son adversaire lui demande s’il croit en Dieu… Bref, un candidat porté vers ce « socialisme » qui effraie tant les conservateurs américains, en écho au célèbre rap du sénateur Bullworth dans le film éponyme de Warren Beatty. Pourtant, Morris ne donne pas toujours l’impression d’être enthousiasmé par sa candidature. Sa nonchalance, dans un pays européen, le condamnerait sans doute aux gémonies. Le rôle de son équipe de campagne consiste donc aussi à lui donner une pichenette lorsqu’il en éprouve le besoin pour avancer.

Le film suit le point de vue de Meyers, ce jeune idéaliste brillant qui a choisi d’abandonner une très lucrative carrière de conseil pour suivre le candidat Morris. Le spectateur est invité à s’identifier au jeune homme, de découvrir avec lui les coulisses du politique, à être successivement émerveillé et désappointé – soit un trajet psychologique proche de celui d’Henry Burton (Adrian Lester) dans Primary Colors de Mike Nichols. En entendant les premières phrases choc du discours de Morris avant que celui-ci n’arrive sur scène, le spectateur a l’impression d’être en avance sur le candidat, de contrôler de loin ses faits et gestes – identifiant Meyers à un Geppetto vérifiant une ultime fois les rouages de son Pinocchio (surtout lorsqu’il demande à ce que le pupitre soit légèrement relevé, pour être parfaitement à la taille de son poulain). Mais quand Morris prend la parole et s’affranchit des mots, affirmant ainsi son indépendance, l’homme de paille se métamorphose en électron libre ; à charge pour Meyers et le spectateur de ne jamais lui laisser trop d’avance. C’est aussi à travers les yeux du jeune homme que les coulisses du jeu politique révèlent, sous le goudron éclatant de l’idéalisme, le sale égout du cynisme. Confronté à une affaire de mœurs touchant le gouverneur, dont il est le seul à connaître les tenants et aboutissants, Meyers ravale sa candeur de groupie et devient le sombre stratège Brutus, serrant dans sa main l’arme qui peut assassiner César, mais pas certain encore de vouloir s’en servir contre lui.

Le décryptage que propose Clooney de la campagne démocrate bascule bientôt dans le thriller politique, avec une aisance que l’on n’avait pas vue depuis les grands films politiques des années soixante-dix, ceux d’Alan Pakula en particulier, Les Hommes du président ou A cause d’un assassinat. Par le biais d’une mise en scène classique et efficace, merveilleusement adaptée à une patine esthétique inspirée des chefs-d’œuvre du genre (citons encore Que le meilleur l’emporte de Franklin J. Schaffner ou Tempête à Washington d’Otto Preminger, tous deux sortis dans les années soixante), George Clooney poursuit son exploration – mieux : sa reconquête – des genres hollywoodiens, après le « film de journalistes » sur fond de chasse aux sorcières (Good Night and Good Luck) et la comédie du remariage façon Howard Hawks et Mervyn LeRoy (Jeux de dupes). Si Les Marches du pouvoir n’inventent rien dans le paysage du cinéma politique américain, ses références assumées à un genre élégant pourraient donner envie aux plus jeunes spectateurs d’aller jeter un œil du côté des films précités ; et son casting impeccable (en sus de Clooney et Gosling, tous deux remarquables : Philip Seymour Hoffman et Paul Giamatti en directeurs de campagne rivaux ; Evan Rachel Wood en jeune et belle stagiaire ; Marisa Tomei en journaliste opportuniste) lui octroie un prestige imparable.

Mais la plus grande qualité de ce film réside dans ce cynisme latent que Clooney fait affleurer à bon escient dans sa première partie, avant qu’il n’explose dans la seconde, peint sur le visage magnétique de Ryan Gosling. L’histoire que nous racontent Les Marches du pouvoir est une affaire de hasard, la coïncidence d’une présence féminine dans un bureau, une erreur de trajectoire qui se transforme en une « faute morale », comme le disait DSK au 20h de TF1… Ce n’est pas l’idéologie de Morris qui est affaiblie, mais son éthique personnelle. A l’instar du gouverneur Jack Stanton dans Primary Colors, Morris n’est pas un débauché, mais un quadra qui s’est laissé déborder par ses pulsions à un instant T. Meyers le croit-il ou non ? Peu importe, puisque le politique compte plus que la moralité. Il encourage donc son poulain à pousser jusqu’au bout les plus viles des tractations politiques et tant pis si le procédé est immoral. Car, en jeu, il y a l’Amérique ; et Washington vaut bien une tromperie – si elle n’advient qu’une fois. Néanmoins, la subtile répétition d’un mouvement de caméra – un travelling qui suit une stagiaire apportant des cafés à un meeting du candidat Morris – en début et en fin de film, augure d’une réitération future des mêmes fourberies, laissant planer une ombre sur la probité du futur président. Ce que la mise en scène nous donne à voir deux fois vaut pour un constat d’échec de sa moralité.

La prophétie des Ides de Mars est le moteur narratif de la tragédie Jules César de Shakespeare, le souverain ne sachant pas reconnaître les signes annonçant la conspiration qui se joue contre lui. Borges y fait référence dans sa nouvelle « Thème du traître et du héros » (dans L’Aleph), où la réitération des propos de la pièce shakespearienne se fait la parabole d’une répétition inexorable du temps : « Ces parallélismes (et d’autres) entre l’histoire de César et celle d’un conspirateur irlandais induisent Ryan à supposer une forme secrète du temps, un dessin dont les lignes se répètent ». En choisissant de se faire l’écho indirect de l’assassinat de César, Clooney nous invite à réfléchir sur ce que toute campagne électorale d’un homme politique soi-disant neuf et original implique de répétition et de recommencement. Lors de la brillante campagne d’Obama pour la présidence, n’a-t-on pas trouvé le moyen de le comparer à Abraham Lincoln ou Franklin D. Roosevelt ? Tout électeur américain imagine volontiers la campagne du favori comme la reprise cyclique d’une campagne précédente, avec l’espoir d’un retour à la Grande Histoire des Pères fondateurs. En somme, Morris fait à la politique ce que le film de Clooney fait à l’histoire du cinéma américain : en se faisant passer pour quelque chose de neuf, il renoue en fait avec de vieilles lunes, certes enthousiasmantes, mais pas vraiment originales.

Eric Nuevo

> Sortie le 26 octobre 2011



“Le Voleur” de Louis Malle

Film méconnu voire même sous-estimé dans les carrières de son réalisateur et son interprète principal, Le Voleur de Louis Malle mettant en vedette un Jean-Paul Belmondo dévoilant des facettes inédites de son jeu, bénéficie depuis le 12 octobre 2011 d’une ressortie en salles par les bons soins de Swashbuckler Films, société de distribution mettant à disposition de quelques salles (le Reflet Médicis à Paris et les cinémas Utopia de Bordeaux, Toulouse, Avignon et Montpellier) des copies neuves de cette pépite.
Le Voleur conte les aventures de Georges Randal, devenu en 1890 cambrioleur d’abord par dépit puis par défi. De ses rencontres avec d’autres truands, de ses conquêtes féminines, de ses contacts avec un milieu, la bourgeoisie, dont il est issu, il se façonnera une personnalité libertaire et réfractaire à l’hypocrisie ambiante.
Moderne, ce film l’est résolument. Pas tant au niveau de sa mise en scène d’une élégante sobriété et fonctionnalité (pas de mouvements d’appareils virtuoses source d’inspiration pour d’autres) mais plutôt dans la représentation de son protagoniste principal d’une froideur inébranlable et surtout dans son propos dont les résonances traverseront les décennies jusqu’à l’actuel mouvement des indignés, d’abord circonscrit à l’échelle nationale espagnole, en train de prendre une ampleur mondiale. Ces derniers manifestent leur ressentiment envers une élite trustant la plupart des richesses quand 99% de la population (les fameux sigles « We are the 99% ») en est pratiquement réduit à lutter pour le minimum vital. Il ne s’agit point de considérations politiques mais pragmatiques. Cette a-politisation est commune à Georges Randal (dans le sens où il rejette toute récupération politique) qui, en réponse à la spoliation dont il a été victime de la part de son oncle et tuteur, se lance dans la cambriole, le détroussage de maisons bourgeoises. Les moyens d’action diffèrent (pour l’instant ?) mais la finalité est la même puisqu’il s’agit de modifier la donne pou reprendre la main. Mais avant de changer le monde, Georges Randal veut changer son monde. Son ambition est d’abord et avant tout individuelle. Mais pas matérialiste puisqu’il ne profitera pas des fruits de ses forfaits, redonnant la majeure partie de son butin au commanditaire de ses vols, l’abbé La Margelle, tête pensante d’un véritable réseau de voleurs agissant sur le territoire national et les pays voisins. Randal est d’ailleurs un farouche indépendant, préférant opérer seul et surtout sans se ranger à quelque idéologie (confronté à l’anarchiste Cannonier ou au député Courbassol, il s’en détournera) ou projet collectif (celui de l’abbé).
D’abord, on le pense seulement mû par le désir de vengeance. Envers son oncle qui l’a recueilli mais au prix de ses propres richesses mais également envers sa cousine Charlotte qu’il espérait épouser mais qui est promise à un autre. Cependant, au fur et à mesure des évènements, il apparaît que la motivation de Randal se détache de tout romantisme. Son affection sincère pour Charlotte ne le détourne pas pour autant de son action. La perspective de jours tranquilles à ses côtés ne l’attire pas. D’ailleurs, il lui exprime ouvertement que la voie qu’il s’est tracé participe à son émancipation, à sa construction, ces vols constituent pour lui une deuxième naissance (« c’est comme si je venais au monde »).

Entièrement centré sur les agissements de Georges Randal, le film de Louis Malle adopte son point de vue tout comme la mise en images du réalisateur illustre admirablement la froideur implacable de ce voleur impavide. Une absence d’émotions qui rythme tout le métrage notamment par le biais de la voix-off de Randal commentant impassiblement ou sa propension à jouer du charme qu’il exerce sur les belles femmes de son entourage (Bernadette Lafont, Geneviève Bujold, Marlène Jobert, Françoise Fabian, …) pour les utiliser, et qui culmine lors de la séquence montrant le neveu réécrire le testament de son oncle mourant sur un lit à proximité.
Lui-même issu de la bourgeoisie dont il a illustré les travers dans ses films, il n’est pas étonnant de voir Louis Malle s’intéresser au personnage créé par l’écrivain Georges Darien dans son roman éponyme.
S’il faut souligner la qualité des interprétations (immense Charles Denner dans le rôle de Cannonier – voleur de haut rang reniflant littéralement l’or – qui s’approprie immédiatement l’unique séquence où il apparaît), c’est bien évidemment la prestation de Belmondo qui sera la plus marquante. Caractérisé par une absence de romantisme mais également de tout sentiment romanesque, ce voleur n’agit pas avec le style, la délicatesse et la vista d’un Arsène Lupin. IL éventre les bureaux, fracasse les vitrines, force les coffres à coup de pied de biche. Un dandy en apparence qui n’aime rien moins, comme il le dit, que « désosser la carcasse bourgeoise ». Nul désir chez lui de dissimuler les traces de son passage, bien au contraire. Ses actes définissent parfaitement sa volonté de laisser une marque indélébile, d’imprimer le désordre matériel dans l’inconscient de ses « hôtes ». Randal, grâce à son charisme pourrait facilement s’intégrer à cette société qu’il dénigre, qui l’a rejeté. Pourtant, il choisit délibérément un comportement qui le met en marge. Une aspiration recherchée puisque c’est seulement dans cette marge qu’il peut s’accomplir. Quitte à s’isoler complètement. Ultime liberté de ce mode d’action mais qui en est aussi la plus terrible limite.



Nicolas Zugasti

Extrait du Voleur montrant une discussion entre l’abbé La Margelle et Georges Randal, sur la portée de ses actes et son statut de loup solitaire.



L’auberge chinoise : “Detective Dee et le mystère de la flamme fantôme” de Tsui Hark

Le 20 avril 2011, Tsui Hark, l’impétueux réalisateur de Butterfly Murders, Peking Opera Blues, Green Snake, Piège à Hong-Kong, The Blade, Seven Swords ou encore Time and Tide revenait plus fringuant que jamais sur les écrans avec Détective Dee et le mystère de la flamme fantôme. Un flamboyant wu xia pian adaptant le personnage historique et de fiction du Juge Ti, héros d’une série de vingt cinq romans écris par le diplomate sinophile néerlandais Robert Van Gulik entre 1949 et 1968, et qui marque à la fois le retour de Hark dans son genre de prédilection et une pierre angulaire dans l’évolution de son cinéma. En effet, Hark apparaît plus apaisé, sa réalisation et son récit n’étant plus soumis à de brusques changements de ton. Une mise en scène plus fluide qui traduit la digestion de l’héritage de la Shaw Brothers, dont la perpétuelle confrontation et redéfinition par Hark se fait désormais sans heurts. Images magnifiques, compositions ébouriffantes, combats grandioses dans leur exécution et leur implication, superbes portraits contrastés de femmes, rythme trépidant, intrigue toujours limpide malgré la profusion d’éléments à prendre en compte, point de vue politique à l’exaltante subversion, les qualificatifs manquent. Autant résumer en assénant que Détective Dee… est un authentique chef-d’œuvre qu’il est désormais possible de découvrir dans son salon, puisque le DVD du film édité par Wildside est disponible depuis le 24 août 2011. Une œuvre déjà abordée dans le dernier numéro (21, donc) paru de la revue, mais qu’il était impensable, au vu de sa qualité, de ne pas aborder à nouveau. Attardons-nous cette fois-ci sur une des superbes séquences jalonnant le film, celle située dans l’auberge et qui vient conclure l’exposition étonnamment longue (plus de trente minutes).

En l’an 690, Wu Zetian (Carina Lau) est à la veille de son intronisation en tant que première femme impératrice de Chine. Mais cela n’est pas du goût de tout le monde puisqu’une série de meurtres mystérieux voyant la combustion spontanée de ses plus hauts fonctionnaires vient entacher sa proche consécration. Entre jeux de pouvoirs, trahisons, complots, la tâche va être ardue pour le Détective Dee (Andy Lau) mandaté par Wu elle-même pour résoudre cette affaire. Ironie du sort, elle fait appel à son plus fervent opposant qu’elle libère des geôles où elle l’avait emprisonné huit ans auparavant. L’impératrice a mis au service de Dee son plus fidèle officier, la fougueuse Jing’er (Li Bingbing) qui dissimule sa beauté derrière un accoutrement guerrier. À la fois méfiante, fascinée par le détective et jalouse des liens l’unissant à sa maîtresse, elle demeure constamment sur la défensive.
Dans la séquence en question, nous suivons Dee et Jing’er rejoindrent une auberge où le premier pourra se délasser et réendosser un habit plus conforme à son statut. Après avoir présenté les enjeux liés aux disparitions fantastiques, les intervenants à venir de l’intrigue (qu’ils soient adversaires ou alliés) et les capacités martiales et réflexives intactes de Dee, Hark s’attèle ici à définir les relations entre l’enquêteur et son accompagnante qui vont rythmer et faire évoluer le récit. Défiance, provocation, faux semblants, recherche de domination, réactions face au danger, différence de niveaux de perception, autant de paramètres et de motifs qui les séparent pour l’instant mais qui ne demandent qu’à se transformer pour finalement les unir. Tandis que dans cette séquence de sept minutes, Tsui Hark va faire la preuve de sa maîtrise narrative et de l’espace, le Détective Dee va tout autant prouver que c’est lui qui mène les débats et qu’il dispose d’un temps d’avance sur la compréhension des événements. Une séquence qui donne le départ de l’éducation martiale, politique et sentimentale de Jing’er qui est déjà douée mais qui a encore tant à apprendre.

Après avoir quitté le palais impérial, ils pénètrent donc dans l’auberge et Jing’er accompagne Dee dans ses quartiers, les deux devisant sur la suspicion de Li Xiao, un noble opposé au pouvoir de la régente, quant à son éventuelle implication dans l’affaire de la flamme fantôme. Lorsqu’ils arrivent dans la chambre, les anciens habits de Dee sont déposés sur une table ; n’y manque que son arme, Dragon Docile, comme il le fait remarquer.

Toujours sur le seuil, Dee demande à Jing’er si elle reste. En signe d’acquiescement, la porte se referme dans le dos de Dee tandis que l’on entend la voix de Jing’er sans la voir, celle-ci apparaissant derrière lui en rappelant qu’elle est là pour le servir. Par cette habile composition, Hark définit aussi bien Dee comme le personnage s’arrogeant le premier plan tout en soulignant la capacité de dissimulation de la fidèle servante de l’impératrice. Les deux participants étant maintenant dans l’arène, le combat peut commencer.

Jing’er est là pour le servir mais cela semble être contre son gré. Tandis qu’elle enlève son kimono noir pour passer une tenue plus confortable, Dee se saisit du rasoir. Et alors qu’elle sort gracieusement de derrière le paravent, Dee lui intime d’aller lui chercher de l’eau. Ce qu’elle s’apprête à faire d’un air renfrogné. Dee la teste, insistant sur le fait qu’elle est faite pour ça, niant son aptitude à pouvoir décider d’elle-même. Et cela marche car de colère, elle balance le récipient d’eau sur Dee qui le réceptionne au vol, le posant impassiblement à côté de lui.

Désormais passablement en colère, Jing’er se propulse d’un bond au-dessus de Dee, toujours tranquillement assis, se saisissant au passage de son fouet, pour atterrir derrière lui et tenter de l’enserrer. Mais Dee effectue une parade neutralisant immédiatement cette « étreinte ». S’en suit une joute toute en souplesse et dextérité pour savoir qui aura le dessus sur l’autre, qui parviendra à maîtriser qui. Dee pare chacune des actions de Jing’er, lui crachant par deux fois de l’eau au visage, ravivant sa colère par cette drôle d’humiliation, et finalement, chacun se retrouve avec dans la main l’arme de l’autre.

Et puisque Jing’er est désormais en possession du rasoir, Dee estime qu’elle peut alors le raser et contre toute attente, se retourne. Une énième provocation, cette fois-ci plus dangereuse puisqu’il expose son cou, offrant sa carotide à un coup de rasoir bien placé. On voit d’ailleurs Jing’er tenir plus fermement la lame dans cette position, semblant hésiter à lui trancher effectivement la jugulaire. Une question de confiance qui se répercute dans l’échange rapproché entre les deux au sujet de l’impératrice, Dee émettant un point de vue dissonant (voire même dissident). Puis, tout en guidant la main de la jeune femme au commencement de sa barbe, lui suggère de ne pas trop se rapprocher de lui si elle veut conserver les faveurs de Wu et ne pas s’attirer ses foudres.

Piquée au vif, Jing’er se place à califourchon sur Dee allongé sur le dos. Le rasoir entre les dents, elle défait d’un geste sa chevelure, se dévêt, révélant ainsi une nouvelle apparence qui un instant domine Dee, complètement subjugué par sa beauté. À noter que Hark utilise la même échelle de plan et le même cadrage pour montrer Jing’er habillée puis nue mais gardant la même intense détermination dans le regard, manière de souligner sa volonté de garder le contrôle malgré le dévoilement de son physique.

Soudain, pour la première fois depuis le début de la séquence, Tsui Hark propose un plan traduisant un autre point de vue, observant la scène de l’extérieur. Qui regarde ? Lequel des deux sera le plus prompt à détecter cette éventuelle intrusion ? Pour l’instant, ils restent focalisés sur leur lutte intime. Et alors que le détective lui dit que rien ne l’y oblige, Jing’er réagit en se saisissant du rasoir et tranche les cordons des haillons servant de vêtements à Dee. Puis, tout s’accélère, Hark enchaîne avec un nouveau plan en extérieur, montrant cette fois-ci le reflet de l’auberge se troubler lorsque la pluie commence à tomber. Signe annonciateur et imperceptible que quelque chose cloche. Et dont Dee va immédiatement prendre la mesure, comme le montre le brusque raccord sur lui et le non moins violent zoom sur son visage cadré en extrême gros plan.

Alors que Jing’er lui enlève brutalement sa veste, Dee la saisit derrière les épaules et la plaque contre lui. Elle réagit en le repoussant, refusant qu’il prenne l’ascendant sur l’affrontement sexuel en cours. Elle n’a pas compris qu’il a un temps d’avance et veut lui sauver la vie. Afin de lui faire appréhender l’urgence de la situation, Dee reproduit son action puis se saisit du fouet qu’il lui donne.

Puis, prenant appui avec ses mains plaquées au sol, s’extirpe pour fermer les panneaux donnant sur l’extérieur. Au même instant, trois flèches sont tirées dans leur direction et traversent la paroi, sonnant le départ d’une pluie soutenue de projectiles.

Jing’er a enfin pris la mesure du danger et se met à couvert grâce à son fouet. Dee fait de même, roulant sur le côté alors que les flèches se plantent au sol juste après son passage. Jing’er manifeste néanmoins son mécontentement, reprochant à Dee de ne pas l’avoir prévenue. Oui, elle a décidemment beaucoup à apprendre.
Afin de perturber leurs agresseurs, ils éteignent toutes les lampes, plongeant le lieu dans l’obscurité.
À noter que toute la scénographie précédente où Dee et Jing’er se seront rendus coup pour coup, tout en caractérisant les personnages et définissant leurs positions, aura permis de délimiter l’espace de l’action. Tsui hark, par ses mouvements de caméra, ses changements de plans, aura tracé de véritables vecteurs géométriques qui aideront justement le spectateur à s’y retrouver lorsque les sources de lumière seront supprimées.

Pour autant, l’intensité de l’orage sévissant dans la pièce ne faiblit pas. Toujours grâce à son fouet (elle semble manifestement beaucoup plus à l’aise dans ses mouvements à distance), elle s’empare de son kimono noir et s’en enveloppe. Finalement, tout semble s’être arrêté. Jing’er décide alors de reprendre les choses en main et se précipite discrètement jusqu’à la porte pour tenter une sortie. Alors qu’elle pose la main sur l’un des panneaux, commençant à le tirer, Dee pose la main sur son épaule et l’attire rapidement à lui, au moment où de nouvelles flèches surgissent.


Dee saisit alors le kimono de Jing’er afin de neutraliser les flèches en un virevoltant tourbillon. Simultanément, il la pose délicatement au sol, la main derrière sa tête. Étrangement (du moins, à cet instant), alors que le détective vient une nouvelle fois de lui sauver la vie, elle s’emporte et roule sur le côté en lui interdisant de la toucher (à cet endroit précis ?).

Surpris par cette réaction, Dee ne reste pourtant pas décontenancé très longtemps. Examinant les flèches, il entend un bruit sourd provenant du plafond et se montre une fois encore le plus rapide à réagir et se hisser sur le toit. De là-haut, il débouche sur le lieu de repos de la garde rapprochée de Li Xiao. Ce dernier se réjouit de la réapparition de Dee et tente de le ranger à sa cause en voulant lui remettre un insigne militaire qui lui permettrait de mobiliser son armée de dix mille hommes afin de renverser le pouvoir en place. Jig’er surgit à cet instant et s’empare de l’insigne avec son fouet. Li XIao s’en retourne, frustré à la fois par l’intervention de Jing’er et le refus de Dee de lui prêter allégeance. Encore une fois, Jing’er se méprend sur l’interprétation des événements. Elle pense Li Xiao responsable de l’attaque dont ils ont été la cible, confirmant ainsi les soupçons qu’elle exprimait en début de séquence ; or, ce n’était qu’une tentative de soudoiement.

Avec cette séquence concluant une exposition de 34 minutes, Tsui Hark met en place les derniers éléments, sans doute les plus importants. Au-delà de l’enquête qui va mettre à l’épreuve les dons de déduction (presque de clairvoyance) de l’enquêteur, comme l’annonce parfaitement la séquence qui vient de se dérouler, le récit va s’ingénier a sans cesse chambouler les repères spatiaux, moraux et politiques et la difficulté à tenir ses positions. Ce sera également l’occasion de faire tomber les masques et désacraliser ce que l’on tenait pour acquis. Autrement dit, une rude expérience initiatique attend Jing’er.



Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Détective Dee et le mystère de la flamme fantôme, disponible depuis le 24 août 2011 en DVD et Blu-ray édités par Wildside et distribués par Universal Studio Canal.



“Un Balcon sur la mer” de Nicole Garcia

Quand il brille dans l’œil avisé de la réalisatrice Nicole Garcia, le cinéma “français, mônsieur”, retrouve les couleurs d’un 7e Art hexagonal capable à la fois de divertir, flatter la pupille et poser des questions de fond historiques ou sociales. Avec, comme arrière-plan narratif, un contexte chargé : en tabous par exemple, comme dans son dernier film, Un balcon sur la mer. Une histoire d’amour, de retrouvailles après une enfance commune en Algérie, et d’escroquerie immobilière entre quadragénaires dans le Aix-en-Provence des années fric. Le tabou, ici, tient bien sûr aux souvenirs (objets de flashbacks éthérés, lumineux, du moins jusqu’à ce que le conflit armé s’immisce dans les images) de l’Algérie en pleine guerre d’indépendance, terre d’une enfance ensoleillée soudain chamboulée par l’exil familial forcé. La Guerre d’Algérie, ogre historique devenu persona non grata des écrans français, intervient dans le film de Garcia comme une réminiscence, un résidu visuel dont la représentation oscille, d’un personnage à l’autre. D’un côté s’exprime la naïveté mémorielle de Marc (interprété avec conviction — à défaut de l’être avec talent, pardon pour la nuance — par Jean Dujardin), bon père de famille, gendre idéal et “irréprochable” aux dires de son beau-père (un Michel Aumont comme toujours savoureux) ; c’est l’amnésie volontaire d’un Pied-Noir à qui tout a réussi (il en affiche d’ailleurs la panoplie : le 4×4, la villa avec piscine…), la subsistance d’une nostalgie aveugle, débarrassée de toute considération de lutte de libération nationale. De l’autre s’entrechoquent les visions plus nuancées, violentes par ci, romantiques par là, de celle qui l’aima jadis, quand ils n’étaient encore que des bambins en terre algérienne (Marie-Josée Croze). “On n’a pas tous les mêmes souvenirs” dit Cathy/Marie-Jeanne à Marc, dessinant ainsi en une réplique brutale, douloureuse, une ligne de conduite et de démarcation émotionnelle.

Plus qu’un décor temporel et géographique lointain, la Guerre d’Algérie innerve le récit d’Un Balcon sur la mer. C’est la griffe, bien implantée dans la chair du film, de ses auteurs, Nicole Garcia et son scénariste Jacques Fieschi (une plume solide qui se retrouva entre autres aux côtés de Pialat, Sautet, Granier-Deferre et Assayas) étant tous deux natifs d’Algérie. À l’exception de quelques plans montrant des soldats sur un toit et une rue parcourue par un char d’assaut, le métrage se désintéresse pourtant de toute mise en scène guerrière, d’autant que le conflit n’est vu, finalement — sauf lors de la séquence-clé —, qu’à travers les yeux d’un enfant (Marc, alors âgé de 12 ans). L’abordage n’est donc pas frontal, mais la persistance historique que cultive Un Balcon sur la mer suffit à en faire un projet vaillant et engagé sur la question. Pour l’aparté, on qualifiera l’ensemble de “grand petit pas” pour le cinéma français, nécessaire travail de mémoire populaire, cinégénique, que l’efficace — voire bon — L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri n’a pas suffisamment électrochoqué en son temps (2007). De fait, à partir de la fin des années 80 (après Cher frangin de Gérard Mordillat, chut !, verboten !, plus rien) l’Algérie, sa guerre d’indépendance et leurs conséquences se sont mis à déserter les écrans, jusqu’à ce que des Luciani (L’Adieu), Charef (Cartouches Gauloises) et autres Tasma (pour un téléfilm sur Canal+) (re)montent au créneau. Fin de la parenthèse, mais on notera que Nicole Garcia situe le présent de son récit quasiment au moment où le sujet algérien se faisait invisible dans la production audiovisuelle française.

Pour le reste, la pellicule remplit son office malgré une romance appuyée, malgré quelques répliques ampoulées, malgré, surtout, un suspense un brin préfabriqué. Au grand jeu hitchcockien (Cathy la blonde redevient brune sous son vrai nom), Garcia et Fieschi ne se montrent clairement pas les meilleurs, même si le script comme la réalisation n’ont pas le mauvais goût de parsemer l’intrigue d’indices clignotants (à part peut-être cette main gauche qui reste comme suspendue dans sa “spécificité”, lors de la signature de la promesse de vente). Exit donc toute idée d’y voir un film noir auréolé de l’ambiance méridionale française. Un Balcon sur la mer s’apprécie comme un choc émotionnel parsemé de vignettes empruntées aux thrillers intellectuels modernes, sans spectacularisation mais avec une magnificence délectable. Comme toujours avec Garcia, les rapports humains phagocytent le reste de l’écran et de l’histoire, écoulement de séquences photographiées avec élégance et éclat sensoriel — une habitude formelle chez la réalisatrice. Qu’il s’agisse de stéréotyper le faste d’un milieu (l’immobilier, vaste repaire d’escrocs et d’affairistes ostentateurs — Toni Servillo en rajoute un peu en agent gouailleur / dragueur), d’une époque (le travail se fait sur les perceptions sonores ou visuelles de second plan, un petit poste de télévision où Boris Becker affronte Stefan Edberg en demi-finale de Roland-Garros, un bulletin d’informations radiophonique parlant du Premier Ministre Michel Rocard…), et d’une manière de faire dans le romantisme exacerbé (on ne saurait croire à la douce ironie de ce dernier plan sous la pluie, indigne, en passant, de la subtilité de son auteure), Nicole Garcia se révèle toujours aussi habile à gratter — à égratigner ? — le vernis de la bourgeoisie. Assénant, ce faisant, ses plans de palmiers aixois fondus dans ceux d’Alger comme autant d’adresses à la beauté tragique du monde, des émotions, des relations. Et si les larmes de crocodile de Dujardin, le jeu parfois figé de Marie-Josée Croze (c’est un style ; on aime… ou pas) et l’invraisemblance de la spontanéité des retrouvailles (surtout du côté de Marc) ne grandissent pas la beauté du projet, l’éclatante maîtrise visuelle et dramatique de la réalisatrice, une fois de plus, ne trompe pas. Vu de ce balcon, le panorama a quand même quelque chose d’époustouflant.


Stéphane Ledien

> Sortie du film à Québec ce vendredi 19 août 2011. Un Balcon sur la mer est sorti en salles en France en décembre 2010 et est disponible en DVD Zone 2 chez EuropaCorp depuis le 20 avril.



Au fond du trou : “The Hole” de Joe Dante

À l’heure où n’importe qu’elle infâmie en 3D est distribuée sur un nombre conséquent d’écrans (voir encore tout récemment Pirates des Caraïbes 4, par exemple), il est indécent de constater qu’un des rares films pensés en termes stéréoscopiques ait été purement et simplement oblitéré. C’est d’autant plus rageant que The Hole est réalisé par Joe Dante et qu’après une incursion par la case télévision avec l’anthologie des Masters of Horror (il en réalise deux des meilleurs épisodes des deux saisons), ce film annonçait le retour d’un des plus mésestimés trublions du 7e Art. Il ne signe certes pas un film formellement flamboyant ou thématiquement complexe mais livre une œuvre solide, consciente des limites du genre dans lesquelles elle s’inscrit, à l’intrigue conventionnelle mais parfaitement exécutée. Un film à la Joe Dante en somme, restant dans l’ombre de ses modèles mais parvenant à inculquer suffisamment de personnalité dans ses effets et sa mise en scène pour s’approprier des motifs presque désuets. Cette espèce d’ostracisation de Dante est un mystère doublé d’une parfaite injustice. Alors que les années 80 effectuent un revival tonitruant au travers de productions musclées (Expendables) ou horrifiques (Insidious ) en reprenant l’esthétique et les fondements, que les productions de Spielberg sous l’égide de sa société Amblin redeviennent une source d’inspiration évidente (Super 8 de J.J. Abrams) et efficiente (Rare Exports : Un conte de Noël de Jalmari Helander), que son Piranhas séminal est remaké (ou plutôt vulgarisé et pornographié) par Alexandre Aja, le papa des Gremlins, des Explorers juvéniles de l’espace intersidéral, de ceux plus adultes d’un espace intérieur sidérant (L’Aventure intérieure) est tout simplement oublié.

Difficile de déterminer ce qui lui vaut précisément ce traitement de défaveur. Son dernier long-métrage, Les Looney Tunes passent à l’action n’est certes pas un jalon incontournable de sa filmographie mais n’est pas aussi déshonorant que certains le prétendaient. Cette incursion dans le monde animé de Bugs Bunny et compagnie est une récréation plutôt agréable à suivre et Joe Dante y concrétise enfin son désir d’orchestrer une aventure des personnages animés de la Warner Bros., lui qui s’ingénie depuis ses débuts à parsemer ses films de gags, grimaces, situations typiquement cartoonesques. Vient évidemment à l’esprit le diptyque Gremlins mais on retrouve également cet amour sous influence dans L’Aventure intérieure (le cow-boy interprété par Robert Picardo s’y métamorphose outrageusement, par exemple), Hurlements ou son sketch pour La Quatrième dimension, le film. Non, le véritable problème de ce retour des Looney Tunes réside dans ce qu’il met en scène l’interaction entre des acteurs de chair et de celluloïd. Pas que le résultat soit catastrophique, bien au contraire, mais Robert Zemeckis avait déjà superbement matérialisé cette rencontre improbable entre deux univers parfaitement antinomiques avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Joe Dante arrive après. C’est sans doute là qu’il faut chercher les raisons de son anonymat, ce réalisateur s’engouffrant toujours avec brio dans les pas de ses prédécesseurs (Spielberg et ses Dents de la mer, son E.T, Landis et son Loup-Garou de Londres), il n’est jamais le précurseur. Certes, il n’a pas le talent des compères du Nouvel Hollywood, du maverick John Carpenter ou des visionnaires Peter Jackson , Guillermo Del Toro ou James Cameron (dans le sens où ils créent de toutes pièces des univers fantasmagoriques), mais ses indéniables qualités lui ont toujours permis de se départir avec imagination, intelligence et personnalité, d’exercices parfois imposés et aux contraintes budgétaires, techniques ou formelles.

Franchement, il faut revoir Les Looney Tunes passent à l’action, se donner l’occasion de le redécouvrir, car non seulement il est très bien rythmé, drôle (Brendan Fraser et sa mâchoire carrée est un toon incarné, il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler son utilisation par Stephen Sommers dans La Momie) et se permet même une petite pointe de mise en abyme avec cet agent secret interprété par Timothy Dalton qui, en guise de couverture, endosse l’identité d’un acteur interprétant un agent secret (!?). Car enfin, si on fait de Zack Snyder un réalisateur star ou si l’on continue à célébrer l’enveloppe corporelle de George Romero, on peut bien donner un peu plus de crédit à Joe Dante !
Autre raison expliquant que Dante soit devenu personna non grata, au-delà des quatre flops successifs au box-office que constituent Explorers, L’Aventure intérieure, Les Banlieusards et Gremlins 2, c’est sa critique acerbe et non dissimulée du système hollywoodien (sa tendance à l’uniformisation et son mercantilisme) et celui des studios en particulier et dont Les Looney Tunes…, Gremlins 2 et Small Soldiers constituent l’acmé dans une remise en cause transparente et bien envoyée.

Modèle spielbergien
Plus que cette disparition de sept ans des écrans ciné, dans cette industrie et plus généralement dans le monde médiatique qui s’apparente à une éternité, propice à l’oubli, Dante aura sans nul doute souffert de la comparaison avec Spielberg. Ce dernier, en le prenant sous son aile aura instauré une relation de maître à disciple envahissante et dont Dante tentera toujours de s’extraire ; et ce, dès les débuts de leur collaboration avec Gremlins. Véritable cadeau empoisonné que Dante retournera à son avantage, du moins en partie, les créatures maléfiques envahissant la petite bourgade natale de Billy Peltzer pouvant être considérées comme une émanation de l’indépendance de Dante prenant le contrôle momentané d’une production que Spielberg pensait maîtriser de bout en bout (relire, à ce sujet, notre article dans Versus n° 3, spécial “films de Noël”). C’est ce dernier qui impose de faire de Gizmo une peluche toute mimi, allant à l’encontre de la première intention de Dante. Pétri de talent, c’est sans doute le caractère iconoclaste de Joe Dante qui aura desservi sa reconnaissance auprès du public ou d’Hollywood en comparaison d’un Spielberg plus grand public. Œuvrant pourtant dans le même credo familial, Dante se montre plus subversif que son mentor et surtout le fait de manière plus explicite et frontale, n’hésitant pas à remettre en cause des valeurs fondamentales et fondatrices telles que la famille (Gremlins) ou l’armée (Small Soldiers). Intéressante relecture de Gremlins, Small Soldiers est un film étrange où les personnalités des deux réalisateurs semblent se livrer un mano a mano dévastateur pour l’unité du métrage. À l’image des poupées barbies reprogrammées, scarifiées et recomposées, le film forme une sorte d’hybride monstrueux d’où subsiste difficilement l’acidité et l’engagement de Dante.

Spielberg et Dante sont deux enfants de la télévision. Une fenêtre cathodique qui éduque en partie leur rapport à l’imaginaire et qu’ils intègreront dans leurs propres réalisations à titre d’hommage. Un extrait de programme télévisé, d’un film ou d’un dessin-animé diffusé dans la lucarne s’insère aussi bien dans la diégèse comme simple élément crédibilisant le décor que pour en illustrer le propos.
Dante est également un enfant des drive-in et de la banlieue. Une triple origine qui a façonné son cinéma et que l’on retrouve au cœur de deux de ses films les plus remarquables, Panic sur Florida Beach et Les Banlieusards. Son amour du cinoche d’exploitation et ses doubles programmes articule Panic… et se retrouve parfaitement illustré et mis en valeur par le film dans le film Mant ! que le producteur-harangueur Laurence Woosley est venu présenter. Si Dante utilise une structure narrative et des dialogues similaires à ce genre de production en vogue dans les années 50, il ne sacrifie en aucun cas la forme, soignant ses cadres et effets spéciaux. Soit en retrouver l’essence mais sans se contenter d’un hommage bon marché. Un cinéma drive-in également à l’honneur de Runaway Daughters, téléfilm de 1994 reprenant le film éponyme de 1956 réalisé par Edward C.Cahn, où trois amies, dans l’Amérique des fifties, poursuivent jusqu’à Las Vegas le petit copain de l’une d’elles refusant les responsabilités de la paternité. Le mauvais garçon interprété par Paul Rudd renvoie au jeune loubard de Panic… mais en offre une version plus bienveillante. Une sorte de James Dean de banlieue plus effrayé que véritablement mauvais. Dépeignant une époque caractérisée par le développement du nucléaire, de la Guerre froide, et le racisme, Runaway Daughters s’avère être un véritable périple initiatique pour ces trois jeunes filles confrontées à la vie hors de leur banlieue protectrice.

Le Banlieusard
La banlieue, dans le sens de quartier résidentiel, cet endroit confortable où toutes les maisons se ressemblent et où les relations entre personnes se réduisent souvent à de simples attitudes de bon voisinage, Dante aime par-dessous tout en mettre à l’épreuve et à mal la tranquillité. La malmenant avec entrain (la bourgade de Kingston Falls doit encore arborer les stigmates du saccage opéré par les Gremlins) et un certain amusement de garnement fier du mauvais tour joué. Pour autant, il ne faut y voir aucune malice ou cynisme mais plutôt la marque, particulière certes, de son affection indéfectible. Son film Les Banlieusards, où les dérives paranoïaques de trois amis entraînent le voisinage dans une action délirante, est ainsi parfaitement emblématique. Immense film carrément sous-estimé, il permet au réalisateur de déclamer son amour du cinéma et de ses banlieues. Ceci par l’intermédiaire du personnage de Corey Feldman (Les Goonies) qui observe avec délectation et excitation les gesticulations des habitants de son quartier. Cet ado invitera même de plus en plus d’amis sur son perron au fur et à mesure des proportions prises par les événements afin de jouir de ce spectacle déréglant ces existences bien rangées, comme des spectateurs lors d’une projection en plein air, les pizzas remplaçant les traditionnels pop-corn. Un personnage qui aura le mot de la fin en déclamant face caméra que décidément, il adore son quartier, exprimant ainsi sans ambages les propres sentiments du réalisateur.

Pour son retour sur le grand écran, Joe Dante délaisse la satire politique ayant animé ses dernières œuvres (The Second Civil War, Homecoming) pour un film essentiellement axé sur le divertissement pur et suivant les aventures de Dane et son frère Lucas, aux prises avec les horreurs sortant du trou situé dans le sous-sol de la maison dans laquelle ils viennent d’emménager avec leur mère. Cette fois-ci, les effets de cet élément perturbateur seront circonscris à la sphère intime des deux frangins et de leur jeune et jolie voisine, Julie, et ne se propageront pas dans le reste de cette banlieue pavillonnaire.

Au fond de l’abîme
The Hole est une fantaisie fantastique renvoyant aussi bien à la série Eerie, Indiana dont Dante a produit et réalisé des épisodes qu’à La Quatrième dimension, par le délitement de la réalité et son basculement progressif dans l’irrationalité. La seule volonté de Dante est de susciter l’effroi de son audience. Et sans être aussi tétanisant qu’Insidious, il réussit à créer une véritable tension grâce à des effets de mise en scène sans recourir à de faciles effets de surgissement dans le cadre : une silhouette, une ombre fugace aperçue dans le champ, une forme aux contours indéfinis apparaissant sur une bande vidéo, une plongée dans l’obscurité et/ou un resserrement du cadre autour des protagonistes dès que le danger menace. L’inquiétude provient en premier lieu de l’indétermination de la nature du danger puis des différentes incarnations de l’altérité.

Même si le métrage n’a pu être découvert en 3D, certaines séquence et plans laissent deviner une exploitation efficiente du procédé par Dante, que ce soit le jeu de cache-cache, dans une cave encombrée, entre Lucas et une poupée maléfique, les contre-plongées imposantes vers l’abîme sans fond et surtout le climax situé dans le monde du trou où le jeu sur les échelles de taille et de plans, déjà efficace, doit voir son effet décuplé.
Les films de Dante n’ont jamais été caractérisés par une complexité narrative et une fois encore, l’intrigue se révèle minimaliste. Une évolution linéaire mais qui n’est pas sans aspérités. Car même si les personnages apparaissent comme d’augustes clichés, ils sont marqués par de profondes blessures mentales révélant des failles épaississant leurs caractères. Cet abîme sans fond situé dans les soubassements de leur demeure est une ouverture béante sur leurs peurs enfouies. Les choses en sortant matérialisent des traumas refoulés dont ils vont devoir affronter les incarnations. En décadenassant la trappe dissimulant ce trou, ils ouvrent inconséquemment leur subconscient. La progression dramatique est ainsi intensifiée par le crescendo de ces confrontations, partant d’une frayeur purement enfantine (le pantin démoniaque s’en prenant au petit frère) en passant par l’expression d’une terrible culpabilité (les liens unissant la voisine et le fantôme de la gamine de onze ans la tourmentant) pour aboutir à une horreur domestique déformée et décuplée par les pouvoirs fantastiques du trou.

Avec ce film, on sent que Dante s’est bien amusé, comme le garnement qu’il n’a finalement jamais cessé d’être. Pour autant, ce n’est pas un produit calibré de plus, le réalisateur n’omettant pas d’imprégner son film de sa patte personnelle. Ainsi, il développe un de ses motifs récurrents, la figuration et la substitution du père. Un archétype au mieux immature (le père de Billy dans Gremlins) et au pire absent (Explorers, Panic…), qui se dessine ici sous une forme inattendue et particulièrement choquante voire même subversive pour ce genre de train fantôme tous publics. Bien qu’invisible, la figure paternelle fait d’abord peser une chape de plomb sur Dane et sa famille (c’est à cause du patriarche qu’ils déménagent sans cesse) avant de se concrétiser de manière dégénérée.
Alors bien sûr, The Hole n’est pas d’une viscéralité estomaquante, d’une puissance d’évocation dévastatrice, encore moins le meilleur film de son auteur ou le plus personnel. Il n’en reste pas moins que c’est un petit plaisir sans prétention à la mécanique narrative parfaitement huilée et maîtrisée dont on aurait tort de se priver. Mais en ces temps où pour s’imposer il faut redoubler d’outrages visuels robotisés ou de cabotinage outrancier (suivez mon regard à roulement à billes), il est particulièrement appréciable de voir des cinéastes s’en remettre encore à leur intégrité artistique et au respect des spectateurs. Pas sûr que cela suffise pour que Dante puisse sortir du trou d’une confidentialité atterrante.


Nicolas Zugasti

> Lire aussi la chronique de Panic sur Florida Beach, sorti en DVD en juin dernier




Demi-Quinzaine

Avant chaque séance de la Quinzaine, un montage présente en quelques images les films emblématiques de la célèbre section parallèle de Cannes. Tous les ans, le flot change légèrement. Pour l’édition 2011, c’est Le Quattro Volte qui ouvre le bal. Le film de Michelangelo Frammartino avait illuminé la Quinzaine des Réalisateurs il y a un an. Si Frédéric Boyer, directeur de la programmation dans sa seconde année, ne fait toujours pas l’unanimité auprès des festivaliers, il ne suffirait à nouveau que d’un seul coup d’éclat de cette trempe pour justifier sa position.

Arrivé à mi-parcours du Festival, le spectateur attend encore ce « grand film », qu’il fasse découvrir ou confirme le talent d’un cinéaste. À défaut d’avoir déjà découvert ce chef-d’œuvre espéré, la Quinzaine a déjà trouvé son « film choc ». Play est de ce genre-là, mais son caractère scandaleux se déploie sans vacarme. Le suédois Ruben Östlund, présent à Cannes en 2008 avec Happy Sweden, filme le vol organisé, sans violence, sans menaces ni contact physique, du téléphone portable d’un enfant blanc par un groupe de cinq ados noirs. Point de départ d’une étude appliquée de l’état de la société suédoise et plus particulièrement de l’immigration, le film fonce tête baissée dans les tabous et semble pouvoir contenter les spectateurs les plus réactionnaires comme les plus progressistes. Difficile d’adhérer pleinement donc, mais l’ouverture d’esprit dans lequel Östlund oblige son spectateur à se placer ne peut qu’être saluée.
Le premier long-métrage de Liza Johnson se situe aux antipodes de ce brûlot froid venu du nord : dans Return, aucune contorsion mentale n’est exigée pour apprécier le discours social du film. D’une linéarité et d’une neutralité absolues, cette histoire de retour au bercail d’une soldate américaine est à cent lieues de l’exigence de son quasi-homonyme Retour d’Hal Ashby (1978) ou de la version fantasmagorique de Bob Clark : Le Mort-vivant (1972). La jeune femme a du mal à travailler, à faire l’amour, à sortir en soirée : une fade chronique de l’après-guerre en écho parfait à celle de l’avant-guerre d’American son (Neil Abramson, 2008) dont l’égale vacuité laisse infuser un goût amer d’objet calibré Sundance… voire Deauville « US ».

L’inanité s’est aussi emparée de The Other Side of Sleep de Rebecca Daly dont on pouvait néanmoins espérer beaucoup. La réalisatrice irlandaise s’était jusqu’alors illustrée avec Joyriders (2006) et Hum (2010), deux court-métrages fréquemment primés. L’irruption délicate du miraculeux dans le quotidien du premier et le souffle étrange du second préparaient un terrain idéal pour son passage au long. Il n’en est rien : ce petit récit sur fond de deuil et de somnambulisme n’a même pas la vertu d’endormir ses spectateurs et ne ménagera aucune révélation jusqu’à son dénouement.
Jeanne Captive, énième fiction relatant tout ou partie de la vie de Jeanne d’Arc, gagne en puissance à mesure que les séquences s’écoulent. De l’ombre à la lumière, le récit de Philippe Ramos s’ébat d’abord dans le noir entre quatre murs avant de trouver son ton et sa lumière au contact d’un soleil comme source de régénérescence physique et spirituelle pour la « pucelle » d’Orléans. L’admirable seconde part du récit confine au mysticisme, voire au panthéisme, lorsque le corps de la martyre nourrit le nouveau monde.

Les festivaliers peuvent faire confiance au sélectionneur de la Quinzaine : à l’image de cette dernière errance de la « captive » libérée, la section regorge probablement de quelques autres trésors à découvrir d’ici vendredi, jour de sa clôture.

Hendy Bicaise

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“24 Heures Chrono” : visionnaire ou complice d’État ?

À l’aube du 10ème anniversaire du WTC, nous voici à presque 10 années de campagne télévisuelle anti-terroriste avec LA série primée en long en large et en travers pour son concept de temps réel. 8 saisons qui sont en fait 8 journées au cours desquelles les rebondissement nous mènent tambours battants de rebondissements en rebondissements au point qu’on se dit tous à la fin de chaque épisode : “Quel dur métier que celui de défenseur de l’État américain ! Tu te rends compte ?”  

Certains ont loué le côté visionnaire de la série avec le fait de faire accepter au public l’idée qu’un Président pouvait être noir. Il est des hasards auxquels il faut cesser de croire. Au moment où 24 Heures Chrono récolte audiences records et abreuve le 5ème pouvoir de temps de cerveau disponible pour éduquer les bons citoyens, l’élection de Barack Obama paraît plus que programmée… 
Alors bien sûr, on ne peut attribuer sa victoire électorale à la seule série, au même titre, qu’en France en 1995, Les Guignols de l’info ne furent pas les seuls responsables de l’élection de Jacques Chirac… mais l’image véhiculée dans un programme à très forte audience y contribue largement. Et les politiques ne s’y trompent pas. 
Les premières diffusions de la première saison surviennent 2 mois seulement après LE drame qui changea la face du monde. Le traumatisme étant tout frais, il est très simple et à la fois très opportuniste de surfer sur la vague terroriste et plonger les 96,1% de foyers américains touchés par le réseau Fox dans une 24H dépendance. “Voyez ce qui se passe trame autour de nous et comment nous le déjouons grâce à des agents hors pairs !” 
Le principe actif de la série est le temps réel affiché. Je souligne “affiché” car dans un tout autre style, le film L’Emmerdeur de Molinaro avec Lino Ventura et Jacques Brel est lui aussi en temps réel. Mais hormis Lino Ventura regardant sa montre à plusieurs reprises, pas de décompte angoissant. Aussi, les effets spéciaux tout comme les préoccupations populaires n’étant pas les mêmes en 1973 et en 2001, on pardonnera à ce bon vieux film franchouillard de n’avoir pas eu les mêmes répercussions, bien que son succès de l’époque fut somme toute honorable. 

Le Berlusconisme, tout aussi choquant qu’il puisse être pour le grand public, a ceci de très attrayant qu’il permet un total contrôle de la distillation des desseins impénétrables de la raison d’Etat. Il sera donc modernisé, testé, et éprouvé. Pour le modernisme, l’incomparable machine marketing américaine s’en occupe. 
Pour le test, prise de risque minimum avec l’évocation première d’un conflit lointain et avec lequel les USA comme les pays qui diffuseront ce programme n’ont aucun lien. Il ne faut pas effrayer les foyers américains plus qu’ils ne le sont déjà mais les maintenir dans un état d’alerte permanent.
Le procédé qui consiste à insuffler une idée à quelqu’un pour lui faire croire qu’il en est l’auteur est un exercice éprouvé depuis des années par la télévision, et on ne peut croire à la naïveté de producteurs aussi avisés en ce qui concerne 24 Heures Chrono. La manipulation est manifeste et fascinante tant elle est menée avec de grosses ficelles et c’est peut-être (sans doute ?) ce troublant parallèle qui tiendra nos téléspectateurs en haleine. Un peu comme une illusion au cirque lorsqu’on se dit : “si y a pas de truc, c’est génial, et s’il y en a un ça l’est encore plus”.
 
Sous couvert d’un côté too much pleinement assumé et faisant passer la série pour une totale et pure fiction (le nombre de rebondissements au sein d’un même épisode est supérieur à ce qui peut arriver à un certain 007 dans un film de 2h), la Fox répond à ses détracteurs lui ayant imposé les quotas, qui l’accusent cette fois de réserver les rôles les plus ingrats, dénigrants et détestables aux Noirs, en plaçant un homme de couleur aux plus hautes fonctions de l’état. Visionnaire ? Aujourd’hui c’est une femme… en prévision de l’élection de Sarah Palin ou d’Hillary Clinton (à laquelle Mme la Présidente dans la fiction concernée ressemble étrangement) ?
Pur hasard diront certains. Les concepteurs de la série surferaient ainsi sur la tendance – et il s’avère que cela tombe bien. Hum. À la place des scénaristes et producteurs, je jouerais au loto, alors…
Et ça donne de la crédibilité et une terrible force de persuasion à un programme de réalité-burlesque, à une chaîne et à un réseau de TV surpuissant. Voici donc le concept éprouvé : Satellite Award de la meilleure série dramatique en 2001.  

D’année en année, de saison en saison, les aventures de Jack se gobent au gré des craintes politiques des USA. Le Moyen-Orient cristallise toutes les peurs depuis qu’on a découvert l’Axe du Mal ? Voici un thème tout trouvé et qui tiendra notre public pour la saison 2. Vous vous rappelez de la psychose de l’arme bactériologique ? Et hop voici la saison 3. La Chine arrive économiquement à grands pas ? Quelle belles saisons 4 et 5 ! Quoi ?! On a perdu un peu de saveur ? C’est parce que c’était trop loin. Oui, rappelons que c’est sur notre sol que nous sommes à chaque fois (Pearl Harbour, WTC) très, trop, vulnérables. Allez, saison 6 à domicile !   


Saison 3 : arme bactériologique.


Saison 5 et début de la saison 6 : Jack Bauer kidnappé par la Chine.

Pendant ce temps, dans la vraie vie, des soldats américains se font épingler pour des “manquements comportementaux” en Afghanistan, en Irak, et à Guantanamo. Bon, un peu d’auto-critique du système fera le plus grand bien et montrera la série sous un jour contestataire. Mais pas trop ! Début de la saison 7. Ensuite on file, dans des États imaginaires car il faut, diplomatiquement parlant, arrêter de froisser la susceptibilité des vrais émissaires des différents pays incriminés dans les saisons précédentes. Le pays imaginaire sera donc le Juma pour le reste de la saison 7. On y développera et critiquera les relations avec des sociétés américaines de mercenaires qui veulent accroître leur influence. À qui fait-on allusion, là ? Non il n’y a pas de changement éditorial, ni de réelle volonté de dénoncer ces multinationales qui perdurent depuis des années en Afrique en écoulant beaucoup d’armes et un peu de nourriture. Juste une nouvelle hypocrisie à demi-voilée pour pointer des vérités dont tout le monde se fout au fond. Alors de qui parle-t-on ? Monsanto ? Texaco ? Lockheed ? Non, ne nous emballons pas, tout ceci n’est que fiction ne l’oublions pas. Nous parlons de Jack Bauer, alias superman pas déguisé (exit le folklore des années sixties/seventies/eighties, place au réalisme) qui défend l’Amérique et le monde contre les attaque-minutes contre nos belles démocraties, et ceci est minuté en temps réel pour que vous vous rendiez compte de l’ampleur de la tâche qui incombe à nos agents… dans la réalité… mais c’est une fiction… qui joue sur le réalisme… Hop, vendu ! 
2007 : Screen Actors Guild Award de la meilleure équipe de cascadeurs dans une série.
2008 : élection de Barack Obama. Une réalité issue de la fiction ? Pour vérifier, le Chef de l’État est désormais et bientôt une femme. C’est vraiment rétrograde de ne pouvoir accepter l’idée qu’une femme puisse être Président des Etats-Unis d’Amérique…



Saison 7 : trafic d’armes et SMP en Afrique, des mercenaires contre la Maison Blanche, et le Président des États-Unis est une femme.

24 Heures Chrono recyclé en madame Irma ? Non c’est plus fin que cela. LA recette c’est : des pronostics et de l’espoir. Le terreau de la spéculation. L’esprit même des USA. Yes we can ! Le pari commun : dans la joie face au danger. Saison 8, nouvelle mission : on garde bien la maison et on protège le monde face à notre nouveau pays fictif : le Kamistan qui a cherché à se procurer l’arme nucléaire. Visionnaire, non ? 
Et les producteurs et la chaîne se félicitent de contribuer involontairement au changement positif de leur société, car leur vrai métier c’est l’entertainment, donc si cette corrélation est avérée, elle est vraiment inespérée. L’entertainment, dont la traduction est divertissement. Divertir c’est amuser, changer les idées. Même famille que diversion. Dont le Larousse nous dit :
diversion
nom féminin
(bas latin diversio, -onis, de divertere, détourner)
Manœuvre ou procédé visant à attirer l’adversaire vers une zone ou un point différent de celui sur lequel on compte attaquer : Opérer une diversion.
Événement, action qui amène quelqu’un à détourner son attention d’une tâche, d’un souci : Une agréable diversion à son ennui.

Alors oui ! Tout le cinéma et la télévision sont de l’entertainment et on ne peut taxer ainsi toute cette industrie sans se couvrir de ridicule. Mais on ne parle ici QUE de 24 Heures Chrono et bien que « Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite », on se demande bien quel est le réel intérêt d’une chaîne de télévision passée n° 1 devant CBS à mettre en avant une série qui pourrait soulever des questions dérangeantes sur les liens entre le pouvoir et les milieux économiques. L’attrait du scoop si jamais il peut en ressortir un ? Butin trop insignifiant pour des gens sous la houlette de Rupert Murdoch, 17ème homme le plus riche des USA selon le magazine Forbes, et propriétaire des plus puissants organes de presse spécialistes du scoop (Wall Street Journal, New York Post aux USA, Daily Telegraph en Angleterre, The Herald et The Australian en Australie entre autres). S’attirer la sympathie du public pour contre-balancer le poids du pouvoir en ses murs ? Risqué quand on connaît les relations plus qu’étroites qu’entretient M. Murdoch avec TOUS les Présidents des USA depuis Truman. 
Parce que la Fox c’est tout de même Santa Barbara, Le Cosby Show, 21 Jumpstreet, Beverly Hills, Les Simpson, X-Files, et des concepts d’émissions de télé-réalité mondialement dupliqués tels “Qui veut épouser un millionnaire ?”, “L’Ile de la tentation”, “Joe le Millionnaire”, “American Idol”… du haut de gamme en temps de cerveaux disponible ! Et tout cela sans jamais se mêler du pouvoir. Ce n’est que de la fiction ne l’oublions pas… Faire croire aux téléspectateurs qu’ils sont désormais dans le vrai. Au coeur du pouvoir. Qu’on leur montre la vérité. Une vérité romancée. Si ça doit péter à nouveau vous serez au courant à la minute près sur Fox à 20h40 ! Ne manquez pas cet épisode de 24 Heures Chrono

Alors à qui profite cette série culte ? Au public ? À la chaîne qui en tire des audiences folles depuis neuf ans ? Aux producteurs ? Ou à quelqu’autre personne ou organisation voire mode de pensée ? 
Son schéma manichéen opposant systématiquement l’occident au reste du monde assoit une effrayante vision pessimiste de l’avenir. L’accélération et la récurrence chronologique du risque étranger exacerbe et cristallise les peurs, tout comme il pousse insidieusement au nationalisme et au protectionnisme. 
En celà, la série pourrait alors constituer (mais ce ne serait pas la seule…) un formidable outil moderne de recrutement détourné. 24 Heures Chrono continue, c’est certain, de servir l’idée qu’on défend et répand les valeurs de la démocratie par les armes. Pas étonnant de la part d’un pays dont le passe temps préféré est d’envoyer sa jeunesse guerroyer. 
Alors on recrute ! Et aujourd’hui vous pouvez aussi être un soldat sans effets spéciaux, en chemise-cravate, invité à prendre le petit déjeuner dans le bureau ovale pour déjouer les innombrables complots contre les USA car la guerre est l’affaire de tous, du plus haut dignitaire de l’état au trouffion dévoué venu du Wisconsin.

Qu’est-ce qui dérangerait, au fond, dans cette vision ?
Assurément le côté “visionnaire”. Parce que si l’on recrute avec le concours des médias et avec autant d’artifices rendus si soigneusement acceptables et éducatifs pour la pensée, cela signifie qu’il y aura encore la guerre. Chaque Président américain, blanc, noir ou femme, a droit à la sienne.
Propagande minute après minute on Fox TV ? Pas si parano, après tout. 24 Heures Chrono : la plus grande saga prémonitoire publicitaire pour le pouvoir étasunien jamais vue. Primée partout et par tous. Invraisemblable mais potentiellement vrai. 

Jocelyn Demoniere

> Lire aussi notre dossier sur “le 11 septembre à l’écran” (dont l’article “Tous à la foi !”) dans Versus n° 10, toujours disponible (extraits en *.pdf à télécharger ici).

> La série 24 Heures Chrono est disponible en Blu-ray (éditeur : 20th Century Fox) depuis le 03 décembre 2010.

(N.B. : pour information – référé par Wikipédia -, selon l’hebdomadaire L’Express, la série pointait les dérapages de la politique américaine et la proximité entre le pouvoir et les milieux économiques. Tiens donc.)

24 Heures Chrono, teaser/trailer officiel de la 8ème et dernière saison

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